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Cette admiration de la Renaissance pour Cicéron devint un culte, je me trompe, une superstition, et une superstition qui alla presque jusqu'au sacrilège. Un cardinal, Bembo, pour ne pas gâter son latin, oublie de lire son bréviaire. On ne dira pas simplement que Ton offre le sacrifice de la messe ; il^ faut une périphrase cicéronienne : « Litare sacris ; » et s'il s'agit de la messe des morts : « Operari sacris. » Bembo fait-il parler le pape, il ne prononcera pas le mot d'excommunication; mais, employant la formule païenne, il dira : « AquîB et ignis interdictio. » Les membres de la Quarantie , que Bembo appelle « Patres conscripti , » ou ' « senatus frequens, » écrivent-ils au souverain-pontife, ils lui diront de se fier aux dieux immortels, dont il est le vicaire sur la terre : « Ut confideret deos immortales, quorum ipse in terris majestatem obtineret, sibi non defuturos. » Nous voilà en plein paganisme.
Cependant, au sein même de Tltalie, quelques voix discordantes troublèrent ce concert d'éloges. Dans quelques passages de ses discours et de ses traités philosophiques, Cicéron, on lésait, n'a pas toujours parlé avantageusement des Grecs. Qu'il eût, comme dans le « pro Flacco, » parlé légèrement de leur caractère, on le lui aurait peut-être passé; mais il s'était attaqué à la gloire littéraire tnême d'Athènes. Il avait reproché à la langue grecque d^être, même en philosophie, pauvre quelquefois en expressions^, bien qu'elle s'en crût abon«>
*■ Des bien$ et des maux, liv. III, il
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damment pourvue. Les Grecs de la Renaissance, les Grecs fugitifs ne lui pardonnèrent pas cette irrévérence envers le génie de leurs ancêtres. Jean Argyropule, un Qrec de Constantinople, se déclara ouvertement son ennemi. Mais l'Italie ne vit pas d'un bon œil qu'on manquât ainsi de respect à Tauleur qu'elle honorait entre tous, et Cicéron trouva, pour le défendre, de rudes champions.
En France même, la pruderie' cicéronienne des Italiens amena une protestation. Erasme fit paraître son « Ciceronianus , » dialogue où il met en scène un 'des admirateurs outrés de Cicéron, et lui donne pour adversaires deux hommes d'un esprit sage et d'une critique sévère, qui, après avoir réfuté son système d'imitation, surtout dans les matières religieuses, examinent tour à tour et soumettent à la plus mordante satire les principaux chefs de la secte italienne , Bembo , Longueil , et ' leurs nombreux disciples. Jusqu'ici, c'est raison; mais Érasme ne s*en tint pas là. Irrité, on le croit, par le mépris qu'au delà des Alpes on avait pour son style ' , il tomba dans l'excès contraire. En haine des cicéroniens, il reprocha des solécismes à Cicéron '.
De tout l'univers cicéronien un cri s'éleva contre
' Lilio Giraldi appelait Érasme « Germanus iiiter Latinos. a — De ])oeti$ suor. temp. dialog. XI, p. 558, édit. de 1608.
* Nosoph. *H/s2x).ei5, in Giceronc vitia? Bulepkor. NuUa, nisi forte solœcismus vitium est apud alios, apud Giceroncm non est. At solœ« cismos, ut diximus, erudt^ commoustrant in libris M. Tuilii.
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Érasme. J. César Scaliger, qu'on appelait alors le grand Jules César, composa en faveur de Cicéron deux plaidoyers : « Orationespro M. T. Cic. adversusErnsmum,» et il écrivit plusieurs lettres latines aux principaux collèges de rOniversité de Paris , pour les prémunir contre les dangers de celte hérésie nouvelle. Etienne Dolet descendit à son tour dans la licc^ Il y a dans Dolet et dans Scaliger quelques bonnes raisons, mais plus encore d'injures : « Et presque toujours, dit M. V. Le Clerc, ces grossières invectives, il faut en convenir, sont dans un très-beau latin, dails le latin même de Cicéron. »
Érasme, qui soutenait une si rude guerre contre les cicéroniens,. se fit cependant Féditeur de Cicéron, et voici comme il en parle : « Je n'ai jamais mieux compris qu'aujourd'hui combien Quintilien a raison de dire : r( C'est « avoir profité que de savoir se plaire avec Cicéron. » Dans mon enfance, je Taimais moins que Sénèque; à vingt ans même, je ne pouvais en soutenir une lecture un peu longue, et cependant les autres auteurs me plaisaient presque tous. Je ne sais si j'ai profité en vieillissant ; mais, dans ces jours de ma jeunesse, où les lettres faisaient ma passion, je ne fus jamais plus charmé de Cicéron que je viens de l'être. La sainteté de cet homme admirable m'a ébloui autant que la beauté de son divin
' Stephani Doleti de Imitatione Ciceronianay adversus Erasmum, pro Christophor. Longolio. Lyon, 1535.
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Style ; véritablement il m'a touché le cœur, et je m'en trouve plus vertueux. J'exhorte donc la jeunesse à bien lire et même. à apprendre par cœur ses ouvrages. Pour moi, quoique la vieillesse me gagne, je ne rougirai point de revenir à mon cher Cicéron,que j'avais depuis trop longtemps abandonné ; et, une fois délivré de mes occupations présentes, je me ferai un devoir et un plaisir de cultiver pendant quelques mois un tel ami^ »
Du reste, de ce double excès d'admiration cicéronienne et de dénigrement sortit un bien. Assurément voir dans Cicéron toute la langue latine ; imiter, reproduire servilement et ses expressions et ses tours ; aller, par amour de l'élégance, jusqu'à Thérésie, c'était là une grande erreur, une idolâtrie littéraire contre laquelle réclamait justement le bon sens d'Érasme. D'un autre côté, il fallait bien rejeter de la vraie langue latine ce jargon qu'y avait introduit la scolastique ; ces termes
*■ Numquam mihi^magis probatum est illud Quintiliani: c Ule sciât se profecisse, cui Cicero Talde placebit. » Mihi puero minus arridebat Cicero, quam Seneca ; jamque natus eram annos viginti, priusquam ferrem diutinam ejus lectionem, quum c^teri pêne omnes placèrent. An setatis progressa profecerim, nescio : certe nunquam mihi magis placuit Cicero tum, quum adamaremillastudia, quam nupc placuit seni, non tantum ob divinam quamdam orationis felicitatem, Terum etiam ob pectoris eruditissimi sanctimoniam. Profecto meum afflavit animum, meque reddidit meliorem. Itaque non dubitem hortari juventutem, ut in hujus librisevolvendis^atque etiam ediscendis, bonas horas collocent... mevero, tametsi jam vergente setate, necpudebit, nec pigebit, simul atque extricaro me ab bis, quse sunt in manibus, cum meo Cicérone redire in gratiam, pristinamque familiaritatem, nimium multis annis intermissam, renovare menses aliqtiot. — Érasme, préface de son édition des Tusculanes, 1523.-
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barbares qui, au moment même où Tantiquilé renaissait, tentaient encore de la corrompre et se mêlaient , alliage impur, aux richesses nouvelles qu'elle nous apportait. La pure et vraie latinité n'y gagna pas seule, la langue vulgaire en protita aussi : un double triage se fit, une double et utile séparation. Rentrées chacune dans leurs limites, la langue ancienne et la langue nouvelle, le latin et Titalien, s'y développèrent avec éclatet abondance. Les plus grands admirateurs de Cicéron, Pétrarque et Bembo, furent, dans leur idiome maternel, l'un un grand poète, Tautre un poète brillant.
Il en fut de même chez nous : lesjnieilleurs latinistes y furent aussi les plus zélés ouvriers de notre langue. Bamus, qui écrivit l'éloge historique de Cicéron, chercha, un des premiers, à établir les fondements de notre grammaire, comme Bembo fut le précurseur des habiles grammairiens delà Crusca; Dolet lui-même, Tinquiet et malheureux Dolet, songeait à marcher dans cette route lorsqu'il disait à François I" :
Vivre je veux pour l'honneur de la France, Que je prétends, si ma mort ne s'avance, Tant célébrer, tant orner par écrits.
Que l'étranger n'aura plus à mépris Le nom français, et bien moins notre langue, ' Laquelle on tient pauvre en toute harangue.
Dolet essaya de traduire en français les Ttiscuhnes et les Lettres. Muret qui, en imitant le langage des auteurs classiques de Bome, en a si souvent reproduit l'élégance et les grâces, Muret a commenté Bonsard ; et
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S 'il l*a irop admiré, il a du moins par ses notes françai ses sur ce poêle montré qu il n'était pas indifférent au progrès de la langue nationale.
Montaigne, on s'en étonne, a été sévère à Cicéron : s'il croit « que son éloquence est dn tout hors de comparaison, et que jamais homme ne l'égalera, » il ne laisse pas cependant de remarquer que « ce grand Brutus, son ami, disait que c'était une éloquence cassée et esrenée, « fractam et elumbem ; » il estime médiocrement ses ouvrages philosophiques: « A confesser hardiment la vérité, sa façon d'éôrire me semble ennuyeuse, car les 'préfaces , défmilions, partitions, étymologies, consumer^t la plupart de son ouvrage ; ce qu'il y a de vif et de mouelle est étouffé par les longueries d'apprêts. » Il lui reproche sa vanité et son doute philosophique, lui le vaniteux et le sceptique par excellence ! « Oyez Cicéro qui jious explique la fantaisie d'autrui par la sienne : « Qui requirunt quid de quaque re ipsi sentia- (( mus, curiosius id faciunt quam necesse est... haec in « philosophia ratio, contra omniadisserendi, nullamque « rem aperte indicandi, profecta a Socratc, repetita ab c( Arcesila, confirmata a Carneade, usque ad nostram c( viget setatem... Hisumus, qui omnibus veris falsa « quaedam adjuncta esse dicamus, tanta similitudine, ut i( in iis nulla insit certe judicandi et assentiendi nota. » Quant aux Lettres, les Lettres à Atticus principalement , « il les voit assez volontiers, non-seulement parce qu'elles contiennent une très-ample instruction de l'his-
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toire et affaires de son temps, mais beaucoup plus pour y descouvrir ses humeurs privées. » Sur les lettres que Cicéron écrit à ses amis, il est moins que juste. Les comparant aux lettres de Pline le Jeune : « Sied-il pas bien à deux consuls romains d'employer leur loisir à ordonner et fagotter gentiment une belle missive, pour en tirer la réputation de bien entendre le langage de leur nourrice? » Juste en ce qui regarde Pline, cette critique ne l'est pas relativement à Cicéron : Pline en effet compose ses lettres pour s'en faire honneur; Cicéron les écrit sous une vive impression ou pour une nécessité politique. Comment expliquer cette sévérité de Montaigne envers Cicéron? Peut-être, assez ami de la contradiction, était-il importuné de ce grand bruit que venait défaire le cicéronianisme ? ou plutôt son esprit* vif, primesautier, tout en traits et en relief, de libres et capricieuses allures, ne pouvait-il guère goûter la phrase pleine, savante, toujours un peu oratoire de Cicéron, même dans sa correspondance. Ne nous donne-t-il pas son secret, quand il dit :.« Pour moy, j'aime mieux une cadence qui (umbe' plus court , coupée en ïambes. » On sait que Sénèque était son auteur favori. Montaigne, cependant ^ fut plus redevable qu'il ne le croyait et à Cicéron et aux cicéroniens, dont l'utile sévérité, le labeur minutieux avait nettoyé le champ couvert de ronces de l'antiquité ; et s'il a, pour sa part, si puissammeirt contribué à la richesse et à la beauté du français, les puristes cicéroniens avaient, eux aussi , défriché, préparé
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le terrain pour ces belles moissons qu'y devait récolter le siècle de Louis XIV.
Le dix-septième siècle fut, à son début surtout, cicéronien. Passerai, Balzac, Ménage, ne furent pas moins jaloux de la pureté latine que de Télégance française ; ils continuèrent avec intelligence ce qu'avaient commencé les premiers réparateurs du langage. Mais on ne cherche plus seulement à reproduire en latin la phrase cicéronienne ; on essaye d'en faire passer dans le français le nombre et l'harmonie. Pour y mieux réussir, Patru met trente ans à traduire le « pro Archia. » Il ne fait pas seulement de la période cicéronienne une étude approfondie; il cherchjB à transporter au palais les grands développements et les formes de Téloquence romaine : la grand'chambre lui est le forum. Assurément il se trompe de temps et de lieu; ceperidant ce souffle cicéronien le soutient et Tanime quelquefois assez heureusement. Mais celui qui s'est véritablement, hautement inspiré de Cicéron, c'est Pellisson. Ses Mémoires pour la défense de Fouquet rappellent avec intiniment de bonheur l'habileté oratoire, les convenances, l'émotion sincère, des discours pour Marcellus et pour Ligarius.
Antoine Lemaistre marcha sur ses traces, et approcha plus près; quoique à un immense intervalle encore, du modèle auquel il voulait aussi atteindre.
Fénelon, tout en admirant Cicéron, a cependant des réserves qui étonnent en ce siècle tout cicéronien : «c Je ne
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crains pas de dire que Démosthène me parait supérieur à Cicéron. Je proteste que personne n'admire Cicéron plus que je fais: il embellit tout ce quMI touche, il fait honneur à la parole, il fait des mots ce qu'un autre n'en saurait faire ; il a je ne sais combien de sortes d'esprit ; il est même court et véhément toutes les fois qu'il veut l'être, contre Catilina, contre Verres, contre Antoine. Mais on remarque quelque parure dans son discours : l'art est merveilleux, mais on l'entrevoit; l'orateur, en pensant au salut de la république, ne s'oublie pas et ne se laisse pas oublier. Démosthène parait sortir de soi , et ne voir que la patrie. Il ne cherche point le beau, il le fait sans y penser; il est au-dessus de l'admiration. Il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tonne, il foudroie ; c'est un torrent qui entrainetout. On ne peut le critiquer, parce qu'on est saisi ; on pense aux choses qu'il dit et non à sies paroles. On le perd de vue, on n'est occupé que de Philippe qui envahit tout. Je suis charmé de ces deux orateurs ; viais -j'avoue que je suis moins touché de l'art infini et de la magnifique éloquence de Cicéron que de la rapide sinpplicité de Démosthène *. » Comment expliquer, dans Fénelon, cette préférence? Assurément, s'il est au dix-septième siècle un orateur chrétien qui ressemblée Cicéron, c'est bien Fénelon : même grâce de diction, même harmonie,
« UUre à VAcadémte, lY.
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et un peu aussi même mollesse dans le ton général. Pourquoi donc se prononcer poufDémosthène? serait-ce par cette secrète coquetterie qui fait que l'on veut souvent paraître avoir les (jualités que Ton n'a pas, et que l'on semble faire bon marché de celles que l'on a et que Ion ne nous conteste pas ?
Plus tard, le chancelier d'Aguesseau rend à l'éloquence de Cicéron un public et éclatant hommage. « Ce fut un jour de triomphe, non-seulement pour l'orateur, mais encore pour Téloquence même, que celui où la fortune prit plaisir à commettre deux héros d'un caractère différent : ces grands hommes qui ont tous deux pour but de régner et de vaincre, l'un par la force des armes, l'autre par les charmes de la parole. Le conservateur de la république, celui que Rome libre appela le père de la patrie, parle devant l'usurpateur de l'empire et le destructeur de la liberté ; il défend un de ces fiers républicains qui avaient porté les armes contre César, et il a César même pour juge. C'est peu de parler pour un ennemi vaiftcu, en présence du victorieux ; il parle pour un ennemi condamné, et il entreprend de^ le justifier devant celui qui a prononcé sa condamna- ,tion avant que de l'entendre, et qui, bien loin de lui donner l'attention d'un juge, ne l'écoute plus qu'avec la maligne curiosité d'un auditeur prévenu. Mais il connaît la passion dominante de son juge, et c'en est assez pour vaincre : il flatte sa vanité pour désarmer sa vengeance, et malgré son indifférence obstinée, il