DU DESTIN
La philosophie touche de près à la théologie, et elle a souvent le désir, indiscret peut-être, mais assez natu-
* a Fateor affectum meum apud amicos : non possum légère librum illum Ciceronis de Senuctute, de AmicUia, de Officiis^ quin aliquoties exosculer codicem, ac vénérer sanctum illiid pectus afflatum cœlesti numine. — Colloq. Convivium religiosum.
rel, de vouloir regarder par-dessus les murs pour vrir ce qui se passe chez sa voisine. Cicéron n'échappa pas à cette tentation; il ne s'en tint pas à la métaphysique, à la morale, il alla jusqu'à la théodicée. Les traités de la Nature des dievXy de laDlvinationy sont des ouvrages théologiques. Comment Cicéron s'y est-il risqué, et quel était alors, à Rome, l'état des esprits pour permettre et accepter de telles recherches? C'est ce qu'il nous faut d'abord expliquer.
L'empreinte religieuse mise pair Numa sur les institutions politiques de Rome resta, pendant plusieurs siècles, sans recevoir d' altération. La foi rehgieuse fut, à l'origine et pendant bien longtemps, le trait distinctifdu génie romain. Unie à la politique, elle lui donna et en reçut une force nouvelle. Tout en effet n'était pas, comme l'a dit Montesquieu, artifices politiques dans ces auspices et ces augures que, dans les circonstances difficiles, les patriciens faisaient intervenir pour dissoudre ou ajourner les assemblées. Ces dieux dont ils s'imaginaient saisir les volontés dans le vol des oiseaux, dans le bruit de la foudre, dans l'appétit ou le dédain des poulets sacrés, ils y croyaient alors; et ces craintes ou ces espérances qu'ils proclamaient solennellement, ils les partageaient. Sans doute, cette foi ne fut toujours ni entière, ni complètement désintéressée; et elle devait être quelque peu atteinte le jour où un consul, faisant précipiter à l'eau les poulets sacrés qui s'obstinaient à ne vouloir point prendre la nourri*-
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ture qu'on leur offrait, s'écria : « Qu*ils boivent, puisqu'ils ne veulent pas manger. x> Mais jusque-là la religion des auspices était sacrée; de ce moment date le scepticisme : c< Ante religionem deos spernentem, » dit TiteLive. Une fois entamées, ces convictions jusqu'alors si robustes flécKirent. Au temps des Scipions, il y a un ébranlement général . Interprète d'Évhémère, Ennius convainc les dieux de n'avoir élé que des hommes, et Lucilius n'a pas pour eux plus de respect. Polybe, Tami des Scipions, exprime cette opinion, <x que les rites étrangers et compliqués du culte romain n'ont été inventés que pour la foule ; la raison n'ayant point de prise sur elle, il faut bien la gouverner par les prodiges et les signes. »
Le mal croissant, on tenta une restauration religieuse. C'est en ce sens, en effet, et non comme une négation philosophique, qu'il faut entendre la doctrine professée par Quinlus Scévola, le grand pontife, celui qui fut consul en 659. Scévola, dans un cours oral sur la jurisprudence, enseignait qu'il y a deux religions, l'une intelligente et philosophique, l'aufre inintelligente et traditionnelle; Tune qui ne convient point à l'État, parce qu'elle contient maintes choses inutiles ou dangereuses pour le peuple; l'autre, qui est la religion de l'État, et qui doit rester ce que la tradition l'a faite '.
Varron, dans ses Antiquités sur les choses humaines et divines^ reprit et développa le système de Scévola.
* AuGusT., deCivUate Dei^ VI, c. m.
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Les Antiquités de Yarron forment quarante et un livres, vingt-cinq sur les choses humaines et seize sur les choses divines. Le traité des choses humaines est divisé en quatre parties, suivant que Ton considère les personnes, les temps, les lieux et les actions. Sur chacun de ces objets, il y a six livres, plus un premier livre qui est une introduction générale. Varron suit le même ordre pour les choses divines, considérant tour à tour les personnes qui sacriGent aux dieux, les temps et les lieux où elles sacrifient et les sacrifices eux-mêmes. Il maintient exactement cette distinction subtile et emploie trois livres pour chacun de ces quatre objets ; ce qui fait en tout douze livres. Mais comme il fallait dire aussi à qui sont offerls les sacri6ces, car c'est là le point le plus intéressant, il aborde cette matière dans les trois derniers livres. Ajoutez ces trois livres aux douze précédents, et joignez-y encore un livre d'introduction sur leâ choses divines considérées en général, voilà les seize livres de Varron. Dans ce qui regarde les choses divines, sur les trois livres qui traitent des personnes, le premier parle des pontifes, le second des augures, le troisième des quindécemvirs.Varron traite premièrement des autels privés, secondement des temples, troisièn^ement des lieux sacrés. Viennent ensuite les trois livres sur les temps, c'est-à-dire sur les jours de fêtes. publiques, où il parle des jours fériés, puis des jeux du cirque, puis des jeux scéniques. Enfin, les trois livres qui concernent les sacrifices traitent successivement des con-
sécrations, des sacrifices domestiques et des sacrifices publics. Tout cela forme une espèce de pompe religieuse, où les dieux marchent les derniers à la suite du cortège ; car il reste encore trois livres pour terminer l'ouvrage : Tun sur les dieux certains , Tautre sur les dieux incertains, et le dernier sur les dieux principaux et choisis. Avant de traiter des dieux, Yarron s'occupait des choses humaines , par cette raison que les établissements humains ont précédé les institutions divines^ comme les murs de la cité ont été hkiis avant les temples. Comme Scévola, dont il modifie légèrement les paroles, Varron reconnaît trois théologies' : la première, qui renferme beaucoup de fables contraires à la majesté et à la nature d'êtres immortels, par exemple, qu'ils sont nés de la cuisse ou de la tête d'un dieu, qu'ils ont commis des vols, des adultères; celle-ci, il la condamne hautement^ ; la seconde , qui se compose des systèmes de la philosophie , sur Tessence des dieux : de celle-ci il ne dit rien, sinon qu'il la faut renfermer dans les écoles et n'en parler qu'à huis clos*; enfin
la théologie civile, qui se borne à la connaissance des
* Haec illa causa est quare prius scripserit de rébus humanis, posterius de divinis rébus ; non naturam, sed hominum instituta secutus est. — De Civil. Dei, VI, m.
* Unum mythicum, alterum physicon, tertium civile : mythicum appellant quo maxime utuntur poetse ; physicon, quo philosophi; civile, quo populi. Unum a poetis, alterum a philosophis, tertium a principibus civitatis.
^ Hic certe ubi potuit. ubi ausus est, ubi impunitum putavit, sine caligine uUius ambiguitatis expressit. — De Civit.^iy, ii.
* Scholis vero et parietibus clausit. — Âcc, de Civit. Dei, IV, xxtii.
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dieux reconnus par le culle public , et aux devoirs des citoyens et des prêtres*. De ces trois théologies, ajoute Varron , Tune est faite pour le théâtre, la seconde pour l'univers, la troisième pour Rome. C'est cette troisième théologie qu'il veut remettre en lumière.
A ses yeux, la religion romaine est un véritable établissement politique : « L'État, dit-il, est plus ancien que les dieux, de même que le -peintre est plus vieux que le tableau '. S*il s'agissait de les refaire à neuf, on aurait grandement raison de les mettre plus en harmonie avec le but, et cadrant mieux, quant à leur principe, avec les différentes parties de l'âme du monde ; on leur donnerait des noms plus vrais ; on supprimerait des images qui n'éveillent dans l'esprit que des idées erronées; on abolirait tous ces sacrifices absurdes; mais puisque l'établissement religieux existe, il convient que tout bon citoyen confesse et pratique les dieux, et que Thomme du commun surtout, loin de les dédaigner, apprenne à leur rendre hommage. » C'est pour rendre cet hommage plus facile et plus digne que Yarron a composé son ouvrage sur les Antiquités humaines et di-^ vines^. Il se vante d'avoir rendu un grand service à ses
* Quod in urbibus cives, maxime sacerdotes nosse atque administrare debent. — De Civil. , YI, v.
* Sicut prior est pictor quam tabula, prier faber quam sedificium, lia prières sunt ci vitales quam ea quse a civitatibus instituta sunt. — De CivU, Dei, lib. VII, iv.
^In que (libre) quos deospublice, quse sacrificia colère et facere qucmque par sit, de diis populi Romani publicis, quibus sedes dedicaverunt, eosque pluribus signis ornâtes notaverunt, in Iioclibro scribam.
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concitoyens en leur enseignant non-seulement quels sont les dieux qu'il faut honorer, mais encore le culte qu'il leur faut rendre. C'est donc à cette dernière théologie, la théologie officielle que se rapporte surtout le travail de Varron ; on n'y doit rien changer; et il déclare que si, dans ce qu'il a dit dans d'autres livres, il peut y avoir doute, et en quelques points rétractation de sa part, ici il n'y a rien à modifier; il veut coordonner, codifier, en quelque sorte, les formules et les rites du polythéisme romain ^ Bien que Varron ait annoncé qu'il ne fallait rien changer à l'institution religieuse telle qu'elle était, il cherche cependant à faire pénétrer dans l'enveloppe grossière du polythéisme un soufQe plus pur. Il en explique par des allégories les plus grandes absurdités, et, tout en le réduisant à des observances légales, il cherche à le ramener à des symboles scientifiques. Ainsi Varron se proposait d'expliquer et non de ruiner le paganisme. Avait-il par lui-même une opinion religieuse bien arrêtée et supérieure à celle du vulgaire ? S'il l'avait , il est difficile de la saisir. Il reconnaît bien un dieu, mais c'est le dieu des stoïciens , Fâme du monde , ou plutôt le monde lui-même*; en somme, Varron n'a point de
* Ego citius perduci possura, ut in primo Ubro quse io dubitationem reTOcem, quam in hoc quse prœscribam omnia ut ad aliquam dirigam summam.
* Deum se arbitrari esse animam mundi, et hune ipsum mundum essedeum. — De Civit.j VII, vi.
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doctrine théologique particulière ; il dit ce qu'il ctoit être, sans rien affirmer*. Quoiqu ilensoil, Varroh tentait sérieusement une restauration religieuse. Mais l'esprit nouveau l'emportait, et, au septième siècle, le scepticisme était assez répandu et assez en crédit pour qu'un ancien consulaire crût pouvoir librement discourir sur la nature des dieux et mettre en question cet art consacré do la divination. Il ne faut pas, du reste, s'exagérer les hardiesses de Cicéron. En agissant ainsi, il obéit à la curiosité de son esprit plus qu'à un besoin d'incrédulité. Il ouvre un débat dans lequel le plus souvent il se borne au rôle de rapporteur, et où, en académicien .qu'il est, il ne donnera pas ses conclusions : a rem in medio relinquit. » Quoi qu'il en soit, c'est là un signe du temps, qu'un partisan de la vieille constitution romaine en mine par le doute les antiques fondements.
Les dieux existent-ils? S'ils existent, s'occupent-ils des choses d'ici-bas, ou bien, insensibles à nos maux, se renferment-ils dédaigneuseiùent dans leur bonheur? Telles sont les grandes questions que discutent, dans le traité de la Nature des dieux^ Cotta, Velleius et Balbus, réunis sous un portique pendant les fériés latines. Velleius, disciple d'Épicure, parle avec cette légèreté, avec cette suffisance que Cicéron aime à prêter aux épicuriens. Prenant en pitié le dieu de Platon et de Zenon,
* Quid putem, non quid contendam, ponam. Hominis est enim hœc opinari ; dei scire. — De CivU.j Vil, vu.
il déclare avec assurance que toutes les opinions des philosophes sur la divinité sont autant de contradictions. Il va sans dire qu'il fait une exception en faveur d'Épicure, son maître ; sa doctrine est la seule qui s'appuie sur la vérité. Ëpicurc, il est vrai, reconnaît Texistence des dieux, mais il nie leur action sur les choses humaines; autant vaut les supprimer tout à fait. Cotta, qui représente la nouvelle académie, réfute sans peine le système de Vel- Icius ; il se moque d'Épicure, de ses atomes, de la singulière félicité qu'il fait aux dieux et dont ne voudrait pas le plus simple mortel. Balbus, à son tour, prend la parole. A ceux qui nient l'existence des dieux, il oppose le spectacle de la nature, l'harmonie céleste de Tuniyers. Cependant Balbus, qui se donne lui-même pour un croyant, est quelque peu atteint de scepticisme ; comme les stoïciens, il ne voit dans toutes les divinités que des symboles. Il ne croit pas au polythéisme; il ne reconnaît qu'un seul dieu, un dieu suprême, dont tout prouve l'existence. Mais ce n'est pas Balbus qui a le dernier mol, c'est Cotta , c'est-à-dire le doute. Reprenant les attaques contre Velleius, il se rit de ces dieux multipliés à Tinfini. Si ces dieux n'ont pas été créés par le caprice de l'homme, pourquoi tant de désordres dans le monde moral? Pourquoi dans le monde physique tant de fléaux? Ces dieux sont-ils donc impuissants? On regrette que le dialogue s'arrête sur ces objections, et que Cicéron ait laissé sans réponse les arguments de Cotta. Comment ne s'est-il pas inquiété
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(le rinfluencc que devaient exercer de pareilles doctrines sur le monde romain? Mais si l'on doit blâmer l'incertitude où il nous laisse, on ne saurait trop louer la précision et le charme de style avec lesquels il expose ces différentes doctrines. « Tout fleurit entre les mains de Cicéron : il fait habiter les grâces dans les rides mêmes de la philosophie. Orateur dans tous ses écrits, son enthousiasme ne le quitte point ; mais leurs divers genres le règlent. Il donne à ses discours une âme qui se communique à ses lecteurs. On croit être de son temps, le voir, Vécouter. Que dis-je? Ce n'est plus à lui que nous pensons dans ces dialogues. On a Tesprit occupé uniquement des personnages qu'il met en scène : tantôt un épicurien qui attaque d'un air fanfaron toutes les autres sectes, pour nous débiter après cela, du même air, les plus grandes folies; tantôt un stoïcien grave, savant, éloquent, qui a un zèle de religion pour ses chimères; tantôt un académicien qui les met hors de combat tous les deux, et qui joint à la force de ses réponses tous les égards de la politesse, tout le sel de l'enjouement. On est présent à leurs disputes, on suit leurs caractères, on rit, on admire, on est tenté de battre des mains, et, pour tout dire enfin, ce n'est pas une lecture, c'est un spectacle* . »
Si hardi que puisse paraître, au premier coup d*œil, le traité de la Nature des dieux^ il l'est beaucoup moins
' L'abbé d'Olivet, préface de la traduclion de la Nature des Dieux»
cependant que le traité de la Divination^ ôomposé en 709, peu de temps après le de Natura deorum. Voici comment en parle Voltaire :
« Il apprend (l'empereur Iventi) que les pontifes romains ont été très-ignorants. On lui avoue que le collège des augures a été établi dans les premiers temps de la barbarie ; qu^on a laissé subsister cette institution ridicule, devenue chère à un peuple longtemps grossier; que tous les honnêtes gens se moquent des augures, que César ne les a jamais consultés^ ; qu'au rapport d'un très-grand homme,. nommé Caton, jamais augure n'a pu parler à son camarade sans rire; et qu'enfin Cicéron, le plus grand orateur et le meilleur philosophe de Rome, vient de faire contre les augures un petit ouvrage, intitulé de la Divinatioriy dans lequel il livre à un ridicule éternel tous les aruspices, toutes les prédictions et tous les sortilèges dont la terre est infatuée. L'empereur de la Chine a la curiosité de lire le livre de Cicéron; les interprètes le traduisent; il admire le livre et la république romaine. » « De tous les ouvrages philosophiques de Cicéron, dit ailleurs Voltaire, c'est peut-être le plus original, et on ne doit pas le confondre avec ces traités spéculatifs qu'il traduisait presque entièrement des écrivains grecs. Il emprunte bien encore quelques développements généraux à Chrysippe, à Carnéade , à Panétius , et probablement à
* Ceci, on Ta justement remarqué, n'est pas exact : César consultait les augures, les aruspices, et même les tireurs d'horoscopes.
Épicure ; mais il en a fait lui-même une application précise à la religion de sa patrie ; il nous dévoile mille petites superstitions romaines , qui viennent des Etrusques et que les Grecs ne connaissaient pas ; il rassemble et discute un grand nombre de faits, soit de l'histoire civile de la république, soit des annales dés pontifes, et cet examen n'appartient qu'à lui ; il soumet au jugement de sa raison tout ce qu'il y avait alors de plus saint à Rome, les augures, les prêtres des dieux ; leurs oracles, leurs prodiges, depuis Romulus jusqu'aux pronostics encore récents de la mort de César... Une pareille composition fait époque dans l'histoire d'un peuple*. »
Ecoutons une autre voix : « Un illustre consulaire, un membre du collège des augures, attaquait ainsi publiquement une des parties les plus importantes de la religion romaine, et apprenait à ce peuple si fier que ses auspices, ses Uvres sibyllins, ses puUaires, ses aruspices, et la plupart des cérémonies de son culte n'étaientque des moyens politiques inventés par ses maîtres pour mieux régner sur lui. Les épicuriens n'avaient traité jusque-là que des thèses générales, sans examiner les croyances particulières à chaque nation ; mais ici on voyait pour la première fois un des chefs de la religion pénétrer dans Tintérieur des temples consacrés aux dieux de la patrie pour désabuser ses concitoyens et leur faire mépriser ce qu'ils avaient adoré; et ce n'était pas pour bannir toute croyance et
' Que^ti. sur l' Encyclopédie, art. Usagesi
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toute morale ; ce n'était pas pour dire à l'homme qu'il n'avait point à craindre de dieu ni à espérer d'avenir , c'était pour mettre à la place des superstitions nationales le culte d'un Dieu suprême, créateur et juge de notre âme immortelle, dogme aussi naturel que sublime. Cette critique de la religion romaine, ajoute M. Y. Le Clerc, a d'autant plus de force et de fond, que l'auteur ne veut pas la condamner sans l'entendre, et qu'il lui fait plaider sa cause dans tout le premier livre ; mais dans ce plaidoyer même on reconnaît déjà le mépris du philosophe pour tous ces mensonges politiques. On y voit que, malgré la bonne foi qu'il a coutume de mettre dans ses dialogues, où le probabilisme académique lui permet d'être impartial, il n'a pu se résoudre à donner à Quintus toute la crédulité nécessaire pour soutenir bien franchement son opinion. Quintus, comme on le verra, se renferme dans les preuves de faits, et il avoue que, dans la divination, tout est conjectural. Si donc il est prouvé que les faits n'ont rien de merveilleux, et que toutes les connaissances conjecturales sont fort incertaines, il n'y a plus de divination. Cicéron s'est préparé une victoire facile ; mais c'était là Finconvénient de son sujet. S'il avait choisi pour interlocuteur Taugure ou l'aruspice le plus constant et le plus opiniâtre, la réfutation n'eût été que plus aisée ; en mettant, au contraire, les principaux arguments des stoïciens dans la bouche d'un homme raisonnable, que la force même de la vérité conduit insensiblement du
2i0 GIGËRON.
ton affirmatif de Ghrysippe au doute de Socrate, il faisait mieux voir que la cause de la divination étaità jamais perdue. » On peut dire à la décharge de Cicéron que cette manière de parler était sans doute fort répandue dès ce temps, même parmi le peuple ; que ces discussions philosophiques n'étaient connues ordinairement que des hautes classes de la société, fort indifférentes pour toutes doctrines religieuses, puisqu'on osait dire en plein sénat qu'il n'y avait ni dieu ni avenir. Le paganisme sentit plus tard quelle blessure lui avait faite cet ouvrage de la Divinatioîi, Les païens en demandèrent au sénat la suppression^, ainsi que celle du traité de la Nature des dieux. Les' deux ouvrages furent brûlés avec la Bible, en 302 , par ordre de Dioclétien.
Il est difficile de ne pas relever ici les inconséquences de Cicéron : ce qu'il tourne en ridicule dans laDivination, il en proclamera ailleurs Tinfaillibilité; ces présages, ces dieux dont il fait, dans le de Natura deorum^ si bon marché, il célébrera magnifiquement Ijeur intervention protectrice et les signes qui Font annoncée, quand il s'agira de rendre compte au peuple dans un discours, ou de retracer dans un poème les grands actes de son consulat. « C'est par le mépris des dieux et des auspices, dit-il dans la défense de Sextius, que l'on a préludé à la destruction des lois et de la république'.» C'est qu'alors
* Mussitare indignanter et dicere oportere stalui per senatum, aboleantur ut haîc scripta, quibus christiana religio comprobetur, et vctustatis opprimatur autoritas. — ârnobe, Adver.%.gentcs, lib. III.
* Ëversores hujus imperii, auspicia quibus haec urbs coodita est,
il parle en citoyen, et non plus en philosophe, a Je pense, ditril ailleurs, qu'il y a une divination, et que c'est réellement une partie de cette science, que l'art d'observer les oiseaux et tous les autres signes*. » Placez encore, à côté du traité de la Divination^ le discours sur la Réponse des ari^pices, plein de respect officiel pour ces augures qu'il a décriés , vous y verrez que Cicéron y déclare dignes de tous les supplices, « omni supplicio dignes^ » ceux qui ont entrepris des expéditions en dépit des auspices. « Cicéron, dit Lactance, connaissait bien la fausseté du polythéisme; mais, après l'avoir battu en brèche, il dit que ces discussions ne doivent pas avoir lieu en public, car elles anéantiraient la religion de l'État ^)>
Après la Nature des dieux et la Divination^ il faut mentionner un petit traité qui en est le complément, le deFato, C'est à la prière d'Hirtius et de Pansa, consuls désignés après la mort de César, que Cicéron écrivit le livre du Destin. Le premier personnage que Cicéron y met en scène cherche à concilier le libre arbitre avec la fatalité : c'est Chrysippe, un disciple de Zenon. Il compare la volonté de l'homme au sabut qui, avant de suivre son propre mouvement, reçoit d'abord une impulsion étran-
qtiibus omnis res publica atque imperium tenetur, contempserunt.
* De Ijegibùs, H, xui.
^ Inteliigebat Cicero falsa esse quse homines adorarent. Nam, cum multa dixissety quse adeversionem religionum valerent, ait tameu non esse illa vuigo disputanda, ne susceptas publiée religiones disputatio talis extinguat. — Laclanto Divin. lnstif.,V\h, II, 3.
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gère. Comme les jansénistes plus tard, les stoïciens, malgré leurs efforts, ne peuvent faire la part de la fatalité sans supprimer le libre arbitre. Reconnaître que nos actions sont fatalement réglées d'avance, n'est-ce pas se condamner à Finertie et abdiquer sa liberté? Si nous ne sommes pas libres, nous n'avons ni mérite ni démérite ; après la mort, pas de récompense, pas de châtiment non plus. Les stoïciens ne croient pas même à une autre vie ; l'âme individuelle va se mêler à l'âme universelle : atome perdu qui s'anéantit dans son principe. Aussi qu'arrivera-t-il sous les empereurs? Après d'héroïques résistances, les stoïciens se laisseront décourager; convaincus que la Providence se sert de la tyrannie pour Taccomplissement de ses desseins, ils abandonneront le monde romain au despotisme : leur courage malheureux n'éclatera que dans le suicide.
Les épicuriens qui figurent dans ce traité ne reconnaissent pas Texistenee des dieux; au point de vue théologique, la doctrine d*Epicure n'existe donc pas. Cicéron y représente la nouvelle académie. Comme les stoïciens, il reconnaît un Être suprême dont la divinité a été fractionnée; c'est le point de contact entre le stoïcisme et la nouvelle académie. Il se prononce hautement pour la liberté hutnaine. Vainement on veut l'anéantir, il est au fond de nos cœurs une voix qui proteste contre toutes les subtilités des sophistes. Distinguant l'activité de Thomme des mouvements quelquefois involontaires du
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corps, il déclare que notre intelligence est toujours libre et que les dieux eux-mêmes ne peuvent commander nos actions, « portant, dit saint Augustin, jusqu'à rimpiété le respect de la liberté humaine. »
Rassemblons, en finissant, les traits qui peuvent fixer la physionomie philosophique de Cicéron. Au moment où le symbolisme grossier de la religion païenne tombe pièce à pièce, Cicéron donne à ses concitoyens des idées plus nobles et plus fécondes. Grâce à lui, les doctrines de la philosophie grecque se répandent de plus en plus dans Rome. Malgré ses hésitations, malgré ses doutes, il s'élève au-dessus de son temps et à la hauteur des âges suivants. Pendant quatre siècles, la philosophie païenne ne dépassera pas la pensée de Cicéron, souvent même elle rétrogradera. La doctrine dominante ne sera pas celle de la nouvelle académie , ce sera le stoïcisme qui aboutira, dans Pline l'Ancien et dans Tacite, à la superstition de Tastrologie; dans Marc-Aurèle, au désespoir et au panthéisme.
Une dernière question se présente : en cherchant à introduire et à répandre parmi les Romains les différents systèmes de la philosophie grecque, Cicéron en a-t-il été un interprète fidèle ? On en a douté quelquefois; mais en y regardant déplus près, on a reconnu qu'il les avait reproduits avec une scrupuleuse exactitude et une entière impartialité. Il n'aime pas l'épicurisme ; mais quand il en expose les doctrines, il le fait avec une rigoureuse justice. Sa colère, il la réserve, et ne la laisse
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éclater que dans ses Discours, où, comme homme d'Ëtat, il s'élève alors avec véhémence contre une secte qui lui parait menacer et les mœurs et le patriotisme, et à laquelle il ne pardonne pas d'être ennemie des lettres. Bien qu'il penche pour Tacadémie, il n'en dissimule ni les subtilités ni les contradictions ; plein d'admiration pour Platon , il n'a pas la prétention de lutter contre lui; il est son disciple, son émule; il ne se porte pas comme son rival*. D'ailleurs, de Platon même, comme philosophe, il emprunte peu ; c'est l'artiste surtout qu'il imite; ce qu'il essaye de lui enlever, ce sont les grâces et les souplesses du dialogue, le pittoresque de la mise en scène, les beautés de l'élocution et l'élévation de la pensée ; il touche rarement à la métaphysique ; son goût ne Ty portait pas beaucoup, et il savait que les Romains y inclinaient encore moins; prise à trop grosse dose, ils l'eussent rejetée. 11 ne leur en verse donc que ce que leur esprit peut recevoir. Moins discrètement mesurée, la science grecque leur eut été désagréable. Cette sobriété , cette timidité , si l'on veut , où il se renferme, n'est pas impuissance, mais habileté. On les lui a cependant reprochées. « Cicéron, a-t-on dit, est, dans la philosophie, une espèce de lune. Sa doctrine a une lumière fort douce, mais d'emprunt, lumière toute grecque que le
1 Idem igitur M. TuUius, qui ubique etiam in hoc opère [philosophia) Platonis semulus exstitit. — Quintilien, x, 1.
Romain a adoucie et affaiblie. » Oui, Cicéron n'est qu'un reflet de Platon, mais un reflet brillant encore : Lune, soit, mais lune dont la lumière discrète, voilée, a bien son charme, et devait moins blesser les regards des Romains, qui n'eussent ^pu supporter le vif éclat de la philosophie platonicienne. Ne vous y trompez pas : par ce triage et comme ce tamisage des doctrines grecques, Cicéron n'a pas seulement répondu au goût de ses concitoyens ; il a , selon nous, servi la philosophie grecque elle-même. Il n'en a pas seulement été pour Rome un ingénieux, un élégant, un fidèle initiateur; il a été, entre Rome et les temps modernes, comme un heureux médiateur. En concentrant dans d'exacts et habiles résumés les doctrines philosophiques de la Grèce, il les a rendues plus accessibles et plus agréables à l'esprit moderne, à Tesprit français surtout, ami, comme le bon sens romain, de la clarté et de la concision. Toiles réduites, mais fidèles et vives, de magnifiques tableaux, les pages où Cicéron fait l'histoire des différentes écoles philosophiques de la Grèce ont conservé, dans la proportion où les a ramenées un art consommé, le mouvement et la vie que leur avait donnés la parole du maître.
Mais si, en philosophie proprement dite, Cicéron n'est pas et ne prétend pas au premier rang; s'il se contente du rôle, si utile encore et si beau, d'éclairer ses concitoyens, en morale, il prend une éclatante revanche; 15, ilcorrige, il dépasse la sagesse grecque. Alliant l'Académie et le Por-
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tique, élargissant leurs doctrines par une expansion plus libérale, par une inspiration plus haute, il a élevé, dans son traité des Devoirs^ le plus beau monument que nous ait légué l'antiquité. Sur le seuil du monde ancien qui va périr, il proclame la loi la plus humaine qui ait encore été annoncée, et trace comme les premiers caractères du code chrétien qui doit, non la changer, mais la compléter : les Devoirs aussi sont une préface de l'Évangile. Avec quelle sûreté, quelle délicatesse tout ensemble n'a-t-il pas établi les règles et formulé le dogme de la morale ; ne séparant -pas les bienséances des vertus, le beau du bon, les qualités qui font rhonnête homme de celles qui font l'homme libre et le bon citoyen! Je ne sais pas ce qu'il a pu emprunter à Panétius : ses distinctions peut-être sur Tutile el l'honnête; mais je douterais fort qu'il lui dût ces belles maximes sur les liens réciproques de justice, de dévouement, de libéralité qui doivent unir les citoyens les uns aux autres, et tous à l'Etat : maximes qui anticipaient tellement et sur son temps et sur la sagesse païenne, qu'aujourd'hui encore elles ne sont pas dépassées, et que l'on a pu, non sans justesse, comparer sa morale à la morale chrétienne.
En philosophie, il est loin d'être aussi décidé. Quel parti a-t-il pris personnellement dans ces systèmes qu'il a si bien résumés? comment peul-on dégager sa propre opinion des rôles différents qu'il soutient dans la discussion; sous quel personnage peut-on le reconnaître? Il n'est
pas facile de l'indiquer d'une manière précise; il échappe et fuit; partisan du doute dans les Académiques; dans les Tmculanes, dans le de FinibuSj il est stoïcien. En métaphysique, il est de la nouvelle Académie; en morale, il appartient au Portique. Avocat encore, dans le premier cas, il aime à discuter le pour et le contre; citoyen, dans le second, il n'hésite pas sur ces principes qui sont ^a base et la garantie de la société humaine ; là, il se retrouve avec toute la gravité, toute la raison romaine ; aussi ses œuvres morales sont-elles la partie la plus pure et la plus belle de son génie.
Nous n'irons pas plus loin ; nous ne rechercherons pas quelle était la foi de Cicéron à ces dieux et déesses dont, comme orateur ou comme homme d'Etat, il invoque pieusement le nom et dans ses harangues et dans ses traités politiques, mais pour lesquels partout ailleurs il montre beaucoup d'irrévérence; il est trop évident qu'il n'y croit pas. Mais a-t-il en « l'existence d'un dieu, pour la réalité d une providence, l'immortalité de Tâme, l'état futur de récompense et de punition, la différence éternelle du bien et du mal, » cette foi que lui suppose Middleton ? Je ne l'oserais assurer. Je le vois bien soutenir en plus d'un endroit de ses ouvrages l'existence d'un premier être incorporel, éternel, existant par luimême , dont le pouvoir a créé le monde ; reconnaître et proclamer l'action d'une providence ilans cette harmonie constante de l'univers et incliner à penser que, même séparée du corps, l'âme aura son existence, et de Fimmor-
talité de Tâme conclure à la nécessité d'un état futur
de récompense et de punition, et sur cette base appuyer sa morale; mais, au milieu de ces espérances, j'entrevois encore bien des incertitudes; et lorsque brille une lumière plus vive, cV5t la lumière de Platon qui me vient éclairer ; ce sont les grandes et religieuses idées du Phédon^ de la République et des Lois qui illuminent alors la philosophie de Cicéron. Il lui reste cependant en propre quelque chose de ces divines révélations. Ces grandes idées d'un Dieu, d'une providence, d'une âme immortelle, d'une vie future de chàliment ou de récompenses, son âme les adopte avec bonheur, quand, pour sa raison , elles restent encore enveloppées de quelque nuage. Toutefois l'immortalité, pour lui, est surtout dans la passion des grandes âmes pour la gloire; et c^était la sienne. Ainsi, en morale, l'afOrmation; en métaphysique, une aspiration plutôt qu'une foi spiritualiste, telle nous parait être, en définitive, la philosophie de Cicéron.
Des deux parties que nous avons jusqu'ici successivement examinées dans les œuvres de Cicéron, les Discours et les Traités oratoires ou philosophiques, c'est à la première surtout que Cicéron attachait sa gloire. Dans les loisirs forcés que lui font successivement le triumvirat de Pompée , de Crassus et de César , et la dictature de ce dernier, ce qu'il regrette surtout, c'est de ne pouvoir plus faire entendre sa voix avec ce retentissement qu'elle eut aux grands jours de son consulat.
OUVRAGES THËOLOGIQUES. 240
Ses traités sur Tart oratoijre ou sur des sujets de philosophie et de morale , qui sont aujourd'hui pour nous la meilleure partie de son génie, la plus intéressante du moins, n'élaient pour lui que des distractions, des consolations. 11 n'y attache passon immortalité ; pour lui, l'éloquence seuley peut prétendre. L'éloquence, il est vrai, a des enivrements que n'a pas le silence du cabinet; mais si elle donne plus vite la gloire, c'est qu'elle l'escompte; elle ôte à l'avenir ce qu'elle prête au présent. Si vive, en effet, si brillante que soit pour les contemporains l'éloquence d'un grand orateur ; quelque soin même qu'il dit pris, comme faisaient les anciens, de la fixer par le style, de lui conserver sa chaleur et son éclat, le temps la refroidit et la fige ; c'est que les intérêts mêmes qu'elle défendsont passagers et languissants pour la postérité ; et je ne parle pas seulement des simples causes qui, portant sur des débats particuliers, perdent nécessairement en peu de temps toute leur vivacité; comme l'éloquence judiciaire, l'éloquence politique n'échappe pas à la fragilité. Assurément, dans les CatilinaireSj dans les Phi/ippigu^^ s'agitent de grandes questions, mais questions dans lesquelles, après tout, nous ne sommes pas engagés; et si, un moment, la vie qu'y a laissée l'éloquence les ranime pour nous, elle ne saurait cependant leur rendre tout l'intérêt qu'elles avaient pour les contemporains. Les traités au contraire qui nous enseignent l'art même de l'éloquence, ne perdent pas à vieillir. Dans ces recherches, il y a pour l'tn-
350 GICÉRON.
telligence un intérêt toujours présent ; c'est une étude de l'esprit humain et de ses facultés; une analyse curieuse de la pensée, en même temps qu'une révélation instructive des moyens de la féconder et de la revêtir des formes les plus propres à la bien exprimer. Dans les matières de philosophie et de morale, l'intérêt est plus grand encore*. Là, c'est notre âme tout entière qui est en jeu : notre nature, nos devoirs, nos craintes et nos joies morales, l'avenir comme le présent, l'homme et Dieu, le ciel et la terre. Lors même qu'elles sont plutôt agitées que résolues, ces grandes et éternelles questions ne nous en saisissent pas moins vivement; elles ne' nous laissent pas un moment froids et indifférents : le but de nos recherches, la vérité, ranime incessamment et nos efforts et nos espérances.
XH
Si la philosophie tint dans la vie et les pensées de Cicéron une grande place, la politique ne fut pas pour lui une moins vive préoccupation. Non content de la pratiquer
* Quse Yolumina ejus' ediscenda, non modo in inanibus habcnda quetidie nosti. — Pu^tE, Prœfat. ad natural. hist.
dans les hautes magistratures qu'il exerça, d'y mettre, quand il le put, résolument la main, il en fit théoriquement sa constante étude : ses traités politiques furent comme la préface de ses œuvres philosophiques. Pour essayer de faire accepter la philosophie aux Romains, il commença par des spéculations politiques : ayant ses Académiques et ses autres traités de morale ou de métaphysique, il composa la République. Cet essai réussit. Célius lui écrit , en Cilicie, que cet ouvrage a du succès ^ ^__
La République de Cicéron est une inspiration de celle de Platon ; il faut donc, pour juger jusqu'à quel point il s'écarte ou se rapproche de son modèle, tracer de laii^publique du philosophe grec une sommaire esquissj.
Socrate est descendu au Pirée, avec Glaucon, fils d'Ariston, pour faire sa prière à la déesse, la Diane de Thrace, et voir comment se passerait la fête, car c'était pour la première fois qu'on la célébrait. Après avoir fait leur prière et vu la cérémonie, ils regagnaient le chemin de la ville, quand Polémarque, fils de Céphale, le fait prier par son esclave de l'attendre. Bientôt arrive Polémarque qui insiste pour le dissuader de retourner à la ville, et lèvent retenir pour la course des flambeaux qui doit avoir lieu le soir, en l'honneur de la déesse. Socrate consent à rester. On se rend donc chez Polémarque, où se trouvaient plusieurs jeunes gens. Cé^
' Tui libri politici omnibus vig:ent, VI, 3.
252 GIGËRON.
phale, père de Polémarque, y était aussi. Il était assis, la tête appuyée sur un coussin, et portait une couronne; car il avait fait ce soir-là un sacrifice domestique. L^entretien s'engage entre lui et Socrate, et arrive, à travers différents détours et sinuosités, à cette question : Qu'est-ce que la justice? Il continue sur ce thème, et avec des variations tour à tour subtiles, gracieuses et solides, pendant les quatre premiers livres et même dans une partie du cinquième. Ne la trouvant, cette justice, ni dans les individus , ni dans les États , tels qu'ils exi stent , Socrate imagine un État oii se trouvera réalisé ce modèle qu'il rêve. Alors commencent les utopies :
l'égalité des fonctions jrimirriinmr^ la fpfn iHgJ
la f^nnimnnftnfP. dfis l^i^QS, la romiPlin^"*^ dfifi f^^lUlfgj
l'éducaiion des enfants remise à l'État » le&^îarents nejievant pas connaître leui:&£nXaata».nii:euxzfiUÊUrs j)arent§^ l'éducation^ les e:^i:6rcic&s.qui sa rapportent à la paix et à la^gufifre, toutj en un mot^ doit être en commun..
Ces lois, ces institutions contre nature risqueraient fort de ne se pas soutenir longtemps ; à cet État ainsi organisé, j'allais dire à ce i]^\^qsi]x^ Ulaut deB6-4l6&-.gax.diens; c'est le terme dont se sert Platon. II. voudrait bien confier ces fonctions aux. philasûpba&^ mais il ne peut se dissimuler que, distraits et imprévoyants, les yeux au ciel plutôt que sur la terre, amis de-révoo plu tôt que de la réalité, ils nlyiianvieaii6«i guèifi ; il faut donc en revenir aux,gufîrri£i:s ; ainsi un gouvernement
idéal pour une justice absolue, telle est, à travers bien des digressions, la pensée fondamentale de la République de Platon.
Bien de semblable dans h République deCicéron. Il le déclare tout d'abord , il se sépare de lui : a Platon, dit-il, dans sa république idéale, plus désirable que possible^ p,t dnnt.il..chfirclifi surtout i jûrconsi^rire leslimitjps, 8'fiStjM:Qpoas>. PPn ^e ..traftçr .le jglan^d'un Étatqui pût existâr, mai& d'éiabUr .d'uflft q manjère sen- RÎhJp. Ipg vrais princi pes politig[u e8. I g^veux faire icf\
rapp]i(;.^tiQyy ^le ^fig iri^^nTiRR jrinnipfts^ non auX-Yalftes J
lots fy^ui^^ipi^^ irni^mejrfî» isiw h ^^ r^"^ m^^''^P"- '
Et ailleurs : « J^JkxepQU^exaJjoin de nous^.comm£L^ lui imâiuci, exile Homère de la cité qu'il yeutiilitiCv^^ '^ couvrant de fleurs et de parfums '.»
^ Fi'ftyiYragft d^ flirfirnn nYnjtjrgl22rJLftf---2fPtîU dan» f(^ u n dessein différent deceluiaug ^pl îi «Vst ^^^^^^ Toic, sons parler M. Villemain : « T.p traitft d^ là RéfnihUgup.^ dit l'éloquent critique, auraiU off e rt pbis d'intérêt, &i l'auteur eût suivi^ pour le coinposer^un conseil don t il fut tenté, et qu'il j:appdyia.ain£} dans une lettre à son frère Quintus : « Tu me demandes où j'en suis de l'ouvrage que je m'étais mis à écrire pendant mon séjour à
L^ictor Le Clerc, XXIX. Introduction, xlui.
* Ego vero eodero modo, quo ille Uomerum, redinTiitum coronis et dellbuturo unguentis expulit ex urbe, quam ipsefingit. -^Nonius, voc. fingere,
ff. i« 16
254 CIGÉR09.
Cumes : je ne Tai point quitté, et je ne le quitte pas ; mais déjà plus li'nnf fcjg j'a' i^l^'t;*^' 1p |i?in il liml *'wilrp '^^mnn tramw!, Deux livres cu étaient écrits, où, prenant pour date lesjaegfyiirn Hp*^ grandes fêtes sous le consulat de Tuditanus et d'Aquilius, je plaçais un entretien de Scipion T Africain avec Lelius, Philus, Manilius, Tuberon,et les deux gendres de Lelius, Fannius et Scévola. Le iiialogua sç pa rtageait en neuf journées el eajieuUiitfifi^ portant tout entier sur la incilleure orga niflation de l'État et sur les ftara dferfisdn narEait citoven. Le tissu de I ouvrage avançait heureusement^ et la dignité des personnes donnait du poids ,au discours. Comme je me faisais relire ces deux livres à Tusculum, en présence de Sallnâta, il me reinonira»4ue«.£fi^ujet pourrait se traiter avec imfc Jueii..plii5 ^andft autorité, ni anni-mAm p, je prenais la pjrfîlp fiu^-4ft' républiqu^j surtout n'étant pas un Heraclite de Pont, mais un consulaire, et celui-là même qui m'étais mêlé aux plus grandes crises de l'État; que tout ce que j'attribuais à des personnages anciens paraîtrait fictif; que dans m es autres ouvrages sur Tart de la parole jlavaig, rf npla de . boAne -grâce^ ^ o rté de - moi U ^ respeui^abililé d'autower-m^ïs en laissant la parole à des hommes que j'avais pu voir ; qu^Axiâiûteenfin, dans ce qu'il diLsufJe gouvernenient politique et sur l'homme ém}nej^,âsmi toujours parle en son propre lîaip.. Cela m'ébranla d'autant plus que, dans mon plan, jene pouvais toucher aux plus grands événements de la république plus récent»
que l'époque de mes personnages. Dans le fait, j'avais pris d'abord cette voie pour n'avoir pas à craindre, en rencontrant notre temps, de heurter qui que ce soit ; mais je veux tout à la fois garder la même précaution, et faire un livre où je m'adresse directement à toi. Cependant ce que j'avais fait sous une première forme, si je vais à Rome, je te l'enverrai ; car tu jugeras, je crois, que ces livres déjà tout écrits, je n'y renonce pas sans un peu d'humeur. » Cette humeur opéra si bien, ajoute M. Villemain, que Cicéron ne donna pas suite à s^ nouvelle idée^.et que, soit difficulté de la précaution qu'il annonçait, soit plutôt ri^pngnancft à ^fimfif^ ""'^ œuYre dé jà si avancée, i l ne fit pas l'ouvrap ^fismis f orint dhcficte, e t conserva ce premier cadr^ d'un djalof;"»eu tre de vieux Romains , sauf à se réduire un peu, en bornant le tout à six livres. L'ouv rage c ependant, parla ^Uk^ s«( forme même à laquelle s'était fixé Cicéron, resta bien
prpmWQi^ fi* "'^%it pap '"^'^^ d^diirtion prfif^fiantp, p.t ^p-
plirahlpqnA Ini aiiraU rlnnn^P 1a plî^n P|ingpi|U pi|r ^^K
U^te. X>
Nous n'avons que des fragments deTouvrage de Cicéron, et longtemps nous n'en n'avons eu que le Songe de Scipion. Ce fut en 1824 que M. Angelo Maio en retrouva sur des palimpsestes, dans la bibliothèque de Bobbio, des morceaux étendus et précieux. Examinons-le donc tel que nous l'ont fait les injures du temps.
Dans un bea ^^ëambj^ ly, Cigaron poohoft que citoyen doit if>iy<?r ^" ^^^^ a<*-tif dans rÉtat, ou bien.
256 GIGÉRON.
s Hl peuU tranquille et obscur, rester libre, et, comme Ift ^{ige de J ^ucrèce. raatfiTp pler du rivage les tempêtes
dfi la vie pubiiijue. Il yquI que tout ritnypn prenne Pitfty/. au:s affaires puWJiluSâi^ Pour lui, il ne regrette pas d eJL
s Y être J2l£ftxJ^''g" qu'il n'ait pas toujours obtenu du peupleromaii U reconn flîssflri<^ft gui )pi ptait ^hp : «41^ pouva{tJhi i aussi. p«i rtncrr h rnpfîg grnrrnl , et, par la douceur et la variété des p*n^pg gnSI avaif f,n]tivp<>g dès Jl^nljanûe, en faire un plus heureux emploi que tout autre; mais il a volon tairement couru au-devant d es plysjerribles Jerji|tfiïir^des flots débordés, pour sau-î y^ ses conci toyens, et, par ses périls, assurer le j;e pûS; de tous les autres. »
Il expose ensuite le sujet du dialogue, et en fait paraître les interlocuteurs dans l'ordre suivant : le second Scipion, vainqueur de Carthage et de Nujnance; Q. Tuberon, son neveu, partisan du stoïcisme; L. Furius Philus, consul en 618 ; P. Rutilius Rufus, très-jeune alors, et qui mérita d'être comparé à Socrate par sa condamnation et par ses vertus; C. Lelius, moins illustré par le surnom de sage que par l'amitié de Scipion ; Sp. Mummius, frère du destructeur de Corinthe; C. Fannius et Q. Scévola, gendre de Lelius. On le voit, lesjnlfi£lû£Ur teurs^ ne sondas ^y^^ rjg d^^^^rpnt fi dfuOTilf qwt H r iirr n t /^ang In fi;>>](^<Tiip. ^(^ pi^^pi^i^ que n'est différ ^ntP A" la mp- ^^ thod e la manièr ejnemejopt r.îpi^fnp tr ^ifpra U snj pf .
; T^ans Platon^ Pfi snTitjIftsjp.^ |nflg fijpnSj Ati rl ff s i4i 4ii»ip]0ff ^p I
î Socraloi-Glaucon^ Polémarque, Thrasymaq ue ^Adimante;.
i ci, ce sontde graves personnajgeSy de noh|ea p atripjfins, Cicéron, — est-ce pnr.nrp. i^pp. îmjtj^tîn n de Platon^ o pour donner à celte discussion Tapparence d'une conversation fortuite ? — Ci céron n'entre dans son sujet qi x!apgès dejûng&détûiirs. Quelques m nts sur ses é t udes astronomiqu£S, à propos du parhélie de Pan 624, époque où il place le dialogue, le conduisent à mettre en parallèle les combinaisons du système planétaire et celles du gouvernement des peuples. « Le^ ps veut tiue les iennes Romains qui Vécoutent s'occupent surtout des destinées et de la constitution de leur patrie ; i l engage Scipion à oubli er un instant le ciel po ur Ifttfiff^i ^^ ^ ^^""^ ^^''^quiBUs.t»-i son ayjJiii^ ^FP^gl^l^ ^
KK
de Rome, agitée alors par les tr
mort de Tib crius Grâcchus, est l'occasion naturelle de
cette quest ion ^ fondfimptnt dp tout l'ouvrage *. »
Cédant ensuite, on croit l'entrevoir du moins, au désir de Lelius, Scipion examinaitsuccessivemé>ntle^ ^^rois for ifiesjiûliiiijttes. AJaqUfilk donnait-il la préférence? Ce fut, quand les fragments retrouvés de la République parurent, une grande controverse : les partisans du système constitutionnel, récemment établi, se fondant sur cette opinion que c( la rn^jUpnrp pQpciîtnfmn p^^ litiqnf> ^ st Celle qui réunit dans une jy §\y infi^"''^ lft« trojn fnrr pes de gouvernement.^ et qui es!
royale^ aristo craliqueetno£ulaire, croyaient en voir dans
* H. ViUemaio, de la Bépubliquef p. 319.
258 GIGËRON.
Cicéroo Télogje anticipé ; les amis de la Restauration, eux, au contraire y lisaient la préférence donnée à la monarchie surlesautresgouvernements. En réalité, que voulait dire Cicéron? Il ne se prononçait, je pense, ni pour la monarchie, ni pour le gouyernement constitutionnel, ni pour le gouvernement démocratique; ces trois formes de gouvernement, ou plutôt ry^ imîs p ouvoirs, qui lui paraissaient
iinjsjt^ tP.mpfirPi» ^'^^n ppf TantrA^ il 1p^ trQl|yî|it dans la
^^"«tilntfinn '-^"^«"^^î ♦^"^ au plus cette ^^y^'Hfi m ■ il"!"" qi^Q^^',fl»in;f p^rv q^'fl m\M\ f^riTlPdfidiiCtiatur^j 1^ rêvaitil, entre les mains de quelque grand citoyen, douce et civile, au lieu de militaire et cruelle qu'elle avait été. Du moins se formait-il les idées les plus pures de ce citoyen prédominant, pour lequel il réclamait une autorité que, dans sa pensée, il déférait à Pompée^ , ou plutôt se déférait à lui-même. S'iLppnchft pou r i^ne forme de gouvernemei3t,-.c^^ftLas§jurément^j)0u^ aristocratique
j'allais dire pour une hiérarchie ; caauufij^igton
le gouveririfinif "^ ^**° T^mllnnrc » <;i; „».pn»pi^pc.f lihrf,^ .^ (UtdU iLauralfi ahm df. .gfilU ^aH?iai^t§ U ,ÇBtfiOI^
\ \ se £ûBfier^ et--t-il vont sa propre rnnsprvatinn; il cho
\y ^r * Consumo igitur omne tempus, considerans quanta vis sit illius
V v^ *y ^'^^ quem nostris libris satis diligenter, ut tibi quidem videtur, ex-
^ pressimus. Tenesne igitur moderatorem illum reipublicse quo referre
\ velimus omnia? Nam sic quinto^ ut opinor» in libro loquitur Scipio:
^ « Ut enim gubernatori cursus secundus, medico salus, imperatori
> Victoria, sic huic moderatori reipublicse beata civium vita proposita
f est, ut opibus firma, copiis locuples, gloria ampla, virtute honesta
! sit : hujus enim operis maximi inter Iiomines atque optimi, illum
esse perfectorera volo. — Epist. ad Attieum, VIII, xii.
^îra toiiJ Qiirftlpiy mpillftiira*^ car cest aux avis des meilleurs gu^est attaché le salut de l' État; en effet>.la nature n *a pas seulement^ par la vertu et le K^pie. donné à ces h ommes sn p4^î<>nrg Hp rafir<>r]i^af^f pnnr gQpvemer les
jaiU£&
hnmmfts 8upqrieur§4 ,i/Q ttfti de jg l us admirable q u' une républicme ^ouver née par la vertu ^ ? » N'est^lj^aicjixifiux
jSgntjelXfindMfifi prati»
siddgg»
forme de ffouvernement rêvée par Cicéroiu la constitution
future de rÉglise? Augustin ne s'est pas trompé à ce rap port , quand, citant un passage de la République^ il.dit : a Nolint nisi perfecti rempublicam administrare. » Tel a été, en effet, à ses origines surtout, et en principe, sinon toujours en fait, le gouvernement de TÉglise : la hiérarchie, le mot le dit. L'an^rtritf^ y j/^ygit ^ppfirtpy^jr
gu plua , parfait ;^ulfiment cetlj&^perfectionjlui.^jlaûs
P^^^on fi^ ^^"<^ ^iriP^'O", se traduisait parj .a vertu, se trad^^j^ ir.i paf |a sf^jptg^Q 1 nuancfijnpuvelle.et plus pure que Platon n'eût pas désavouée.
* Kpc^TTwy, en grec comme en latin, a deux sens : il se dit de celui qui est plus fort physiquement et de celui qui est plus fort moralement, c'est-à-dire meilleur. — Yoy. Platon, de la RépubliquCt traduct. GousIq, ^.
ETlj xxir,
^ Quod si liber populus diliget quibus se committat, diligetque, si modo salvus esse vult , optimum quemque : certe in optimorum consiliis posita est civitatum salus; prsesertim cum hoc natura tulerit, nonsolum ut summi virtute et animo prseessent imbecillioribus, sedut hi etiam prseesse summos velint. .. Virtute verb gubernante rempublîbam, quid potest esse prseclarius? ^ De Republica, lib. I, xxit.
M^second li^, Cicéron , par la bouche de Scipion. trace, non sans remhellir^ Phi^QJpe de 1^ con stitution romaine. Il la prend à son ori^ne , la suit sous les rois otjiigQii'aiiY tpmpy ymsin^ ri^l"^ Il e n examine les ins -
tjtutÎQQfi^ et, après une ass^^ InnfrnP diprrp^fi^inn histnri^ j^
naU II fait remarquer la situation privilégiée de Rome : assez voisiûû^dê la mernour en tirer les avantage s que donne sa. proximité, assez, éloignée cependan t poUL échapper aJUX incûnvénienl& des villes ipgritimes
la,.co]juptiDn.d££knueu.r§, .eLdALlangagPi importéfl^ttrlf
étrangjsr&. On a comparé la situation de Jérusalem à celle de Rome : comme elle, dans les terres, mais à une distance rapprochée de la mer ; divisée comme elle en douze régions, comme elle enfin ayant une destinée providentielle. Cette destinée que Cicéron signale, Tite Live aussi Ta montrée dans le discours qu'il prête à Camille, quand celui-ci s'oppose à ce que Ton transporte de Rome à Veies le siège de l'empire. Plus tard, les historiens chrétiens, Bossuet entre autres, entrepris cette idée de la prédestination de Rome, en l'interprétant dans un sens mystique et plus relevé.
I^^^iEoisièîne livre, il nous reste à peine quelques fragments. Cicéron y PYaniinajf sî Ip jnstirp. fi^^. utiM aux gouvernements, et si l'injustice ne le serait pas davantage. Lajustififî^l le déclare, n'est pas seulemen t \m dft^'*! c'est encore la nieilleure des pplitjjïufis. Machiavel pense autrement; je doute, quoi qu'on dise, qu'il
ait raison. On saisit ici un souvenir de Platon; mieux encore, on y retrouve esquissée à grands traits cette image du juste méconnu et outragé , dans lequel les Pères de l'Église ont cru reconnaître la figure du Christ.
Autre trace de Platon dans la peinture de ces échansons imprudents qui versent sans mesure au peuple le vin pur de la liberté. Puis, suivant toujours les traces du philosophe athénien , Cicéron exposait tous les arguments inventés, pour et contre la justice, par le doute de la nouvelle académie. Un nouveau prologue sur Fexcellence de Tart qui fonde et gouverne jesÉtats, ouvrait la seconde journée de l'entretien : Philus était chargé d'attaquer la justice, et Lelius de la défendre. Il reste du premier discours quelques morceaux, et fort peu de chose du second.
Le quatrième et le cinquième livres étaient consacrés à l'examen des institutions morales et civiles de Rome : famille, éducation, censure, funérailles, lois, spectacles, tribunaux ; Cicéron y étudiait toute la vie intérieure de Rome. Dans le peu qui nous reste, on surprend des différences assez profondes entre les mœurs grecques et les mœurs romaines : ainsL l'édu cation qui, dans les idées de PlatoUj doit tout entière appartenir àFÉtatjne relèvfi, dansBpme, que de la famille ; c'était, si je puis mleffjNâmer ain^i» une décenlralisationoù se inanifesiteig progrès d e la civilIsfltîiipftl'Avnliitinnu^jjjSniis plusieurs
rapports, se fait de Rome à la Grèce. A Rome, le client remplace l'ilote, l'affranchi l'esclave; de même l'Etat s'y
mi CICBRON.
dessaisit, en quelque sorte, de la famille ; il Jaisse au pére^le «AÎn p^ la rpgpnnftahilitA àa RPi| ^nf^p^it ; lea.^:a-
|pg gnnf Hhrpg At, Ift pins «niivftnty ces é coles, c'est l e
toit paieroel*
Avec quelle fierté Cicéronj^pose a ux mœurs relâché es des Grecs les aucienoeç mœurs romaini^^i pures : le soin qu'à Rome les magi&trats prenaient de fajr^jlgijtËe et d'entcfileniriâ^.udeur, quand, chez les Grecs, des luttes indécentes y portaient de si graves atteintes! Combien il préfère à cette éducation périlleuse, donnée dans les gymnases, Téducationde la jeunesse romaine, faite au foyer domestique, sous Tœildes pères et, pour ainsi dire, de la cité; à la licence laissée, dans Athènes, à la comédj g, les prescriptions sévères de la loi des douze-tables : enfin la famille romaine, si grave dans les hommes, si chaste dans les femmes , à cette promiscuité monstrueuse , rêvée par Platon comme l'idéal d'une société bien réglée ! On le sent, c'est bien ici un consulaire romain qui parle, et non un philosophe ; le bons s ens romain prend ^a rfiyja^Rchp jsurji j mari^ nation grecquç. Même différence dans les jeux, dans les spectacles, dans les fêtes, dans toute cette autre éducation publique du peuple. Rome ne favorise point, comme Athènes, la comédie ; elle n'honore pas les acteurs. Ses spectacles, comme ses fêtes, sont graves et ont presque un caractère religieux ; on y chante le carmen seeulare; on y est toujours en présence des dieux, dieux sévères, souvent tristes même, et non, comme
^sjlieux Jielléniques, riants et poétiques ; c'est déjà la condamnation de la comédie pâr"3^ôssiïer
Du cinquième livre, il nous reste peu de chose. Cicéron, avant dé rechercher les vieilles coutumes et les institutions des aïeux, se répand eh regrets sur la disparition des mœurs anciennes et la dégradation de la République , « ce tableau admirable qu'ils avaient reçu de leurs ancêtres, mais qui déjà commençait à vieillir et à s'effacer; car, non-seulement on a négligé d'en rajeunir les couleurs, on ne s'est pas même occupé d'en conserver, au moins, le dessin et comme les derniers contours. » Ici encore, comme au quatrième livre, nous retrouvons le génie austère et pur de la ci té romaine : les prévoyances de la loi pour assurer, enmênie temps que le maintien des institutions de la cité, la force de la vie privée par la sainteté des mariages et la naissance légi^ time des enfants, par la protection des dieux pénates et des dieux lares autour du foyer domestique.
Du sixième livre, qui probablement traitait de l'influence des idées religieuses sur le bonheur dés peuples, nous n'avon s que le songe de S cipion. Ici surtout nous r etrouvo nsJlinspiratinn . jk- Bialnn.;,. k songa-da. Sci pi on e s t une imitation 4u ra^^Mt qiF laiLEiLl!Arménip.p , >^HmfimP livrffi Aft 4a Hép^Miqm -de Platon . ^^l^^rigiQaire de Pamphylie, avait été. tué dans une hatailk. Dix jours après^ comme on enlevait leâ cadavres déjà défigurés de ceux qui étaient toxabés avec lui, le sien hi trouvé mn Pt. fintifir ; ^" le porta chez lui pour
faire ses funérailles, et, ledouzièmcjour, lorsqu^il était sur le bûcher, i l reyécu t et raconta ce tfn^W ^^vait v u dans l'autre vie :
a AussilàL qnfi son âine était sortie dçj^aucacf&^ il s'était mis en route avec une foule d'autros âmes, et était ainsi arrivé en leur compagnie dans un lieu merveilleux, 011 se voyaient dans la terre deux ouvertures voisines Tune de Tautre, et deux autres au ciel qui répondaient à celles-ci. Entre ces deny fé giQ|r|<^ é taient assis desjuge§i dès qu'ils avaient prononcé leurs sentences, ils ordonnaient aux justes de prendre leur route à droite par une de ces ouvertures du ciel, et, aux méchants de prendre leur route à gauche. U yiiA 'obopd loo âm es dç çfiux qn^ft'n avait j ugé s y 5*^*1 If jj^j monter au fiiol^ cH leaJà.jdeflceadre-sou» torre -par les-dettx ouvertu res qui se répondaient; tandis que, par Vautre ouverture de la terre, il vit sortir des âmes couvertes d'ordures et de poussière, en même temps que par l'autre ouverture du ciel descendaient d'autres âmes pures et sans^taçhe ; elles paraissaient toutes venir d'un long voyage et s'arrêter avec plaisir dans la prairie, comme dans un lieu d'assemblée... Chaque âme portait dix loisla peine des injustices qu'elle avait j^ommises dans la via... Ceux^^u contraire, qui ont fait du bien autour d'eux, qui ont été justes et vertueux, recevaient dans la même proportion la récompense deleurshûone» actions. Tels étaient à peu près les jugements des âmes, leurs châtiments, ainsi que les récompenses qui y correspondent... Mais, e ntrel^ jé»-
^^"[!I^!fi^'^t jg^.rb"*'"^^"*v^^ yfl rPTp^flfîATi Da ces âmes, les unes, ayant passé par le séjour souterrain, avaient souffert et vu souffrir : ainsi peines, récompenses, expiation, tel est le dogme platonicien. La destinée des âmes ne finit pas là... Après que chacune d'elles a passé sept jours dans cette prairie où nous les avons laissées, il leur faut en partir le huitième et«e rendre en quatre jours de marche dans un lieu oij l'on voit une lumière traversant toute la surface de la terre et du ciel, droite comme une colonne et semblable à llris, mais plus éclatante et plus pure. Elles y arrivent après un autre jour de marche; là, les extrémités du ciel aboutissent au milieu de cette bande lumineuse qui leur sert d'attache et relie le ciel, en embrassant toute sa circonférence. A ses extrémités était suspendu le fuseau de la Nécessité, lequel donne le branle à toutes les révolutions des sphères... Le 'fuseau lui-même tourne entre les genoux de la Nécessité. Sur chacun des huit cercles qui entourent ce fuseau était assise une sirène qui tournait avec lui, faisant entendre une seule note de sa voix, toujours sur le même ton ; mais, de ces huit notes différentes, résultait un seul effet harmonique... Aussitôt que les âmes sont arrivées, elles doivent se présenter devant Lachesis, et là, tirer, pour une nouvelle vie, les sorts répandus devant elles. Les âmes imprudentes et avides prennent sans regarder suffisamment à ce qu'elles font, et s'en repentent, mais trop tard. Même quelques âmes venues du ciel ne choisissent pas bien, faute d^avoirTexpérience que donne la
266 GIGËRON.
souffraace. Mais les sages ne s'y trompent pas. L'âme d'Ulysse, à qui le hasard assigne le dernier sort, vient aussi à choisir. Elle cherche longtemps, et découvre à grandpeine, dans un coin, la vie tranquille d'un homme privé, lot que toutes les autres âmes avaient laissé dédaigneusement à Técart. En Tapercevant, enfin, elle dit que, eûtelle été la première à choisi^ elle n'aurait pas fait un autre choix. <x Du reste, quel qu'il soit, ce choix, on en est responsable. Dieu est innocent ; mais il y a grande apparence qu'un homme qui, à chaque renouvellement de la vie, s'appliquerait constamment àia saine philosophie, non - seulement serait heureux dans ce monde, mais encore que, dans son voyage d*ici là-bas, et dans le retour, il marcherait par la voie unie du ciel et non par le sentier pénible de Tabime souverain.»
De cexéciLde Efj de. cette jRction 4^ Platon, Cicéron a,pris bien peu de chQSfi^; il n'a guère pris, encore en la modifiant, que Tidée de la sphère céleste. Mais la dif-
férence profonde est surtout dans la substit ution d^un songBLi.iaJîclion ijui tairait jdescendr.aEr aux enfers et l'en faisait revenir. Macrobe rapporte que ce fut pour échapper aux railleries de Tépicurien Colotès que Cicéron se décida à ce changement. Il y avait d'autres raisons plus sérieuses. En le faisant, Cicéron obéissait à Tesprit de son siècle. La fiction allait bien à l'imagination fraîche, riante et'naïve des Grecs. Homère peut, sans inconvénient, faire descendre ses divinités de TOlympe sur la terre; les montrer se mêlant aux; festins des hommes
LA RÉPUBLIQUE. — LES LOIS. i67
OU prenant part à leurs combats. Si près qu'elles soient des hommes, elles ne s'y compromettent pas; alors même qu'elles apparaissent familièrement et dépouillées du rayon céleste , la foi voit luire sur leur front l'auréole divine. Il n'en est point ainsi des divinités dans Virgile. Ce sont des divinités abstraites ; elles ne communiquent point avec les homnies, sinon par des messagers ; et elles font bien ; vues de trop près, tout leur prestige s'évanouirait. On est dans un siècle philosophe. C'est à grand'peine que Virgile , inspiré par Homère, a pu se permettre la descente d*Énée aux enfers : c'est la dernière fois que cette fiction sera acceptée^ même par la poésie. Pour savoir les choses de l'avenir, Lucain évoquera une magicienne, et, plus tard, Voltaire fera ce que fait Cicéron ; il fera par un songe entrevoir à son héros les destinées de sa race.
Mais si Cicéron n a pu, purement et simplement, transporter dans sa République le récit de Er, il a remplacé, par d'autres beautés les poétiques et magnifiques images de Platon. En montrant à Scipion combien, contemplée dans le temps et dans l'espace, cette gloire humaine est peu de chose, il s'élève aux plus hautes, aux plus pures contemplations philosophiques. De ces temples sereins, « templa serena » , du ciel et de la sagesse, il laisse tomber comme un regard de mépris sur ces maîtres de Rome qu'il entrevoit comme les successeurs de la république; et lesjdernières pages qui semblent, au premier coup d'œil, l'apothéose de la grandeur
268 GIGËRON.
romaine, en sont, en définitive, l'oraison funèbre. Il y a donc aussi dans le Songe de Scipion de la grandeur et jusqu'à un certain point une couleur religieuse ; mais combien inférieure à la pensée de Platon ! L'immortalité, chez Cicéron, n'est que pour les grandes âmes; pour ceux qui ont conquis, ou gouverné les Etats : elle est un privilège réservé à l'élite du genre humain. Il en ya tout autrement dans Platon. Nous ayons vu que toutes les âmes y étaient appelées : âmes des sages, comme âmes des héros ; les conditions les plus modestes, conmie les plus élevées. Rien de tel ici. Mais ce que j'y regrette surtout, c'est cette idée si touchante d'expiation, c'està-dire de réhabilitation morale, développée par Plstton, , et que Virgile n'a eu garde d'omettre; chez Cicéron, il n'y à pas non plus d'Elysée, n'y ayant pas d'Enfer. En un mot, nous n'avons dans Cicéron qu'une magniGque page philosophique. Outre que son esprit, pas plus que son siècle, ne se prétait à ces mystérieuses croyances, il n'avait pas cette imagination grecque qui sait peindre de couleurs si vives et en même temps si gracieusement flottantes le merveilleux de la pensée ; et qui , dans l'impuissance même où est l'esprit de l'homme de décrire pleinement les joies célestes, sait encore les présenter dans un nuage d'or et sous ce jour doux et voilé qui laisse deviner ce qu'il ne montre pas.
Au premier coup d'œil, les hm de Cicéron peuvent, comme la République^ paraître une imitation de Platon ; mais une rapide analyse de l'ouvrage du
philosophe grec montrera que là, ainsi que dans son traité de la République, Cicéron reçoit plutôt de Platon une haute et libre inspiration qu'il ne marche véritablement sur ses (races. Ce n*est pas qu'ici peut-être il n'eût pu le suivre de plus près ; c2L£àehRépuMij3U£^Sûxs^ Lo i^ily a , dans Platon, une assez grande différence. Des théories de la République, le sage Athénien a beaucoup abandonné : ^^«=ifw ipVn fiontgii^j'^q''^i'^^n}fndpmpnf. Ainsi, dans ce dernier ouvrage, Platon sacrifie sonprio,':^ ci pe de l a communauté dans la famille, comme dans les proprié tés ; il admet le mariage sous Tœil des magistrats. Dans les Lois encore, à l'exemple de Selon, il
divisfi)ps pîfnyPTiRPn qnafrp rli^^SPff L'État, danslcsLow,
" J["^lq^^Pr ^Vs^' ^^ pl"» YJyant que dans la R4fmbUque ; Pindividu y est plus respecté ; la JuaUT!®!^ "'^^^ P^"s s upprim ée; la famille subsiste ; les castes sont devenues des classes mobiles. En un mot, dans les Lois, Platon rnrrigp^4fegy^t,il^stjrgai,mais enfin £ûmga.qudqu^np^^ fjfig errpjira df la M^fiubUque; dans la République dominait lV»pritdnrÎAnj Uaiy ri t d u r ^^éiroit^-Sparte ; dans jes^^Xtâk.jdfcule au contraire regpdt (litt&.di^ux L'Athène s.
Si revues, si amendées qu'elles soient ainsi Jes Lois de Pla^tûlUL'en restent pas moins 4a -coilê iLunaxitàiœagiiiaicêr^u'elles doivent rendre vivante et heureuse, non par l'étendue de la domination, ni parla gloire des armes, mais par rplAlgnf>nriPnf rlii mal et la. {>ratiqua4i» bien. Platon y voulant tout d'abord combattre cette funeste
270 GlGÉaON.
tendance de la nature humaine d'après laquelle « tous sont ennemis de tous, les États aussi bien que les individus entre eux, traite d'abord de Tinfluence des banquets et de réducation en général ; il examine le pouvoir du chant et de la danse, ainsi que les fêtes et les jeux qui les accompagnent. Il parle de l'institution des magistrats, de leurs qualités et de leurs devoirs; il traite des soins à donner à l'enfance et des sciences ou arts àfaire apprendre à la jeunesse. Il propose ensuite Ifts loiiL xéglant les fêtes et les sacrifices^ ainsi que les rap-
PH^^jgjjlff^î^^'^ gPTftS Pt Aes. ritoyeng tant entre en^
qu'envers leurs esclaves^t^le s étranger s ; il veut que toutf.s les transactions coï^meroJale s soient libres .
Ce n'est là que le canevas des Lois : fond encore assez ^?"tî^<^tiqiif^jj>n 1p! voit, gt fîvi ^^ poptfi i ^omine le philoffîphfix Mais ce fond est recouvert par une profonde et religieuse pensée qui le rehausse et l'embellit singulièrement. Ainsi le cinquième livre tout entier a pour objet le développement de cette idée : c< que de tous les biens de l'homme l'âme est, après les dieux, ce qui doit le toucher de plus près, et que la meilleure manière d'honorer Tâme, c'est de la cultiver; » et ailleurs sur Tambitieux atteint par la vengeance divine : a DieiL est accompagné de la. justice, toujours prête à châtierles in{racteui:&40.1a loi divine. Quiconque veulêtceJieuieux doit s!alIadiÊ£.à^etJteM^ et marcher humblement sur ses pas. Malheur à celui qui se laisse enfler par l'orgueil : Dieu l'abandonne à lui-même... L'unique moyen
de se faire aimer de Dieu, c'est de faire tous ses efforts pour lui ressembler. » Au dixième livre qui contient toute la théologie platonicienne, on lit : « Jamais tu n^échapperas à Tordre établi par les dieux, ni quand tu te rabaisserais au centre de la terre, ni .quand tu serais assez gi^and pour t'élever jusqu au ciel; mais tu porteras, soit sur cette terre, soit aux enfers, la peine due à tes forfaits ; » et enfin au douzième livre : « L!âxne.x&]u.entiè^ement distincte du corps ; dans cette vicimême^ elle seule consOlûXoeq^enaufl somnaes* Notre corps n'est qu'une image qui accompagne chacun de nous... Après la mort, cette âme sera appelée à rendre cqmpte de ses actions, compte aussi consolant pour l'homme de bien que redoutable pour le méchant. » Ce sont là de hautes et saintes pensées ; on y sent comme un souffle précurseur du christianisme. Mais nous sommes dans la métaphysique, et non dans la politique. L'esprit grec si \ ailéj^si ppétiq^ ft^ si huma in tout à la f ois^ peut se com- ^ plaire dans ces religieuses élévations ; j'psprit romain positi f et légal n'y peut atteindre. Aussi ji!all on s nous ^8^ dans, Çjçfiron j les jetjcmxser .
Les deux ouvrages partentd'un principe tout différent. Piaioo^ nous l'avons dit, a écrit sas Lnk f^nmmf uno v 0çi'tf\oai{tyn ^ ci^f flfi rtajns poin ts, tifi f in fi^^wfr/ftpr fr ri cér on au con traire écri* j^nn^fipnnH ouvrage, pniir confiriiifiE.le-fa:exuier. En outre, ce sont des lois théa rig^ws^ q uePl at^p ^ppi ^'que à son idéale cité ; Çi céron, lui, ne \ vfjl pag ç\iejBûht>v pi Ipîn^ Dft même que le gouverne- l
ment romain lui a fourni le modèle de sa République, il lui donnera celui de ses Lois. Ainsi donc dans le traité du consulaire romain point ou peu d'imitations de Platon, à proprement parler; ce qu'il lui empruntera surtout, ce sera l'art du dialogue, le charme de l'exposition : « Platon se représente lui-même avec Clinias de CrèteetleLacédémonienMégilias, un beau jour d'été, sous les cyprès de Gnosseetdans des allées champêtres, se promenant le plus souvent, s'arrétant quelquefois, et discourant sur les institutions des républiques et sur les meilleures lois. Eh bien, voulez- vous que nous aussi, sous ces grands peupliers, sur cette fraîche et épaisse verdure, libres de nous reposer ou de marcher tour à tour, nous traitions le même sujet? » Voilà sur Cicéron,dans ce traité, la principale influence de Platon^ influence de Tartiste, si je l'ose dire, et non du philosophe. Il ne faut pas en effet demander à Cicéron de s'élever, comme son modèle, dans la région des idées et du beau éternel, pour y découvrir cette loi antérieure à toutes les lois, ce type immuable du juste , reflet brillant et impérissable de la divinité; non, le génie romain ne se hasarde point à ces hauteurs. Cherchons ailleurs l'inspiration de Cicéron.
Parmi les sectes philosophiques de la Grèce, introduites à Rome, il en était une, nousl'avons vu, qui par son austère génie, ses fortes maximes, ses doctrines élevées tout ensemble et positives, se rapprochait merveilleusement du caractère romain. C'est à elle que les derniers Romains restés fidèles à la liberté demanderont l'énergie nécessaire
pour lutter contre la tyrannie, ou lui échapper par le suicide. IWi^jn^ <Ia rpsjgy^af î nr> plus que d'initiative^ le
stoïc|smej^pxapourlft \ip.nx monde de iV^p^'^pf, ^hancelajxlJBiilégEad[fiA..un ap pui et une consolation. Avant de périr danis une lutte inégale contre le despotisme, il rendit à la science, à l'humanité un autre et grand service. Si, sous les empereurs mêmes, un esprit plus humain pénètre dans la loi romaine, c'est au stoïcisme qu'on le doit. Philosophie pratique, il s'était de bonne heure occupé de spéculations sociales; il communiqua à ce qui était Toriginalitédu génie romain, le goût et la connaissance du droit, une sève nouvelle : il unit la raison à la loi. C jest don c au stoïcis me nue Cicéron. demande les p rincipes des lois qu'il se propose d^établir; il lui \ | rmpruntfi 1p^ hM^% Hp.f^y^ifînna jjp^ Ja Jni ^ de ï)ieu, X de r homme . c< Ce j[ue Cicéron dit de la loi^ il Tem prunte non à Platon, mais aux stoïcie ns ; c^e st une grave erreur de croire que toute cette dissertation est platoni- 'que. » Turnèbe a raison ; et Âtticus le dit aussi : « Ce que vous imitez surtout de Platon, c'est le stylet »Rien en effet de Platon dans ces prolégomènes ;CjBsL i-Jau. limijèrg^dii sloïcisme j et non d\? prpfi l^g i/^^pg rliiJ>hitftn, qup Cififjn n cherche la source du droit : « S'il q^ j \ a rien ^ j e ne dis pas dans l'homme, mais au^çiel ^t&ur ^ la terre, de plus divin que la raison, et si cette r ai s onjnc '^
' Nihil enim tam dissimile, quam vei ea, quse ante dixisti, vcl hoc ipsum legis exordium; unum illud mihi videris imitari, orationis geous. — De legih., II, vu.
27i CICÉRON.
86 trouve que dans Dieu et dans l'hcHume, elle est, entre Dieu et Thomme, le premier lien ; et là où la raison est commune, la droite raison l'est également : or^ la Iroîtft raiyi ^Hj pVtt ^fl ^^' i *^ N^"° voilà en plein stoïcisme ; mais Cicéron se rapproche de Platon par cette dissertation sur la justice, qui occupe dans la République une si grande place : La justice, dit-il, quand elle ne serait pas un noble mouvement de la nature, serait encore un bon calcul ^
Les principes de la loi sont établis ; il la faut maintenant expliquer : c'est le sujet du second livre, qu'ouvre un nouveau préambule et une charmante exposition toute platonicienne : « Nous voici dans Pile, peut-on rien voir de plus agréable? comme elle partage bien le Fibrène, dont les eaux, également divisées, vont baigner ses deux rives, et ensuite, dans leur cours rapide, se réunissent en un même lit. Et comme s'il n'avait mission que de ménager à nos discussions une place commode, il se précipite aussitôt dans le Liris, où, semblable à ceux qui s'allient à des familles pa-
' a Si le bonheur est le bul suprême, le bien et le mal n'est pas dans l'acte même, mais dans ses résultats heureux ou funestes. Fontenelle, voyant mener un homme au supplice, disait : « Voilà u homme qui a mal calculé. » D'où il suit que si cet homme, en fa i sant ce qu'il a fait, eût échappé au supplice, il aurait bien calculé, et que sa conduite eût été louable. L'action devient donc bonne ou mauvaise, selon l'événement. Tout acte est de soi indifférent, et c'est le sort qui le qualille. Si l'honnête n'est que l'utile, le génie du calcul est la sagesse par excellence; que dis-je? c'est la vertu 1 » — Cousin, Du vrai^ du beaUf du bien^ 12* leçon, p. 289.
triciennes, il perd son nom plus obscur, et rend plus fraîches les eaux du Liris... Je n'en ai jainais touché de si froides, j*ose à peine y mettre le pied, comme fait Socrate dans le Phèdre de Platon. » Puis, cette journée consacrée à rechercher Torigine et le caractère des lois, ils la placent sous Tinvocation des muses :
A Jove musarum primordial...
Les anciens chez lesquels la sagesse même était riante, et oii le mot qui signifie les lois et les codes signifie aussi les chansons, aimaient à placer ainsi au frontispice du temple des lois, comme à celui delà religion, de gra-
cieuses images.
Après cette mise en scène, si fraîche et si pittoresque,
Cicéron rev ient à ces grandes questions qu'il avait
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éhaïK^^^H au pr^p^jp^ iW'^p • giip-iw soiiU'arigiDiLet la. lature de la loi? Il donne de cette loi une définition
^ Montesquieu avait eu aussi l'intention de mettre en tête du second volume de VEsprit des Iota une invocation aux Muses. Sur le conseil d'un de ses amis, il la supprima, non sans peine. En voici quelques strophes :
<t Vierges du mont Piérie, inspirez-moi ; je cours une longue* carrière : je suis accablé de tristesse et d'ennui. Mettez dans mon esprit ce charme et celte douceur que je sentais autrefois et qui fuit loin de moi. Vous n'êtes jamais si divines que quand vous menez àla sagesse et à la vérité par le plaisir ;
a Quand les eaux de votre fontaine sortent du rocher que vous aimez, elles ne montent point dans les airs pour retomber; elles coulent dans la prairie; elles font vos délices> parce qu'elles font les délices des berger. «.
« Muses charmantes, si vous portez sur moi un seul de vos regards» tout le monde lira mon ouvrage ; et ce qui ne saurait être un amusement, sera un plaisir. »
376 CIGÉRON.
précise : primitive et souveraine , divine , éternelle, toute-puissante par elle-même, c'est elle qui prononce en dernier ressort sur le bien et sur le mal ; antérieure aux peuples et aux cités, elle est aussi ancienne que le dieu qui sniitje r^t et ^^ nverne le ci el et la terre. ) La lui e s t tiouiéc, il h faut proolamor ^A Ije^emplû .de Platon, ^'ç^joP;/^^^"^ ^'^^^ prAPi^my^^ ^n fprarébgfli; mais, pour le reste, que nous sommes loin ici de Platon ! Cicéron avait, en commençant, déclaré c< que ce ne serait j pas dans la loi des douze-tabl es^^nj^gj^ ^ns les gf ^nr^pg l^f^ I plus profondes de la philosophie qu'il '*'"'♦ nuiisprlflgprin I jQmesdu droit. x> Oui^ les principes de la loi, il les y a en J effet cherchés ; mais les lois elles-mêmes, c'est bien aux douze-tables qu'il les emprunte, écoutez : « Pers onn^ j'pnrfl dfi ^'*^ ux à part; no uveaux ou étrangers, on ne les doit point honorer en particulier, s'ils n'ont été adoptés par TÉtat. Il y aur a deux classes de prêtres : P^mft prftsîdfira aiii cérémonies et aux sacrifices, l'autr e, înterpétftra Ips prnphpiifts ; on partagera le ciel en plusieurs parties, pour y observer les éclairs ; à la ville, à la campagne, dans les temples, Taugure aura son aspect libre ; tout sera soumis à sa parole ; les prodiges, les événements extraordinaires seront, si le sénat l'ordonne, déférés aux étrusques. Les étrusques encore expieront et la foudre, et ce qui en aura été frappé. » Cicéron seplaitensuiteà montrer F économie de la constitution romaine, tout à la fois civile et religieuse : les
augures, l ej flamin es, Jpg cnnsftr.rjilmna^ la snlftnnité des
sacrifices, Taustère p îi^ tP rtpy fimi^rnillrn, lArt^^pi^vt pr ifr les ancêtr es, le r.ultq dp» to mbeaux. Mais au fond de cette religion, y a-t-il autre chose que des rites et des cérémonies vides de toute idée divine? où est le spiritualisme de Platon? Il faut bien le reconnaîtr e : la religi ,AP rOTT"^"^ — étai Ltout exl érieure ; Varron ne la montre pas autre que ne la présente ici Gicéron; et telle qu*elle était, Tesprit ancien qui longtemps l'avait vivifiée s'en était retiré. Le droit pontifical était violé, comme le droit civil ^)oint de privilèges, avait dit la loi de s douze-tables : « pr ivilégia ne irroganto, » et Clodius la viole pour se venger de Gicéron, pour lui faire interdire l'eau et le feu. Les pontifes eux-mêmes ne sonlpas parfaitement sincères. Ils cherchent à éluder, au moyen du droit civil, les prescriptions du droit pontifical. Ils veulent bien accepter les legs relatifs aux tombeaux; mais ils tâchent, paF une interprétation subtile, de s'affranchir des charges qui y sont attachées. La foi aussi diminue, les quêtes sont abolies.
Dans tout ceci, on le voit, rien de Platon. Platon avait fait desj ois ifl^alps popr pn^ ^^épnhligy^ imagî-. acero n, pourune république bâ tie g ^''ffîfUgfi fi\^^^ jj iiaue romaine, propose des lois EO^sifîvgs^jjfâU- ^ nhlfini) Ipff iQJg natînr^alfifi. H avait VU dans Rome la ^ mpjilpnrA f^ pme de républiq ue^ il voit dan&4a~«ki~€les douzes-tahliLs le type même d'une bonne loi. C^est là la grande différence du génie grec et du génie latin. L'un hardi, créateur, un peu fantaisiste, ardent, sympa-
278 CIGÉROM.
thique, cherche en toat le grand et l'idéal : la Grèce est pour lui trop étroite, le monde réel trop nu et trop séTère ; il lui faut pour^ flnmainp rnnÎYPrs. nnnr \ejte l'humanité. L'autre grave et positif, plus juste et plus vigoureux que souple et osé, quitte rarement les faits pour les théories. Les yeux toujours* attachés sur le Capitolé, il y ramène tout. La ville étemelle est pour lui le centre de l'univers. Eh bien I de ces deux génies si différents, lequel, en définitive, a le mieux servi l'humanité? du rêve, ou de la réa^ Ut4a gpi a triomphé ?Romej direz-yous.: elle a conquis le monde et par ses armes et par ses lois. Regardez-y de plus près : au fond des fantaisies les plus risquées de la République de Platon , il y a , on Ta très -bien dit, un réel possible; reprise par Thofaïas Morus et Campanella, elle entrera dans les imaginations : le rêve deviendra une réalité, oyez au contraire cette constitution romaine que Cicéron nous présente comme un modèle I au moment même où il la décrit si complaisamment, où il l'embellit et la croit ra. jeunir, elle disparaît : c'est que^ome n'avait travaillé que pour elle-même; la Grèce, elle, avait pensé pour l'humanité. Il ne faudrait pas croire cependant que Cicéron ne voie jamais rien au delà et en dehors de l'horizon romain ; il a aussi de hautes aspirations, de magnifiques intuitions : il proclama rjinifi^^dr Dimi ^^ la fratçr ^
' Snpremo deo. — Lib. I, Tin.
nit^^ et la pàffA çtîhîH t é' humain es ; ni ais ce sont enco re l à des réminiscences platoniciennes : partout ailleurs i l reste ^^rnair
II nous reste, pour achever cet examen des œuvres de Cicéron, à faire connaître ses lettres, qui n'en sont pas le monument le moins précieux, bien que nous ne possédions pas, à beaucoup près, toute sa correspondance : nous en avons perdu peut-être les neuf dixièmes. Faisons tout d'abord une classe à part de ces longues lettres qui sont plutôt des traités que des lettres : telle est la lettre à Lentulus, qui contient une exposition complète de son système de politique, en l'année 51, et sa justification de^ ménagements dont il usait envers César ; telle, encore la lettre à Quintus sur les devoirs d'un proconsul. Ne le voyons que dans ces lettres vraiment familières où il fait, sans arrière-pensée, Thistoire de son temps et Thistoire de son âme. Telle
' Quse sit conjunctio hominum, quse natursilis societas inter ipsos.
- Lib. I, V.
* Ipsam per se naturam longius progredi. — Lib. I» ix.
280 ClCÉROiN.
qu'elle nous est parvenue , incomplète et mutilée , cette correspondance est encore pour nous la peinture la plus fidèle, la plus intéressante d'une époque si décisive dans les destinées de Rome. Ces lettres ont tout d'abord ce premier avantage , que n'ont pas les lettres de Pline, de n'avoir point été écrites en vue du public; oUes offrent la franchise d'une confidence privée. Cicéron ne s'y drape pas; il pose naturellement, ou plutôt il ne pose pas : il y a chez lui abandon et sincérité. Cette sincérité lui a nui : nous avons pris ses confidences au mot, et é\ nous connaissons ses faiblesses, ses indécisions, ses vanités et ses découragements, c'est bien par lui. Nous devrions donc lui être plus indulgents; loin de là ; ne lui en sommes-nous pas plus sévères? Ne nous armons donc pas trop contre lui de ses aveux et de son extrême franchise.
Il ne nous cache rien en effet, et ses confidences sont quelquefois pour nous de singulières surprises. Malgré le plaidoyer de Cicéron, Milon a été condamné à l'exil ; on est assez étonné de voir Cicéron faire acheter ses biqns par Philotimus, affranchi de Terentia, sa femme. Peut-être en était-il ainsi convenu avec son client ; peut-être devait-il les garder seulement jusqu'à ce que celui-ci fût rappelé? toujours est-il que celte affaire ne tourna pas à la satisfaction de Milon. Cicéron a beau dire qu'il a voulu lui assurer la possession des nombreux esclaves qu'il a gardés avec lui, et mettre à couvert les biens de sa femme Fausta. Milon se plaint, et Cicéron
cherche à retirer l'affranchi de la société des acheteurs, li l'y laisse pourtant, comme on le peut conjecturer par des lettres écrites Tannée suivante (50); et il parait qu'il retira un assez gros bénéfice de cette vente ; il craint que Philotimus ne détourne une partie de l'argent qui lui revient ; il en écrit à son ami Âtticus, mais en grec et dans un langage énigmatique, ne désignant jamais Milon que du nom de tyrannicide Crotoniate ^.
C'est encore Cicéron qui nous apprend qu'en une seule année il avait retiré .de son gouvernement 2,200,000 sesterces, c est-à-dire plus de 440,000 li* vres ; hâtons-nous d'ajouter qu'il Ta fait par les moyens les plus légitimes ; mais quand une province tombait aux mains d*un Verres, quelles sommes ne pouvait-elle pas rapporter?
Cicéron a aussi sur les autres de curieuses révélations. Étant consul en Cilicie, il est sollicité par M. Scaptius et P. Matinius de réclamer aux habitants de Salamine^ capitale de l'île de Chypre, les intérêts de l'argent qu'ils leur ont prêté, et de leur demander 48 pour 100, bien que, d'après les lois et un édit de Cicéron lui-même, l'intérêt usuraire ne pût pas dépasser 12 p. 100. Bientôt après Brutuslui écrit; et il lui apprend que cette affaire le regarde personnellement, et que c'est lui qui a la créance de la dette inscrite sous le nom de M. Scaptius et de P. Matinius, et il trouve fort mauvais que Cicéron
« Ad AlHc, VI, iv,v.
ne favorise pas cette usure, en violant Tédit qu'il a porté lui-même. Il ne lui sait pas gré d'une complaisance qui nous parait pourtant excessive. L'intérêt ne devait plus courir à partir du moment où les débiteurs offriraient de payer ; les habitants de Salamine étaient prêts à rembourser le capital. Cicéron obtient d'eux qu'ils ne feront pas de sommations \
Si du fond même de ces lettres^ nous passons à la forme, quel charme et quels mérites divers de style! on les a comparées aux lettres de M"® de Sévigné ; sans doute, on y peut saisir quelques rapports, ne fût-ce que cette tendresse un peu idolâtre que Cicéron, comme M*"® de Sévigné, avait pour sa 611e, tendresse d'ailleurs plus justifiée, ce semble, parTuUia qu'elle ne parait l'avoir été par M°^" de Grignan. Distinguée par ses qualités et par son esprit, Tullia joignit aux grâces, qui sont le partage de son sexe , des connaissances littéraires ; elle passait dans l'opinion générale pour la plus savante et la plus polie de toutes les Romaines. Pour moi, ce n'est point aux lettres de M"® de Sévigné que je comparerais les lettres de Cicéron. Si j'avais à établir un parallèle entre lui et un écrivain français , c'est des lettres de Voltaire que je rapprocherais la correspondance de Cicéron : même curiosité d'esprit, même mobilité d imagination, même facilité, même grâce de badinage, même goût pour les objets d'art, même irritabilité ; « ces deux
» Ad AUic , VI, I.
génies ont ce caractère distinctif, de mêler aux plus brillants trésors del'imagination et du goût Tardeur de toutes les connaissances, et cette activité intellectuelle qui ne s'arrête ni ne se lasse jamais S » Même amour de la gloire, avec ses élévations et ses petitesses ; mêmes enthousiasmes enfmet mêmes découragements. Autant que le caractère et le tour d'esprit, le style se ressemble ; expressions vives et naturelles, traits ingénieux et piquants, phrase souple et dégagée, raillerie fine et légère, bon sens spirituel.
Finissons par une citation de Racine qui est tout à la fois un jugement parfait sur ces lettres et un hommage mérité au caractère de Cicéron ; il écrit à son fils qui avait pris au hasard et traduit un morceau de latin : « Pour plus grande sûreté, choisissez dans quelqu'un des six premiers livres la première lettre que vous voudrez traduire : il y en a tant de belles sur Tétat où était alors la république, et sur les choses de conséquence qui se passaient à Rome ! Vous ne lirez guère d'ouvrage qui soit plus utile pour vous former l'esprit et le cœur ; mais surtout je vous conseille de ne jamais traiter injurieusement un homme si digne d'être respecté de tous les siècles que Cicéron. Il ne vous convient pas à votre âge, ni même à personne, de lui donner ce vilain nom de poltron. Souvenez-vous toute votre vie de ce passage de Quintilien, qui était lui-même un grand personnage: « Ille se pro-
* ViUemain, de la République, discours préliminaire, lxv.
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fedsse sciât cui Cicero valde placebit. x> Ainsi vous auriez mieux fait de dire simplement de lui qu'il n'était pas aussi brave ou aussi intrépide que Caton. Je vous dirai même que, si vous aviez bien lu la vie de Cicéron par Plutarque, vous auriez vu qu'il mourut en fort brave hommes »
Tel en effet Cicéron se montre à nous dans ses lettres. 11 ne les a point écrites pour la postérité, et il ne pensait guère à elle en se confessant à ses amis aussi sincèrement qu'il l'a fait. Si nous connaissons ses contradictions comme orateur, ses inconséquences comme homme d'État et comme philosophe , sa présomption au temps de la prospérité, ses abattements au premier souffle de l'adversité , sa joie imprudente au retour de l'exil, ses incertitudes entre Pompée et César pendant le Triumvirat et aux approches de la guerre civile ; ses ménagements pour César après Pharsale, ses imprécations contre lui quand le dictateur a été immolé, assurément c'est bien par lui/ Et cependant, entre ses contemporains, qui lui préférerez-vous ? Pompée ? Pompée qui lui fut tant de fois infidèle, qui le sacrifia tour à tour à son orgueil et à sou ambition, et l'abandonna aux fureurs de Clodius. César? oui, si vous préférez le succès coupable à la vertu malheureuse ; l'homme qui confisqua, à son pro^ fit, la liberté de sa patrie, à celui qui, devinant ses desseins, écrivait : <x Oh ! le malheureux et l'insensé, qui
* Lettre de Racine à son fiU, 4 octobre 1672
n'a jamais vu seulement l'ombre du bien yéritable. Qu'il jouisse, à son aise, de sa fortune. J'aime mieux une promenade d'hiver avec vous, au soleil de votre Lucrétile, que toutes ses odieuses grandeurs; ou plut6t, j'aimerais mieux mourir mille fois que d'avoir, un seul instant, unepareillepensée. Mais, direz-vous, quand vous le voudriez? Eh quoi ! n'est-il pas toujours possible de vouloir? Mais c'est ce vouloir même qui me parait un malheur plus grand que les derniers supplices. Je n'en connais qu'un qui soit plus grand encore, c'est, en pareil cas, de réussir dans ce qu'on a voulu ^.
Âimcz-vous mieux Caton? celui-là, je l'avoue-, c'est le patriotisme même; mais un esprit étroit, opiniâtre, funeste à la liberté même' pour laquelle il n'eut pas le courage de se réserver.
Brutus peut-être? lui, il l'avait reconquise, cette liberté, mais il ne la sut pas assurer : héros sans lendemain.
Voilà, si jene me trompe, les seuls de ses contempo-
* hominem amentem et miserum, qui ne umbram quidem unquarn roO xaXciO videritl... Sibi habeat suam fortunam unam, me hercule I Tecum apricationem in illo Lucretilo tuo sole malim quam omnia istius modi régna; vel potius mori millies quam semel istius modiquidquam cogitare. Quid si tiivelis? inquit. Age quis est, cui velle non liceat? Sed ego hoc ipsum velle miserius esse duco quam in crucem tolli. Una res est ea miserior, adipisci quod ita volueris. — VII, II, ad Atticum.
* Pompeium et Cœsarem, quorum nemoalterum audebat offendere, nisi ut alterum demereretur, simul provocavit. — Sbnèqob, Epist .
CIY.