JUGEMENTS SUR CICÉRON
fonde ^ A ces récits il a joint les jugements des mêmes historiens sur Cicéron : tous s'accordent sur son caractère; mais chez la plupart oti sent le respect et Tûffection , même lorsqu'ils condamiient les faiblesses. * »
t)ansPollion seul', on trouve une réserve màligrie, couverte par une déférence intéressée pour l'opinion publique : il y a tout à la fois un ressentiment politique
^ Yixit très et sexaginta annos , utsi vl^ abfuisset, ne immatura quidem mors videri possit. Ingenîum et operibus et preenilis opei^ini felix. Ipse fortunse diu prosperse et in longo tenore felicitatis^ magnis intérim ictus vulneribus, exilio, mina partium pro quibus steterat, filisB morte, exitu tam tristi atqueacerbo, omniam adversorum nihil ut vero dignum erat , tulit, praeter mortem, quaî \ere sestimanti minus indigna videri potuit, quod a victore inimico nil crudelius passus erat, quam quod ejusdem fortunse compos ipse fe* cisset. Si quis tamen virtutibus yitia compensant, vir magnus, acer, memorabilis fuit, et in cujus laudes sequendas Cicérone laudatore opus fuerit. — Tite Live. Extrait de Sénèque le Rhéteur. Siiasoriaj VU.
* Hujusviri tôt tantisque operibus ma nsuris in omnesevum, prsedicare de ingenio atque industria supervacuum est. Ratura autem pariter atque fortuna obsecuta est. Et quidem faciès décora ad senectutem, prosperaquepermansit valetudo; tum pax diatina, cujus instructus erat artibus contigit. Kamque a prisca severitate judicis exacti, maximorum noxiorum multitude provenit, quos obstrictos patrocinio incolumes plerosque habebat. Jam felicissima consulatus ei sors petendi, et gerendi magna munera, deum consilio industriaque. Utinam moderatius secundas res, ' et fortius adversas ferre potuisset! Namque utraque cum venerat ei, mutari eas non posse rebatur. Inde sunt invidlse tempestates coortse graves in eum, certiorque inîmicis aggrediendi fiducia : majore enim simultates appetebat animo, quam gerebat. Sed quando mortalium nulli virtus perfecla contigit, qua major pars vitœ atque ingenii stetit, ea judicandum de homine est. Atque ego ne miserandi quidem exitus eum fuisse judicarem, nlsi ipse tam miseram mortem putasset. — Asinius Pollion. Extrait de Sénèque le Rhéteur, Suaêoria, VU.
M2 CIGÉRON.
et une lÎTalité littéraire^ Pollion, malgré de magnifiques promesses faites à Cicéron, avait trahi la cause du sénat et du peuple, et il n'admettait pas, comme orateur, la
supériorité de Cicéron'. Entendant un déclamateur qui célébrait l'éloquence de Cicéron: a E^nous, s'écria-t-il, nous croit-il muets? »
La réputation de Cicéron resta donc quelque temps comme arrêtée par ces oppositions de la haine; mais quand une fois elle eut franchi ces premiers récifs, sa gloire ne rencontra j)lus d'obstacles : elle fut surtout défendue au sein des écoles de déclamation. C'est là, nous Tavons dit, que, chassée du Forum, l'éloquence s'était réfugiée, et un peu aussi la liberté. Albutius osait écrire cette pensée : a Parmi les triumvirs, Antoine n'est pas le seul à craindre. » Elle y retrouvait une certaine tolérance de paroles, qui lui était comme un souvenir des hardiesses du Forum. On y reprenait, on y débattait des questions que l'empire semblait avoir pour toujours résolues ; et c'était surtout à propos et comme autour du nom de Cicéron, que ce combat s'engageait. Le sujet de la sixième Suasoria du livre de Sénèque le Rhéteur est un monologue, où l'on suppose Cicéron délibérant s'il ira supplier Antoine. Parmi les jeunes orateurs dont
* Giceronis mortem solus ex omnibus maligne narrât. — Sénèque le Rhéteur, Suasoria, VII.
* Ut mibi tune non laudasse Giceronem, sed certasse cum Cicérone videatur. — Sénèque le Rhéteur, Suasoria, VII.
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Sénèque cite les noms, un seul prit pour Cicéron le parti de demander la yie au triumvir ; tous les autres donnèrent carrière à leurs sentiments d'indépendance. Quintus Haterius fait dire à €icéron : « Comment oseras-tu entrer dans un sénat si affreusement décimé, si honteusement complété? » Un autre, Varius Geminus. : a Mieux vaut mourir que supplier, » et, à côté du nom de Cicéron, il rappelait ceux des hommes qui avaient combattu pour la liberté expirante : Brutus, Cassius, Sextus Pompée.
La mémoire de Cicéron prend alors, pour ainsi parler, une revanche éclatante. Cornélius Severus lui adresse ces vers pleins d'une énergique indignation et d'une pieuse douleur : « Les têtes de ces hommes magnanimes, qui semblaient respirer encore, étaient exposées sur la tribune où leur voix éloquente avait retenti ; mais comme si elle eût été seule, celle de Cicéron attirait tous les regards. Alors se présentaient à l'esprit les faits glorieux de son consulat, les serments des conjurés, l'attentat des patriciens étouffé à sa naissance, Celhegus puni, et Catilina déchu de ses criminelles espérances. Que lui ont servi la faveur et le concours du peuple, des ans comblés d'honneurs, une vie consacrée au culte des beaux-arts? Un jour a ravi au siècle son plus bel ornement, et, frappée du même coup, l'éloquence romaine est réduite à un triste silence. Cet homme qui naguère était l'unique soutien, le sauveur des affligés, le chef toujours intrépide delà patrie,
le défenseur du sénat, du barreau, des lois, de la religion et de la paix, il est tombé sous le fer impitoyable, et la voix de TÉtat s'est éteinte pour toujours. Ces traits défigurés, ces cheveux blancs souillés de sang par un crime, ces mains vénérables qui avaient tracé de si grands ouvrages, un vainqueur, uii citoyen les a foulés d'un pied superbe, et il n'a pas songé au sort changeant ni aux dieux vengeurs! Non, jamais dans l'avenir Antoine ne se lavera d'un tel forfait. La victoire s'est montrée clémente pour le Macédonien Persée, pour le cruel Syphax, pour Philippe, Tennemi déclaré des Ro-
mains ; à Jugurtha promené en triomphe, on a épargne ces indignes outrages, et, succombant sous notre haine, le farouche Annibal a du moins emporté aux sombres bords son corps tout entier. »
Craque magnanimûm spirantia pœne virorum In rostris jacuere suis; sed enim abstulit omnes, Tanquam sola foret, rapti Ciceronis imago.
Tune redeunt animis ingentia consulis acta, Juratseque manus, deprensaque fœdera nox», Patriciuinque nefas; ast tune et pœna Cethegi, Dejectusque votis redit Gatilina nefandis^ Quid favor, aut csetus? pleni quid honoribus anni Profuerunt? Sacris exacta quid artibus œtas?
Abstulit una dies svi decus, ictaque luctu Conticuit latinse tristis facundia linguse.
Uniea solUcitis quondam tutela, salusque, Egregium semper patrise capul, ille senatus Vindex, ille fori, legum, ritusque, togœque, Publica Yox ssevis sternum obmutuit armis.
Informes vultus, sparsamque cruore nefando Canitiem, sacrasque manus, operumque ministras Tantorum pedibus ciTis projeeta supèrbis ProculcaTit ovans, nec lubrica fata, deosque
JUGEMENTS SUR GIGÉRON. 315
Respexit. Nullo laet hoc Antonius sevo.
Hsec nec in Emathio mitis Victoria Perse, Nec te, dire Syphax, nec fecit in boste Philippp; Inque triompha ludibria cuncta Jugurtfaa Ahfuerunt, nostrseque cadens feras Hannihal irsé Hembra tamen Styg^as tulit inyiolata sub umbras.
Cornélius Seyerus.
L'histoire le venge à son tour. Velleius, au milieu de son ouvrage, s'interrompt pour apostropher Antoine : « Tu n'as rien gagné, Antoine, non, tu n'as rien gagné en mettant à prix cette divine, cette illustre tête; en provoquant par une funèbre récompense le meurtre d'un si grand consul, jadis sauveur de sa patrie. Tu as pu ravir à Cicéron des jours inquiets, quelques années de vieillesse, et unevie qui, sous ta domination, eut été plus misérable que ne l'était sa mort sous ton triumvirat ; mais sa renommée, mais la gloire de ses discours et de ses actions, loin de les lui ravir, tu ne les a rendues que plus éclatantes. 11 vit, et vivra dans la mémoire de tous les siècles. Tant qu'il durera, cet univers, que lui seul, entre tous les Romains, semble avoir pénétré par ses recherches, embrassé par son génie, éclairé par son éloquence, il emportera dans son cours la gloire de Cicéron. Toute la postérité, en admirant ce qu'il a écrit contre toi, détestera ton attentat contre lui : le genre humain disparaîtra de la terre, plutôt que ne s'en effacera sa gloire ^ »
^ Nihil tamen egisti, M. Antoni, nihil, inquam, egisti, mereedem cœlestissimi oris et clarissimi capitis abscissi numerando, auctoramentoque fonebri ad conserratoris quondam rmpublicse tantique consulis irritando necem ; rapuisti tu Giceroni lucem soUicitun, et
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Il ne faudrait pas cependant se trop laisser prendre à cette indignation de Yelleius Paterculus ; il ne flétrit ainsi Antoine que pour réhabiliter d'autant Auguste.
Voici de Cicéron un éloge plus désintéressé, plus vrai, plus éloquent : « Cicéron, serais-je excusable de ne pas ici consigner ton nom? Quelle qualité supérieure présenterai-je comme celle qui te distinr gue particulièrement? Mais est-il un titre qu'on puisse préférer au témoignage unanime d'un peuple entier, et, pour ne citer qu'une seule époque de ta vie, aux actions qui ont illustré ton consulat? Tu parles, et les tribus renoncent à la loi agraire *, c'est-à-dire à ce quidevait leur fournir des aliments; tu conseilles, elles pardonnent à Roscius sa loi théâtrale, et consentent à une distinction de places qui les humilie ; tu pries, et
setatem senilem, et vitam miseriorem, te principe, quam, sub te triumviro mortem. Famam vero gloriamque factorum atque dictorum adeo non abstulisti, ut auxeris : vivit, vivetque per omnium seculorum memoriam; dumque hoc reinim naturse corpus, quod ille, pœne solus Romanorum, animo vidit, ingenio complex'us est, eloquentia illuminavit, manebit incolume, comitem sévi sui laudem Ciceronis trahet. Omnisque posteritas illius in te scripta mirabitur, tuum in eum factum execrabitur, citiusque in mundo genus hominum, quam ea cadet. — Yelleius Paterculus, lib. II, 66.
* Nul mieux que Cicéron n'a fait connaître toute la difficulté et tout le mérite de cette harangue : a Moi, quand de jeunes Romains, remplis de mérite et d'honneur, se trouvaient dans une position telle que leur admissibilité aux magistratures eût amené le bouleversement de l'État, j'osai, bravant personnellement leur inimitié, sans compromettre en rien la popularité du sénat, leuc faire interdire la carrière des comices. » — Ego adolescentes bonos et fortes, sed usos ea conditione fortunse, ut, si essent magistratus adepti, reipublicse statum convulsuri viderentur, meis inimicitiis, nulla senatus mala' gratia, comitiorum ratione privavi. — Orat. in Pwmem, c. i.
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les enfants des proscrits rougissent de briguer les honneurs. Catilinafuit devant ton génie; ta voix proscrit M. Antoine. Salut, ô toi qui le premier fus appelé père de la patrie; toi qui le premier sus triompher sans quitter la toge, et mériter la couronne de la parole ; toi, le père de Téloquence et des lettres latines, toi enfin qui as obtenu le plus beau des triomphes, puisqu*ii y eut plus de gloire à reculer, par toutes les qualités réunies, les limites du génie romain que celles de Tempire *. »
Au milieu de ce concert d'éloges et de regrets, le mauvais goût des écoles amenait quelques protestations; sa gloire fut surtout attaquée au temps de la grande fortune de Sénèque le fils. L'exemple le plus frappant que Ton trouve est celui de Cestius.
Cestius était un Grec de Smyrne, maniant avec difficulté la langue latine, mais homme d'esprit, fécond, mordant, exerçant une puissante action sur son jeune auditoire. Il rendait aux orateurs le mépris que ceux-ci
*■ Quo te, M. Tulli, piaculo taceam? quove maxime excellentem insigni prsedicem? quo potius, quam universi populi iUius gentis amplissimo testimonio, et e tota vita tua consulatus tnntum operibus electis? te dicente legem agrariam, hoc est alimenta sua abdicaveunt tribus : te suadente, Roscio iheatralis auctori legis ignoverunt, notatasque se discrimine sedis aequo animo tulerunt : te orante proscriptonim liberos honores petere puduit. Tuum Catilina fugitingenium : tu M. Antonium proscripsisti. Salve, primus omnium parens patrise appellate, primus in toga triumphum linguseque lauream mente, et facundiœ latinarumque litterarum parens, atque omnium triumphorum lauream adepte majorem, quanto plus est, iugenii Romani terminos in tantum promovisse, quam imperii, reliquis animi bonis. Pline, Hist. natur,, liv. VII.
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montraient pour ses déclamations : « Juger un orateur dans Técole , disait-on au Forum , mais c'est juger un marin dans un vivier. » Pendant que Marcus Cicéron gouvernait l'Asie, Cestius eut un jour laliardiesse de se présenter à sa table. Cicéron, qui le connaissait peu, apprenant que c'était l'homme qui outrageait perpétuellement la mémoire de son père, et qui l'accusait d'ignorance dans les lettres, le fit enlever de sa présence, et ordonna qu'il fût fouetté publiquement^ vengeant ainsi la mémoire de son père sur la peau de Ceôtius, de corio Cestu*. Ce ne fut pas la seule mésaventure de Cestius. CassiusSeverus, cet orateur mordant, ce pamphlétaire audacieux que nous avons déjà rencontré, entre un jour dans une salle où Ton déclamait. Cestius s'y livrait alors à toute la naïveté de son admiration pour lui-même : « Quelles que fussent les conditions de mon existence, disait-il, je voudrais être au premier rang. Si j'étais gladiateur, je serais Fusius ; si pantomime, je serais Bathylle; Mélisson, si j'étais cheval. — El si tu étais cloaque, lui cria Cassius, tu serais le grand cloaque. » Le rire éclate dans toute la salle ; grande stupéfaction des adeptes, et surtout de Cestius. Il refuse de continuer avant que Tinterrupteur soit sorti. Cassius répond qu'il est dans un lieu public et qu'il n'en sortira qu'à son aise.
Un autre jour, il lui prend fantaisie de citer Cestius
» Sénèque, Suas., VII.
* Montaigne, Essais^ II, 10. < Voilà, dit-il« un mauvais hoste^ »
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en justice au nom de Cicéron, et, ému et surpris, le pauvre rhéteur ne sut que demander la remise de la cause. Après plusieurs scènes du même genre, pressé par ses amis de laisser Cesiius en paix,Cassius mit pour condition que celui-ci reconnaîtrait sous serment la supériorité de Cicéron. Le rhéteur s'y refusa, et, la question posée sérieusement, il ne s'exécuta pas davantage. L'écoleregardait les plaidoiries comme un champ stérile pour Timagination, où les forces se consumaient sur des idées mesquines. Messala, Pollion lui-même et les maîtres du Forum étaient, pour le public des écoles, bien au-dessous de Cestius et deLatro. Cicéron même leur eût été sacrifié, siTon n^eût craint de se faire lapider. On sebornaitàle négliger ; on ne connaissait de ses discours que ceux qui avaient servi de texte aux réfutations des rhéteurs, et la Milonnienne n'avait d'intérêt que comme préambule de la réponse de Cestius.
Ces vains bruits de Técole et ces protestations des novateurs reçurent de Quintilien un éclatant démenti : « Mais c'est surtout l'éloquence latine qui, grâce à nos orateurs, n'a rien à envier à celle des Grecs. Il n'est pas un de nos rivaux, ({uel qu'il soit, auquel je n'oppose hardiment Cicéron. Je n'ignore pas quelle querelle je vais m'attirer sur les bras, en osant aujourd'hui le mettre en parallèle avec Démosthène ; je soutiens néanmoins que ces deux orateurs se ressemblent par la plupart de leurs qualités : même dessein, même méthode, même art dans la division, la préparation et
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les preuves, enfin mêmes ressources dans tout ce qui tient à Tinvention. Quant au style, il y a quelque différence. L'un est plus concis, l'autre plus abondant ; l'un serre de plus près son adversaire, l'autre se met plus au large, pour le combattre ; l'un vous perce de la pointe de ses armes, Vautre vous accable encore de leur poids ; if n'y a rien à retrancher dans Tun , rien à ajouter dans l'autre. Démosthène, on le sent, (k)it plus au travail, et Cicéron plus à la nature; celui-ci l'emporte incontestablement par la plaisanterie et le pathétique, deux ressorts puissants de Féloquence. Qui sait mieux en effet développer r instruction dans un plaidoyer? qui plus fortement émouvoir? qui jamais eut plus de charme et de douceur? Cequ*il arrache à la conviction , vous diriez qu'on le lui accorde de bonne grâce... Il y a dans tout ce qu'il dit une telle autorité de raison qu'on rougirait d'avoir un autre avis. Et toutes ces choses, dont une seule coûterait à tout autre des soins infinis, coulent chez lui sans travail et sans efforts ! Et cette élocution si harmonieuse, si ravissante à entendre, n'est que le fruit de la plus heureuse facilité^ ! »
* Oratores vero vel praecipue latinam eloquenUam parem facere grsecae possant. Nam Giceronem cuicumque eorum fortiter opposuerim. Nec ignoro , quaniam mihi concitem pugnam, quum prsesertim non sit id propositi , ut eum Demostheni comparem hoc ^mpore. Quorum ego virtutes plerasque arbitror similes : consilium, ordinem dividendi , praeparandi , probandi rationem , dénique, quse sunt inTentionis. In eloquendo est aliqua diversitas : densior ille, hic copiosior; ille concludit adstrictius, hic latius; pugnat ille acumine semper, hic fréquenter et pondère; iUi nihil detrahi
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Il y eutbien après Quintilien comme une dernière protestation : c( Ses premiers discours se ressentent des défauts du vieux temps : exordes lents, narrations diffuses, digressions sans fin ; il a de la peine à se mettre en mouvement; rarement il s'échauffe; peu de phrases terminées d'une manière piquante et par un trait de lumière : rien qu'on puisse détacher, qu^on puisse citera » Ainsi parle Aper dans le Dialogue des orateurs ; mais Aper, c'est le partisan des modernes ; il finit cependant par rendre justice à Cicéron : « Le premier, dit-il, il para ses discours, choisit l'expression, et mit de l'harmonie dans la phrase. Il hasarda des morceaux d'éclat et des traits frappants, surtout dlins les discours qu'il fit, déjà vieux et sur la fin de sa carrière, c'est-à-dire quand il eut perfectionné son talent, et que l'expérience et l'usage l'eurent instruit du genre d'éloquence qu'on devait préférer*. »
potest, huic nihil adjici; curse plas in isto, in hoc naturae. Salibus certe, et commiseratione, qui duo plurimum affectus valent, vincimns. Ifam quis docere diligentius, movere vehementiuspote8t?Gui tanta unquam jucûnditas affuit? Ipsa iila, quse extorquet, impetrai'e eum credas. Jam in omnibus quae dicit, tanta auctoritas inest, ut dissentire pudeat ; quum intérim hsec omnia, qu» vix singula quisquam intentissima cura consequi posset, fluunt illaborata, et illa, qua nihil pulchrius auditu est, oratio prœ se fert tamen felicissimam facilitatem. — Inst. orat,, X, 1.
* Priores ejus orationes non carent vitiis antiquitatis : lentus est in principiis, longus in narrationibus, otiosus circa excessus , tarde commovetur, raro incalescit ; pauci sensus apti; et cum quodam lumine terminantar : nihil excerpere, nihil referre possis.
* Primus excoluit orationem, primus et verbis delectum adhibuit et compositioni artem; locos quoque laetiores attentavit, etquasdam sen-
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Mais on doit le dire : la critique s'adresse moins à Cicéron lui-même, à son éloquence^ qu'au genre de cette éloquence; quand il seçible se rapprocher des modernes, -on le loue ; on le blâme de ne les avoir pas devinés. C'est sur cette appréciation nouvelle et peu équitable du génie oratoire de Cicéron que, d'accord en toutes choses. Tacite et Pline le Jeune ne s'entendaient pas. Tacite ne lui trouvait ni assez deconcision, ni assez de relief; Pline était ravi de la plénitude de son éloquence. Pline faisait plus que d*admirer Cicéron : iirimitait et croyait le reproduire : rivalité respectable, plus que féconde. Comme lamonoaie, l'éloquence, pour avoir cours et poids, doit être ft'appée à la marque contemporaine ; c'est une arme de combat, et non un meuble curieux.
Cette admiration pour Cicéron ne se lasse pas. Fronton, malgré sa préférence rétrospective pour Caton et pour les Gracques, reconnaît dans Cicéron « de la richesse dans l'élocution, des ornements incomparables de style, de la magnificence ; mais il ne le trouve pas assez sévère dans le choix des mots, soit que, dans la hauteur de son génie, il les ait dédaignés, soit que, ennemi du travail, il ne les ait pas cherchés. x>
Au temps de saint Jérôme, on continue àTétudier^
tentias invenit; utique in his orationibus quas senior jam et juxta finem vit» composait , id est, postquam raagis profecerat, usuque et •experimentis didicerat, quod optimum dicendi genus esset. — Dial. oro/., XXII, XXII t.
* Ut post Quintiliani acumina, Ciceronis fluvios ,' gravitatemque
JUGEMENTS SUR GIGBRON. 325
' Plus tard , c'est Cicéron que Sidoine Apollinaire prend pour modèle.
Mais sortons delà critique romaine, et écoutons la voix delà Grèce. De boùne heure, la Grèceledevine et salue sa gloire future. A Rhodes, Apollonius Molon, qui n'entendait pas la langue latine, le pria, dit-on, de s'exercer en grec devant lui ; le jeune orateur s'empressa d'obéir. Quand il eut achevé, l'admiratibn fut idnanime, et il
s'éleva entre les auditeurs Un combat de louanges ; \ seul, Apollonius ne témoigna aucune joie en l'écoutant, et, après lé discours, il demeura 'longtemps pensif et silencieux. L'orateur s'en affligeait. « Cicéroiî, lui dit Apollonius, je te loué et je t'aJmirë; mais je plains le sort (le la Grèce, quand je songe qliè la seule gloire qui nous restait , celle des lettres et .de Téloquencé , va, par toi, devenir la" ôonquête'des Romains*. »
La Grèce continue à rendre hommage a son génie ; entre Démosthène et lui elle tient la balance égale : « Sans vouloir comparer leur talent oratoire, je ne puis m'empêcher du moins de remarquer que c'est en faisant servir uniquement aux triomphes de l'éloquence tout ce qu'il avait de génie et d'instruction, que Démosthène a surpassé en énergie et en véhémence tous ceux qui s'étaient distingués par des harangues ou des plaidoyers : en élévation et en magnificence de style, les
Frontonis et lenitatem Plinii, alphabetum discerem et stridentia anhelantiaque verba meditarér. — Epist. ad Ru^icum. * Plutarque, Vie dé Cicéron^ IV.
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orateurs du genre démonstratif ; en élégance et en artifice, les sophistes eux-mêmes ; tandis que Cicéron, esprit universel, également exercé dans presque tous les genres, a laissé un grand nombre de traités philosophiques de sa composition, et que dans ses plaidoyers mêmes, dans ses discours publics, on est frappé de l'étendue et de la variété de ses connaissances ^ »
Longin garde la même impartialité : <x Démosthène est grand en ce qu'il est serré et concis, et Cicéron, au contraire, en ce qu'il est diffus et étendu. On peut comparer ce premier, à cause de la violence, de la rapidité, de la force et de la véhémence avec laquelle il ravage, pour ainsi dire, et emporte tout, à une tempête et à un foudre; pour Cicéron, on peut dire, à mon avis, que, comme un grand embrasement, il dévore et consume tout ce qu'il rencontre, avec un feu qui ne s'éteint point, qu'il répand diversement dans ses ouvrages, et qui, à mesure qu'il s'avance, prend toujours de nouvelles forces". »
On sait quelle était la passion de saint Jérôme pour Cicéron : « Homme faible et misérable, je jeûnais avant de lire Cicéron... Lorsque, ensuite, je m'attachais à lire les prophètes, leur discours me semblait rude et négligéeaveugle que j'étais I j'accusais la lumière'. » Ce combat entre la littérature profane et les auteurs sacrés le jeta
* Plut arque, Parallèle de Cicéron et de DémoUhène.
* Longin, Traité du Sublime, X, traduction de Boileau. ' Lettre à Eustochium.
JUGEMENTS SUR CIGÉRON. 525
dans une fièvre violente qui consuma toutes ses forces et le plongea dans une effrayante léthargie : « Alors, dil-il, je me crus transporté en esprit devant le tribunal du juge suprême, qui semblait entouré d'une si vive et si éblouissante clarté, que, retombé sur la terre, je n'aurais jamais pu y fixer les yeux. Une voix me demanda :' Qui es-tu? — Un chrétien, répondis-je. — Tu mens, dit le juge suprême, tu es un cicéronien et non pas un chrétien ; où est ton trésor, là est ton cœur. »
Mais toute éloquence, tout souvenir même d'éloquence a disparu ; le mon^e est au recueillement ; alors même le nom de Cicéron surnage et s'impose aux chrétiens comme aux païens. Macrobe interprète par des commentaires empruntés aux doctrines néoplatoniciennes le Songe de Scipion; Augustin, au milieu des erreurs du manichéisme, entrevoit dans \^Horten^imlB lueur qui le doit conduire à Platon, et de Platon au Verbe. Dans les ténèbres du moyen âge , quand toute lumière des lettres anciennes est éteinte, deux noms seuls jettent encore quelque éclat ; deux figures se dessinent et ressortcnt au milieu de ces ombres profondes : la figure de Virgile et celle de Cicéron. Ses ouvrages ne tombent pas dans Toubli; ils sont lus, étudiés dans les écoles. Quelques-uns de ses traité Je philosophie et de rhétorique furent toujours entre les mains de ceux qui conservèrent une apparence d'instruction.
Au premier réveil de Tesprit humain, à l'aube delà
T. I. iQ
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Renaissance, ces deux grands souvenirs, Virgile et Cicéron, frappent d'abord et attirent les regards. Dante, jcomme dans une esquisse de Y École d^ Athènes^ le salue en ces termes : « Puis levant un peu plus la paupière, je vis le maître de ceux qui savent, assis au milieu de la famille philosophique; tout le monde Tadmire et lui rend hommage. Là je vis Sqcrate et Platon.. « et je vis Orphée, TuUius et Sénèque le moraliste S » tableau un peu confus, et qui se ressent encore du moyen âge. La Renaissance distinguera ; c'est là ce qui la sépare du moyen âge et la rejoint à l'antiquité.
Pétrarque éprouve pour Cicéron une admiration plus vive encore. Après avoir longtemps cherché en vain les lettres à Atticus, il les retrouve enfin. A la joie qu'il en éprouve, on dirait Anchise revoyant dans les Champs-Elysées son fils .
Datur ora tueri ,
Nate, tua, et veras audire et*reddere voces.
a Enfin, s'écrie-t-il, sur le bord de ma tombe, je retrouve Cicéron; » etailleurs : «Tandem teagnosco, pr»ceps et calamitose senex ; » et il rassemble et copie de sa main la collection des lettres. Ailleurs il lui adresse encore cet hommage :
Quest' è quel Marco TulUo in oui
Si mostra chiaro, quant' ha eloquenzia e frutli e fiori.
Questi son gli occhi de la iingua nostra'.
* e vidi Orfeo,
Tullio et Livio. — Inferno, IV
* Trtonfo délia fama^ capitolo cxi.