‹ Étude sur CicéronChapitre 18 sur 53 · GIG&RON · texte numérisé non relu

GIG&RON

rendre à lui-même la justice que ne lui aTaientpas rendue ses concitoyens.

Quelle est la valeur de cette poésie? Pour la bien juger, il ne la faut pas comparer à cette poésie si brillante et si achevée du siècle d'Auguste, mais à cette première et rude poésie des Ennius , des Pacuvius, des Accius, à laquelle il se plaisait lui-même à se reporter. Là, il est non-seulement égal, mais supérieur à ses. devanciers ; en les imitant, il les surpasse; il a leur énergie, sans leurs aspérités, et avec plus d'élégance et d'éclat, autant de verve. Il se teint si bien de leurs couleurs, qu'on s*y est trompé ; on leur a fait honneur de ce qui ne leur appartenait pas. Les plaintes d'Hercule mourant, les plaintes de Prométhée attaché au Caucase, ces libres et vigoureuses imitations de Sophocle et d'Euripide , longtemps attribuées à de vieux poètes , le second morceau particulièrement à Accius ^ ont été, et justement, rendues à Cicéron qui en est véritablement Tauteur. On peut, en. comparant ces versa ce qui nous reste d' Accius et de Pacuvius, juger des progrès que Cicéron a fait faire à la poésie. Dans la voie nouvelle qu'il s y est ouverte, il va jusqu'à Lucrèce ; il atteint presque Virgile, dans les vers où, avant lui, il énumère les signes précurseurs du meurtre de César et de la guerre civile :

Tu quoqîie, quum tumulos AU>ano in monte nivales Lustrasti, et Isto mactasti lacté Latinas, Vidisti, et claro tremulos ardere cometas, Hultaque roisceri nocturna strage patastî ;

POÉSIES D^ CIÇÉRON. 299

Quod ferme dirum in tempusceciderçjiatin»,

Quum claram speciem concreto lumine luna

Âbdidit, et subito $tellanti nocte perempta est.

Quid yero. Ph^^bi fax, tristis nuntia belli,

Quse magnum ad culmen flammata,ardore volabat,

Prsecipites pœU partes, obitusquep£tis§et?

Aut quum terribili percussus fulmine civis

Luce serenanti, vitalia lumina liquit?

Aut quum se gravido tremefecit corpore tellus?

Jam vero varias nocturne tempore "visse

Terribiles formse bellum motusque monebant.

« Toi aussi, tu as pu les observer ces mouvements, lorsque, nommé consul, tu parcourais, aux fêtes Latines, les sommets neigeux du mont Albain, pour y épancher un lait bienfaisant; tu as vu les comètes lancer au loin leur flamme tremblante et présenter au .milieu des ombres Timage sanglante des combats ; car les fêtes Latines tombèrent à cette époque funeste où, voilant sa lumière, la lune cacha son disque argenté et disparut aui milieu d'un ciel étoile. Te rappellerai-je que le flambeau de Phébus, triste avant-coureur de la guerre, parvenu dans tout son éclat au plus haut point de sa course, se précipita vers le couchant, pour nous dérober sa lumière? Dirai-je qu'un citoyen, frappé, au milieu d'un ciel serein, par la terrible foudre, fut tout à coup privé de la clarCé du jour; que la terre effrayée s'ébranla sur ses fondements ; qu'^u sein des ténèbres des spectres aux formes horribles apparurent pour annoncer la révolte et la guerre. »

Citons encore ce passage où Cicéron dit à quels signes on peut prévoir la tempête prochaine : -

300 GICËRON.

Cana fuUx fugiens e gurgite ponti Nuntiat horribiles damans instare procellas Haud modicos fundens e gutture cantus....

Ssepe etiam pertriste canit de pectore carmen Et matutinis acredula vocibus instat, Vocibus instat, et assiduas jacit ore querelas, Quum prïmum gelidos rores aurora remittit, Fu^caque non nunquam cursans per littora cornix Demersit caput, et fluctum cervice recepit ; MoUipedesque boires, spectantes lumina cœli, Naribus humiferum duxere ex aère succum.

Prognostica, De divinat.f I, 70.

a Le foulque, qui du sein de la plaine humide s'élance sur la terre, présage aussi d'horribles tempêtes, et ses cris sauvages sont d'un sinistre augure.

« Souvent aussi le hibou répète son chant lugubre, quand la nuit fait place au jour, et que l'aurore commence à rafraîchir les campagnes de sa rosée ; il répète son chant lugubre et sa plainte monotone. La corneille, errant sur le rivage solitaire, plonge à plusieurs reprises sa tête dans les flols, et la génisse, regardant le ciel, aspire de ses larges naseaux Tair déjà rempli des vapeurs de Forage. »

Allons plus loin, et mettons-le directement face à face avec les maîtres de la poésie, avec Homère d'abord :

"Opvtç yàp trftv inffAde, nspvioi/Âe^^ut fitiiaStviVt Alsrbi v^ntirrji, inàptvrepà Xabv iépy^v, ^ocyi}cvra Spaxoma fiptav iv\ix*<rot nO-ùipot^ ZùibVi cr' OLcntalpovroi' xal ouitea Atjdcro x^pfuni* Kô<|/c 70C/9 àuTov i'xovrcL xarà vr^Oo; ncLpèi isipijVf 'I^vuOclç iniàoi' i*èatb I0cv ifxc x^f^ôik't

Axnbç ik xXàyXaç Trirrro moii^i àvi/toco.

POÉSIES DE GIGÉRON. 301

a Ils aperçurent un aigle qui, volant à leur gauche, jetait la terreur, dans tous les esprits : il tenait dans ses serres un épouvantable dragon tout sanglant, et qui, respirant à peine, ne laissait pas de combattre encore ; rassemblant le peu qui lui restait de forces, il se replia et blessa son ennemi au bas du cou. L'oiseau de Jupiter se sentant blessé, et ne pouvant résister à la douleur, lâche prise, laisse tomber sa proie au milieu des troupes, et remplissant Tair de ses cris, il s'enfuit à tire d'aile, et s'abandonne au gré des vents. »

Cicéron s'est emparé de cette comparaison :

Ut Jovis alOsoni subito pinnata satelles, Arboris e trunco serpentis saucia morsu»

Subigit ipsa feris transfigens unguibus anguem Semianimum, et varia graviter cervice micantem. Quem se intorquentem lanians, rostroque cruentans, Jam satiata animum, jam ssevos ulta dolores, Abjicit efflantem, et laceratum affligit in unda Seque obitu a solis nitidos convertit ad ortus^

a Tout à coup le satellite ailé du dieii qui porte la foudre, blessé par un serpent qui s'est élancé du tronc d'un chêne, saisit et perce de ses serres vigoureuses le reptile à demi mort, qui en menaçant replie son cou aux nuances variées : l'aigle déchire l'ennemi qui le veut enlacer, et teint son bec dans son sang ; satisfait enfin d'avoir vengé ses cruelles douleurs, il le rejette expirant et mutilé au milieu des ondes ; et s'envole du couchant vers le lever brillant du soleil. »

' De divinat.fl, Al.

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Virgile, à son tour, a repris cette belle comparaison :

Utque Yolans alte raptum quum fulva dràconem ' Fertaqoila, implicuitque pedes, atque unguibus hsesit; Saucius at serpens sinuosa volumina versât, Arrectisque horret squamis, et sibilat ore, Arduus, insurgens : illa haud minas urget adunco Luctantem rostro, simul œthera verberat alis ^

« Tel uti aigle, au plumage fauve, enlève dans son vol à travers les airs le serpent qu'il a saisi , l'enlace dans ses serres, et lui plonge ses griffes dans les flancs : le reptile blessé roule et déroule ses replis tortueux, hérisse ses écailles, et dresse, avec d'horribles sifflements, une tête menaçante ; vains efforts I Le bec impitoyable achève de le déchirer, et Taigle bat Tair de son aile victorieuse. »

Nous n'avons pas à comparer Homère avec Cicéron ; mais nous rapprocherons rapidement l'imitation que les deux poètes latins ont faite du poëte grec; on y saisit, ce nous semble, on touche au doigt ce que Cicéron a déjà donné de hardiesse et d'élan à la période poétique et ce qui lui manque. La marche en est encore traînante dans quelques vers; mais la vigueur s*y trouve et le trait aussi : Le « abjicit efflantem » est un rejet admirable. Virgile est plus souple, plus délié. Levers a trouvé son tour naturel, sa vive et franche allure. Leste et dégagé de ces entraves de la période, où s'arrête et s'embarrasse encore Cicéron , il court droit

* Enéide, XI, y. 751.

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au but, laissant de côté les détails inutiles; il choisit mieux et dispose plus habilement les expressions, et il a uA dernier coup d'aile plus rapide et plus éclatant. Yoltaire aussi a été tenté par cette comparaison et par le désir, en traduisant Cicéron, de se mesurer avec Homère et Virgile :

Tel on voit cet oiseau qui porte le tonnerre, Blessé par un serpent élancé de la terre : .

L'aigle superbe entraîne au séjour azuré ' L'ennemi tortueux dont il est entouré.

Le sang tombe des airs. Il déchire, 11 dévore Le reptile acharné qui le combat encore ; Il le perce, il le tient dans ses ongles vainqueurs ; Par cent coups redoublés il venge ses douleurs. Le monstre, en expirant, se débat, se replie ; Il exhale en poisons les restes de sa vie ; Et l'aigle, tout tremblant, fier et victorieux, Le rejette en fureur, et plane au haut des cieux^.

Il y a dans ces vers une singulière vigueur: « Le sang tombe des' airs » et n plane au haut des cieux , » ces traits sont originaux et admirables.

Si, laissant de côté Homère, Virgile et Voltaire, on compare simplement Cicéron à ses devanciers, on trouvera qu'il leur est supérieur , bien qu'il y ait encore chez lui des * aspérités et des ignorances du grand art de la poésie*. Le caractère ou plutôt le vice général

^ Voltaire, préface de Rome sauvée,

* < Les vers de Cicéron, trop méprisés par Juvénal, trop loués par Yoltaire, sont loin de Télégance de Virgile, et n'ont pas la force de Lucrèce. Ni la poésie, ni l'éloquence n'étaient encore formées chez les Romains, et il suffisait à Cicéron d'être le plus grand orateur de Rome. D — M. Villemain, Mélanges,

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de la poésie de Cicéron, c'est la prodigalité et la confusion ; il entasseet mêle les traits; il y a quelquefois une magnifique ébauche ; le tableau n'est que dans Yirgile. Cicéron dit quelque part qu'il a, par ses discours, comme abrogé les harangues des orateurs qui l'avaient précédé; Virgile et Horace le lui ont bien rendu pour ses vers : a Quand, dit M. Y. Le Clerc, le règne d'un seul eut succédé à la liberté, Virgile et Horace naquirent,- et Tancienne poésie fut effacée. Les génies de la cour d'Âugustesoumirent leurs compositions à des règles aussi rigoureuses que celles dont Cicéron fait une loi pour les orateurs ; Ja langue obéit à la pensée; et il dut en résulter des chefsd'œuvre, comparables à ceux de l'éloquence sous la république. D Voyez quelle déchéance! Plutarque a dit c( que Cicéron passait pour le premier poète comme pour le premier orateur de son temps ^ » Nous avons vu comment les circonstances politiques où il fut si longtemps et si activement engagé l'avaient détourné de la poésie et empêché d y donner toute sa mesure; mais, quand bien même il s'y fût entièrement livré, aurait-il véritablement conquis ce premier rang entre les poètes que lui décerne Plutarque? on en peut douter. Il ne fût jamais, je le crois du moins, parvenu à se rendre maitre delà période poétique, comme il a fait de la phrase oratoire. H lui eût donné du nombre, de Tharmonie, de la force et de l'éclat; mais le mouvement, mais la souplesse, mais la

• Vie de Cicéron, ch. xxxr.

coupe vive et légère, mais Télan et la flamme, les eûtil eus? un poëte qui, en une nuit, faisait cinq cents Ters ne pouvait jamais devenir un grand pôëte.

Non ; ni si haut, ni si bas. Sa place n'eût jamais été sur les sommets du Pinde; mais à mi-côte, plus près de Varron, d'Atax, que de Lucrèce, etloinde Virgile; c'est bien ainsi qu'on se le peut figurer, eût-il même rempli toute sa destinée poétique. D*un autre côté, gardonsnous bien de le juger sur le:

fortunatam natam me consule Romam !

Rome fortunée, Sous mon consulat née.

Voltaire ne veut pas que le vers soit de lui ; il se trompe, il est authentique; ce qui ne donne pas raison à Juvénal de s'écrier :

Antoni gladios potuit contemnere, si sic Omnjji dixisset. Ridenda poemata malo* Quam te conspicuse, divina philippica, famse Yolveris a prima quse proxima....

« Il aurait pu mépriser les poignards d'Antoine, s'il eût toujours parlé ainsi ; que n a-t-il fait des vers ridicules au lieu de cette seconde Philippique, divin et «immortel chef-d'œuvre I » Non, on ne le peut regretter, bien que les Philippiques lui aient coûté la vie. La poésie du

' <c Ne sçais comment l'excuser d'avoir estimé sa poésie digne d'être mise en lumière : ce n'est pas grande imperfection de faire mal des vers ; mais c'est une imperfection de n'avoir pas senty combien ils estoient indignes de la gloire de son nom. > — Montaigne, Essais, XI,

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reste ne devait pas porter bonheur à Cicéron ; le :

Cédant arma togs, concédât laurea laudi,

ne fut pas étranger à rintidélitc de Pompée, quand, abandonnant Cicéron, il le livra à la haine de Clodius.

En soinme, si la poésie n'a pas contribué à la gloire de Cicéron, elle ne Ta pas du moins amoindrie, comme on Ta trop répété: n'oublions pas, d'ailleurs,, qu'il a été l'éditeur de Lucrèce.

La poésie, chez les Cicéron, était un talent de famille. Quintus, son frère, s'y distingua aussi. Mais il .dédaignait l'éloquence : (c C'est assez, disait-il, d'un orateur dans une famille. » Toutefois s'il resta étranger à l'art oratoire, il ne le fut ni à la politique, ni aux belles-lettres. Pour appuyer la candidature de Cicéron au consulat, il composa une espèce de manifeste tout ensemble et d'instruction, intitulée de Petitione consulatm. Les critiques ne s'accordent pas sur le mérite de cet ouvrage. Les uns y voient une certaine rudesse de style, qui dénote une main peu exercée; les autres y reconnaissent de l'élégance et de la fmesse : deux opinions qu'il n'est peut-être pas impossible de concilier, en pensant que la plume de Cicéron a dû y passer, et que c'est elle probablement qui a tracé les deux portraits de Catilina et d'Ântonius.

Quoi qu'il en soit, Quintus était un esprit distingué; mais il est surtout connu comme poëte. C'est lui qui présidait, en qualité de préteur, le tribunal devant le-

quel Cicéron défendit le poëte Archias. Poète fécond, Quintus écrivait, pour ainsi dire, au pied levé : quatre tragédies en seize jours ! Nous avons encore dans les lettres qui lui sont adressées les titres de quelques-unes de ses tragédies : Érigone^ Electre^ la Troade, Rien ne pouvait le détourner des vers. Lieutenant de Césardans les Gaules, et brave lieutenant, Quintus, sous la tente, invoquait encore la muse; il composait même des Anna/e5 relatives à la guerre des Gaules. En vers, ou en prose? on ne sait, car il ne s'en est rien conservé : il avait chargé son frèrjç de les corriger et de les publier. Il est probable cependant qu'elles étaient en vers, et en l'honneur de César; du moins il est certain qu'en 697, 699, moment où il recherchait les bonnes grâces de César, Cicéron, de concert avec son frère Quintus, entreprit de célébrer les merveilleuses expéditions des Gaules et de la Bretagne: il applaudit au projet de son frère ; il promet de s'y associer^; mais les vers annoncés n'arrivèrent point; « l'enthousiasme, comme il le dit, lui manqua. » De l'œuvre poétique de Quintus, il ne nous reste que quelques vers didactiques, sur les signes du Zodiaque. Mais Quintus était surtout un poëte élégiaque, plus près de Catulle que de Lucrèce.

^ Te vero v7rodc9tv scribendi egregiam habere* video. Quos tu situs, quas naturi^ rerum et locorum, quos mores, quas gentes, quas pugnas, quem vero ipsum imperatorem habesl ego te libenter, ut rogas, quibus rébus vis, adjuvabo, et tibi versus quos rogas, yXau** eU *AOiiy««> mittam. — Epist. ad Quint, frat.j XI, 16.

508 GICÉRON.

Quintus, qui avait épousé Pomponia, sœur d'Atticas, ne fut pas heureux en ménage ; et c*est à ses déplaisirs conjugaux sans doute que nous devons ces deux épigrammes contre les femmes :

Crede ratem yentis, animani ne crede pueUis ; Nempe est feminea tutior unda fide.

a Confiez votre navire au vent; mais à une femme ne livrez pas votre ftme ; moins sâre est la parole d'une femme que l'inconstance des vents ; ]»

Femina nulla bona est; yel, si bona contigit ulla, Nescio qu(vfato res mala facta bona est.

«Point de femme qui soit bonne; ou si par hasard II s'en trouve quelqu'une Je ne sais quel destin a pu d'une chose mauvaise en faire une bonne. »

« Quand il écrivait ces vers contré les femmes, il était inspiré, dit M. Y. Le Clerc , par quelque scène pareille à celle que nous lisons dans les Lettres à Atticus^ Il venait peut-être d'entendre ces mots : «Ego sum hospita ; » il pensait peut-être, comme son frère, que Taimable sœur d'Atticùs avait été ce jour-là bizarre, emportée, capricieuse, et il s*écria : « Femina nullà bona est. »

Par ce côté domestique, comme par beaucoup d'autres, par le même goût pour la poésie et les lettres, par de grandes charges publiques, par la communauté

JUGEMENTS SUR CIGËRON. 300

des sentiments politiques, par la proscription enfin, se ressemblèrent et peuvent se rapprocher les deux frères : unis malgré cette inégalité de génie qui eût pu les séparer , mais que faisait disparaître une mutuelle affection .

JUGEMENTS SUR GIGÉRON

Ne nous séparons pas encore de Cicéron et, à travers les âges, recueillons les principaux témoignages qui ont été portés sur lui.

S'il avait, pendant son consulat, reçu des Romains les plus vives, les plus flatteuses actions de grâces, leur reconnaissance fut courte. La réaction commença au lendemain même du consulat, excitée surtout par reloge qu'il ne cessait d'en faire^ Vint alors Tesprit de parti, les rancunes des amis de Catilina, celles des amis de Clodius, l'influence hostile des premiers triumvirs qu'il embarrassait, celle des partisans de César pendant sa vie, celle d'Antoine après sa mort. Indépendamment de toutes ces causes, son intolérable vanité disposait à nier son mérite, et les jeunes gens qui

* Sénèque a très-ingénieusement exprimé et le droit qu'avait Cicéron de louer son consulat, et l'abus qu'il en ût : < Consulatus Ciceronis non sine causa, sed lamen sine fine ab ipso laudatus. » — De brevU. vUœ.

l'aTaient plus particulièrement connu dans les derniers temps de sa yie avaient été fatigués de se» discours où revenait son éloge ^

Sous Auguste, il y eut sur Cicéron comme un silence officiel ; aucun poëte ne répète les éloges de Catulle*; ni Properce, ni TibuUe, ni Horâce, n'osent le nommer; Virgile même — qui ne le regrette pour lui?* — Virgile lui enlève, enlève à son pays, pour la donner à la Grèce, la palme de l'éloquence '.

Ce fut pour défendre Cicéron contre ces imputations mensongères et un oubli commandé, que Sénèque le Rhéteur réunit dans les plus précieux chapitres de son livre tous les morceaux où les historiens ont raconté la mort de Cicéron. On y distingue le récit de Tite Live; c'est un des beaux passages de cet écrivain : simplicité touchante, émotion vraie , style élégant et facile, tout concourt à produire une impression pro-

^ Postea yero quam triumyirati proscriptione consunitus est, passim qui oderant^ qui invidebant, qui smulabantur, adulatores etiam prsesentis potentis^ non responsurum invaserunt. — ^ Quintilien, XII, x. * Disertissime RomuU nepotum

Quot sunt, quot fuere, Marce Tullij

Quoique post aliiserunt in annis; .

Gratias tibi maximas CatuUus

Agit, pessimus omnium poeta;

Tanlo pessimus omnium poeta

Quanto tu optimus omnium patronus;

Carmen xUx.

' Ëxcudent alii spirantia rooUius sera

Credo equidem ; vives ducent de marmore Vultùs ; Orabunt causas melius.

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