‹ Étude sur CicéronChapitre 17 sur 53 · G. IX · texte numérisé non relu

G. IX

* C.-XLTII.

^ Summa non eruditionis modo gratia, sed etiam jucundilatifl . quum poeticis voluptatibus aures a forensi asperitate spirent. — /rtèiit. orat,, I, viii.

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Toujours au ton du sujet, il est tour à tour simple, naturel, élégant, vif, animé, pittoresque; se prêtant à l'émotion comme à l'ironie, suivant tous les détours, toutes les souplesses, tous les élans de la pensée, tous les mouvements de Tâme. En un mot, Cicéron a toutes les ressources d'esprit qui font le grand orateur, comme toutes les richesses d'imagination et de style qui font l'écrivain accompli. « Ce grand homme n'a rien perdu de sa gloire eu traversant les siècles ; il reste au premier rang conmie orateur et comme écrivain; peut-être même, si on le considère dans l'ensemble et dans la variété de ses ouvrages, est-il permis de voir en lui le premier écrivain du monde ; et, quoique les créations les plus sublimes et les plus originales de l'art d'écrire appartiennent à Bossuet et à Pascal,. Cicéron est peut-être l'homme qui s'est servi de la parole avec^ le plus de science et de génie, et qui, dans la perfection habituelle de son éloquence et de son style, ait mis le plus de beauté et laissé le moins de fautes^. » M. Sainte-Beuve l'a très-bien dit aussi : « C'est le plus grand littérateur qu'il y ait jamais eu, le plus élégant, le plus instruit, le plus spirituel. »

Peut-être trouvera-t-on plus merveilleux encore ce talent d'écrivain dans Cicéron, si Ton considère où en était la prose latine quand il la prit pour la porter à une telle perfection. Moins heureuse que la poésie, la

* M. ViLLEMAiNi Mélanges.

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prose latine n*offre, jusqu'à Cicéron, que peu de monuments. La poésie, elle, s'est de bonne heure essayée dans tous les genres, et y a assez bien réussi. LiviusAndronicus et Ennius inaugurent l'épopée; Plante et Térencc, la comédie; Pacuvius et Âccius, la tragédie; Lucilius fraye à Horace la route de la satire ; à côté de ces œuvres, que présente la prose? L'éloquence , il est yrai , montre Caton et les Gracques, devanciers d'Antoine et de Crassus ; mais l'histoire ne compte que de maigres annalistes, dont il ne nous reste que de rares et courts fragments. Pas de critique, pas de langue philosophique ; seulement une veine d'ironie et de verve comique dans quelques passages de Gains Gracchus ; et, au témoignage de Cicé- . ron,* dans quelques femmes, des patriciennes particulièrement, cet art , qui leur est particulier , d'exceller à écrire une lettre : c'est ainsi que, sous saint Louis, quelques nobles femmes ont, dans la grâce et la naïveté de leur diction, deviné les délicatesses de style de M"® de Sévigné. Mais les grandes parties de l'art d'écrire n'avaient pas été abordées.

Ce qu'il ne trouvait pas dans ses devanciers, Cicéron Ta-t-ilpu rencontrer chez ses contemporains ?SalIuste se renferme dans l'histoire, et il ne parait pas par les discours qu'il prête à quelques-uns des principaux personnages qui y figurent, qu^il put réussir dans l'éloquence, non plus que dans d'autres genres: peu souple, et plus ami, au fond , du relief et du fini que du naturel et de la grâce, on ne voit pas qu'il eût pu ten-

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ter avec succès une voie autre que celle qu'il a suivie. César l'eût pu ; grand historien, il est aussi, à ses heures, grand orateur ; il s'est en ou.tre^ on le sait, exercé dans plusieurs genres, sans se refuser . mén^e à la grammaire. Les lettres, il en savait: écrire, la correspondance de Cicéron nous le dit. £lle nous fait connaître aussi que d'autres y excellaient : Gelius, Sulpicius, Gaton même. Mais seul Cicéron a véritablement orné la crilique littéraire et la science philosophique; il en est fier, et avec raison, car il a été, à ce double point de vue, l'initiateur des Romains; il a, pour répandre, pour développer ces connaissances nouvelles, pour les faire goûter, trouvé d.es expressions, destouruurjss, des images et une langue nouvelles, *

Ces richesses, jusque-là ignorées de Rome, il ne les a pas cependant entièrement tirées de son propre fond; il les a été chercher dans une terre étrangère: c'est un butin enlevé sur les Grecs. En effet Cicéron, s'il n'a pu triompher entièrement de la Grèce et lui enlever sa suprématie intellectuelle, l'a tenté. Il voudrait être tout à la fois Platon et Aristote, Eschine et Démosthène. Aussi familier avec les écrivains grecs que Tétait Bossuet avec les auteurs sacrés, il teint naturellement son style et colore son imagination de leurs nuances les plus suaves ou les plus fortes. Disciple de Xénophon et dlsocrate, en même temps que de Démosthène et de Platon, dans ce commerce qu'il entretient avec les grands écrivains d'Athènes, il y a une

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lutfe autant au moins qu'une étude et une admiration. Ne pouvant par Tinvention, je ne dis pas surpasser, mais à grand'peine -égaler chacun d'eux séparément, il tâche d'y arriver par la curiosité de l'esprit» l'étendue des connaissances, l'universalité. Comme Voltaire, il s'essaye dans tous les genres, le premier dans aucun peut-être, mais dans tous égal aux plus grands : <x La Grèce vieillit, s'écrie-tril dans les Tusculanes , allons lui arracher sa gloire philosophique ^ Cette ambition, ce désir ardent sinon d'enlever, du moins de disputer à la Grèce la gloire littéraire, entendue dans son sens le plus général , le rendent même parfois injuste ; ainsi lui qui, malgré tous ses efforts, ne peut, en philosophie, vaincre entièrement la pauvreté de la langue latine , il accuse, en ce genre même, l'indigence de la langue grecque : reproche auquel assurément il ne croit ' pas beaucoup. Que de fois, en effet, il est obligé de renoncer à trouver dans la langue latine un équivalent à ces expressions^ grecques, si variées, si claires, si souples, même en métaphysique, qu'après avoir servi et aidé à toutes les subtilités des sophistes, elle se sont encore, plus tard, naturellement prêtées à toutes les vérités du dogme chrétien, comme à toutes les variétés de i'héré-* siel Là seulement peut-être, en métaphysique, l'idiome latin lui résiste ; partout ailleurs il le plie, le façonne à son gré : il a les hardiesses les plus pittoresques et les

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plus heureuses rencontres. Ses audaces ne frappent pas tout d'abord, il les faut découvrir ; elles se cachent dans la pureté, rélégance, la couleur unie et continue du style : semblable en cela à Racine dont les bonheurs et les créations de style se font aussi un peu chercher et étonnent par leur hardiesse quand on sait les découvrir. « Aucun écrivain, dit M. Joubert, n'eut dans l'expression plus de témérité que Cicéron ; on le croit circonspect et presque timide : jamais langue pourtant ne le fut moins que la sienne. » C'est par ces beautés de langage, si simples tout à la fois et si originales , que Cicéron est resté le premier écrivain de Rome : il a, on Ta dit justement, égalé par son génie la grandeur de Rome et lui a donné la seule gloire qui lui manquât, la gloire des lettres.

Serait-ce faire injure à la gloire de Cicéron que de finir en le considérant comme 'poëte, après l'avoir envisagé comme philosophe, comme orateur, et comme écrivain? nous ne le pensons pas, car loin de lui nuire, cet examen ne peut que lui être favorable.

On sait quel était son goût pour les vieux poètes latins; et Tà-propos, la facilité, l'exactitude avec lesquels il les cite si souvent et si heureusement témoi-

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gnent de Tétude profonde qu'il en avait faite. Nous lui devons de nous en avoir conservé des débris précieux. Mais il n aima pas seulement la poésie, il la cultiva. A peine âgé de quatorze ans, il écrivit un petit poëme mythologique sur la métamorphose du pêcheur Glaucus en dieu marin, Pontius G/a?/cu5. De sa treizième à sa vingt et unième année, il continua de s'exercer à Part des vers ; il composa un second poème mythologique sur l'aventure de Ceyx et Alcione, Alciones ; un poëme historique, Marins; une élégie, pense-t-on, Tamelastis ; une traduction des Phénomènes à^ Arsitus ; et peut-être une traduction des Pronostics du même poète. Ici s'interrompt pour une longue suite d'années (vingt-six ans environ) la vie poétique de Cicéron. Tout entier aux travaux du'Forum, aux soins et aux agitations de la politique, il n'oubliait pas toutefois les muses. Il trouvait dans la poésie un agréable délassement, le repos et une distraction aux clameurs publiques ^ Il y revenait surtout dans le malheur. Abandonné aux fureurs de Clodius par ceux qu'il avait sauvés, condamné à l'exil, et après son retour obligé de ménager et Pompée et César, il entreprendra, dans deux poèmes qu'on rapporte à sa quarante-septième et à sa cinquantième année, le poème sur son consulat, de Consulatu suo, et le poème sur ses malheurs, de TemporibussuiSj de se

« Suppeditat nobis, ubi et animus ex hoc forensi strepitu reficiatur, et aures conTicio defessœ conquiescant. ^ De rep.^ l, ti.

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