I PRÉFACE
Le siècle suivant, si hardi, si novateur dans les idées, est, en fait de goût, timide et conservateur : if retient, en littérature, toutes les traditions du siècle précédent. L'analyse des beautés de style et de composition est, à cette époque, le talent principal de la critique ; c'est là qu'excelle la Harpe.
Mais, dans toutes ces variations, érudite, savante, délicate, ingénieuse, la critique, jusqu'au dix-neuvième siècle, ne change pas de principes : elle est toujours dogmatique ; elle emprunte de l'antiquité ses règles et ses formules ; en dehors ^ même de la forme dont se doit revêtir la pensée, elle ne voit rien, ou voit peu. Des circonstances dans lesquelles un ouvrage s'est produit , de la vie de l'écrivain , des influences qui ont pu agir sur lui, du milieu, comme nous disons aujourd'hui, où il a vécu et pensé, elle ne s'en inquiète pas : pour elle, toutes les œuvres sont en quelque sorte impersonnelles.
De là de graves inconvénients ; de là des erreurs qui nous étonnent : Homère mal compris, le théâtre grec défiguré, ses règles mal saisies, et bien d'autres méprises. Dans ces routes étroites et rebattues, notre littérature s'amoindrissait, s'épuisait, se desséchait autant que la critique elle-même. Du même coup, au commencement de ce siècle, elles se relevèrent, se ranimèrent. Dans quelques pages du Génie du Christianisme y M. de Chateaubriand raviva, rajeunit la critique de l'antiquité; et, bien qu'helléniste douteux, il montra dans Homère, rapproché de la Bible, ce qu'on n'y avait pas encore vu jusque-là : la grandeur dans la simplicité et la naïveté unie à la force des peintures et à la vérité des caractères. Après lui, M. Villemairi, d'abord dans ses Éloges, couronnés par l'Académie française, ensuite et surtout dans ses brillantes Leçons à la Sorbonne, sut, à son tour, se ftayer des voies nouvelles: il créa la critique historique. Toutefois, en innovant, en doiuiant à l'histoire dans la littérature une place et une
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importance qu'elle n'avait pas eues juscfue-là, il ne déposséda pas la critique dogmatique :
Gommodus et patiens,. non ut de sede secanda Gederet, aut quarto socialiter
il lui maintint le rang qu'elle doit avoir ; et, en même temps qu'il^ interprétait éloquemment l'œuvre d'un poëte ou d'un prosateur, par les mœurs, par les institutions, par les vicissitudes du temps où il avait paru et par les agitations ou le calme de sa propre vie, il en faisait aussi, par une agaalyse pénétrante et délicate, sentir ces beautés intimes et vivaces qui, sorties du fond même de la nature humaine, ne s'expliquent bien que par elle, et ne doivent rien aux influences extérieures : pures et spirituelles comme la pensée elle-même dont elles sont l'expression.
En marchant sur les traces de ce maître illustre, on n'a pas toujours su, comme lui, s'arrêter à ces limites que, pour être véritablement légitime, la critique historique ne doit pas dépasser. Elle a fini, cette critique, par tout envahir; d'accessoire, elle est devenue le principal, à ce point que souvent l'histoire littéraire dégénère en une véritable histoire. Il est vrai, la critique dogmatique avait abusé de sa souveraineté. Non contente d'expliquer les règles du goût, elle avait voulu donner la formule même des grandes œuvres : comment se fait une épopée, comment'une tragédie, l'abbé d'AubignacetleP. Le Bossu l'enseignaient; ils avaient pour toutes ces compositions une recette infaillible. Malheureusement, le temps leur est venu donner un éclatant démenti. Shakespeare, presque ignoré au dix-septièm.e siècle, plus tard tour à tour vanté et dénigré par Voltaire, mais de nos jours réhabilité et mis en lumière parmi nous, a montré qu'on peut, en dehors des théories d'Aristote, faire une tragédie d'un vif et puissant
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intérêt. Les Grecs eax-mêmes, s'il les eût mieux consultés, l'auraient aussi appris à l'abbé d'Aubignac; ils lui auraient dit que les trois unités n'étaient pas une condition indispensable de la tragédie et qu'à la rigueur l'unité d'action y suffisait. Quant au poème épique, Dante et Milton ont ruiné de fond en comble la théorie du P. Le Bossu. La critique dogmatique avait donc et justement perdu crédit et autorité.
Mais ici, n'a-t-on pas, comme toujours, poussé trop loin la réaction, et où il fallait simplement une réforme, fait une révolution ?
Sans doute on avait eu tort de donner la formule invariable de l'épopée et de la tragédie ; de ne point tenir compte dans l'étude des ouvrages des anciens, des institutions, des mœurs, des circonsfances diverses où ils ont paru, et qui leur donnent leur véritable sens; mais ce sentiment même du beau, cette admiration passionnée qui cherchaient et trouvaient le secret des beautjBS qu'ils renferment, doivent-ils être enlièrement proscrits? et cette étude, morale en même temps qu'esthétique, n'est-elle pas, après tout, aussi intéressante, aussi féconde, aussi lumineuse que la critique historique? Assurément, l'analyse littéraire ne fera d'un homme ni un poète, ni un orateur, si la nature n'en a mis en lui l'étoffe; mais si vous ne le conduisez à la source même de ces beautés dont elle est ia première inspiration, il est bien à craindre que de lui-môme il ne les aperçoive pas : la vocation, si instinctive qu'elle soit, a besoin souvent d'être aidée ; sans Descartes, Halebranche eût peut-être ignoré son génie. Car, remarquez-le bien, ces beautés naturelles avant tout qui nous charment et nous ravissent dans les grands écrivains, l'art n'y est pas étranger ; il ne s'y fait pas apercevoir, mais on le sent. Si primitives que soient et la Bible et l'Odyssée, elles ne sont pas grossières, mais naïves. Ija nature humaine jie s'y reconnaît que parce qu'elles la reproduisent fidèlement; or. toute repro-