IV, XVI
s'entretint que des affaires de la république, qui alors 3e trouvait dans des circonstances critiques. La conversation se prolongea jusqu'à la fin de la journée. Le lendemain, on se réunit à la promenade. « Mon cher Crassiis, dit Scévola , que ne faisons-nous comme Socrate, dans le Phèdre de Platon? Ce qui m'y fait penser, c'est ce platane dont les branches touffues répandent la fraîcheur sur ces lieux. » Ce n'est là qu'un crayon du tableau charmant si agréablement esquissé par Platon. Nous n'avons ici ni l'herbe épaisse et fraîche sur laquelle s'assied Socrate, ni le ruisseau où il mouille ses pieds, ni le chant des cigales. On s'en, aperçoit bien, nous sommes à Rome et non en Grèce, et pour achever de nous détromper, les interlocuteurs, graves personna? ges, pour deviser plus à leur aise, demanderont des cou3sins : « Pulvinos poposcisse. » On accepte cette proposition, et c'est sous ces riants ombrages que, pour faire oublier le sérieux de l'entretien de la veille, Crassus fit tomber la conversation sur l'éloquence. Antoine et Grassus ne s'accordent pas sur les limites qu'il lui faut assigner, Antoine les voulant assez définies, Crassu;; les désirant sans bornes. Cette discussion, où tour à tour les deux interlocuteurs cèdent.et reprennent le terrain contesté, et un magnifique éloge de l'éloquence par Crassus, remplissent, sauf quelques digressions, le premier livre. Scévola annonce qu'il va se retirer dans sa maison de Tusculum, pour y attendre que la grande chaleur du jour soit passée, et les autres
m CICÉRON.
interlocuteurs vont de leur côlé prendre quelque repos.
Le second dialogue a lieu le lendemain, à la deuxième heure du jour, c'est-à-dire une heure après le lever du soleil. Q. Catulus et C. Julius César, qui remplacent Scévola , engagent Crassus à reprendre son discours de la veille sur Tart oratoire. Crassus s'en défend. C'est Antoine qui doit continuer à traiter ce sujet. Antoine, nous Pavons dit, excellait dans l'invention; c^est donc de l'invention et de la disposition qu'il va faire connaître les secrets et révéler les ressources.
Le second entretien s'était prolongé jusqu'à l'heure du midi, heure à laquelle les interlocuteurs se séparèrent pour s'aller un peu reposer. Enfin, le jour penchant vers son déclin, tous entrèrent chez Crassus, et César lui dit : « N'est-il pas temps d'aller prendre séance? » et ajouta : c( Si nous gagnions l'intérieur de ces bois? nulle part nous ne trouverons plus d*ombre et de fraîcheur. — Eh bien ! allons nous y asseoir, dit Crassus ; ce lieu me parait assez convenable pour notre entretien. »
On sait que Crassus se distinguait par des qualités opposées à celles qui faisaient la puissance oratoire d'Antoine; c'est donc à lui que revient de traiter de l'élocution , ce qu'il fait, dans le troisième livre, avec infiniment de goût et de charme.
Ainsi courent ces nobles entretiens sur toutes les hauteurs et à travers tous les mystères de l'éloquence, avec les accidents variés et un peu aussi le décousu de la conversation. On aimerait à deviner sous quel person-
nage se cache Cicéron; sous la figure de Crassus trèsprobablement; cependant on surprend bien aussi quelques traits de ressemblance avec Antoine. Voudrait-il être tout à la fois Antoine et Crassus, c'est-à-dire Féloquence avec toute sa force et sa grâce, sa véhémence et son habileté? Je serais tenté de le croire. On ne sait pas bien non plus où est dans tous ces préceptes oratoires la préférence de Cicéron; il a, dit-il quelque part, composé ce traité d'après Aristote, et cependant Finfluence de Platon s'y fait souvent sentir. On la reconnaît à ce cadre heureux dans lequel il place ce dramatique entretien, à ces brillants effets de lumière et de site qui éclairent et rehaussent la scène où il a lieu. Cependant de cet entretien si charmant d'abord, si vif, où la parole s'échangeait si naturelle, si animée, si ailée, j'allais dire, on ne sort pas saris une douloureuse émotion. Tous les interlocuteurs qui y figurent ont fini tristement. Crassus, peu de jours après cette réunion, avait fait des efforts surnaturels pour défendre le droit et la dignité du sénat contre un consul coupable de trahison. « Si tu veux, avait-il dit en finissant, imposer silence à Crassus, ce ne sont pas nos biens, c'est la langue qu'il faudra lui arracher; et quand je ne l'aurai plqs, mon âme libre saura encore trouver des accents pour combattre la tyrannie. » Ce fut le chant du cygne; il mourut des efforts qu^l avait faits dans cette lutte suprême. Le sort des autres interlocuteurs fut plus malheureux encore. Catulus, un grand homme de guerre, le vain-
queurdes Cimbres avec Mariais, Catulus esl réduit à terminer lui-même ses jours ; aux amis qui l'imploraient en faveur dé son ancien compagnon d'armes, le farouche dictateur avait répondu : « Qu'il meure. » César,' frère de' Catulus, Scévola , le jeune Sulpicius, tombent assassinés; Antoine, enfin, est immolé à la haine de Marius, qui ne se contente pas de l'avoir fait périr : il ordonne de lui couper là tête et les mains, qu'il fait clouer à la tribuiie aux harangues, sur la place publique. De tous les interlocuteurs, un seul, Cotta, échappa à une mort violente ; mais il n y échappa que par un exil volontaire et par la perte de tous ses biens. En retraçant ces sanglants et glorieux trépas, Cicéron est repris par cette tristesse qu'il avait épanchée au début même de cet entretien. On dirait qu'il a, dans le sort d'Antoine, entrevu son propre sort, et il ne se trompait pas. Quelques années après, sa tête devait être attachée à cette même tribune où avait été clouée celle d'Antoine, et, jeu cruel du sort! y être attachée par le petit-iils d'un des interlocuteurs de ce dialogue, par cet autre Antoine qu'il a flétri dans ses Phitippiques , Telle était trop souvent dans les républiques anciennes^ telle a été aussi dans nos troubles civils l'expiation des triomphes oratoires. « Ne reconnaissez- vous pas, dit êloqtlemment M. Villemain^ une triste analogie entre ces annales sanglantes de la tribune romaine et Thistoire de nos premiers orateurs politiques? Lorsque, au commencement de nos troubles civils, on voyait ces hommes.
éclatants d'esprit et d'espérances, se presser autour d'une tribune nouvelle et inconnue, aurait-on pensé que, quelques mois après pour les uns, quelques années après pour les autres, presque tous auraient disparu? Mirabeau, il est tombé comme Crassus, tué par la tribune ; et ces jeunes gens, faits pour la gloire, et qui n'ont pas eu le temps delà recueillir, ou qui l'ont gâtée, Barnave, Vergniaud et d'autres, ils sont morts, comme le jeune Sulpicius, sous le glaive des prescripteurs*. »
Cicéron avait, dans ses dialogues sur Vorateur^ développé et enseigné les secrets de l'éloquence; dans rCh^ateur^ il en cherche l'idéal, sous Tinspiration de Platon. C'est à cette source si haute et si pure tout ensemble qu'il remonte, pour trouver ce type divin dont les exemplaires, empreints pour ainsi dire dans l'esprit humain, sont tout à la fois le modèle et le juge de ce beau qu'il rêve et qu'il cherche à réaliser dans l'éloquence, comme d'autres l'ont tenté dans la poésie et dans Tart. Mais Cicéron ne se soutient pas longtemps à cette hauteur ; le beau n'est bientôt plus pour lui que le style le plus parfait. Or les goûts se partagent alors entre trois styles : l'attique, Tasiatique, lerhodien, qui était comme un milieu entre les deux premiers. Cicéron les compare et les discute et se prononce pour le style attique.
(fais, si parfait qu on le suppose, le style n'est pas
* LUtérature au dix^huUiéme siècle ^ t. IV, p. 17.
108 GICÊRON.
Féloquence : elle veut d'autres et plus hautes qualités ;
il lui faut « prouver, plaire, émouvoir*. »
Ici, Cicéron, s'il ne rentre pas dans cet idéal qu'il
cherchait au début, touche du moins les véritables
points de l'éloquence.
Saint Augustin a commenté ce précepte oratoire de
Cicéron, en le modiGant légèrement en apparence : au lieu de a ut probet, » il met : « ut doceat ; » mais il y a, dans ce seul changement, toute une théorie nouvelle, la théorie de l'éloquence de la chaire. A ses yeux, les deux autres conditions de l'éloquence : plaire et émouvoir, ne sont qu'accessoires ; la première seule est indispensable. Se proposant donc avant tout d'instruire, Torateur chrétien devra revenir sur ce qu'il a dit, jusqu'à ce qu'il se soit assuré qu'il a été compris par l'auditoire; s'il Ta été, qu'importe la manière dont il aura parlé*? On voit • là l'origine de l'homélie ; on y voit aussi la grande diiïérence qui sépare l'éloquence chrétienne de l'éloquence antique : l'une ne visant qu'à l'amélioration des mœurs par un enseignement calme ; l'autre s'adressant surtout aux intérêts et aux passions, aussi soigneuse qu'elle est de les exciter que la première est attentive à les apaiser,
*■ Erit eloquens is, qui in foro, causisque civilibus ita dicet, ut probet, ut delectet, ut flectat. — Orator, c. xxi.
* Qui dicit quum docere vult, quamdiu non intelligitur, non|]um se existimet dixisse quod vult ei quem vult docere. Quia etsi dixit quodipse intellig^it, nondum illi dixisse putandus est, aquo inteilcctus non est; si vero intellectus est, quocumque modo dixerit, dîxif. — De doctrina christiana, lib. XYill, xxvii.
Cette éloquence chrétienne, si bien caractérisée par Augustin, Cicéron semble presque Tavoir entrevue dans l'éloquence philosophique qu'il dépeint à côté de l'éloquence politique, et dont il esquisse ainsi rimage : a La manière de parler des philosophes est tranquille; elle semble inspirée par la solitude; elle ne connaît ni les pensées, ni les expressions qui charment le peuple ; elle ne veut ni soulever, ni étonner, ni séduire; c'est, en quelque sorte, une vierge chaste, pudique et d'une inaltérable pureté. C'est un entretien plutôt qu'un discours ^ »
Entre cette éloquence calme et Téloquence passionnée
du barreau, Cicéron place Téloquence des sophistes ou
académique : a Leur prétention, dit-il, est de se parer
de fleurs, des fleurs de l'éloquence ; mais ils diffèrent en
ceci de l'orateur : leur but est, non de troubler l'âme,
mais de la calmer ; non de persuader, mais de plaire; et
ils y travaillent plus ouvertement et plus fréquemment
que les orateurs; ils préfèrent, dans la pensée, Téclat à
la justesse ; ils aiment les digressions fréquentes, les
fables, les métaphores hardies : ils se servent des mots
conime font les peintres de la couleur pour varier leurs
tableaux, et enfin ils recherchent les similitudes, les
contrastes, les chutes semblables de périodes '. » Convaincre, plaire, c'est beaucoup; nous n'avons
jpourtant pas encore là toute l'éloquence. Ni la dialec-
'* OratoTt MX * OraloTf XX.
tique, ni ragrément n'y suffisent; il y faut la passion. L'orateur aura donc des gémissements et des larmes, des transports d'admiration comme des éclats de colère: il devra, avant tout, émouvoir. C'est à cette condition seulement qu'on est éloquent. Éloquent! on ne l'est pas encore; sans la beauté de Texpression, sans la vivacité du trait et la lumière des figures, sans le nombre et l'harmonie de la phrase, sans l'élocution, en un mot, il n'y a pas d'éloquence.
Mais le style ne doit pas être seulement une pein^ ture; il doit aussi être une musique. Nous entrons dans la seconde partie de VOrateur.
Cicéron s'occupe de la construction de la période, du jeu de ses divers membres, des consonnances et des assonances qui en relèvent la symétrie, de la nature et de l'effet des différents pieds. On s'étonne d'abord de irimportance qu'il attache à ces détails; il ne faut pas oublier qu'ils avaient pour les Romains un intérêt tout particulier. La langue latine, en effet, n'eut pas, à son origine, elle ne renfermait pas en ellc'^méme cette harmonie que nous admirons dans la langue grecque. Ici, comme en beaucoup de choses, Rome a fait sa richesse et vaincu cette pauvreté originelle dont Lucrèce se plaignait : il ne faut pas juger de son harmonie naturelle par les périodes de Cicéron ; elle est devenue plutôt qu^elle n'était née musicale. Mais si la faculté native n'y était pas, l'elfort y fut, et par suite le goût. La chute heureuse d'un « dichorée d soulevait des ac-
clamations unanimes j on conçoit donc le soin que Cicéron prend de s^arrêter à tous ces détails, minuticiux en apparence, mais qui, en r^a^ité, étaient comme autant de degrés nécessaires et pénibles par lesquels l'éloquence romaine s'était, et grâce à lui surtout, élevée à cette hauteur et avait atteint cett^ magnificence qui lui permettait de i^valiser par des qualités égales, quoique différentes, avec Téloquence grecque. Ajoutons que c'était principalement sur le nombre oratoire que Brutus avait prié Cicéron de lui développer ses idées,
Brutus cependant ne fut pas satisfait de ce traité, ce dont Cicéron fut vivement contrarié; car il y avait mis, écrit-il à ses amis, tout ce qu*il avait d'esprit et de jugement: c était son livre de prédilection. Comment expliquer et ce contentement de Cicéron, et cette désapprobation de Brutus? C'est que, dans la question générale, il y avait une question particulière sur laquelle Brutus et Cicéron n'étaient nullement d'î^ccord. UOraleur avait un second titre qui en indiquait plus nettement le sujet : De optimo génère dicendi^ c'est-à-dire : quel est le meilleur genre d'éloquence? Nous touchons ici à une question qui, déjà indiquée dans le De oratore se dessine dans VOrateur et se formule d'une manière plus nette et plus précise : à la querelle des attiqiies et des asiatiques, UOratew\ en même temps qu'il est une magnifique théorie de Téloquence, était aussi une protestation contre une certaine école qui, depuis quelque temps, commençait à se faire entendre
et affectait d'opposer à l'éloquence ample et riche, telle que la concevait Gicéron, une autre éloquence plus simple et plus sobre, qu'elle déclarait la meilleure; ces puristes s'appelaient eux-mêmes altiques. Or, c'est à cette école qu'appartenait Brutus. Les attiques reconnaissaient pour modèles de l'orateur Thucydide et Lysias. Cicéron reniait de prime abord Thucydide, et n'acceptait pas même Lysias, quels que soient leur génie et leur art; il n'accordait ce titre d'orateur parfait qu'à Démosthène. C'est bien Démosthène aussi que Brutus reconnaissait pour le modèle de Tatticisme. Il lui avait voué un culte particulier ; il avait placé sa statue parmi celles de ses ancêtres. Il semblerait donc qu'entre Brutus et Cicéron l'entente dût être facile. Mais où commence et finit Tatticisme? Là était la question et le désaccord. Brutus était un attique pur; il méprisait Isocrateet se défiait de Cicéron lui-même. Il le trouvait trop artiste en fait d'éloquence. Lui, au contraire, nourri de l'étude des attiques, il cherchait à en reproduire la nerveuse sécheresse, l'élégance discrète, avec plus d'efforts souvent que de bonheur, dit Tacite. Dans l'excès de son stoïcisme, comme plus tard firent les jansénistes, il s'interdisait les ornements du style et les mouvements de la passion. Cicéron, est-il besoin de le dire? pensait tout , autrement. Sans exclure ni la concision ni la sobriété, il ne se refusait pas l'éclat des expressions, la vivacité des figures, l'abondance des développements et les élans de la passion; du reste, aussi voisin quelquefois du style
asiatique que du style attique. On voit donc comment Brutus ne fut pas satisfait : Tidéal deCicéron n'était pas le sien.
Le traité des Orateurs parfaits peut être considéré comme une suite et un complément de cette querelle surl'atticisme, agitée dans TOratet/r; le titre est presque littéralement le même que le second titre de V Orateur: De optimo génère oratorum^ des orateurs parfaits. Sur la question même de l'atticisme, Cicéron n'ajoute pas beaucoup à tout ce qu'il a dit dans VOrateur. Son but, en traduisant les deux discours que Démosthène et Eschine avaient prononcés Tun contre l'autre dans l'affaire de la Couronne, était surtout de réfuter, par l'exemple des deux premiers orateurs « attiques, » les ennemis de son mérite et de son éloquence. De cette traduction, il ne nous reste que la préface, précieuse par les passages qui nous font connaître la manière de traduire qu'il avait adoptée, a J'ai, dit-il, traduit Démosthène, non en interprète, mais en orateur; en conservaint le fond des pensées, je me suis appliqué à leur donner une forme et une physionomie plus en rapport avec nos habitudes. » Saint Jérôme a rappelé et suivi cette manière de traduire dans sa belle version de la Bible. « Je Tavoue hautement, dil-il, je n'ai point cherché à rendre le mot par le mot ; je me suis surtout attaché à rendre les pensées : Ego non solum fateor, sed libéra voce profiteor, me non verba, sed sententias
transtulisse. » C'était aussi la manière de traduire au
174 CICÉRaM.
dix-septième siècle; nous en suivons aujourd'hui une toute contraire : notre fidélité est presque un calque.
Quant à cette querelle même sur Tatticisme, elle de« yàit durer longtemps encore. Quintilien en parle assez longuement S et Tauteur du Dialogue sur les orateurs la rappelle. Au fond, n'est-ce pas un débat toujours ouTert? Qu'est-ce autre chose que la querelle des anciens et des modernes, des classiques et des romantiques, que Téternelle opposition entre le réel et Tidéal, le goût nouveau et le goût ancieo, le présent et le passé?
Cicéron avait, dans le dialogue de l Orateur^ développé les principes et indiqué les sources de Téloquence ; il en avait, dans VOrateur, cherché le modèle : dans le BrutuSj il en retrace Thistoire. . .
Au lendemain de Pharsale, Cicéron rentra dans la vie privée et reprit ses travaux littéraires. Livré à ses méditations, il se promenait sous le portique de sa maison, quand il reçut la visite de M. Brutus, accompa^ gné, selon son habitude, de T. Pomponius. Après quelques compliments réciproques et quelques mots mêlés de tristesse sur la situation de la république : « Il faut, dit Atticus, en s'adressant à Cicéron, que vous écriviez quelque chose ; il y a quelque temps que votre plume "sc repose. — Que me demandez-vous donc? — Que vous repreniez cette « Histoire des orateurs x> commencée à Tusculum. » Cicéron se rend au désir d' Atticus,
« InstU., XII, X.
OU plutôt de Brutus, auquel surtout il yeut plaire. Après ces préambules, pu il se complait, Cicéron se demande et recherche pourquoi, de tous les arts, l'éloquence est celui qui arrive le plus rarement et lô.plus laborieusement à la perfection. Gomment expliquer ces retards de Téloquence, même au sein de cette Grèce d'une si vive et si brillante imagination, sinon par la difficulté même de Tart oratoire, par le nombre et la grandeur des qualités qu il exige? Il y avait bien pourtant, pour les Romains surtout, quelques autres raisons à ce rjetard de Téloquence, et nous en avons, au début de cette étude, indiqué les principales, entre autres la pauvreté de la langue latine à ses origines. Cicéron en recherche et en marque avec soin les ancien9 vestiges; mais-, quoi qu'il fasse, il ne peut la rencontrer qu'en arrivant à Caton. De ce point de départ, Cicéron la suit dans les âges divers, des Gracques à Crassus et à Antoine, et d'eux à Hortensius; caractérisant chaque orateur d'un trait vif et rapide: trop facile peut-être à ouvrir ces rangs de Téloquence à une foule qui ne devait pas y entrer S^ trop prévenu en faveur des Rom'ains, même les plus justement célèbres, qu'il compare aux illustres Grecs; retrouvant un Lysias dans Caton, et dans Antoine, pour l'action du moins, Démostbène. AUicus le lui fait remarquer ; mais, en général c'est un piquant et juste appréciateur de ses devanciers, de ses
* Quos in oratore Cicero eloquentise civitate gregatim donavit. — leltrea à Marc Aurële.
176 GICËRON.
contemporains et de lui-même. Rien de plus intéressant, de plus vif, de plus animé que les pages dans lesquelles il retrace sa première éducation d'orateur, ses études ardentes et opiniâtres, . ses préparations si solides, si étendues et si yariées, sa lutte hardie contre Hortensius.
On est douloureusement affecté quand on rapproche ces pages, où Ton voit Cicéron et Hortensius en pleine possession du forum, dans tout Téclat du talent et de la gloire, de celles qui ouvrent le Brutus et où Cicéron déplore en termes si éloquents la mort d*un rival ; onl'est surtout, quand on entend Cicéron, dans un triste retour sur lui-même et comme dans un pressentiment douloureux, s'écrier : « Toujours heureux, Hortensius perdit la vie plus à propos pour lui que pour ses concitoyens; il est mort quand il lui eût été plus facile de pleurer la république que de la servir ; il a vécu aussi longtemps qu'on put, dans notre patrie, vivre avec honneur et sécurité. Il n'a pas vu s'accomplir les événements qu'il avait prévus; sa voix ne s'éteignit qu'avec son éioquence: la mienne s'est éteinte avec celle de l'Etat. » Et s'adressant à Brutus : « Vous êtes pour nous, dit-il, un double sujet de peine, car la république vous manque, et vous lui manquez à votre tour. Toutefois, Brutus, malgré les calamités qui ont arrêté Tessor de votre génie, restez fidèle à vos constantes études. AchevM ce que vous aviez commencé, ou plutôt ce que vous aviez entièrement accompli. )> Cette histoire de
réioquence, pleine de pensées fines et délicates, est un des plus précieux monuments que nous ait laissés le génie de Cicéron. Elle offre une suite de tableaux variés où sur un fond romain se dessinent et se détachent des vues singulièrement pittoresques et où vient parfois se jouer comme un rayon du ciel serein et de la lumière transparente de la Grèce.
Tout en admirant ces éloquents traités sur l'art oratoire, on aime à voir Cicéron revenir, pour l'éducation de son fils, à ces manuels, pour ainsi dire, à ces commentaires où, dans sa jeunesse, il consignait les leçons de ses maîtres; c^est ainsi qu'il a composé les Partitions oratoires et les Topiques,
Les Partitions oratoires sont un traité de rhétorique, d'un style clair, succinct et élégant. On y trouve toutes les lumières nécessaires sur le genre judiciaire en général, et, en particulier, sur la manière de connaître et d'établir l'état d'une cause. On y trouve aussi tout ce qu'on peut désirer sur le genre délibératif et sur le genre démonstratif. Cicéron en explique le vrai caractère, la nature, le style, les ornements ; il ne dit rien ou presque rien des figures ; il explique moins clairement l'amplification ; mais il explique parfaitement bien le lieu où il faut s'en servir, et comment il s'en faut servir. On y voit aussi pourquoi il recommande si fort à ceux qui cultivent l'éloquence d'étudier la philosophie, et, en particulier, la philosophie académique, qui, dit-il, ne diffère que de nom de la philosophie péripa-
téticienne : « C'est qufi dans l'une et dans l'autre, on s'applique à des exercices.de rhétorique. »
Ce traité e^i en forme de dialogue ; c'est un entretien entre Cicéron et son fils. Ce fils qui, ici, interrogeson père, est déjà instruit des préceptes de Téloquence ; circonstance qui. permet à Marcus d'interroger son père avec à propos et avec grâce. « Précaution, dit un critique, que Platoa n'a pas toujours prise, ou voulu prendrei, par exemple pour Protagoras, qu'il fait interroger d'une manière si embarrassée Socrate qui, à son tour, Tinterroge avec tant d'esprit^ qu'il le met hors d*état de répondre, d
• Cicéron s'était embarqué de Velie pour Rhegium ; ce fut pendant cette traversée qu'il composa les Topiques^ pour son ami Trebatius. Trebatius était. un jurisconsulte distingué ; pour entrer dans son goût, Cicéron emploie avec une espèce de coquetterie et applique avec infiniment de bonheur aux préceptes de la rhétorique le langage du droit, qu'il affectionne, du reste, et emploie si heureusement aussi dans les matières philosophiques. Le fond de ce traité est tout entier emprunté des Topiques d'Aristote en huit livres. Les chapitres de la Rhétorique d'Aristote sur les Lieux ne sont qu'un ehoix, par lui fait, de ce qui, dans la science des Topiques, lui a paru plus particulièrement convenir aux orateurs. Cicéron ne s'en esjt pas contenté. Il avait étudié à fond ces huit livres de Topiques si difficiles et si arides, et que non-seulement les rhéteurs, mais les philosophes mêmes de son
temps ne lisaient plus, et il les posisédait assez pour rédiger de linémoire, sans livre, et sur la poupe d'un navire, des Topiques en latin. La récapitulation que fait Cicéron, à la fin du chapitre quatrièrtte,^ donne une idée de, ce que renferme une Topique complète : énumération des parties, étymologie, termes conjugués, genre, espèce, ressemblance, difflérerice, contraire^, 'circonstances, conséquences, antécédents; les contradictoiires, les causes, ies effets, la comparaison du plus au moins, ou du même au même, voilà toutes les sources des arguments.
Quelle était, en définitive, la doctrine oratoire de Cicéron, et quelle confiance avait-il en cette rhétorique dont il a, avec tant de goût, donné les règles? Il faut distinguer : il y a deux rhétoriques, l'une minutieuse, celle dil Traité à Herenniusy de Vlnventiojij des Partitions^ des Topiques; celle qui énumère les dix lieux communs propres à exagérer un fait; donne le modèle de quatre exordes; enseigne quatre moyens d'exciter la bienveillance ; développe les ressources de la mnémonique; apprend comment on peut, par la disposition d'un monument connu, retenir Tordre et même les propres expressions d'un discours adverse*. C'est là une rhétorique artificielle^ que Cicéron, sans la trop approuver, enseigne et dans ses premiers traités, qu'il appelle ses éommeritaires d'écolier, et darls les derniers, composés pour l'instruction de son fils.
* 11, 30; I, 4, 3, 6; llï^ 16, 21. Ad Heretinium.
180 GIGÉRON.
Il y a une autre rhétorique, et celle-ci, comme la première, relève d'Aristote ; elle comprend l'étude des formes logiques, l'observation morale et philosophique du raisonnement, l'influence de la parole, les moyens de persuader : tous procédés simples et légitimes ; car, si l'étude de la cause, la conviction, Témotion, la connaissance de Thistoire, l'observation du monde, etc., sont nécessaires pour voir ce qu'il y a à dire, il faut savoir gré à la rhétorique qui nous indique où il faut chercher les raisons. Ainsi la rhétorique, outre qu'elle nous révèle notre propre pensée, peut encore nous montrer où il faut regarder pour trouver ce que nous avons à dire. Cette rhétorique était indispensable aux orateurs anciens qui concevaient l'éloquence autrement que nous ne la comprenons. Nous, nous aimons le raisonnement net et précis, et à marcher directement au but : notre éloquence est surtout logique; chez eux, elle était toujours soutenue, toujours brillante, un peu semblable à notre éloquence académique. Pour y réussir, pour y être toujours préparé, il fallait, plus que chez nous, ces moyens que la rhétorique enseignait. C'est en ce dernier [sens que Cicéron, si bien doué par la nature, si plein de sentiment, d'invention, de feu, approuve la rhétorique et s'en sert. Il l'emploie d'abord pour y trouver des Lieux communs, et ensuite pour la musique du style, pour l'harmonie de la phrase et la construction de la période. Dans ses ouvrages de rhétorique, bien qu'il ne prétende pas que l'orateur tire tout de l'art, on
le sent toutefois trop préoccupé de la forme. Il ne s'est pas assez inspiré de ces hautes pensées de probité et de morale qui sont, après tout, les plus abondantes et les plus .profondes sources de Téioquence, et qui animent si heureusement la Lettre de Fénelon à l'Académie française.
Cicéron, dans ses traités sur Tart oratoire, suit tour à tour Platon et Aristote. De Platon il emprunte surtout la mise en scène, les grâces du dialogue, les pensées générales, qui sont comme la philosophie de l'éloquence; d' Aristote, les formules du raisonnement, les détails techniques, les ressources artificielles de la Topique. Mais avec la prétention de relever particulièrement de Platon, c'est d' Aristote cependant qu'il procède surtout. C'était une nécessité de la préférence qu'eut et devait avoir, à Rome, l'éloquence judiciaire sur l'éloquence politique, et peut-être aussi une loi de son génie. Le don de Cicéron, comme orateur, c'est le pathétique; comme écrivain, la souplesse et l'agrément, et la vigueur, au besoin. Mais il n'a pas le vol élevé de Platon; Fidéal, qu'il veut atteindre quelquefois, il le saisit avec peine et ne s'y tient pas. Voyez le début de Curateur! 11 est éclairé d'un reflet du beau platonique ; mais ce reflet ne tarde pas à s'effacer et à disparaître : du type éternel du beau, nous descendons à la distinction des trois genres d'éloquence. Que nous sommes loin du Phèdre!
11 a bien, çà et là, placé dans la bouche de Crassus quelques idées empruntées à Platon, sur le caractère
multiple de Téloquence, sa souplesse, ses variétés ; mais, après tout, il ne voit l'éloquence que sous sa forme et dans son application la plus habituelle, la tribune et le barreau. Il n'en aperçoit pas cette plus haute et générale propriété, qui est de se prêter à tous les sujets : à la philosophie, à la morale, à de savants et libres entretiens, aux accidents pittoresques du dialogue, comme aux grâces et aux libres allures du genre épistolaire. Eloquence merveilleuse! qui, pour plaire et toucher, n'a pas besoin d'exciter les passions au cœur des auditeurs, peut se passer de tribune, et est, dans son calme élevé, comme la 6gure de l'éloquence chrétienne I Voilà, dans Platon, toutes les souplesses et tous les usages de l'éloquence.
Aristote, lui, n'a guère en vue que l'éloquence judiciaire; et, dans sa rigueur logique, il dédaigne même la persuasion; il lui suffit de convaincre : sa rhétorique est tout entière dans le syllogisme. 11 a cependant son côté philosophique : il analyse profondément les passions, s'il n'enseigne l'art de les émouvoir. II excelle dans la peinture des mœurs, et par là il ouvre et avive cette source abondante des Lieux communs oùCicéron a puisé largement pour ses premiers traités oratoires, et à laquelle il revient si souvent encore dans XOraiov et le de Oratore. Un charme particulier de ses ouvrages oratoires, qu'il ne faut pas oublier, et qui leur donne un vif intérêt et une douce chaleur, c'est le sentiment juste et quelquefois touchant avec lequel il cite les vieux poètes qu'il fait revivre.
PHILOSOPHIE : LES ACADÉMIQUES — DES VRAIS BIENS ET DES VRAIS MAUX — LES TUSCULANES — LES PARADOXES
Nous venons de voir Cicéron conquérant à la rhétorique le droit de cité dans Rome. Pour y faire accepter la philosophie, il lui faudra plus de persévérance encore. La philosophie, en effet, reçut des Romains un accueil peu encourageant. On sait comment elle fit chez eux son entrée. Athènes s'était emparée d'Oropos. Voulant se justifier de cette occupation, les Athéniens envoyèrent au sénat, pour plaider leur cause, trois philosophes : Carnéâde Tacadémicien , Diogène le stoïcien, et Critolaûs le péripatélicien. Carnéâde fut le héros de cette mission. Plaidant avec la même facilité le pour et le contre, prouvant quUl y a d'aussi graves raisons en faveur de l'injustice que du juste, il charma la jeunesse romaine, qtii accourut en Coule à ses leçons; il ne put aussi aisément séduire le sénat. Caton, qui comparait les longues expositions didactiques du philosophe grec aux enhuyeuses psalmodies des pleut*cuses de cortèges funèbres, réclama vivement dans le sénat l'expulsion de ces hommes qui savaient du juste faire Tinjuste et de l'injuste le juste. Le sénat s^alarma de ces doctrines et les comprit dans le dééret lancé contre les rhéteurs. Ce n'était pas la première fois que la philosophie était pro*
scrite à Rome ; elle l'y avait été même avant d'y paraître* Cinq ans avant Tarrivée de Carnéade, un sénatus-consulte, porté en 592, avait chassé de Rome les rhéteurs et les philosophes. Ces rigueurs restèrent à peu près sans effet. Ces philosophes qu'ils ne pouvaient plus entendte à Rome, les jeunes Romains allèrent à Rhodes et à Athènes suivre leurs leçons. Mais les dispositions peu bienveillantes de Taristocratie à Tégard de la philosophie ne changèrent jamais. Dans Tinipuissancedela loi, elle la repousse de son dédain. Ces préventions, du reste, n*étaient pas sans quelque fondement, et la fameuse apostrophe de Fabricius n'est pas simplement un beau mouvement d'éloquence. L'introduction de la philosophie à Rome s'était , malheureusement pour elle, rencontrée avec la corruption naissante des mœurs ; elle ne la fit donc pas ; mais, si elle ne la fit pas, elle y aida siiigulièrement ; et Ton est bien obligé de reconnaître qu'avec les avantages qu'à beaucoup d'égards elle présentait, Tinfluence grecque, qui, à partir du sixième siècle, envahit Rome, n'y fut pas non plus sans inconvénients. Le théâtre où elle se reflète, fait tout d'abord acte d'irrévérence envers les dieux: Plante n'est pas. sous ce rapport, plus libre que Térence. On conçoit que, déjà mise en défiance par les témérités d'Ennius, traducteur hardi d'Evhémère, l'aristocratie romaine ail pris ombrage de la philosophie. Cependant Cicéron exagérera peut-être tout à l'heure, nous le verrons, les obstacles qui en retardèrent à Rome l'introduction :
la jeunesse en était avide. Elle s^enquérait avec une ardente curiosité des doctrines des différentes écoles grecques, et les riches ouvraient avec empressement leurs maisons aux philosophes ; c'était un de leurs luxes, celui de Lucullus, entre autres, que de former, pour les livrer à Télude du public, de précieuses bibliothèques. Mais c'étaient là des exceptions et, quand Cicéron entreprit d'introduire véritablement la phifosophie à Rome et de l'y acclimater, il rencontra véritablement de grands obstacles : à quoi bon, disaient les indifférents ou les ennemis, ces importations étrangères? S'il est quelques esprits curieux de ces vaines recherches, laissez-les s'y livrer et se complaire dans les livres grecs ; mais pourquoi, en les traduisant, ces livres, en exposant les doc-, trines qu'ils renferment, mettre à la portée de tous les Romains des doctrines dangereuses que repoussent également et leur peu d'aptitude naturelle et la sage réserve des ancêtres? Ëlait-il digne d*un consulaire de se livrer à ce genre d'écrire, quel qu'en fût l'agrément*?
Cicéron ne s'effraya point de ces oppositions : il continua à répandre, chez les Latins, les doctrines des Grecs, et il fut véritablement l'introducteur de la philosophie à Rome^. Avant lui, elle était comme un privilège de quelques délicats'^ ; il en fit une science qui se
' De finibiiSj I, 3; Tusculanes, IV, m.
* Gicero vir a quo in latina 4ingua, philosophia et inchoata est et perfecta. — August., contra Academicos, ï, viii.
^ Pbilosopliia jacuit usque ad banc setatem, nec ullum habuit lumen litteraruni. — Tmcul.f I.
répandit dans le public ; il fit plus : il la fit amnistier ; c'est un service qu'il aime à rappeler, et dont il est justement fier : a Quiconque s'appliquera à lire mes traités philosophiques se convaincra qu'il n'est .point de lecture préférable à celle-là. »
Deux doctrines s'étaient présentées en même temps à Rome; Tune venue, ce semble, juste à point pour apprendre à ces convoitises nouvelles qu'excite dans quelques esprits la conquête du monde, qu'elles peuvent sans scrupule se satisfaire. Fondée sur la doctrine du plaisir, elle mettons ses soins à éviter la douleur; renferrçée en elle-même, elle s'abstient de prendre part aux affaires publiques, et, semblable aux seuls dieux qu'elle reconnaisse, elle assiste, indifférente et oisive, au spectacle des choses humaines : c*est l'épicurisme.
Je ne dis pas que ce côté de l'épicurisme soit le seul par lequel il se fit accepter des Romains ; mais, quand bien même on ne le réduirait pas à la seule doctrine du plaisir, quand on n'y verrait que « la sereine retraite du sage,» toujours est-il que ce qui, à cette époque^ lefitsurtout accueillir à Rome, ce fut son caractère le moins relevé, celui que, dans l'invective contre Pison, Cicéron a peint d'une manière si ingénieuse et si piquante.
L'autre doctrine, au contraire, a pour principe le sacrifice et la vertu ; et par là elle répond au vieux génie romain. Si- elle exagère, cette exagération même lui sera un attrait de plus ; sur cette pente fatale où les âmes descendent si rapidement de l'antique liberté à
une tyrannie que Ton sent chaque jour s'approcher, ne faut-il pas un frein sévère qui les retienne et les relève ; et qui luttera contre la mollesse, sinon Textréme rigidité? Point donc de petites fautes, c'est-à-dire point de faiblesses dans l'homme, dans le citoyen pas de défail« lances ; ainsi le veut le devoir : or, le devoir, c'est tout le stoïcisme, comme la volupté est la loi de l'épicurisme.
A càté de ces deux doctrines qui s'emparèrent promptement de Rome et y firent, pour ainsi dire, le triage entre les bons et les mauvais par le contraste même de leurs principes, une troisième école s était montrée : école savante, subtile, plus exercée à disserter qu'à agir, tenant plus de la dialectique que de la morale, moins occupée à établir la vérité qu'à la discuter, aimant le doute plus que la certitude, habile à plaider le pour et le contre, telle était la nouvelle académie* Faite pour les esprits cultivés et familiarisés avec la philosophie grec- . que , mais dédaignée des épicuriens, à cause de ses subtilités, rejetée des stoïciens pour ses incertitudes, elle compte moins de partisans que les deux autres. Ainsi, épicurisme, stoïcisme, probabilisme, tels sont les trois principaux systèmes philosophiques que Cicéron, qui, lai , penche pour l'académie, va exposer dans ses traités philosophiques.
Les Académiques qui ouvrent pour nous la liste des ouvrages philosophiques de Cicéron n'étaient pas son début ; c'est par YHortensius qu'il entra dans la philosophie, mais nous avons perdu VHortensius.
188 CICÉHON.
Les Académiques restent donc le premier des traités philosophiques de Cicéron et comme l'introduction à ses autres ouvrages; elles sont dédiées à Varrou. Varron, qui avait soutenu avec courage le parti de Pompée en Espagne et en Grèce, était rentré à Rome après la bataille de Pharsale. Étranger aux affaires et regrettant le temps que la politique et les armes avaient enlevé à ses savants travaux, il se livra tout entier à Tétude. Il avait si bien oublié son patriotisme, ou plutôt il désespérait tellement de la liberté, qu'il semblait être dans le port, tandis qu'à Rome, autour de lui, tout était tempête et naufrage : c( His tempestatibus es prope solus in portu, » lui écrit Cicéron. Cicéron désirait beaucoup que Yarron, qui alors travaillait à son ouvrage sur la langue latine ^ le lui dédiât; il lui faisait à ce sujet de gracieuse» avances, qui, ce semble, étaient peu comprises. Dans son impatience, il se décida à prévenir Varron et à le forcer ainsi à tenir sa promesse : il lui dédia les Académiques. Dans une lettre à Atticus, il se plaint de la lenteur de Yarron qui, comme un autre Callipide, est toujours en mouvement sans avancer d'une coudée. On voit par d'autres passages de ses lettres qu'il hésite à faire hommage à Varron de ses Académiques, *et qu'il s'en repent presque; il devinait juste. 11 en fut pour ses frais. L'ouvrage de Yarron, si longtemps désiré, parut enfin; mais les anciens remarquaient que la dédicace ne renfermait pas d'éloges pour Cicéron. Plu-
sieurs passages de Cicéron, confiraiés par d'autres témoignages dignes de foi, prouvent qu'il y a eu deux éditions des Académiques. La première, divisée en deux ivres, avait pour interlocuteurs Catulus, Lucullus et Hortensius ; mais, soit que Cicéron eût reconnu que ces grands personnages étaient trop étrangers aux subtilités de Tacadémie, et que la matière se prêtait mieux à une division en quatre livres ; soit que dans ce désir, dont nous avons parlé, d'obtenir de Varron une marque publique de déférence, il tînt à Ty faire figurer, il refit •son ouvrage sur un nouveau plan, et se mit lui-même en scèiie avec Varron et Atticus.
De renseignement de Socrate sortirent plusieurs écoles, dont la plus célèbre, celle de Platon, prit le nom d'académie. Speusippe, Xénocrate, Polémon, Cratès et Crantor, héritiers directs de Platon, composèrent la première ou Tancienne académie. Aristote, disciple du même maître, fonda le péripatétisme. Dans le premier livre des Académiques^ Varron présente le tableau des doctrines que professaient en physique,* en morale, en logique , les deux écoles opposées dans les termes, d'accord sur le fond des choses. II place encore dans Tancienne académie, mais à tort, Zenon de Cittium, fondateur du stoïcisme, qui, dans ses études naturelles, avait tout réduit à la matière, et, dans la logique, tout rapporté à la sensation.
Ce n'est guère avec plus de raison que Cicéron, qui
prend la parole après Varron, et qui représente la
moyenne et la nouvelle académie , veut faire un académicien d'Ârcésilas, rival de Zenon, dont le doute absolu, emprunté au pyrrhonisme, n'a rien de commun avec le spiritualisme de la première académie. Le texte est interrompu au moment où Cicéron commence à parler de Carnéade qui, modifiant les opinions d'Arcésilas , fonda une troisième académie qu'on appela nouvelle. Tel est le sujet du premier livre de la seconde édition.
Dans le livre suivant, le seul qui reste des deux livres de la seconde édition, et dont les interlocuteur^ sont Hortcnsius, Catulus, Cicéron et Lucullus, qui donna son nom à l'ouvrage, s'agite une grande et difficile question, la question de la certitude. Avons-nous un critérium de vérité? Tel est le point de départ de toute science, de toute philosophie; tant que ce problème ne sera pas résolu, la logique, l'art, la morale, le droit, sont impossibles. Lucullus, qui avait eu des relations étroites avec Antiochus, disciple du Portique, traite dans la première partie du second livre, et, d'après ce philosophe, la question du témoignage des sens et de la certitude qui en résulte. Dans la seconde partie, Cicéron lui répond et déploie toutes les richesses de son érudition et de son éloquence pour soutenir le probabilisme de Carnéade ; le doute, telle est la conclusion de cette discussion philosophique.
c( Douter de tout et ne douter de rien, ne rien croire que ce qu'on peut se figurer, ou croire tout ce qu'on
OUYRAGES PHILOSOPHIQUES. 191
s'imagine, sont deux travers de Tesprit humain qui en accusent également la faiblesse et la vanité ; affirmer tout ce qu'on suppose, et donner pour vrais tous les songes de l'imagination, tous les rêves de la pensée, a été de tout temps la maladie de Tesprit dogmatique, de l'esprit de système. Douter de tout, se refuser à toute espèce de croyance, fut le délire de ces esprits raffinés et subtils qui, chez les anciens, tenaient école d'incrédulité absolue sous le nom de sceptiques et de pyrrhoniens.
« Pascal a montré la droiture d'un jugement exquis lorsqu'il a dit, en parlant de ces deux excès : « La na- « ture confond les pyrrhoniens, et la raison confond les a dogmatiques. » Il ne croyait même pas à la sincérité de ceux qui professaient l'incrédulité absolue et universelle : « Je mets en fait, disait-il, que jamais il n'y a « eu de pyrrhonien effectif et parfait. » Cela me semble évident comme à lui.
ff Cependant elle existe, cette étrange école du doute, dans laquelle on soutenait affirmativement qu'on ne pouvait rien affirmer. On y disputait à Socrate d'avoir su qu'il ne savait rien, et on y soutenait que non-seulement personne ne savait s'il savait quelque chose ou «'il ne savait rien, mais qu'on ne savait pas même s'il y avait quelque chose ou s'il n'y avait rien de réel ^ Tel était le
* ^^fso scire noB, »mïm»n& 9lïq.n}â, mnïhi\ smmm; m i4 i)iû^
dem ipsum nescire, aut scire ; nec omnino sitne dlkfiiid, >n mlM sit. — Academ,f XI, xxiii.
symbole du pyrrhpnisme. Entre la présomption du savoir et cette profession d'une ignorance absolue et universelle, il y avait un milieu à prendre; mais, qui l'avait pris, ce milieu? C'est là ce qui était contesté entre les sectateurs de l'ancienne académie et ceux de la nouvelle.'
« L'ancienne académie, c'est-à-dire l'école de Platon, y compris celle d'Aristote au Lycée, et celle de Zenon au Portique, sans croire indubitable tout ce qui semble vrai, reconnaissait des vérités certaines et susceptibles d'évidence. La nouvelle académie, c'est-à-dire l'école de Carnéade, quoique moins sceptique que celle d'Arcésilas, ou la moyenne académie, n'admettait rien de vrai que l'homme pût apercevoir distinctement et connaître à n'en pas douter; ils croyaient avoir seulement des probabilités d'après lesquelles, disaient-ils, le. sage pouvait se conduire, le faux ayant ses probabilités comme le vrai, et n'y ayant jamais aucun signe certain pour les distinguer l'un de l'autre.
a On voit ces deux opinions, vivement débattues dans le livre de Cicéron intitulé Lucullus. Cicéron avait adopté la doctrine de Carnéade, comme la plus commode, pour sa manière libre, aisée et variable de penser et de discourir ^ Rien de plus raisonnable à l'égard des systèmes, dont aucun n'avait jusque-là un caractère
* Nostra quidem causa facilior est, qui yerum invenire sine uUa contentione volumuS; idque summa cura studioque conquirimus — Academ., XI, m.
de vérité ; mais étendre celui du doute jusqu'aux vérités les plus indubitables, prétendre que le vrai n'a jamais aucun caractère qui, dans le faux, ne fût souvent le même, c'est ce que Cicéron avait, je crois, autant de peine à se persuader, qu'il a mis d'artifice et d'adresse à le soutenir ^ »
Les Académiques eurent une contre-partie. Revenu des passions qui avaient troublé sa jeunesse, et à ce moment où, déjà gagné au christianisme, il demandait cependant encore à la philosophie de lui servir de guide dans la recherche delà vérité, Augustin, retiré près de Milan, dans la maison de campagne d'un ami, Yerecundiis, composa, vers Tan 586, un traité contre . les académiciens, qu'il dédia à Romanianus.
Romanianus avait *été le protecteur de la jeunesse d'Augustin, a Dès mes plus tendres années, lui dit-il, vous daignâtes me secourir dans mes besoins, et, dans le lieu où j'allai commencer mes études, vous m'ouvrîtes « votre maison, vos trésors, et ce qui est plus encore, votre cœur. Dans notre ville même, vous m'avez donné tant de part à votre protection, à votre tendresse et à tous les biens dont vous jouissiez, que, parmi nos concitoyens, j'étais presque aussi célèbre et aussi respecté que vous. Lorsque je voulus repasser à Qarthage pour y occuper un plus brillant emploi sans que j'eusse rien dit de mon dessein nia vous ni à personne de mes amis,
* Mannontel, Jjogiquct derniërejleçon.
i»4 CICÉRON.
VOUS m'accordâtes toutes sortes de secours et m'aidâtes de tout ce qui m'était nécessaire pour ce voyage. Dans ce même lieu ou, au début même de mes études , vous m'aviez nourri, vous m'avez encore soutenu ; et, quand je voulus sortir du nid pour essayer mes forces et me hasarder à voler, et qu'en votre absence et sans vous le faire savoir, je me mis en mer, votre affection pour moi ne fut pas un moment ébranlée ^ » Romanianus alors était riche et puissant ; mais des malheurs sont venus l'atteindre et lui enlever une partie de cette fortune dont il faisait un si noble emploi. Augustin l'en console ou plutôt il l'en félicite, dit M. Yillemain, dont nous sommes heureux de pouvoir emprunter la traduction : « Ce qui t'appartient, c'est d'avoir toujours désiré ce qui est bienséant et honnête, d'avoir mieux aimé être' généreux que riche, et juste que puissant, de n'avoir jamais fléchi devant l'adversité ni devant la méchanceté. C'est là ce je ne sais quoi de divin qui sommeillait en toi dans la douceur, la langueur de ton heureuse vie, et ce que, par de dures épreuves, une secrète providence a voulu ranimer. Éveille-toi, éveille-loi, je t'en prie, tu te féliciteras, crois-moi, que, par aucune des prospérités qui captivent les hommes imprudents, les biens de ce monde ne t'aient séduit. Ils travaillaient & me tromper moi-même au mi" lieu de tous mes discours, si un mal de poitrine ne m*fttait forcé d'abandonner ma vaine profession et de
» Uy. n, § 3.
me réfugier dans le sein de la philosophie. C'est elle maintenant qui, dans ces loisirs que nous avions Tivement souhaités, nourrit et fortifie mon âme. C'est elle qui m'a délivré de la superstition où je t'avais entraîné ; c'est elle c[ui m'enseigne qu'il ne faut rien adorer, ou plutôt qu'il faut tout mépriser de ce qui est vu par les yeux mortels et touché par les sens. C'est elle qui promet de prouver clairement le vrai Dieu, le Dieu caché, et qui déjà daigne nous le montrer comme à travers dt s nuées lumineuses. » 11 y a loin de cette dédicace au préambule par lequel Cicéron cherche à provoquer le zèle languissant de Yarron.
L'ouvrage d'Augusliii est divisé en trois livres; c'est un dialogue mêlé de détails charmants, d'incidents pittoresques, entre lui, Licentius et Alype. Suffit-il, pour être heureux, de rechercher la vérité, ou bien faut-il encore la découvrir? Augustin déclare que, ne fût-elle pas indispensable au bonheur, la vérité serait encore nécessaire ; mais, à ses yeux, ce n'est pas assez de la chercher, il faut la découvrir. Celte découverte est-elle possible? Ici Augustin se trouve directement en face du doute académique ; il combat avec force les deux assertions de l'académie : que nulle connaissance n*est assurée, que nul assentiment ne doit être absolu; et poursuivant le probabilisme dans tous ses détours, dans les motifs d'incertitude tirés des sens, de leurs illusions, de leurs mensonges, il le pousse, dans les actions et dans les principes, aux contradictions les plus graves et à des er-
reurs piquantes où se joue agréablement une ironie que Pascal n'oubliera pas. Inférieur au traité de Cicéron pour la forme, le traité d'Augustin lui est supérieur pour la force et le fond ; il est plus animé et plus incisif. Dans les Académiques^ Cicéron avait donné la parole à la nouvelle académie ; dans le traité Des vrais biens et des vrais fnaux^ il met en scène principalement les épicuriens et les stoïciens. Dans une lettre à Atticus, il trace ainsi le plan de cet ouvrage sur le souverain bien : c( Les dialogues que j'ai faits depuis peu sont aristotéliques ; c'est du moins cette opinion qui y domine entre toutes les autres. Dans les cinq livres Ilepl tsXûv, que je viens d'achever, je fais expliquer la doctrine des épicuriens par L. Torquatus, celle des stoïciens par Caton et celle des péripatéticiens par M. Pison. J'ai choisi des personnes qui ne sont plus, afin de ne point faire de jaloux. » Cette lettre est du 29 juillet de l'an 708. La scène du premier et du second dialogue se passe dans la maison de Cicéron, auprès de Cumes, vers la fin de Tan 705 ; la scène du troisième et du quatrième livre se passe auprès de Tusculum, dans la bibliothèque de la maison de campagne de Lucullus, qui, depuis la mort de celuici, vers Tan 697, appartenait au jeune Lucullus, pupille de Caton ; enfin la scène du cinquième livre se passe à Athènes, dans l'Académie, vers l'an 674.
Le premier et le second livre n'ont pour sujet que la doctrine d'Épicure, doctrine qui est. soutenue dans le premier livro par L. Manlius Torquatus, épicurien,
alors préteur désigné, en présence de C.ValèriusTriarius, qui avait été tribun du peuple en 702; elle est réfutée dans le second par Cicéron.
Ce sont Caton et Cicéron qui figurent et discutent dans le troisième et le quatrième Ijvre. Dans le premier de ces livres, Caton expose Topinion de Zenon et des stoïciens qui ne mettaient au rang des biens que ce qui est honnête, et au nombre des maux que ce qui est honteuit. Dans l'autre, Cicéron combat et renverse leur opinion en faisant Toir que celle d'Âristote, des académiciens et des péripatéticiens, qui regardaient la vertu comme le plus grand des biens, mais non pas comme le seul, est beaucoup plus conforme aux principes de la nature et aux lumières de la raison, puisque Thomme étant composé d'âme et de corps, il fallait qu'il pût tirer son bonheur de Tun et de l'autre.
Au cinquième livre, le lieu de la scène change ; nous sommes à Athènes : « Un jour, dit Cicéron, après avoir, selon ma coutume, entendu Antiochus dans le gymnase de Ptolémée, avec Marcus Pison, mon frère Quintus, T. Pomponius et L. Cicéron, mon cousin par là parenté, mais mon frère par l'amitié, nous arrêtâmes le projet d'une promenade d'après-midi à l'Académie, heure où la foule ne s'y porte jamais. Arrivés dans' ce lieu charmant, si digne de sa célébrité, nous y trouvâmes toute la solitude que nous voulions. Est-ce par un effet de la nature, dit alors Pison, ou par une illusion de l'esprit, que l'aspect des lieux où la tradition a placé le séjour
1^ GIGÉRON.
des grands hommes fait sur nous, comme je le sens maintenant, une impression plus profonde que la conversation ou la lecture de leurs ouvrages? Ici, comment ma pensée ne se reporterait-elle pas sur Platon ? c'est ici qu'il venait philosopher avec ses disciples. Ses jardins mêmes, voisins de nous, ne me rappellent pas seulement sa mémoire, ils semblent révoquer devant moi. .Ici se promenaient Speusippe, Xénocrate et son disciple Polémon, qui allait ordinairement s'asseoir à cet endroit, — Sans doute, il est grand ce pouvoir, dit Quintus; moi-même, pendant que nous venions ici, à la vue de ce bourg de Colone^ asile de Sophocle, je me suis senti ému et j'ai, cru voirie poète ; sa fiction m'a touché; j'étais attendri par cette grande image â*Œdipe venant en ces lieux et demandant en vers d'une touchante douceur sur quelle terre ses pas l'ont porté. — Et moi, dit Pomponius, cet épicurien que vous combattez, je me trouve plus d'une fois avec mon ami Phèdre, dans les jardins de mon maître. » Cicéron exprime, à son tour, l'impression que fait sur lui le lieu que fréquente un homme illustre : « C'est avec émotion que son regard se porte vers la salle où enseignait Charmadas ; il croit le voir, reconnaître ses traits, et il lui semble que, privé d un si grand génie, le siège même de ce philosophe regrette sa voix éloquente qu'il n'entend plus. — Chacun a dit sa pensée, reprit Pison ; je serais curieux de connaître aussi celle du jeune Lucius. — Ne m'interrogez pas, répondit-il en rougissant, moi qui suis même
OUVRAGES PHILOSOPHIQUES. i90
descendu au port de Phalère, où, nous assure- 1« on, Démpsthène déclamait au bruit des flots, pour s'habituer à vaincre par sa voix le frémissement du peuple. Tout à l'heure encore, je me suis détourné un peu sur la droite pour voir le tombeau de Périclès. » Quand chacun a, suivant ses goûts, exprimé ainsi Témotion qu'il éprouve à la vue de ces lieux diversement célèbres, l'entretien reprend, et, à la prière de Cicéron, Pison, qui était fort attaché à l'ancienne académie, en expose toute la doctrine sur les vrais biens ; exposition qui, de temps en temps, et principalement vers la fin, est traversée par quelques objections qu'y fait Cicéron ; mais Pison répond de manière à détruire les doutes qui lui sont présentés. C'était lui en effet qui, d'après ce que disait Cicéron à Atticus, devait avoir le dernier mot. Le dernier mot ! qui le peut dire en une telle question?
Ainsi , pour l'épicurisme la volupté, pour le péripatétisme la science unie à la vertu et aux richesses, la vertu pour le stoïcisme, telles sont, dans ce Dialogue, les différentes solutions de cet éternel problème : quel est le souverain bien? solutions contraires, on le voit, et qui ne satisfont pas Cicéron. Il condamne l'épicurisme, car il ne représente que la doctrine de l'utile ; le stoïcisme, tout noble qu'il est, n'est que l'honnête, et le péripatétisme, l'honnête uni à )a science. Cicéron veut plus, il veut une doctrine de dévouement; une doctrine qui fasse les bons citoyens et les héros ; une philosophie patriotique, si je le puis dire. Il semble
qu'au moment où les doctrines philosophiques de la Grèce prennent possession de Rome, il veuille, en même temps qu'il les y acclimate, en signaler les imperfections ou les dangers. Êpicure surtout le préoccupe; car répicurisme, c'est le sacrifice de l'État à l'individu, du bonheur général au bonheur particulier. Il hésite cependant, comme toujours, quand il faut conclure, et, entre les deux décisions opposées sur le souverain bien, Tune par la satisfaction des sens, l'autre par la satisfaction du sens moral, il prend un moyen terme où il se rapproche de Topinion péripatéticienne. Après tout, n'était-ce pas une solution impossible que celle du souverain bien *? Toutes les écoles de l'antiquité y avaient échoué. Yarron, dans un ouvrage sur la philosophie ^,
' « Gomment me puis-jefier à toi, ô pauvre philosophie? Que voisje dans les écoles, que des contenlions inutiles qui ne seront jamais terminées? 'On y formie des doutes, mais on n'y prononce point de décisions. Remarquez, s'il vous plaît, chrétiens, que depuis qu'on se mêle de philosopher dans le monde, la principale des questions a été des devoirs essentiels de l'homme, et quelle était la fin de la vie humaine; ce que les uns ont posé pour certain, les autres l'ont rejeté comme faux. Dans une telle variété d'opinions, que Ton me mette au milieu d'une assemblée de philosophes un homme igrnorant de ce qu'il aura à faire en ce monde; qu'on ramasse, s'il se peut, en un même lieu tous ceux qui ont jamais eu la réputation de sagesse : quand est-ce que ce pauvre homme se résoudra, s'il attend que de leurs disputes il en résulte enfin quelque conclusion arrêtée? Plus tôt on verra le froid et le chaud cesser de se faire la guerre, que les philosophes convenir entre eux de la vérité de leurs dogmes; Nohis invtcem videmus insanire, disait autrefois saint Jérôme. » — Bossuet, Sermon sur la loi de Dieu.
* Marcus Varro in libro de philosophia tam multam dogmatum varietatem diligenter et subtiliter scrutatus advertit, ut ad ducentas octoginta octo sectas, non quse jam essent, sed qiise esse possent,
OUVRAGES PHILOSOPH|IQUES. 20i
comptait deux cent quatre-vingt-huit opinions sur le
souverain bien.
Saint Augustin nous fait connaître la méthode dont Yarron s'était servi pour classer tous les systèmes philosophiques qui existaient, et ceux même qui n'existaient pas : cette méthode, c'était l'application de l'arithmétique à l'histoire de la philosophie. Il y a, selon Yarron, quatre choses vers lesquelles se portent naturellement les désirs de l'homme : on peut rechercher le plaisir, qui consiste en une affection agréable des sens; ou le repos, c'est-à-dire ,1'absence de toute douleur ; ou le plaisir et le repos combinés ; on peut désirer enfin les dons et les talents naturels, soit du corps, soit de Pesprit. La philosophie peut aspirer à ces quatre biens, et elle le peut de trois manières différentes. Le philosophe peut se servir de la vertu, qui est l'effet de la science et de la doctrine, pour parvenir à un de ces biens; il peut rechercher ces biens pour atteindre à la vertu ; il peut aussi les rechercher sans les subordonner l'un à l'autre. Yoilà donc trois fois quatre sectes philophiques. Maintenant, en employant d'autres difrérences, en introduisant de nouvelles distinctions, selon que ces principes sont appliqués au bonheur de l'individu, ou bien au bonheur de la société, selon que ces théories sont avancées comme vraies ou comme vraisemblables, etc., on peut, de division en subdivision, parve-
adhibens quasdam diffei'eiitias, facillime perveniret. — August., De
vitate, lib. XIX, i.
202 GIGÉRON.
nir, et Varron y esf. parvenu en effet, jusqu'au chiffre de deux cent quatre-vingt-huit ^ Il ne faut donc pas s^étonner que L. Gellius, préteur d'Achaïe, impatienté des querelles des philosophes grecs sur le souverain bien, ait eu la pensée de les réunir en une sorte de concile, pour en donner enfin une définition officielle *.
C'est au milieu des douleurs d*un grand citoyen, dans les déceptions que les républiques n'épargnent pas à ceux mêmes qui les ont le mieux servies, c'est plongé dans un double deuil domestique, sa séparation avec Terentia, sa femme, et la mort de TuUia, sa fille, que Cicéron composa les Tmculanes, Sous ces impressions réunies de mécomptes politiques et d'amertumes intimes, il cherche et traite les plus graves questions : Si la mort est un mal? Si la douleur, si le chagrin, si les passions, ces maladies de l'âme, sont des maux? A cette première question: la mort est-elle un mal? le philosophe répond : Non, la mort n'est pas un mal; et, à cette occasion, Cicéron, s'inspirant de Platon, présente la mort comme le commencement de l'immortalité : heureuse pour tout le monde, elle Test surtout pour le sage qui meurt potir la patrie. 11 ne faudrait pas cependant s'exagéret* la foi de Cicéron dans l'immortalité; soit faute d'une ferme conviction, soit désir de montrer la souplesse de son esprit,les ressources de sa dialectique, en se jouant au milieu des subtihtés
* AugUst., De civit. Dé'h liv. XIX, c. ».
* De legibus, 1, xx.
des écoles grecques et des difficultés de ce grave pro-' blême, il conclut moins qu'il n*expose et nous laisse avec des regrets plus qu'avec des espérances ; ses dernières paroles nous dérobent un peu cette immortalité qu'il nous avait d'abord montrée : sa certitude première n'est plus guère, à la fin, qu'une probabilité.
Aux autres questions :1a douleur, le chagrin, les pas^ sions sont-ils des maux? Oui , ce sont des maux; mais à ces maux il y a des remèdes, ou plutôt un seul remède, la philosophie; il donne donc, dans le troisième livre, les moyens de guérir les chagrins; dans le quatrième, ceux de calmer les passions. Ces moyens de guérison sont particulièrement empruntés aux doctrines des stoïciens, des péripatéticiens et des platoniciens. Si les passions et les chagrins nous rendent malheureux, la vertu seule nous peut rendre heureux; or, qui a cette science de la vertu, sinon la philosophie? C'est donc à Téloge de la philosophie, déjà commencé dans les livres précédents, que Cicéron consacre le cinquième livre, concluant par cette formule : « La raison pure est avec Id vertu ; donc la vertu pure est avec le bonheur, » conclusion qui se rapproche de celle d'Augustin dans son livre contre les Académiciens i
a Quoique, détachées et prises chacune à part, les Tîlsculanes soient autant de questions indépendantes les unes des autres, il n'en n'est pas moins vrai que les cinq ensemble forment un corps des mieux construits. Unité dans le dessein, justesse dans la division, variété
SOI GIGÉRON.
dans les matières, voilà, si je ne me trompe, tout ce qui peut contribuer à la perfection d'un ouvrage, quant au fond; et j'ai peine à croire qu'il y ait dans les écrits, ou anciens ou modernes, quelque autre plan mieux imaginé, plus régulier, que celui des TiLsculanes. Quel a été le but de Cicéron? C'est de faire bien comprendre à l'homme qu il ne tient qu'à lui d'être heureux. Un sentiment confus et aveugle se soulève d'abord sur celte proposition. Mais quelle obligation n*aurais-je pas à un auteur qui pourra réussir à m'en convaincre? Je veux être heureux; toutes mes vues, tous mes désirs se portent là ; cet instinct me parlé à tous les moments de la vie ; je puis renoncer à tout, excepté à Tenvie d'être heureux : cependant je ne le suis point ; dois-je m'en prendre à la nature ou à moi? Pour me décider là-dessus, il faut que je rentre en moi-même,, et que j'examine au vrai ce que je suis. Hélas! que suis-je? un animal destiné à mourir tôt ou tard ; avant que d'arriver à ce dernier terme, je puis , et à chaque instant , recevoir .des sujets d'afQiction. J'ai dans mon cœur le poison le plus funeste, une source intarissable de passions. Mais, en même temps, pour combattre les divecs ennemis de mon repos, j'ai une raison qui m'éclaire sur ce qui est bien ou mal ; qui me Fait sentir que je suis né pour aimer et pour pratiquer le bien; qui, par rapport aux maux dont je me plains, corrige l'erreur de mes sens, et qui, enfin, si je suis docile à ses lois, me répond de ma félicité. Voilà ce qu'embrassent les cinq Tttëcu-
lanes,.. N'eût-il composé que ses Tusculanes^ Cicéron mériterait de marcher à la tète des anciens qui ont le mieux servi la raison^. »
A la suite de ces traités, parlons d'un ouvrage qui, moitié philosophique, moitié oratoire, n'a pas, dans les œuvres de Cicéron, une place bien marquée.
Les Paradoxes sont des déclamations philosophiques composées par Cicéron, à loisir et comme dans l'intervalle de ses autres ouvrages, sur des questions de morale : « 11 n'y a d'autre bien que ce qui est honnête ; — la vertu suffit au bonheur; — les fautes sont égales ainsi que les bonnes actions; — tout homme sans sagesse est en délire; — il n'y a de libre que le sage, et tous les autres sont esclaves ; — le sage seul est riche. »
Ces questions, toutes spéculatives, laissent cependant entrevoir çà et là quelques-unes des préoccupations politiques de Cicéron au moment où il les écrivait ; ainsi, tout en discourant, il n'oublie pas son ressentiment contre Clodius, contre lequel ou plutôt contre la mémoire duquel est en grande partie dirigé le second paradoxe, comme le dernier, « le sage seul est riche, » l'est contre Crassus.
« Presque tous les raisonnements contre Crassus, dit M. V. Le Clerc, reposent sur le sens qu'il donne au mot dives. Si on Tentend comme lui de l'homme content de ce qu'il a, rien de plus vrai que ce paradoxe;
* D'Olivel, Préface de la traduction des Ttisculanes.
206 GIGÉRON.
mais si on le prend dans le sens ordinaire, on avouera que Cicéron lui-même^ et Horace* ont raison de se moquer des stoïciens et de leur sage :
Si dives. qui sapiens est Et sutor bonus, et solus formosus, et est rex, Gur optas quod habes? etc.
On conçoit les traits lancés par Cicéron contre Crassus, lorsque cet homme avare et insatiable crut aller envahir les richesses des Partbes ; Cicéron, bien qu'il se fût réconcilié avec lui, ne l'avait jamais aimé. On comprend moins ses allusions à Lucullus et à Hortensius ; il avait été fort lié avec tous les deux, et souvent il avait fait publiquement leur éloge. Mais, ajoute M. Le Clerc, il prévoyait que la mollesse et le faste, dont ils avaient donné l'exemple aux Romains, perdraient tôt ou tard la république, et, dans le cœur de Cicéron, toute con^ sidération se taisait devant Famour de la patrie'. » Il ne leur pouvait passer Textravagance de leurs piscines; il les appelle piscinariiy piscinarum tritones. Dans Hor^ tensius, c'était une véritable manie que le soin de ses viviers. Un jour qu'il plaidait, il quitta l'audience pour aller lui-même donner à manger à une murène.
En somme, au point de vue littéraire, les Paradoxes
* De finibus, V, xxrii.
» Satires, I, III, 124.
' « Nostri aulem principes digito se cœlum putant attingere, si multi barbati in piscinis sint,qui admanum accédant. » Et aiUeui*s : « Qui Ua sunt stulti, ut amissa republica piscinas suas fore sakas sperare videantur :» — Ad AHic, XI, ii.
n'ont pas une grande valeur : composition mixte, exercices oratoires plus encore que philosophiques, Qcéron semble ne s'y proposer d'autre but que de se tenir pour ainsi dire en haleine et de faire montre de cette facicilité en lui merveilleuse de traiter tous les sujets, au sens et de la façon qu'il lui plaisait, et, philosophe ou orateur, de plaider avec le même succès le pour et le contre.
Si la pensée romaine se trouve gênée dans la philosophie, elle reprend toute sa Hberté et sa grandeur dans la morale proprement dite. Bien que, là encore, elle s'inspire de la Grèce, elle est. originale cependant, et même ce qu'elle emprunte, elle le marque d'un cachet particulier de bon sens et de gravité; c'est le caractère qui éclate surtout dans le trstité des Devoirs de Cicéron.
L'honnête, l'utile, la comparaison de l'utile et de l'honnête, tel est l'objet des trois livres des Devoirs.
C'est dans la nature même de Thomme que Cicéron trouve et montre les principes et les semences de l'honnête. Par rinstinct de la conservation et le côté inférieur de sa nature, Thomme se rapproche de l'animal, mais une prodigieuse différence Ten sépare. Seul l'homme a reçu en partage le privilège de la raison
qui le pousse à la recherche du vrai , l'unit à tous les autres bornâmes, lui inspire Tamour de ses semblablés et de la famille, lui donne un sentiment de grandeur et de dignité d*où naissent la force d'âme et un magnifique dédain pour les choses humaines. Enfin à lui seul, entre tous les êtres animés, cette même raison découvre la convenance, la beauté, l'ordre dans le monde; on a là Timage et comme les traits de Thonnête, « dont l'aspect, s'il était sensible, nous inspirerait pour la sagesse, dit Platon, d'ineffables amours. »
L'honnête a quatre parties et pour ainsi dire quatre faces : recherche du vrai, conservation de la société par l'exactitude à rendre à chacun ce qui lui est dû, grandeur ou force d'âme, tempérance et modestie dans toutes nos paroles et toutes nos actions. De là quatre vertus fondamentales : la prudence, la justice, le. courage, la bienséance. De ces quatre vertus, la principale, c*estla justice, en laquelle reluit au plus haut degré la splendeur de la vertu. La justice se divise en deux parties : la justice proprement dite efla bienfaisance, qu'il appelle aussi bénignité ou libéralité. Le courage n'est une vertu qu'à la condition d'être uni à la justice. Quant à la tempérance et à la modestie, elles sont moins une vertu que l'ensemble et comme le relief de diverses qualités qui sont l'ornement de la vie, comme la modestie, la pudeur, le calme de l'âme, la convenance, la décence et la mesure en toutes choses; c'est le décorum ou bienséance.
Le second livre, nous l'avons dit, traite de l'utile ;
mais traiter de Tutile, pour Cicéron, c'est encore parler de rhonnête ; il ne sépare pas l'un de l'autre. Mais si Thonnéte doit passer avant tout le reste, il est bon et légitime de montrer que l'utilité et le bonheur en sont les suites nécessaires. Quel est le meilleur moyen pour réussir dans le monde, pour acquérir richesses, honneurs, crédit, pour arriver à la gloire? Selon Cicéron, il n'y en a qu'un : c'est la vertu. Mais pour obtenir tous ces avantages, est-il besoin d'être réellement vertueux, et l'apparence de la vertu n'y sufGrait-elle pas ? Non ; l'hypocrisie de la vertu n'est pas seulement un crime odieux, elle est encore un mauvais calcul ; elle ne saurait produire aucun des avantages qui appartiennent à la vraie vertu et à la vraie gloire. Ainsi le livre consacré à l'utile. Test encore en grande partie à l'honnête et surtout à la justice, que Cicéron regarde comme la chose la plus merveilleuse aux yeux de la multitude, et sans laquelle aucun de ces trois éléments de la gloire qu'il a indiqués au début, richesses, crédit, honneurs, ne saurait exister.
Tant que l'honnête et l'utile cheminent parallèlement, il n'y a pas de difficulté; l'embarras commence au point de rencontre. Entre eux, comment se décider? C'est ce que Cicéron va nous dire dans le troisième livre. Mais quoi? Y a-t-il là véritablement lieu à doute? Entre l'honnête et l'utile, peut-on balancer, et la simple hésitation n'est-elle pas un crime*? Cicéron le pense :
* Non modo pluris putare quod utile videatur, quam quod hones-
210 GIGÉRON.
« Loin de nous, dit-il, cette race d'hommes pervers qui doutent s'ils feront ce qui leur paraît honnête. » Oui, on ne doit pas hésiter; mais, selon telle ou telle circonstance, la nature et le caractère même de tel ou tel acte est honnête ou ne l'est pas ; et c'est là le seul objet légitime de comparaison et de délibération. Or voici, dans ces cas douteux, la règle infaillible que nous donne Cicéron : tout ce qui est honnête est en même temps utile, et il n'y a rien d'honnête qui ne soit utile ^; donc, entre Thonnête et Tutilc, pas de conflit possible ; il ne peut y en avoir qu'entre l'honnête et ce qui n'a qu'une apparence trompeuse d'utilité. Mais, dans la vie privée comme dans la vie publique, se rencontrent souvent ces oppositions apparentes de l'honnête et de l'utile. De là ces faux-fuyants, ces biais plus ou moins ingénieux, ces compromis de conscience qui forment l'art de la casuistique. Cicéron ne fait grâce à aucun de ces subterfuges, de ces transactions périlleuses entre le vice et la vertu, entre le mensonge et la vérité. Il est, sur ce point, le précurseur de Pascal, et l'inflexible ennemi de la morale relâchée. Il conclut par ces maximes : qu'il n'y a au monde chose si précieuse, avantage si grand que nous devions préférer à
tum, sed hœc etiam inler se comparare, et in his addubitare (urpissimum est. — L. III, iv. — Inipsa enim addubitatione facinus est. — m, VIII.
^ Quidquid honestum est idem utile videtur; nec utile quidquam quod non sit honestum. — III, iv.
ff
la qualité d'homme de bien S que jamais il n'est utile de faire le mal, parce qu'il est toujours honteux de le faii% ; et qu'il est toujours utile d'être homme de bien, p^rce qu'à l'être il y a toujours honnêteté'.
Nous n'avons jusqu'ici donné qu'une analyse de l'ouvrage de Cicéron ; il en faut faire ressortir Ips traits généraux.
Cicéron usait de la latitude qui appartenait à l'école philosophique qu'il préfiérait , la nouvelle académie ; d'accord avec le Portique sur le principe même de la morale, l'honnête et l'utile, le devoir et l'intérêt, il ne se fait pas faute d'emprunter aux différents systèmes les idées qui lui paraissent conformes à la raison, et il en forme un ensemble de règles morales plus complet et plus pratique que ce qui avait paru jusque-là. Il ne se borne point à définir et à recommander les quatre vertus fondamentales des anciens : la prudence, la justice, le courage et la tempérance. En parlant de la bienfaisance, il s'élève plus haut : il la proclame aussi nécessaire que la justice pour le maintien de la société, et, développant ces belles paroles de Platon, il dit : c< Nous ne vivons pas seulement pour nous-mêmes ; la patrie réclame une part de notre vie ; nos parents et nos amis en réclament une autre part. »
Il ne veut pas que rien nous fasse déserter nos devoirs
< Est ergo nuUa res tanti aut commodum ullum tam expetendum ut viri boni et splendorem et nomen amittas. — III, xx.
* Nunquam est utile peccarc quia semper est turpe, et quia seinper est honestum 'virum bonum esse, semper est utile. — III; xv.
212 GIGËRON.
envers la communauté, ni nos affections particulières, ni Tamour du repos, ni même Tétude des sciences et de la philosophie.
Cette bienfaisance, nous n'y sommes pas tenus seulement envers nos parents et nos amis ; tout ce qu'on peut donner sans détriment pour soi, on ne doit le refuser à personne, pas même à un inconnu ; donner sans détriment, ce n'est pas encore de la charité. Il y arrivera, il y touche presque dans les maximes qui suivent : il y a des devoirs à remplir envers ceux-mêmes de qui nous avons reçu une injure ; la vengeance et le châtiment ont leurs limites : a Je ne sais même, dit-il, si le repentir de celui qui a fait l'injure ne suffirait pas pour Tempêcher de recommencer et pour empêcher les autres de recommencer. » Voici qui est presque chrétien : a Celui qui veut obéir à la loi ne se laissera jamais aller à désirer le bien d'autrui.» Et ailleurs : «L'honnête homme se gardera bien, non-seulement de faire, mais de penser ce qu'il n* oserait point avouer publiquement, »
Autre progrès : Cicéron ne s'élève pas contre le principe même de l'esclavage ; il apprend du moins aux maîtres qu'ils ont envers les esclaves des devoirs a remplir : « Souvenons-nous qu'il y a une justice pour toutes les classes de la société, même pour la dernière. Or, la dernière est celle des esclaves. S'ils nous doivent leur travail, nous leur devons en échange le ju^te prix de leura services. » C'était entrer dans la voie qui devait conduire à l'affranchissement.
L'esclavage, c'était la mise hors la loi d'une partie du genre humain ; Rome avait élevé une autre barrière entre elle et le reste dos peuples. Pour elle, l'étranger était un ennemi. Cicéron n'adople pas ce préjugé barbare; à ses yeux, ainsi que Tesclave, l'étranger a ses droits. Le moment n'est pas encore venu où le cercle jaloux de la cité sera brisé; mais Cicéron en étend, autant qu'il le peut , la circonférence; il veut qu'envers les étrangers la loi soit douce et humaine ; qu'elle ne gêne point, sans motifs, leurs rapports avec les citoyens*. Il rompt ainsi avec le préjugé national, plaçant au-dessus de ces lois diverses, que chaque peuple modifie selon ses besoins, une loi générale, un droit universel, qui régit la société tout entière*.
Le traité des Devoirs est le plus beau traité de morale de l'antiquité. Érasme en était ravi'. L'abbé de Saint- Cyran dit également : « Il faut l'avouer: Dieu a voulu que la raison fit ses plus grands efforts avant la loi de grâce, et il ne se trouvera plus de Cicérons ni de Virgiles. » Écoutez encore : « On n'écrira jamais rien de plus sage, de plus vrai, de plus utile. Désormais, ceux
* Lib. I, XIX.
• Lib. Ilf, II.
' Sic me totum inflammavit ad honesti virtutisque studium, ut jam pridem nil taie senserim nostrates quosdam neolericos legens qui christiani christianae philosophie mysteria profitentur, et iisdem magna, ut nobis videtur, subiilitate disserunt, sed aeque frigide... at in praeceptis yivendi quanta squitas, quanta sanctitas, quanta sinceritas, quanta veritas, quam omnia consenlanea naturse, quam nihil fucatum aut somnolentum I — Édition des Offices, Préface.
214 CICÊRON.
qui auront l'ambition d'instruire les hommes et de leur donner des préceptes seront des charlatans, s'ils veulent s'éleTer au-dessus de tous, ou seront vos imitateurs ^. »
Un Père de FÉglise, saint Ambroise, fut un de ces imitateurs. Il l'avoue tout d* abord : <i Panetins, chez les Grecs, et après lui Cicéron, chez les Latins, ont traité des devoirs ; et moi aussi, j'ai pensé qu'il n'était pas étranger à mes fonctions d'en écrire quelque chose et de faire pour votre instruction, à vous, mes enfants, ce que Cicéron a fait pour celle de son fils '. x» On voit tout d'abord la différence qui sépare les deux ouvrages : ces enfants pour lesquels écrit saint Ambroise, ce sont les chrétiens, et entre eux principalement les futurs minbtres de TÉglise. La morale, en se particularisant, sera donc plus sévère; aussi, des trois termes de comparaison qui forment la division du traité de Cicéron, saint Ambroise en supprime-t-il un : il ne peut être question, pour les chrétiens, de comparer l'utile à rhonnète; pour lui, il n'y a d*honnéte que ce qui est juste ^. Ce n'est pas assez : le chrétien ne reconnaîtra pour utile et pour honnête que ce qui se rapporte à la vie future*. On pourrait donc, au premier abord, croire
* Voltaire, Lettres de Memmiusà Cicéron.
* Son alienum duxi a nostro munere, ut sicut TuUius ad erudiendum filium, ita quoque ad vos erudiendos filios mecs etiam ipse scriberem. — Lib. I, tu.
5 Lib. III. H.
* Lib. I, IX.
qu'entre le traité de saint Âmbroise et celui de Cicéron, il n'y a d'analogie que dans le titre. Sans doute, le cachet religieux souvent recouvre et efface, dans l'ouvrage d'Âmbroise, le fond païen et les emprunts nombreux qu'il fait à Cicéron ; on y aperçoit cependant, on y retrouve, un peu changées, il est vrai, .et transposées, les principales divisions du traité du philosophe romain. Ainsi y reparaissent les quatre vertus principales : la prudence, la justice, le courage, la tempérance ; et ces demi-vertus qui se rapportent à la bienséance, au décorum, toutes qualités essentielles sur lesquelles Ambroise s'étend longuement, en ne s'écartant guère des traces de son modèle. Peut-être même le suit-il de trop près. Pour Cicéron, la beauté du corps fait partie de la vertu : « Nous, dit Ambroise, nous ne donnons dans la vertu aucune part à la beauté du corps; toutefois, nous n'excluons point la grâce ; car, en répandant sur le visage une aimable pudeur,. la modestie le rend plus agréable. Et de même qu'un ouvrier montre mieux Tcxcellence de son art dans une matière plus favorable, ainsi la modestie reçoit plus d'éclat de la beauté du corps, pourvu que ce ne soit pas une beauté affectée, mais naturelle, simple, parée de négligence plutôt que de recherche. » Ici saint Ambroise se rapproche plus des idées de la perfection humaine selon le paganisme, qu'il n'est fidèle aux idées de la perfection chrétienne. Il y a du Féneloii dans Ambroise. Mais il se sépare de Cicéron^ il le dépasse, quand il s'agit de la bienfai-
216 CICÈUOK,
ëance. Ce que Cicéron nomme la libéralitéy Ambroise rappelle la miséricorde ou la charité. En la recommandant^ celte libéralité, Cicéron y met nue foule de réserves qui la restreignent singnlièrenient : « Sans doute, il faut donner, mais bien faire attention à qui Ton donne; se garder de trop donner, ne pas trop prendre sur son bien et se réduire soi-même à la misère. >» Saint Ambroise n'a point ces précautions; il ne met pas de limite à la charité : « Vendez ce que yous avez, donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel. La cliarité doit faire plus qu*elle ne peut ; le pauvre donne plus qu'il ne reçoit, car le débiteur envers les pauvres est celui qui leur donne; il leur doit son salut : « Débiter salutis. » Puis, ailleurs, laissant encore de côté les nuances subtiles, les distinctions mondaines que Cicéron établit entre la bienfaisance et la bénignité, et allant au fond même du sentiment inspirateur des actions charitables et l'épurant : a II faut, dit-il, bien faire, mais bien faire avec un bon vouloir ; il faut donner et être heureux de donner; c'est le sentiment qui impose à ton œuvre sa valeur et son
nom ' . »
Dans cette voie où il s'engage, Ambroise me parait ne se point renfermer toujours en de justes limites; il touche presque au communisme^ Pour lui, la propriété est une usurpation. Il s'écrie : « La nature a tout donné à
* Aiicctiis luusnomen iniponit operi tuo. — Lib. I, xxx.
l'homme en commun avec profusion ; Dieu a ordonné à chaque chose de naître, afin que ce qui était produit fût commun à tous, et que la terre fût la possession de tous. La nature a donc fait le droit commun, l'usurpation a fait le droit privée » « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil. Voilà le commencement et Timage de l'usurpation de toute la terre. » Ainsi , après Ambroise , et non plus hardiment, parlera Pascal.
Malgré une imitation en apparence assez fréquente et des rapports inévitables, l'ouvrage de saint Ambroise est donc moins une copie qu'une contre-partie du traité de Cicéron. Il y a, entre les deux ouvrages, toute la distance delà morale chrétienne à la morale païenne. L'ouvrage d'Ambroise est le manuel du prêtre ; le traité de Cicéron^ le code de Thonnéte homme. La règle ici s'applique à la société tout entière; elle sera donc naturellement plus facile ; elle s'occupera de former l'honnête homme et le bon citoyen ; d'enseigner comment on peut, comment on doit arriver par des voies régulières et libérales aux honneurs, aux richesses, au crédit; dans quelle mesure il faut unir la bienfaisance et une prudente économie; en un mot, elle n'aura en vue que le succès icibas, et l'honnête qui y conduit plus sûrement que l'utile
' Sic dcas generari jussit omnia ut pastus omnibus commuais esset, et terra foret omnium ^isedam communis possessio. Natura igitur jus commune generavit, usurpatio fecit jus prïTatum. — Lib. ï, XX vm.
SIS GIGÉRON.
seul est encore un bon calcul. C'est assurément une sage morale , mais la morale chrétienne vise plus haut. Son action ne se renferme pas en ce monde ; elle a un autre but et un autre horizon ; Thonnéte homme que veut former saint Ambroise n'est pas le citoyen d'une république, mais le candidat du ciel. Le prêtre est un moraliste encore, il est vrai, mais un moraliste qui a charge d'âmes ; ses vertus devront donc être plus austères, ses devoirs plus étroits ; c'est un guide spirituel en même temps qu'un type de sainteté.
Atticus s'attristait de vieillir; pour l'en consoler, ou «du moins l'en distraire, Cicéron composa son traité stir la Vieillesse^ qui est un de ses plus charmants ouvrages. Pour donner plus de poids à ses paroles, c'est dans la bouche de Gaton l'Ancien qu'il met l'apologie de la vieillesse. Il suppose que Lelius et Scipion s'adressent à lui : ils s'étonnent de la facilité avec laquelle il supporte là vieillesse, et lui demandent de leur enseigner longtemps à l'avance à rendre plus léger le poids des années. Caton se rend à leur désir, et, après avoir cité les exemples de quelques hommes qui, par leur activité, par la vivacité de leur esprit, avaient donné un éclatant démenti à la vieillesse, il en vient aux quatre motifs principaux qui la font redouter : elle nous interdit le soin des affaires ; elle affaiblit le corps ; elle nous prive de presque toutes les jouissances ; enfin, elle touche à la mort*.
' Le traité de Cicéron est comme en germe dans ce passage de Platon : « Et moi, Céphale, lui répondis-je, j'aime à converser avec les
Elle nous interdit les affaires I II répond à ce reproche par l'exemple de cet Appius Ciaudius qui, vieux et de plus aveugle, s'opposa si énergiquement à la paix que le sénat inclinait à conclure avec Pyrrhus*. Mais la mémoire
vieUlards. Comme ils nous ont devancés dans une route que peut-être il nous faudra parcourir, je regarde de m'informer auprès d'eux si elle est rude et pénible ou d'un trajet agréable et facile. J'apprendrai avec plaisir ce que tu en penses, car tu arrives à l'âge que les poètes appellent le seuil de la vieillesse ; eh bien, est-ce une partie si pénible de la vie? Comment la trouves-tu?
« — Socrate, me dit-il, je te dirai ce que j'en pense : nous nous réunissons souvent un certain nombre de gens de même âge, selon l'ancien proverbe. La plupart, dans ces réunions, s'épuisent en plaintes et en regrets amers au souvenir des plaisirs de la jeunesse, de l'amour, des festins et de tous les autres agréments de ce genre; à les entendre, ils ont perdu les plus grands biens; ils jouissaient alors de la vie, maintenant ils ne vivent plus. Quelques-uns se plaignent aussi que la vieillesse les expose à des outrages de la part de leurs proches; enfîn ils l'accusent d'être pour eux la «ause de mille maux. Poui:moi, Socrate, je crois qu'ils ne connaissent pas la vraie cause de ces maux ; car si c'était la vieillesse, elle produirait les mêmes effets sur moi et sur tous ceux qui arrivent à mon âge; or j'ai trouvé des vieillards dans une disposition d'esprit bien différente. Je me souviens qu'étant un jour avec le poète Sophocle, quelqu'un lui dit en ma présence : Sophocle, l'âge me permet-il encore de me livrer aux plaisirs de l'amour ? — Tais-toi, mon cher, lui répondit-il; j'ai quitté l'amour avec joie, comme on quitte un maître furieux et intraitable. Je jugeai dès lors qu'il avait raison de parler de la sorte, et le temps ne m'a pas fait changer de sentiment. En effet, la vieillesse est, à l'égard des i^ens, dans un état parfait de calme et de liberté. Dès que l'ardeur des passions s'est amortie, on se trouve, comme dit Sophocle, délivré d'une foule de tyrans insensés. Pour cela, comme pour les chagrins domestiques, ce n'est pas la vieillesse qu'il faut accuser, Socrate, mais seulement le caractère des vieillards : la modération et la douceur rendent la vieillesse supportable ; les défauts contraires font le tourment du vieillard comme ils faisaient celui du jeune homme. » — Platon, la République, traduction de M. Cousin, V, ix.
^ H. Villemain a comparé Âppius Ciaudius qui, à la fin delà guerre contre Pyrrhus, se fait porter au sénat et parle contre la paix qui vient d'être faite, à lord Chatam, père de M. Pitt, qui» déjà vieux, et
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mais le corps s'affaiblissent. Oui, si on ne les exerce pas; au contraire tenus en haleine, pour ainsi dire, que de vigueur encore! comme ils se peuvent forti&er, rajeunir par l'étude ! lampes qui s'éteignent si on néglige d'y verser de Thuile, mais qui , entretenues, jettent encore une douce et vive clarté! Voici le troisième grief contre la vieillesse : elle nous prive des plaisirs. Il est vrai, de ces plaisirs violents qui ôtent à Tesprit sa liberté, au corps sa vigueur ; heureux le vieillard d'en être délivré I Toutefois, sevré de ces plaisirs fiévreux, il lui en reste encore auxquels il peut prendre part : présidences de ces festins de confréries où le roi du banquet, la coupe à la main, prononce un discours ; repas sobres, mais qui se prolongent un peu, et où la conversation n'est pas le moindre assaisonnement. Jbignez-y l'étude et rinslruction, et le repos de la vieillesse devient l'état le plus heureux. Il est d autres plaisirs que ne pouvait oublier l'auteur du De re rustica ; aussi quelle magnifique peinture ne nous fait-il pas de ces travaux de la campagne que nulle vieillesse ne peut interdire et qui s'accordent si merveilleusement Qvec la vie du sage : n Quand le sein de la terre, amolli par la culture, a reçu le grain qu'on lui confie, elle commence par Tenfouir dans le sillon que la herse re-
après s*être retiré de la scène politique, reparait au Parlement pour protester contre la paix qui vient d'être faite avec l'Amérique, parle deux fois, est emporté au milieu de son discours et meurt à quelques jours de là. — IJXt* franc, au dix-huitième nècle.
ferme ; alors elle le couve, elle le dilate par sa chaleur, et lui fait pousser une tige verdoyante ; cette tige grandit peu à peu, soutenue par les racines, et s'élève en chalumeaux noueux; la plante s'y renferme, comme pour consommer Tœuvre mystérieuse de son développement ; puis, rompant ses entraves, elle s'échappe en épis de régulière structure, qu'un rempart de pointes protège contre l'avidité des oiseaux. Que dirai-je du plaisir de planter la vigne, de la voir naître et s'accroître? Je ne parlerai point de cette vertu même des productions de la terre, qui, du moindre pépin de figue ou de raisin, et des autres semences les plus déliées, tire de si gros troncs et de si fortes branches ; mais les marcottes, les boutures, les sarments, les racines vivaces, les provins, toutes ces merveilles ne font-elles pas éprouver une admiration mêlée de plaisir? La vigne ne se peut soutenir par elle-même ; elle rampe sur la terre, si elle manque d'appui ; mais, afin de se redresser, elle se sert de ses tendons comme de mains pour s'accrocher à tout ce qu*elle rencontre ; elle serpente çà et là, elle multiplie ses jets vagabonds ^ ; alors, pour
* Bossuet avait-il présent à Tesprit ce passage, quand il écrivait : « La vigne ne paraît rien d'elle-même ; elle rampe, elle est raboteuse, tortueuse, faible, qui ne se peut élever qu'étant soutenue; mais aussi étant soutenue, où ne s*élève-t-elle pas? Elle s'entortille autour des grands arbres ; elle a des bra<:, des mains pour les embrasser, et n'en peut plus être séparée. De ce bois tordu et raboteux, qui n'a rien de beau, sortent les pampres dont les montagnes sont couronnées, dont les hommes se font des festons. De là sort la fleur la plus odorante.
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Tempécher de pousser une forêt de sarments et de s'étendre trop loin dans toutes les directions, l'industrieux cultivateur réprime son essor avec le fer. Dès que le printemps arrive, comme aux articulations des branches que la serpette a épargnées on voit d'abord poindre le bourgeon ! Bientôt la grappe en sort et se découvre ; la sève et le soleil la grossissent peu à peu ; elle est d'abord âpre au goût, mais elle s'adoucit en mûrissant, et les feuilles qui Tabritent lui laissent recevoir une douce chaleur, en la défendant des rayons brûlants du soleil. N'est-ce pas là tout à la fois le plus précieux des trésors, le plus attrayant des spectacles? » c< II faut avouer, dit justement M. Yillemain, que la simplicité des mœurs de Caton ne rappelle pas ces descriptions si agréables de la vie agricole, cette passion des champs si naïvement et si élégamment retracée, à laquelle Cicéron s'abandonne dans son admirable traité de la Vieillesse, et qu'il exprime par l'organe même de Caton. La politesse du siècle de Cicéron et le charme de son heureux génie embel* lissent fort, dans ce dialogue, l'avare rusticité du vieux Caton, telle qu'il Ta montrée lui-même dans ses' propres écrits*. » Oui, la figure de Caton est peinte en beau,*et Cicéron y a mis une teinte de Xénophon ; mais avec quel art il a préparé cette transformation I Caton a
de là la grappe, de là le raisin, de là le vin, et le plus délicieux de tous les fruits. » — Méditations ^ t. II, p. 298. * De la République^ p. 285.
pris soin de nous dire qu'il s'était mis à Fétude du grec, rendant ainsi, en quelque sorte, moins invraisemblable cette nuance plus douce que lui a prêtée Cicéron : « Les ouvrages de Xénophon, dit- il à Lélius et à Scipion, renferment une foule d'excellentes choses ; continuez, je vous engage, à les lire avec ardeur. » Une fois en commerce avec Xénophon, un agriculteur aussi, Caton ne Fabandonne pas, et de Y Économique il passe à la Cyropédie, C'est Cyrus qui lui va fournir une réponse au dernier des reproches faits à la vieillesse, l'approche de la mort. Les motifs tirés jusqu'ici de l'autorité que la vertu et les services donnent à la vieillesse, les douces occupations permises encore à la faiblesse de l'âge, l'avantage d'être libre des passions de la jeunesse, le calme' et le bonheur qui naissent du sentiment d'une vie bien employée, toutes ces considérations ne prévalent pas, il faut bien le dire, contre la perspective de la mort; il y faut une plus haute et plus puissante consolation. Cicéron la demande à la philosophie, à cette philosophie de Platon, pleine de douces espérances : « Pourquoi, dit Caton, ne vous exprimerais-je pas mes sentiments sur cet avenir, que je crois d'autant mieux apercevoir que j'en suis moins éloigné?... En voyant l'activité de Tesprit humain, cette immense mémoire, cette vaste prévoyance, cette foule d'arts, de sciences, de découvertes, je me suis persuadé et j'ai la conviction intime qu'une nature qui a de pareils attributs ne saurait être mortelle. » Puis, s'inspirant encore de Xénophon, il
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lui emprunte le discours que Gyrus, sur le point de mourir, tient à ses enfants, et éclaire de ce dernier et doux rayon d'immortalité les ombres qu'il ne peut entièrement faire disparaître du tableau de la vieillesse. Tel est ce traité, un des plus agréables ouvrages de Cicéron. S'il ne donne pas « appétit de vieillir, )» comme on l'a dit, il en peut consoler du moins. Voyez, en effet, en cette arrière-saison, que de fruits encore à cueillir ! que de plaisirs pour le corps et pour l'esprit ! Sobres mais doux festins, joies champêtres, autorité morale, charme de l'étude, et, au-dessus de ces ombres qui s'étendent de plus en plus épaisses sur le soir de la vie, les sublimes perspectives de l'immortalité 1 C'est encore à Atticus qu'est dédié le traité de lAmi' lié : c( J'ai pensé, dit Cicéron, s'adressant à Atticus, que cette matière devait intéresser tous les hommes, et convenait à l'affection qui nous unit. » Il ajoute : « Dans le traité de la Vieillesse^ j'ai mis en scène Caton l'Ancien , parce que nul ne me paraissait plus propre à traiter ce sujet qu'un homme dont la vieillesse avait été si longue ; de même ici, me rappelant ce que nos pères m'ont appris de la célèbre intimité de Scipion et de Lelius, il m'a semblé convenable de mettre dans la bouche du second ce même discours sur l'amitié, que Scevola se souvenait de lui avoir entendu prononcer. » Ce traité est en forme de dialogue. Après la mort de l'Africain, C. Fannius et Q. Mucius, gendres de Lelius, viennent trouver leur beau-pcVe et lui demandent, la conversa-
tion s'étant déjà engagée surPamitié qui unissait Leiius à Scipion, de leur exposer ses sentiments, ses idées, ses principes sur ce sujet. Leiius cotisent, bien qu'il se défie de lui-même, à les satisfaire.
Un traité sur Tamitié ! quand on Tient de lire celte charmante consolation de la vieillesse, que ne doit-on pas attendre d'un tel sujet, sous la plume de Cicéron ? Cette attente, il faut bien le dire, est assez souvent déçue.. On a cherché à ce désappointement plusieurs causes : on s'en est pris au titre d'abord ; plus il promet, plus le lecteur devient difficile à contenter; puis, à la délicatesse même du sujet, où le raisonnement ne se peut montrer à découvert, sans nuire un peu à ce charme naturel qui tient aux intimes affections de l'âme; enfin, à ce dessein même d'enseigner ce qui ne se peut apprendre. Toutes ces raisons ne sont pas assurément sans quelque justesse ; mais il y a, ce me semble, à ce mécompte, une autre et plus profonde cause.
Quand on lit attentivement ce traité de rAmitiéy on voit que la véritable amitié, l'amitié désintéressée, n'en n'est pas, à proprement parler, le fond, mais l'accessoire. L'amitié telle que la peint ici Cicéron est surtout l'amitié politique* On ne se rend pas compte tout d'abord de cette espèce de méprise;- mais peu à peu, en y réfléchissant, on s'aperçoit que l'auteur prend ou nous donne le change, et que d'un sentiment doux, pur, délicat, nous passons à un accord de pensées, ^e volontés, d'intérêts, estimable encore et rare, mais
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beaucoup moins élevé et moins sympathique. On sent, si je puis ainsi parler, que l'on dérive, que Ton quitte par un mouvement insensible, il est vrai, et habilement ménagé, mais enfin que Ton quitte les riantes et douces peintures qui jusque-là avaient charmé l'imagination et Tâme. Ce n'est plus l'amitié pure, l'amitié véritable avec ses libres épanchements, avec ses douces et calmes joies. Il y a en elle, à partir de la seconde partie, quelque chose de troublé et de contraint : c'est qu'en .effet on entre dans un autre ordre de sentiments ; d^ Tamitié sincère, humaine, oublieuse d'elle-même, on a passé à une autre amitié qui peut encore avoir son prix, ses dévouements, mais n'a plus la pureté et l'attrait d'une affection naïve, l'amitié politique. C'est elle, en effet, c'est cette amitié qui insensiblement, dans ce dialogue, se mêle à la première et finit par s'y substituer.
On s'est aussi étonné, on a regretté de ne pas voir les femmes figurer dans ce traité ; une seule fois Cicéron les nomme*, et c'est pour dire que « si, plus que les hommes, elles recherchent la protection d'un ami, c'est qu'elles lui semblent plus faibles d'esprit et de corps. » Il est à remarquer que ni Platon dans son Lysis^ ni Lucien dans son ToxariSj où ils traitent de l'amitié, n'en font également mention. Ce silence peut s'expliquer par le rôle modeste que jouait la femme dans la société ancienne, slil ne s'explique mieux encore par celte observation de la Bruyère : « Entre des gens de
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différents sexes, cette liaison n'est ni passion, ni amitié pure : elle fait une classe à part, »
Il ne faudrait pas croire cependant que la véritable amitié soit toujours absente de ce traité ; non, on y rencontre des sentiments qui viennent de l'âme, et qui y vont; des passages d'une éloquence douce et pénétrante, et qui ne font pas moins d'honneur au cœur qu'au génie de Cicéron. Le style et la composition offrent les beautés que nous a présentées le dialogue précédent : même choix d'expressions, même aménité .de langage, même grâce et même fraîcheur de coloris.
Nous ne saurions mieux conclure cet examen des trois traités de Cicéron qu'en rapportant les paroles d'Érasme qui, dans son enthousiasme, disait ne pouvoir lire ces livres sans les embrasser et sans croire leur auteur animé d'un esprit divine