PREFACE. XI
eu scène, comme il arrive trop souvent? Il faut donc alors que l'histoire intervienne et nous donna de Tœuvre rcxplica* tion que la critique seule ne nous fournirait pas.
Cette méthode historique, d'ailleurs , dont nous sommes si fiers, n est pas, après tout, aussi nouvelle qu'on le pourrait croire ; à vrai dire, elle a été plutôt retrouvée que créée. Cicéron la connaissait ; c'est elle qu'il suit dans ses traités sur Fart oratoire. Ne joint-il pas aux préceptes des traits vifs et caractéristiques sur la vie des personnages qu'il met en scène, et propres à faire connaître le vrai sens de leur génie ? Autant en fait Sénéque dans cette remarquable lettre où, avec tant de justesse et de profondeur, il explique par la décadence des mœurs les altérations du langage ; autant l'auteur du Dialogue des orateurs, quand il montre que c'est au changement introduit dans la constitution romaine , c'est-à-dire à la transformation de la république en empire, qu'il faut attribuer la chute de l'éloquence.
Qu'elle soit donc la bien venue, cette critique historique ; mais sachons y tenir un sage milieu ; ne versons pas de l'histoire dans la chronique. Nous avons eu les portraits, soit ; ne tombons point dans la photographie. Ne croyons pas, si nous ne prenons un écrivain à sa naissance, pour le suivre à travers les circonstances les plus insignifiantes de sa vie et les révélations les moins édifiantes, ne croyons pas, dis-je, manquer aux exigences de la critique historique. Ces détails où vous vous complaisez, où se plaît aussi le goût contemporain, la postérité les goûtera médiocrement. Quand nous ignorerions que Harcus Tuliius fut surnommé Cicéron parce qu'il avait , au-dessou. de la tempe gauche, un pois chiche, dcer, nous n'en comprendrions, nous n'en n'admirerions pas moins son éloquences
Comme la critique dogmatique^ la critique historique a donc excédé ; en conclurons-^nous qu'il la faut , à son tour, proscrire? non, assurément, mais qu'il y faut apporter de la
xH ' PREFACE.
sobriété; la mêler discrètement à la première, les tempérer et en même temps les aviver Tune par Tautre.
Alterius sic
Alteia poscit opem res et conjurai amice.
Si, pour naître et pour grandir, il suffisait à Téloquence de rencontrer un sol favorable et un ciel ami, assurément elle se fût de bonne heure acclimatée et épanouie à Rome; là, tout en devait, ce semble, hâter la Ooraison et la maturité : la lutte des plébéiens et des patriciens, la rivalité des consuls et des tribuns, toutes les affaires de la paix et de la guerre débattues sur le Forum, enfin, et avant tout, le souffle vivifiant de la liberté. L'éloquence cependant y fut tardive. C*est que, pour son entier développement, il faut encore d'autres conditions, dont la première, une langue faite, lui manquait complètement; pendant longtemps, Rome n'eut qu'un idiome grossier. '
Sans doute, alors même, elle compta des hommes qui, sur la place publique, au sénat, et même dans les camps, exercèrent par la parole un grand ascendant sur
leurs concitoyens. Mais si, à Taurore de la liberté, Rome eut des consuls énergiques, des tribuns véhéments, néanmoins elle ne posséda pas un véritable orateur. Il lui fallut attendre pendant sept siècles le seul homme quelle pût opposera l'orgueil de la Grèce ^; nous avons nommé Cicéron.
Cicéron a porté à soa plus haut point de perfection Téloquence romaine, mais il ne l'a pas créée : il a eu des devanciers. Pour mieux juger de combien il les a dépassés, il est à propos de les faire connaître. En voyant par quels efforts lents et pénibles s'était, jusqu'à lui, formée Téloquence latine, on comprendra, on admirera davantage la grandeur du génie qui, l'ayant prise si imparfaite encore, malgré d'heureuses ébauches, lui a donné une force et une beauté accomplies.
On a quelquefois regretté pour Rome l'influence de la Grèce; je ne sais cependant si, sans ce souffle fécond qui la vint toucher, non-seulement la poésie, mais l'éloquence latine elle-même, qui aurait dû sortir spontanément du sol, n'y seraient pas restées enfouies. Le latin n'était point comme le grec, auquel on Ta comparé (tout au plus le pourrait-on rapprocher de Téolien, le dialecte le moins grec), une langue légère, gracieuse, ailée, selon l'expression du poëte. Idiome rude, pauvre, emprunté en grande partie à la vie rustique, il se pliait diflicilement aux mouvements de la pensée, à l'expres-
* QuidquidRomanafacundiahabet quod insolenti Graecise aut opponat, aut prseforat, circa Ciceronemeflloruit. — Sénèque, Controv.^ I.
sion des idées, aux* souplesses du raisonnement. Attaquer ou repousser des voisins, rapporter chez soi le butin enlevé à l'ennemi, bien cultiver la terre, c'étaitlà, à l'origine, toute la science d'un Romain. Qu'il en avait été autrement chez les Grecs! Ils étaient venus à l'éloquence déjà façonnés par la poésie, et préparés à la vie politique par la variété même et le contraste de tant de cités qui étaient nées en même temps aux arts et à la liberté. Non, d'elle-même, Rome n'eût point rencontré l'éloquence, si la Grèce ne la lui eût montrée, si elle n'en eût fait luire à ses yeux une vive étincelle ; à peine en estclle éclairée, et voilà, l'éloquence qui naît! Appius Claudius CsecuS) représentant de l'aristocratie, l'inaugure. La diction d'Appius est, il est vrai, • peu estimée de Cicéron, mais c'est une date. L'éloquence ne commence véritablement qu'avec Caton.
Né dans la Sabine, à Tusculum, en 254, Caton est d'abord un paysan et un soldat. Lui-même, dans un fragment, rappelle les rudes habitudes de son enfance; Dès sa jeunesse^ il a beaucoup de procès^ et se fait par là une sorte de réputation. Valerius Flaccus, son vofsin (le campagne, le fait vdnir et lui conseille d'aller à Rome. Là commence sa vie politique. Consiil, censeur, aussi rude sur le Fdrùm qu'ardent sur le champ de bataille^ il se fait beaucoup d* ennemis; tl fut| dit Plutarque 4 quarante-quatre fois accusé lui-même, et quarante-quatre fois absous. Accusé jusqu'à quatre-vingtsix ans, à quatre-vingt-dix il était encore accusateur.
Quel champ pour l'éloquence ! Aussi Cicéron trace-t-il de Caton orateur un brillant portrait : « Grands dieux! quel homme était ce Caton ! Je ne parle pas du citoyen, du sénateur, du général ; il ne s'agit que de l'orateur. Qui unit jamais plus de noblesse dans la louange , d'amertume dans les reproches, de finesse dans les idées, d'habileté dans la narration et dans la discussion ^? » Ce portrait est flatté assurément, et, dans un autre pas* sage, Cicéron, par la bouche d'Âtticus^, ramènera Caton à sa juste valeur. On ne peut cependant le nier, Caton a déjà quelques grandes parties de l'orateur : diction vive, raillerie amère, graves sentences et mouvements pathétiques. Ajoutez-y le nombre, le choix des expressions, la liaison des idées, et vous aurez un orateur '. On voit que le souffle de la Grèce a passé par là. Caton avait subi Tinfluence de Nsevius, de Livius Andronicus, de Plante, tous plus jeunes que lui; et, comme Plante, quoique inspiré par les Grecs, il est plein du vieux sel italique. Il nous reste des monu* ments de l'éloquence de Caton. Il avait composé plus de cent cinquante discours ; il les recueillit lui-même :
* Quem virum, dii boni I mitto civem, aut senatonem, aut impe> ralorem ; oralorem enim hoc loco qiiserimus : quid iilo g^vior in laudando? acerbior in vituperando? in sententiis argutior? in dicendo edisserendoque subtilior? — Brutus, x?ii.
* BrutuSf Lxxxv.
3 Antiquior est hujus sermo et qusedam horridiora verba, ita enim tum loquebantur ; id muta, quod tum ille non potutt, et adde numéros, ut aptior sit oratio ; ipsa Terba compone et quasi coagmenta, jam neminem antepones Catoni. — BrtduSf xvii.
le plus remarquable est la défense des Rhodiens. Nous le donnons comme un témoignage de son éloquence et pour la comparaison qu'on en pourra faire avec l'imitation de Salluste, dans le discours qu'il prèle à César, au sujet des complices de Catilina : ^
« Je le sais : la plupart des hommes ont coutume, dans les succès et la prospérité, de n'écouter que les sentiments d'orgueil, et de laisser croître en eux l'arrogance et l'inflexible dureté; c'est pourquoi, dans unecirconstance qui met si haut le bonheur et la gloire de Rome, je désire ardemment que tous ne preniez aucune détermination qui puisse avoir des suites fâcheuses et tourner au désavantage de la république, et que la joie qui vous transporte ne dégénère pas en une ivresse pernicieuse qui change en larmes le plaisir que vous fait éprouver la victoire. A l'école de l'adversité, l'homme apprend aisément ce qu'il doit faire ; les succès, au contraire, ont coutume de l'agiter, de le transporter et de l'empêcher de prendre le parti le plus convenable aux circonstances. Je vous exhorte donc de tout mon pouvoir à différer de quelques jours avant de prononcer sur le sort des* Rhodiens,- et à attendre, pour la conclusion de cette affaire, que vous soyez sortis de cet enthousiasme auquel vous vous laissez emporter actuellement.
a Les Rhodiens, je le crois, ne désiraient pas que nos armes obtinssent le succès qu'elles ont obtenu, et que nous triomphassions du roi Persée ; mais ils n'étaient pas les seuls qui eussent de pareils sentiments, et je
suis persuadé que beaucoup de peuples et de nations les partageaient avec eux. Et si une partie de ces peuples et de ces nations, peuKétre, ne désirait pas la défaite de nos armées pour PalTront qu'en recevrait notre gloire, toutes cependant craignaient que s'il ne se trouvait plus aucune puissance en état de balancer notre pouvoir, et qu'il n'y eût plusd'obstacle capable de nous arrêter, notre ambition ne nous portât bientôt à leur faire subir le joug de notre domination. Rhodes, selon moi, n'envisageait donc en cela que l'intérêt de sa liberté. D ailleurs, les Rhodiens ont-ils jamais secondé ouvertement les affaires dePersée?
« Ceux qui s'élèvent avec le plus de chaleur contre les Rhodiens disent que leur grand crime est d'avoir voulu devenir nos ennemis. Mais qui d'entre nous croira, dans les choses qui le concernent personnellement, qu'il est de l'équité de punir qui que ce soit pour de mauvais désirs supposés? Je le déclare, pour ma part, je ne voudrais pas admettre semblable loi.
« Mais, s'il n'est pas juste de décerner des honneurs. »à celui qui, ayant eu dessein de bien faire, ne l'a cependant pas fait, doit-on punir les Rhodiens pour avoir conçu quelque mauvais désir contre Rome, s'ils ne l'ont pas exécuté ?
« On reproche aux Rhodiens des sentiments de hauteur et de fierté ; misérable objection que je ne souffrirais pas même dans la bouche de mes enfants! Qu'il soit orgueilleux, ce peuple, que nous importe? Verriez-
VOUS d'un œil irrité qu'une autre nation fût plus arrogante que nous^? »
Caton, c'est donc le premier âge de Téloquence latine ; ayec les Gracques, commence le second. , Le souvenir des Gracques est inséparable des lois agraires ; il faut donc, pour bien apprécier leur dessein, savoir ce qu'étaient en réalité ces lois auxquelles leur nom est resté attaché. On ne se méprend plus aujour-
^ Scio solere plerisque hominibus in rébus secundis atque prolixis atque prosperis animum excellere, atque superbiam atque ferociam augescere atque crescere. Quod mihi nunc magnse curae est, quod hsec res tam secunde processerit, ne quid in consulendo advorsi eveniat, quod nostras secundas res confutet, neve hsec laetitia nimis luxuriose eveniat. Advorsse res edomant et docent quid opus sit facto; secundse res laetitia transvorsum trudere soient a recte consulendo atque intelligendo. Quo majore opère dico suadeoque, uti haec res aliquot dies proferatur, dum ex tanto gaydio in potestatem nostram re4eamus.
Atque ego quidem arbitrer, Rhodienses noluisse nos ita depugnare, uti depugnatum est, neque regem Persen vicisse. Non Rhodienses modo id noluere, sed multos populos atque multas nationes idem noluisse arbitrer. Atque haud scib an parlim eorum l'uerint, qui non nostrsB contumelise causa id noluerint evenire ; sed enim id metuere, si nemo esset homo, quem vereremur,quodque luberet faceremus» ne sub solo imperio nostro in servitute nostra essent ; liberlatis suse causa in ea sententia fuisse arl)itror. Atque Rhodienses tamen Persen publiée nunquam adjuvere.
Qui acerrime advorsus eos dicit, ita dicit, bestes voluisse fieri. Ecquis est tandem qui vostrorum quod ad se attineat, sequum censeat pœnas dare ob eam rem quod arguatur maie facere voluisse? Nemo opinor : nam ego, quod ad me attinet, nolim.
Sed si honorem non sequum est haberi ob e:tm rem, quod bene facere voluisse quis dicit, neque fecit tamen : Rhodiensibus maie erit, non quod maie fecerunt, sed quia voluisse dicuntur facere?
Rhodienses superbos -esse aiunt, id objectantes, quod mihi et liberis meis minime dici velim. Sint sane superbi. Quid id ad nos attinet? Idne irascimini, si quis superbior est quam nos ?
8 GICtRON.
d'hui sur le caractère et la portée de ces lois : faire rentrer en la possession de l'État une partie du domaine public, « ager publicus, » affermé dans Torigine, moyennant une redevance, à titre d'usufruit et non de propriété ; faire de ces terres, rendues à l'État, une. distribution nouvelle qui réparât, autant que possible, l'inégalité des fortunes, qui allait chaque jour croissant, tel était le dessein, aussi légitime que prévoyant, des Gracques. Ils ne faisaient d'ailleurs que-ce que l'on avait fait souvent. L'abolition ou la réduction des dettes, dans les anciennes républiques, avait été une de ces réformes, de ces réparations sociales que la politique conseillait, non moins que la justice. Sous une forme différente , les lois agraires n'étaient pas autre chose qu'un de ces remède^ héroïques, mais nécessaires. Hais pour réussir dans une telle entreprise, que d'obstacles à vaincre! Ces terres étaient, en grande partie, aux mains des nobles, des riches; comment les enlever à ces injustes détenteurs? comment triompher des oppositions ardentes, implacables qu'ils suscitaient? A force de courage, d'éloquence, Tiberius y parvint; il fît passer la loi agraire; mais sa popularité y périt; et, dès ce moment, sans force et sans appui, il mourut sous les coups d'un de ses collègues, Publius Satureius.
De l'éloquence de Tiberius Gracchus, il ne nous reste qu'un souvenir, peu authentique, conservé par Pliîtarque.
Entre la mort de Tiberius et l'apparition de Gains
(132-123) ihs'écoule dix années, pendant lesquelles- le jeune Gracchus grandit et mûrit sous les yeux de sa mère. Il était trop jeune pour paraître plus tôt sur la scène politique , où il ne se montra enfin qu'en faisant violence aux inquiétudes et aux pressentiments de Cornélie, et en s'annonçant comme lé vengeur de son frère assassiné, dont le souvenir qu'il invoque tout d'abord, interviendra souvent dans ses discours : « Si je venais, dit-il au peuple romain, au nom de l'illustre famille dont je suis descendu, au nom du frère que j'ai perdu à cause de vous, au nom de la famille de Scipion l'Africain et de Tiberius Gracchus dont je suis avec un jeune enfant Tunique héritier, si je venais vous demander la liberté de me reposer aujourd'hui, pour que notre race ne fût pas détruite tout à fait, pour qu'il restât encore du moins un rejeton, peut-être me l'accorderiez-vous sans peine*? »
Cicérpn loue la véhémence et le pathétique de Caius, l'entraînement et la fougue impétueuse de sa parole , « Gracchi impetum , » quand , passionné et ardent, il demandait au peuple romain : «c De quel côté me tourner, malheureux que je suis?voii me réfugier? Au Capitole? mais il eât encore teint du sang de mon frère! Dans ma maison? pour y trouver ma
' Si veUeiu apud tos verba facere, et a vobis postularc, cum génère summo ortus essem, et cum fratrem propter vos amisissem» nec quisquam de ^. Africani et Tiberii Gracchi familia nisi ego et puer restaremus, ut pateremini boc tempore me quiescere, ne a stirpe genus nostrum interiret, et uti aiiqua propage generis nostri reliqua esset, haud scio an lubentibus a Tobis impetrassem. — Heyer, p. 233.
10 CIGÉRON.
mère dans le deuil et dans les larmes^? » Le pathétique n'était. pas le seul don de Caius; il y joignait. la force comique; on en jugera par le tableau qu'il fait de quelques législateurs et juges, ses contemporains : a Ils jouent aux dés soigneusement parfumés, au milieu des courtisanes. Quand arrivent dix heures, ils appellent un esclave, et renvoient dans le comilium s'informer de ce qui s'est passé au Forum : qui a soutenu la loi ; qui l'a attaquée; combien de tribus ont voté pour, combien contre. Enfin, ils s'acheminent vers le comitium pour mettre à couvert leur responsabilité. Durant le trajet, il n'y a pas, au fond d'une ruelle, de vase qu'ils n'emplissent, tant leur vessie est pleine de vin. Ils arrivent au tribunal de mauvaise humeur; ils appellent la cause ; les avocats plaident ; le juge réclame les témoins. Lui, va uriner. 11 revient, déclare qu'il a tout entendu ; demande les dépositions écrites ; il y jette les yeux; mais il peut à peine soulever ses paupières. En allant délibérer, il débite ces propos : Qu'ai-je à faire avec ces imbéciles ? que ne buvons-nous plutôt du vin grec, mêlé avec du miel ? mangeons une grive grasse, un bon poisson, un vrai loup, de ceux que Ton pêche entre les deux, ponts^ y>
* Quome, miser, conferam? quo verlam? in Capitol ium?at fratris sanguine redundatl an domum? malremne ut miseram lamentantem videam et abjectara? — De Orat., III, 56, 214.
^ Ludunt aiea studiose unguentis delibuti, scortis stipati ; ubi horae decera sunt, jubent puerum vocari, ut comitium eat percunctatum quid iii Foro gcstum sit : qui suaderint, qui dissuaderint, quot tribus jusserint, quot vetuerint; dum eunt, nulla est in angiporlo ampbora.
LES ORATEURS ROMAINS AVANT CICÉRON. il
La véhémence qui, pour nous, est restée le caractère distinctif de Téloquence de Caius, n'en formait pas aux yeux des anciens le trait principal. Ils lui reconnaissaient plus volontiers une diction sobre, fine, tempérée, spirituelle, plus voisine de Tironie que du pathétique : nous venons d'en citer un exemple. Comment expliquer cette opposition de jugements? N'aurionsnous pas, dans notre sympathie pour Caius, transporté à son éloquence le sentiment même qui l'animait, cette ardeur généreuse pour la vengeance d'un frère ? Le tribun, je le crois, nous a trompés sur l'orateur. En le voyant si intrépide à poursuivre les ennemis de Tiberius, en entendant ses premières paroles au peifple, quand il se met, pour ainsi dire, sous le patronage périlleux de cette mémoire chérie, nous prêtons naturellement à son éloquence la chaleur de son juste ressentiment. Mais le vrai Caius est peut-être bien cet orateur ingénieux, fin, non sans verve toutefois et sans flamme, que nous montrent les anciens. Élevé par des maîtres grecs, ils lui ont donné ce qu'ils avaient, la grâce, le poh, le charme de l'esprit. Aulu Celle, comparant à la peinture que Cicêron a tracée du supplice de Gavius,
quam non impleant; quippe qui vesicam plenam vini habeant. Veniunt in comitium tristes: jiibent dicere quorum negotiuin est, dicuDt; judex testes poscit : ipsus it minclurn ; ubi redit, ait se omnia audivisse, tabulas poscit, litteras inspicit; vix prœ vino sustinet palpebras; eunti in consilium, ibi haec oratio : Quifl mihi negotiiest cum istis nugacibus? quam potius potamus mulsum mixtum vino ?raBCO, edimus turdum pinguem, bonumque piscem, lupum germanum qui inter duos pontes captus luisset. — Macrobe, Saturn. u, xii.
12 GIGÉRON.
un passage dans lequel Caius fait le récit d'un traitement barbare exercé sur un jeune esclave, trouve, un peu à tort, ce récit pâle et froid à côté de la narration si pathétique des Verrines.
Le sort de Caius, plus brillant que celui de son frère, ne fut pas plus heureux. On sait comment il mourut : poursuivi par ses ennemis, il se jeta dans un petit bois dédié aux Furies, et se fit tuer par son esclave, qui se tua ensuite.
Tous deux méritent une égale sympathie. Cicéron, que le ressentiment de son parti força déjuger sévèrement les Gracques, Gicéron, alors même qu'il les blâme, laisse percer un secret sentiment d'attendrissement. Il ne peut s'empêcher de rendre justice à leur cœur et d'admirer vivement leur éloquence. Aujourd'hui, il nous semble facile de porter sur les Gracques' un jugement impartial. On ne peut méconnaître leurs bonnes intentions et leur courage ; mais en rendant hautement justice à leurs talents distingués et à leur droiture, on leur peut trouver deux torts impardonnables : le premier, de n'avoir pas prévu qu'en se livrant à corps perdu à un parti, ils seraient nécessairement entraînés au delà des Umites qu'ils voulaient atteindre; le second, peutêtre plus grave, puisqu'il suppose plus de préméditation, c'est de ne s'être pas renfermés dans l'exercice de leur charge. Tant qu'ils demandèrent, en se conformant aux lois fondamentales, le partage des terres injustement envahies, tout au plus les pouvait-on accuser
d'imprudence ; mais le jour, où, violant tous les usages et la constitution romaine, ils voulurent se perpétuer dans leur charge, ce jour-là ils devinrent coupables.
Maintenant si, pour marquer les progrès de l'éloquence romaine, nous rapprochons les Gracques de Caton, nous trouverons que plus souple, plus vive, plus rapide dans les Gracques, celte éloquence a fait un grand pas. La rudesse de Caton a disparu; la langue a gagné en abondance, en finesse, en éclat : Caton est un accusateur, Caius est un tribun.
Dans le Brutus^ Cicéron, après une longue énumération d'orateurs, s'écrie, en parlant d'Antoine et de Crassus : « Enfin nous arrivons péniblement à travers la fouie aux premiers Romains qui aient élevé Télotfuence à la hauteur où l'avait portée le génie de la Grèce! i> Antoine et Crassus sont, en effet, des noms considérables dans l'histoire de l'éloquence latine : génies différents, mais également supérieurs.
Peu élégant, sans être incorrect, visant plus à la force qu'à la grâce, « neque tam leporis causa, quam ponderis, » Antoine excellait à placer les mots avec bonheur, à arrondir ses périodes; il disposait tout avec une sagesse qui dénotait un art secret, bien qu'il affectât de nier l'art ; il embellissait ses pensées par l'éclat des Ggures ; il réussissait toujours merveilleusement à placer ses arguments dans Tordre le plus favorable, et tout cela, sans que jamais le travail se fit apercevoir ; il voulait que les juges fussent persuadés qu'il avail à peine
14 GIGÈRON.
réfléchi à ce qu'il allait dire devant eux. Il brillait surtout par la qualité la plus difficile et la plus essentielle à Torateur, chez les anciens du moins, par l'action. Le mouvement de ses mains, de ses épaules, de son corps, de ses pieds, son attitude, sa démarche, tout était dans une harmonie parfaite avec ses idées.
M. ^quilius qui, pour ses succès militaires, avait obtenu les honneurs du triomphe, fut, et assez justement, accusé de concussion par le tribun Fufius. Antoine con* sentit à prendre sa défense; et, dans la péroraison de son discours, jetant les yeux sur ce personnage consu* laire, autrefois comblé d'honneurs et couronné par la victoire, et le voyant abattu, plongé dans Tinfortune et le désespoir, il en fut si vivement ému, qu'il s'élança, comme transporté hors de lui-même, sur ce vieillard, lui déchira sa tunique et montrant aux juges et au peuple ses glorieuses cicatrices, il produisit la plus vive impression sur tous les esprits, arracha des larmes à Marins lui-même et sauva l'accusé du danger qui le menaçait.
Grassus est lantithèse d'Antoine. Antoine triomphait par sa véhémence, par son accent passionné, par cette chaleur entraînante dont il s'était fait une habitude. Grassus, au contraire, plus instruit, familiarisé avec les Grecs, bien qu'il se reproche de n'avoir pas pu les approfondir, connaissait très-bien le droit civil, science alors assez rare parmi les orateurs ; embrassait une question dans son ensemble; la traitait à fond ; voyait le côté faible
de sa cause et le fortitiait de toutes les ressources du talent. Moins ardent qu'Antoine dans l'action, il brillait par renchainement des idées, par une savante ordonnance dans ses discours, par une élocution élégante et soignée. On dirait que la nature a tout fait pour Antoine, et que Grassus ne doit pas moins à Tétude qu'à son génie naturel. Tout dans Grassus est mesuré : « Maturitas Grassi. » Sans manquer aux circonstances importantes , il garde la gravité romaine, qu'il tempçre, au besoin, par cet enjouement qui lui est propre et qu'il pousse même un peu loin quelquefois.
Il ne faut pas cependant penser que Grassus, quoique moins animé qu'Antoine dans le débit , presque toujours grave, frappant à peine du pied la terre, et étendant le doigt avec une dignité parfaite, manquât de force et d'énergie ; il savait dans l'occasion trouver des accents d'une prodigieuse véhémence. G'est ainsi que, plaidant contre M. Brutus, homme vil et méprisable, après l'avoir accablé des traits acérés de cette raillerie mordante qui fait de profondes blessures, il acheva de le confondre par les mouvements pathétiques auxquels il se livra : « Tragœdiis quas egit idem. » — « Voyez d'ici, dit éloquemment M. Yillemain,ce Forum, tel qu'il n'est plus, arène journalière du peuple-roi; à l'une de ses extrémités, sur de hautes estrades, sont réunis les juges en grand nombre; plus bas est Taccusé, citoyen considérable, Plancus ; en face, l'accusateur, un homme de la famille des Brutus, redouté par la violence de ses in-
vectives et méprisé pour ses mœurs. Un peuple immense se presse. Brutus a porté la parole avec toute Ténergie de la haine. Le plus grand orateur de Rofne, Crassus, a commencé la défense de l'accusé. Cependant ce vaste Forum, rempli par les spectateurs du combat judiciaire, est tout à coup traversé par une imposante cérémonie. Une femme du sang*de Brutus, Junia, venait de mourir. Son corps est conduit avec pompe vers le bûcher funèbre; une suite nombreuse de citoyens forme le cortège; ou porte au-devant les images vénérées de tous les aïeux de Junia, jusqu'au premier Brutus. Ce spectacle, cette solennité de la mort suspend un moment l'audience, cette audience en plein air, à la face de Rome et des dieux. Mais Crassus a saisi soudainement cette occasion pour accabler son adversaire. Avec un degré inexprimable de véhémence, lançant des regards terribles sur l'accusateiir, se précipitant de tous ses gestes sur lui, il s'écrie : « Eh bien ! Brutus, que veux-tu que cette femme révérée aille annoncer à ton père, à tous ces grands hommes dont les images accompagnent son cercueil? Que dira-t-elle de toi? Que tu cherches à augmenter ton patrimoine? il ne te reste rien; tes débauches ont tout dévoré. Que tu t'occupes de droit civil? mais, en vendant la maison de ton père, tu ne t'es pas même réservé le siège du jurisconsulte. De la science militaire? tu n'as jamais vu un camp. De l'éloquence ? tu n'en n'as pas la moindre idée ; et ce que tu avais de poumon et de babil, tu Tas honteusement
prostitué à l'infâme métier de calomniateur ! Et tu oses Yoir le jour! tu oses regarder tes juges! tu oses te montrer au Forum, dans cette ville, aux yeux de tes concitoyens ! Tu ne frémis pas de honte et d'effroi à la vue de ce corps inanimé, de ces images sacrées de tes ancêtres? Hélas I loin que tu puisses imiter leurs vertus, il ne te reste pas même un réduit où placer leurs portraits. » On a là le trait vif et pénétrant, et comme le mouvement et la^pbysionomie oratoire de Crassus : nous touchons à Téloquence. Caton était un censeur, Gaius un tribun , Antoine un grand avocat; Crasâus est un orateur en même temps qu'un homme d'Ëtat. •
CrCÉRON - PREMIERS PLAIDOYERS ~ LES YERRINES
' LA LOI MANILIA
Entre la mort de Gains et la naissance de Cicéron, il s'était écoulé quinze ans. Marcus Tullius Cicéron naquit le 5 janvier, en Tan de Rome 647 ( 107 avant Jésus-Christ), sous les consuls Q. Servilius Cépion et C. Attihus Serranus, dans une terre voisine d'Arpinum; Arpinum faisait alors partie du nouveau Latium ; les CicérOns occupaient à Arpinum un rang distingué.
18 CIGËRON.
Le père de Cicéron, jaloux de donner à ses enfants une éducation qui les pût conduire aux dignités auxquelles il aurait pu prétendre lui-même, mais que lui interdisait la faiblesse de sa santé, quitta sa ville municipale pour les conduire à Rome, où il possédait une maison , afin qu^ils pussent fréquenter les écoles. Le jeune Marcu» ne tarda point à s'y distinguer par des dispositions et un zèle qui lui firent bientôt dépasser toute la jeunesse contemporaine ; et, dans un âge bien tendre encore, deux orateurs célèbres, L. Licinius Crassus et Marcus Ântonius, applaudirent à ses efforts. Les deux Scévola furent ses maîtres en droit i^ivil. En 665, h dix-sept ans, il déposa.la robe prétexte pour prendre la robe virile, cérémonie où il fut solennellement assisté de tous ses parents et de tous ses amis. Nous ne nous étendrons pas sur' les études par lesquelles Cicéron, secondant les dons heureux qu'il tenait de la nature, se prépara au barreau ; il nous en a lui-même, dans le Brutiis^ laissé un tableau plein d'intérêt et dévie. Dans son ardeur, nous le voyons embrasser également la philosophie et l'éloquence. Il s'exerce dans la dialectique avec le stoïcien Diodote ; en compagnie de M. Pison et de Q. Pompée, il improvise en latin, et plus, souvent en grec ; et, après le retour de Cotta, de Curion de Crassus, il commence, tout en suivant les leçons de Molon, à plaider. Le voilà donc prêt et armé de toutes pièces pour les luttes du barreau et de la tribune ; mais, avant de 1 y suivre, il est à propos de
dire dans quelles circonstances et au milieu de quels orateurs il y parut.
Entre le dernier tribunat de Caius Gracchus et le premier tribunat de Marins, il s'écoula deux ans. « Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont impitoyablement poursuivi les amis du peuple; et si, par je ne sais quelle combinaison de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un dans leur sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé , avides qu'ils étaient d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier des Gracques; mais, atteint du coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs, et de «cette poussière naquit Marins; Marins, moins grand par la défaite des Cimbres et des Teutons que pour avoir abattu dans Rome Torgueil de la noblesse. )) Mirabeau ne se trompe point : Marins est bien en effet Thëritier des Gracques, mais un continuateur violent de leur œuvre, le chef despotique de la démocratie. Avec Marins commencent les guerres civiles, et des guerres civiles nailra l'empire. Vainqueur de Marins, Sylla fit une contre-révolution oligarchique, et fut aussi, après Caius et par une autre voie, le second précurseur de l'empire. Ensuite éclate la guerre civile, et s'ouvre, au dedans et au dehors de Rome, une période de troubles. La tribune est couverte du sang des orateurs. C'est dans ces circonstances, sous ces sinis- ' très auspices , que paraissent Curion , P. Sulpicius, G. Cotta. Ces deux derniers surtout occupaient au bar-
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reau le premier rang, quand y débuta Cicéron. Curion était plus près du troisième que du second : il ne parlait pas trop mal sa langue, et se servait d'expressions pompeuses, mais il ignorait absolument la littérature. La mémoire lui manquait souvent; aussi ne lui confiait-on qu'un très-petit nombre de causes, quoiqu'il fût très-scrviable et qu'il brûlât du désir de parler en public. Mais le choix de ses expressions, une certaine rapidité, une facilité qui faisait couler ses paroles avec abondance, lui donnaient 1 apparence d'un orateur tel quel*.
Suipicius était yn- orateur, le plus solennel et, en quelque sorte, le plus tragique que l'on ^ût entendre. Sa voix était forte, sans cesser d'être agréable et harmonieuse ; ses gestes et ses mouvements étaient gracieux, de telle sorte cependant qu'il paraissait formé pour le barreau et non pour le théâtre : dans ses discours, il y avait de la rapidité, de la volubilité, mais point de redondance, point de diffusion^.
Cotta est le contraste de Suipicius. Il avait de la finesse dans l'imagination ; son élocution était pure et libre de gène. Faible de poitrine, il avait choisi un genre
* Erant, quibus videretur illius œtatis tertius Gurio, quia splendidioribus iortasse verbis utebatur et quia latine non pessime loquebatur. — BruluSf lviii, lui.
• Fuit Suipicius vel maxime omnium, quos quidem audiverim, grandis, et ut ita dicam tragicus oral or : vox quum magna, tum suavis, et splendida ; gestus et motus corporis ita venustcis, ut tamen ad Forum, non ad scenam instiiutus videretur : incitata et volubilis, necea redundans tamen, nec circumfluens oratio. — Brutus^ lv.
(l'éloquence conyenable à son tempérament débile : il évitait toute discussion trop vive. Dans sa manière, rien que de naturel, rien qui ne fût conforme à un goût sévère ou à la raison; et, bien qu'il s'abstînt d'émouvoir ses juges par la véhémence du discours, il savait, en touchant habilement les esprits, obtetiir les mêmes effetâ que Sulpicius en les entraînante
Mais la réputation de Cotta et de Sulpicius, de dix ans les aînés de Cicéron, s'effaçait devant celle d'Hortensius. Né l'an 639 de Rome, Hortensius débuta fort jeune au Forum, et fut promptement choisi pour plaider toutes les causes importantes: «Son talent, dit Cicéron, semblable aux statues de Phidias, plut aussitôt qu'il se montra. » Doué d'une voix sonore et agréable, d'un extérieur brillant, majestueux dans son geste, il soutenait, il relevait ces avantages accessoires, mais si nécessaires dans l'orateur, par des qualités solides et heureuses : une mémoire prodigieuse, une ardeur passionnée pour le travail, Vart, nouveau alors au barreau, et qui n'était qu'à lui, de diviser à merveille et de résumer habilement. Il joignait à des expressions brillantes un goût très-pur ; on remarquait de la proportion dans ses périodes, de la fécondité dans son talent. Il avait adopté le
' Inveniebat acute Cotta, dicebat pure ac soluté nihil erat in
ejus oratione nisi sincerum, nihil nisi siccum atque sanum, illudque maximum quod, quiim contentione orationis flectere animos judicum \ix posset, nec omnino eo génère diceret, tractando tamen impellebat, ut idem facerent a se commoti, quod a Sulpicio concilati. — Bruttts, Lv, xcif.
tt GIGÉRON.
«lyle asiatique : sa diction était rapide, étincelante, soigru^c, polie. Applaudi surtout des jeunes gens, il émouvait Itt multitude et enlevait les suffrages du peuple*. Plus lard Hortensius baissera ; il restera le même, quand les convenances changeront ; il ne saura pas, Tâge venant, donner à son éloquence cette simplicité qui, pour l'orateur comme pour l'homme, est si convenable à la vieillesse. « L'éloquence, dit admirablement Gicéron, doit blanchir comme la tête de l'orateur : Nostra canescat oratio. » — et 11 en fut, ajoute-t-il, de l'éloquence d'Hortensius comme du coloris d'un vieux tableau ; son talent ne diminua pas d'une manière sensible ; mais, à la longue, la dégradation en atteignit toutes les parties et arrêta surtout la rapidité et la suite de ses expressions. )> Il conserva, il est vrai, la justesse et l'abondance des pensées, mais elles n'avaient plus cette brillante parure de style qu'il savait autrefois leur donner. Ainsi s'évanouira le prestige d'Hortensius ; mais, tel qu'il était alors, il occupait incontestablement le premier rang au barreau^ il en était le roi : « Rex judiciorum. »
Tels étaient les orateurià qui brillaient au barreau et à la tribune^ quand y parut Gicéron*
Il débuta par une cause civile, le Pro Quintio^ dont nous avons des fragments^ et dont Racine, dans les PMdeurs^ a parodié l'exorde. Mais immédiatement il entra dans la vie publique, et il y entra par un coup d'éclat, en 80, sous Sylla, ne Toublions pas. Il s'agis-
* BrtUuSf Lxiv, Lxxxviii, xcii, xcvi.
sait de défendre une victime des haines politiques, un homme dont un affranchi, favori de Sylla, voulait se débarrasser. Voici les faits : Sextus Roscius, Tun des principaux citoyens d'Amérie, ville située en Ombrie, avait été assassiné pendant la nuit dans une de ses terres. Quel était le meurtrier? On l'ignorait. A cette époque, les proscriptions de Sylla, qui venaient à peine de finir, autorisaient tous les meurtres. Mais Roscius, qui s*était constamment signalé dans le parti de la noblesse, qui alors prédominait, n'avait pas été inscrit sur la liste fatale, et n'avait pu l'être. Toutefois ceux mêmes qui étaient morts sans a%oir été proscrits pouvaient, si leur fortune faisait envie, être portés, après leur mort, sur les tables de proscription. Il sufQsait, pour s'enrichir de cette manière, de s'entendre avec quelqu'un de l'entourage du dictateur. C'est ce que firent deux parents de Sextus Roscius, les deux Titus Roscius, moins riches que lui^ et jaloux de sa fortune. Pour cela, ils s'adressèrent à Chrysogonus, affranchi de Sylla, et, nous l'avons dit, son favori. Chrysogonus acheta les biens de Roscius, ou plutôt s'en empara ; ils valaient près de six millions de sesterces : il les eut pour deux mille; Les ennemis de Sextus ne se contentèrent pas de ravoir dépouillé de l'héritage paternel; ils cherchèrent à se débarrasser d'une victime importune, dont la spoliation avait excité dans la ville d'Amérie la plus vive indignation. Ils imaginèrent donc d'intenter contre Sextus une accusation de parricide et
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de le faire condamner comme coupable du meurtre de Roscius, dont ils ont peut-être été les auteurs.
Bien qu'il y eût alors à Rome un mouvement de réaction et un retour à la liberté, nul n'osait parler pour l'accusé, Sextus Roscius; Hortensius lui-même se taisait. Seul Ciccron, « jeune et dans Tâge heureux qui méconnaît la crainte, » prit la défense de Roscius. Mais inconnu, sans appui, comment lutter contre ses adversaires? Ces circonstances, qui semblent d abord lui devoir être si contraires, voyez comme il les sait faire tourner à son avantage : « Juges, vous êtes sans doute surpris que, dans un moment où tant d'éloquents orateurs, d'illustres citoyens gardent le silence, je prenne la parole, moi qui, pour l'expérience, le talent, Tautorité, ne puis être comparé à ceux qui sont assis devant votre tribunal. Tous ces hommes respectables que vous voyez soutenir cette cause de leur présence, pensent qu'il faut réprimer un complot odieux formé par une scélératesse sans exemple ; mais élever eux-mêmes la voix pour confondre le crime, le malheur des temps leur en a ôté le courage : de là vient que, s'ils se présentent ici pour remplir un devoir, ils se taisent à la vue du danger.
« Eh quoi ! serai-je donc plus hardi qu'aucun d'eux? Nullement. Plus empressé à rendre service? Quelque jaloux que je sois de cette gloire, je me ferais scrupule de l'enlever aux autres. Quel motif m'a donc, seul entre tant d'autres, déterminé à me charger de la défense de
Sextus Roscius? C'est que, si quelqu'un de ces illustres citoyens que vous voyez ici présents, et dont le haut rang donne tant de poids à leur parole, s'était chargé des intérêts de l'accusé, au moindre mot qu'il eût prononcé sur les affaires publiques, ce qu'il est impossible d'éviter dans cette cause, on lui aurait fait dire beaucoup plus qu'il n'aurait dit. Mais moi, je pourrai dire librement tout ce qui sera nécessaire à ma cause sans que mes paroles sortent dç cette enceinte et se répandent dans le public. D'ailleurs aucun mot de leur bouche ne peut rester ignoré, à cause de leur noblesse et de leur posilion élevée ; moi, au contraire, s'il m'échappe quelque expression trop libre, elle passera inaperçue à cause de mon obscurité, ou bien elle sera pardonnée à ma jeunesse, quoique l'usage de pardonner, ou même de ne pas condamner sans entendre, soit désormais aboli dans Rome. »
Il y avait dans cette cause un autre écueil : comment attaquer Chrysogonus sans atteindre Sylla, le favori sans le maître? Cicéron ne se tire pas moins heureusement de cette difficulté. Il met habilement Sylla hors de cause en l'élevant dans une sphère supérieure, où, désintéressé en quelque sorte de ce qui s'est fait sous sa dictature, il assiste, comme les dieux d'Épicure, aux malheurs de Rome sans y prendre part : « Si, selon Tusage.des affranchis pervers et corrompus, il voulait tout rejeter sur son maître, il ne gagnerait rien. Personne n'ignore que bien des gens ont profité des immenses
occupations de Sylla pour commettre bien des méfaits, ou qu'il n'a pas connus, ou sur lesquels il a fermé les yeux. Est-ce à dire que, dans ces sortes d'affaires, on doive passer quelque chose à l'inadvertance? Non, juges; mais cela devient parfois nécessaire. Le souverain des dieux, Jupiter, dont la volonté gouverne le ciel, la terre et les mers, malgré sa bonté et sa puissance infinies, permet que des vents impétueux, des tempêtes violentes, des chaleurs excessives et des froids rigoureux affligent les populations, renversent les villes, détruisent les moissons; et ces désastres , nous ne les imputons point à une volonté déterminée, nous les attribuons à la force des choses et aux lois générales de la nature. Mais, d'un autre côté, tous les biens dont nous jouissons, la lumière qui nous éclaire, l'air que nous respirons, sont autant de présents que nous prétendons tenir de sa main libérale. Pourquoi s'étonner que Sylla, chargé seul de gouverner la république, de régler les destins de l'univers, et d'affermir par ses lois la majesté de l'empire rétablie par ses armes, n'ait pu apercevoir quelques faits isolés? Il faudrait donc aussi trouver surprenant que l'intelligence humaine ne puisse aller plus loin que la puissance divine. » Puis, s'adressant aux jugesj il leur dit : « Il ne reste plus à Sextus ^ ainsi qu'à la république, de refuge ni d'espoir que dans votre bonté et votre humanité bien connues. Si vous n'avez pas abjuré ces vertus, nous pouvons encore être sauvés ; mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, cette cruauté qui, dans
ces derniers temps, a fait tant de ravages dans Rome^ ayait endurci vos âmes et fermé vos cœurs à la pitié, c'en serait fait, juges; mieux vaudrait passer sa vie parmi les bêles féroces qu'au sein d'une cité si bar* bare. »
Si nous nous sommes un peu arrêté sur ce plaidoyer pour Roscius, c'est que nous avons voulu surprendre et montrer, jaillissante à sa source, cette parole qui, plus tard, s'épanchera à grands flots et, toujours vive et pure, formera ce fleuve immense de l'éloquence cicéronienne. En effet, Ciccron est déjà là tout entier : habileté dans l'exorde, exposition précise et attachante des faits, argumentation serrée, péroraison pathétique ; trop de sève quelquefois, il est vrai, quelques traits de mauvais goût qu'il s' est 'lui même reprochés; mais aussi, ces agréments qu'il saura répandre sur toutes les matières, pour sauver les aridités du sujet ou relever Tintérét de la narration. Se placer dès le début à la hauteur de la cause et au niveau des plus illustres orateurs ; désintéresser en quelque sorte Sylla dans les fureurs et le pillage des proscriptions, c'était déjà l'habileté oratoire. Voici maintenant le courage et la véhémence : * prendre corps à corps le redoutable favori du dictateur, Chrysogonus, le traîner au grand jour de l'indignation publique ; le montrer entassant dans sa maison du Palatin tous les objets précieux qu'il a enlevés à ses victimes ; dépeindre son luxe et son arrogance de parvenu, sa vie molle et efféminée, le bruit de ses chanteurs et
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de ses musiciens fatiguant tout le voisinage ; lui-même voltigeant sur le Forum, les cheveux bien peignés et luisants de parfums, c'était là le courage.
Le courage encore et Téloquence ne se font pas moins sentir dans les endroits où Torateur ne craint pas d'évoquer, pour le flétrir, le souvenir des proscriptions; de vouer à la haine et au mépris public les misérables qui se sont enrichis dans ces massacres ; de s'attendrir sur leurs victimes atrocement égorgées. A ses paroles émues, on sent l'horreur qu'il en a éprouvée et qu'il voudrait en inspirer. Il court dans ces pages comme un frisson d'épouvante, et l'on n'est soulagé que lorsqu'on Tentend , dans un élan généreux , demander qu'on mette un terme à un régime dont rougit l'humanité. Cette défense de Roscius resta pour Cicéron un doux souvenir, un souvenir qui charmait sa vieillesse. Dans le traité des Devoirs, adressé à son fils, il dit que c'est dans la défense qu'on s'attire le plus de crédit et le plus de gloire, surtout s'il arri^ qu'on vienne au secours du faible menacé .et comme accablé par le puissant : « C'est ce que j'ai fait, ajoute-t-il, plusieurs fois, et particulièrement dans ma jeunesse, en défendant Roscius d'Amérie contre la toute-puissance de Sylla^ »
Cependant on lui a contesté son courage : il ne risquait rien, a-t-on dit; on était à la (in des proscriptions,
De Officiis, II, XIV.
et on renaissait à la liberté. On a donc oublié que Cicéron parlait au lendemain des proscriptions, et qu'on pouvait craindre un caprice et un retour de cdlère. Le dictateur pouvait être tenté de s'écrier : « Ne suis-je plus Sylla ? ))
Fut-il plus tard effrayé de son courage? et était-ce pour échapper au ressentiment présumé de Sylla, ou pour rétablir sa santé altérée, qu'en 101 il partit pour l'Asie? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était alors très-fréle^ Quoi qu'il en soit, prudence ou nécessité, ce voyage ne fut pas perdu pour son éloquence. Il va à Athènes, passe six mois avec Antiochus, philosophe de l'ancienne académie, et suit aussi les leçons de Demetrius Syrus. En Asie*, il suit celles de Ménippe, de Stratonice et fréquente le rhéteur Denis de Magnésie, Eschyle de Cnide, Xénoclès. d'Adramites ; il vient à Rhodes où il entend de nouveau Molon, qui s'attacha surtout à réprimer le luxe de son éloquence et à en renfermer dans de justes limites la sève trop abondante ? Après deux ans d'absence, il revint à Rome, où florissaient Colta etHortensius.
Entre le plaidoyer pour Roscius le comédien et le
* Erat'eo tempore in nobis summa gracilités et infirmitas corporis ; procerum et tenue coUum, qui habitus, et quse figura non procu
'abesse putatur a vltaî periculo, si accedit labor et laterum magua contentio. — Brutus, ci.
* Is dédit operam si modo id consequi potuit, ut nimis redundantes nos et superfluentes juvenili quodam dicendi irapunitate et licentia reprimeret, et quasi extra ripas diffluenles coerceret. — Brutus, xci,
discours intitulé : Divinatio in Cxciliumy sept années s'écoulèrent pendant lesquelles, fort assidu au barreau, Cicéron ne cessa de plaider des causes. Parmi le grand nombre de plaidoyers ou de harangues qu'il prononça dans cet intervalle, et dont huit seulement nous sont connus, soit par des fragments, ou même simplement par leurs titres, il est un discours qui peut être regardé comme le prélude des Verrines.
Sthenius, citoyen distingué de Thermus en Sicile, avait été l'objet des persécutions de Verres. Pour y échapper, il s'était enfui à Rome, où, non-seulement en son absence, mais même en l'absence de l'accusateur, Verres l'avait frappé d'une condamnation capitale. On voulait appliquer à Sthenius la loi qui défendait à tout particulier condamné pour crime capital, de rester à Rome. Cicéron le défendit avec succès devant le collège des tribuns. Cette circonstance, jointe aux souvenirs honorables qu'avait laissés la questure de Cicéron à Lilybée, fut sans doute ce qui porta les Siciliens à jeter les yeux sur lui pour obtenir justice de leur odieux préteur.
On sait quel avait été Verres dans son gouvernement. Dissipateur, cruel et débauché, pour satisfaire à ses goûts et à ses passions, il ne se refusait ni spoKations ni meurtres. Pendant trois ans, il conserva la préture de Sicile; il y fut enfin remplacé par L. Cécilius Metellus. A peine eut-il repassé le détroit, que toutes les villes de la Sicile, à Pexception de Syracuse et de Messine, qu'il avait traitées avec plus de ménagement, se réuni-
rent pour l'accuser, et envoyèrent des députations à Cicéron pour réclamer Tappui de son courage et de son éloquence. Engagé pour ainsi dire par la promesse qu'il leur avait faite et le souvenir de l'affection qu'il leur avait marquée pendant sa questure, Cicéron accepta cette difficile mission. Les obstacles, en effet, étaient grands; car, ce n'était pas seulement Verres qui était en cause, et il n'avait pas' seulement pour appui l'éloquence d'IIortensius et le fruit de ses spoliations, avec lequel il espérait gagner ses juges ; il avait la connivence et les vœux secrets de l'aristocratie, qui était mise en jugement avec lui. Aussi, en même temps qu'il avait prévu qu'il serait accusé, il se croyait certain d'étré absous, et, dans cette prévision, il avait fait de sa questure trois parts du bulin, Tune pour son défenseur, l'autre pour ses juges : la troisième, il se la réservait.
Et tout d'abord, ceux qui redoutaient le talent et Fénergie de Cicéron cherchèrent à susciter à Verres un autre accusateur ; c'était Q. Cécilius Niger, qui, en qualité de Sicilien et d'ennemi de Verres, s'était présenté comme son accusateur au tribunal du préteur Man. Acilius Glabrion, chargé de connaître du crime de con-
cussion. Etait-ce une créature deMetellus? Son nom peut le faire croire. Quoi qu'il en soit, Cécilius se présentait comme adversaire de Verres. Ennemi de Verres, on ne pouvait, disait-il, le soupçonner de prévarication ou d'intelligence avec lui ; son questeur, il connaissait
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ses crimes mieux que personne ; Sicilien, on le devait charger de la défense de ses compatriotes. Ces raisons étaient spécieuses ; mais, en réalité, qu'était Cécilius? en apparence, un adversaire; au fond, un ami secret de Verres, mis en avant pour faire échouer Taccusation, en paraissant vouloir s'en charger. Il n'était pas rare, du reste, chez les Romains, en matière criminelle, que plusieurs accusateurs vinssent s'offrir dans la même affaire. La province n'avait pas le droit d'accuser; elle ne comptait pas dans la constitution romaine; il fallait qu'elle rencontrât un citoyen romain qui voulût se faire son patron. Leurs prétentions réciproques devaient donc préliminairement être jugées par une espèce de procédure sommaire, appelée divinatio^ parce qu'elle était absolument conjecturale et dépendante de la sagacité du juge, dont ToiGce consistait à deviner, sans aucune instruction préalable, ni l'audition d'aucun témoin, quel était des prétendants à Taccusation celui qui pourrait le mieux s'en acquitter. De là le titre de divinatio qui est resté au discours prononcé par Cicéron contre Cécilius.
Cécilius fut écarté, et Cicéron choisi pour accusateur de Verres. Il demanda et obtint cent dix jours, afin d'aller en Sicile recueiUir des preuves et des témoignages; mais il n'en mit que cinquante dans Taccomplrssement de cette enquête, non toutefois sans avoir encouru d'assez grands périls. La célérité de son retour surprit les protecteurs de Verres. Ils s'étaient flattés
de faire remettre à Tannée suivante le jugement de cette affaire, pour qu'elle passât à d'autres juges qu'au préteur Glabrion, peut-être même pour en ôfer la poursuite à Cicéron. Leurs espérances paraissaient devoir se réaliser. Dans.le mois de juillet 684, oii se firent pour l'année suivante les élections consulaires, Q. Hortensiuset Q. Metellus Creticus furent désignés consuls. Mais Cicéron eut sa revanche : désigné aux comices pour l'élection des édiles, malgré l'argent répandu par Verres, il ne songea plus désormais qu'à mettre ce grand procès en état d'être jugé ; dès le cinquième jour, il l'entama par le discours connu sous le nom de Première action contre Verres; nous n'en avons que l'exorde. Cicéron sentait qu'il fallait se hâter; aussi, renonçant aux triomphes de l'éloquence, il ne pensa, cet exorde prononcé, qu'à produire les informations et les témoins, opération qui l'occupa neuf jours entiers ; sans cela Verres lui échappait ; car, s'il eût manqué à se présenter le 5 août, il ne serait plus resté que deux jours propres à sa plaidoirie, avant les jeux voués par Pompée, qui eu devaient durer quinze et qui, étant suivis des jeux romains, en faisaient perdre quarante. Les amis de Verres auraient pu alors obtenir des remises jusqu'à d'autres jeux institués en l'honneur de la Victoire : après qjboi devait commencer la nouvelle année consulaire, et l'affaire passer à d'autres magistrats. L'activité de Cicéron déjoua toutes ces intrigues. Hortensius en fut déconcerté et n'eut pas le courage de prononcer un
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seul mot pour la défense de son client. VerrèsT prit le parti de prévenir par un exil volontaire sa condamnation : l'exil n'était que l'obligation d'aller jouir ailleurs de ses rapines; il finit pourtant par les expier^. Ayant refusé ses statues et sa vaisselle à Marc Antoine, il fut mis sur les tables de proscription et égorgé.
Quintilien et après lui Rollin louent, et avec raison, Cicéron du désintéressement oratoire qui lui fit préférer au plaisir de dire la satisfaction de faire condamner Verres par sa promptitude ; mais Cicéroti n'était pas homme à renoncer entièrement à la gloire, et il savait la concilier avec le devoir : ce qu'il ne prononça pas, il l'écrivit. Des cinq Verrines que nous allons examiner et qui forment la Seconde action contre Verres, aucune ne fut prononcée. Cicéron, qui n'avait pas encore exercé son talent comme accusateur, les composa, il le dit luimême, pour laisser en ce genre un monument de son habileté, ainsi que le modèle d'une vive accusation contre un magistral cruel, débauché et prévaricateur.
J'ai dit que ces discours n'avaient pas été prononcés ; mais n'est-ce pas une erreur? En effet, dans le premier discours, par un mouvement hardi et une supposition éloquente, Cicéron force en quelque sorte Verres de comparaître malgré lui ; il veut qu'on le condamne à un
* Après avoir accusé Verres, Cicéron le défendit-il plus lard? peutêtre, s'il en faut croire Sénèque le père , qui dit que souvent on apaise son ressentiment pour ses anciens ennemis, et que Cicéron, après avoir accusé Verres, l'assista : « affuisse. » — Sttasoriat \I.
supplice extraordinaire, et que des crimes sans exemple soient punis d'une manière inouïe. Reprenant ce que dans les discours contre Cécilius il avait dit à Hortensius, il l'apostrophe de nouveau, et lui adresse des reproches aussi sanglants que ceux qu'il adresse à Verres lui-même. H esquisse ensuite rapidement la questure et la lieutenance de Verres et arrive à la préture de Rome ; cette dernière partie est subdivisée en deux points : l'administration de la justice et l'entretien des édifices publics, et il rappelle sur cette double attribution plusieurs jugements iniques du préteur. Tel est le sujet du premier discours, appelé par les éditeurs : De quœstura^ de legatione^ de prœtura urhana, seu de vita ante acta.
Ce premier discours n'était qu'une sorte d'introduction à l'accusation en fortne que Cicéron s'était chargé de développer au nom des Siciliens ; dans le second discours, De jurisdictione Siciliensi^" il arrive aux faits constitutifs de la cause : « Il s'occupe, comme il le dit lui-même, des intérêts confiés à son zèle, » et présente le tableau de l'administration de Verres en Sicile. Après un exorde entièrement consacré à l'éloge de cette province j il rappelle les jugements iniques rendus par Verres, entre autres contre Dion d'Halèse, contre Sosippe, contre Epicrate, contre Héracliu?, contre Sthenius, etc. Il traite ensuite de la manière dont ce préteur vendait les honneurs et les charges publiques. En troisième lieu, il fait connaître les conCributions que cet infâme
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magistrat exigea des Siciliens, lorsqu'il fut question de lui élever des statues. Enfin, il dévoile les concussions, les vols et les gains usuraires que se permettait Verres, conjointement avec les fermiers du domaine, et notamment avec Carpinatius, son principal complice.
Le troisième discours roule sur les malversations de Verres dans l'administration des blés. Cicéron divise son accusation en trois parties : d'abord il parle du blé sujet à la dime : decumatum; puis du blé acheté, emptum; enfin, du blé dont la valeur a été estimée en argent, œstimatum, La première partie, concernant le blé sujet à la dîme^ forme plus des deux tiers du discours. Presque toutes les cités de la Sicile étaient tenues de payer à l'administration romaine la dixième partie de leurs récoltes en grains. L'orateur présente, en une suite de narrations très-heureusement diversifiées, les vexations et les injustices commises dans la perception de ces dîmes. Après avoir exposé les actes d'oppression envers les particuliers, il arrive aux vexations qui tombaient sur les populations entières. A quoi avaient abouti tant d^abus dans la levée de l'impôt? Ils n avaient tourné qu'au profit de Verres, et nullement à celui du peuple romain. Il reproche à Verres la ruine et la dépopulation de la Sicile.
La seconde partie concerne le blé acheté. Il y avait deux sortes de blé acheté : la première était comme une seconde dime que les Siciliens étaient obliges de vendre à l'administration romaine au prix fixé par le
sénat; la seconde consistait en huit cent mille boisseaux, dont le prix était également déterminé par le sénat. L'orateur raconte les déprédations de Verres sur eet article, et s'élève prir>^ paiement contre les gratifications scandaleuses qu'aux dépens de la Sicile et du peuple romain il avait accordées à ses agents et à ses greffiers.
Quant au blé estimé^ qui fait le sujet de la troisième partie de ce discours, c'était le grain que la province devait fournir, soit en nature, soit en argent, au préteur pour l'approvisionnement de sa maison. Sur cet objet, Verres ne s'était pas montré plus délicat aue* sur les autres. En vain Hortensius alléguait que Verres, en portant à douze sesterces par boisseau l'estimation du blé, que la loi fixait à trois sesterces, n'avait fait que suivre l'exemple d'autres magistrats ; Cicéron repousse avec énergie ce moyen de défense et présente un tableau bien triste des vexations de l'administration romaine envers toutes les provinces et toutes les nations soumises à son joug.
De toutes les Verrines^ les deux harangues De sigiiïs et De suppliciis sont les plus connues; dans la première, Cicéron retrace, dans des narrations vives et intéressantes, des vols d'objets d'art dont Verres s'était rendu coupable ; dans la seconde, il s'attache à considérer le préteur de Sicile comme ayant exercé l'autorité militaire et il examine l'usage qu'il en fait.
Tel est le plan général des Verrmes^ que résume
ainsi avec beaucoup de justesse, un ancien et .habile traducteur : « Il est à remarquer, dit-il, que Cicéron, dans la marche de cette longue plaidoirie, suit une sorte de gradation que semU^ indiquer la nature dcTs choses : c'est un crime de ne pas rendre la justice; de là deux premiers discours, sur les malversations de Verres en ce genre, tant à Rome que dans la province. ' C'est un plus grand crime d'imposer des taxes arbitraires et de provoquer la disette : troisième discours, sur la levée des décimes et les impositions de grains. ^ C'en est un plus grand encore de piller les temples et d'enlever les objets du culte public : quatrième discours, sur les statues; enfin le comble de la scélératesse est de massacrer les hommes, de les mettre en croix. » C'est bien là, en effet, la progression des cinq discours : Deprxturaurbana; Siciliensis, Frumentaria, Designis^ De suppliciis.
Mais ce n'est là que le côté matériel, pour ainsi dire, des Verrines ; nous avons montré,. dans Cicéron, le jurisconsulte, le logicien habile, le citoyen courageux, nous n'y avons pas considéré l'orateur. Sans doute, les beautés que renferment les Verrines sont assez éclatantes et assez connues pour qu'on n'y insiste pas ; il ne tes faut pas cependant passer entièrement sous silence; et comment, tout d'abord, dans le di^ours contre Cécilius, ne pas remarquer l'habileté del'exorde; Tart avec lequel Torateifr se concilie l'esprit des juges et leur démontre qu'on ne lui peut reprocher de se pré-
senter comme accusateur, puisqu^l remplit ses engagements envers les Siciliens, et que l'exemple des ancêtres Ty autorise? Dans la première action, au contraire, où il fallait en quelque sorte emporter d'assaut la condamnation de VerrèS) sa marche est brusque, son style plein d'énergie et de chaleur; il prend avec les juges un ton d'autorité, et semble moins invoquer leur bienveillance que leur faire craindre la colère du peuple si, par un jugement équitable, ils ne rétablissent l'autorité des tribunaux, en délivrant la République d'un citoyen pervers.
Ces deux discours ont été prononcés. Les cinq harangues de la seconde^ action, pour avoir été écrites, n'en sont pas moins belles^ ni moins éloquentes : loin de là, elles offrent, avec le feu que Cicéron avait reçu des premières émotions de sa parole, ce je ne sais quoi d'achevé que la composition donne à la forme. Ainsi , dans le premier de ces cinq discours, au milieu d'une grande diversité de détails^ le style de l'orateur est toujours plein de force, de naturel et de vérité ; et si l'on peut lui reprocher quelques répétitions, pour la plupart inévitables^ quelques traits de mauvais goût, on ne saurait trop louer le bonheur des transitions.
L'ordonnance du second discours sur la juridictioti en Sicile est simple, tnais animée ; Cicéron jette^ dans la narration des crimes qu'il raconte successivement^ les figures et les mouvements qui conviennent au sujet : son éloquence y est égale à son courage.
Qu'y avait-il, en apparence, de plus ingrat que le sujet du troisième discours, les malversations de Verres dans l'administration des blés? Eh bien! sur cette matière si aride, Cicéron saura, mêlant de la manière la plus heureuse les calculs, les raisonnements, les récits, les considérations générales, répandre les plus riches couleurs et nous intéresser au détail des blés dtméSj des blés achetés^ des blés estimés. Son éloquence est inépuisable; elle se transforme sans cesse, suivant la variété des objets.
La quatrième Verrine présente un sujet aussi riant, aussi riche, qu'était triste et aride le sujet de la troisième, et qui allait merveilleusement aux goûts de Cicéron. On sait quelle était en lui-même cette passion pour les ouvrages de peinture, de sculpture et d'orfèvrerie, qu'il avait à condamner dans Verres. C'était là une grande tentation de se laisser aller à son enthousiasme d'artiste ; mais ce goût, cette science des curiosités, s'il les laisse percer çà et là, il les cache plus soigneusement encore; il parait peu estimer le goût des arts, et il regarde les plus beaux chefs-d'œuvre comme des jouets d'enfants, bons pour amuser la légèreté et la frivolité des Grecs ; des arls et des artistes les plus fameux, il ne parle qu'avec une sorte de dédain ; il affecte même quelquefois de ne pas trop savoir les noms des plus célèbres statuaires ; il répète qu'il se connaît fort peu en peinture et en sculpture. Pourquoi cette ignorance et ce dédain simulés? c'est qu'avant
d'être amateur et connaisseur, Cicéron est avocat ; il sait rindiiïérence et presque le mépris des Romains pour les arts ; et quand il cesse de rendre Verres odieux, il essaye de le rendre ridicule en même temps que coupable.
La dernière Verrine, De suppliciis^' est la plus dramatique ; elle était aussi celle qui prélait le plus à l'éloquence; car, si l'on excepte la première harangue de la seconde action^ où il était facile à Torateur de se montrer avec tous ses avantages, et où, en racontant la condamnation de Philodème et de son fils, il semble préluder au pathétique récit de la mort des navarques * et à celle de Gavius, Cicéron n'avait pas, pour intéresser, les mêmes ressources : la préture urbaine^ les subsistances^ tristes matières pour tout autre orateur que Cicéron ! Mais ici, tout le favorise ; aussi y déploiet-il toutes les ressources de son abondante et pathétique éloquence. On a remarqué que Pascal, qui, dans ses premières Provinciales^ se contente, pour confondre ses adversaires, de Tironie socratique, du plaisir de les mettre en contradiction avec eux-mêmes , arrivé à réfuter leurs doctrines sur Thomicide, perd patience; il laisse là la raillerie, et par l'indignation que lui inspirent de telles maximes, il s'élève à la plus haute éloquence. Il en est ainsi de Cicéron dans les premières Verrines. Dans ses attaques contre Verres, il y conserve encore quelques ménagements; le préteur corrompu, le malver«ateur, le spoliateur des temples y sont peints assu-
rément des plus vives couleurs; toutefois l'indignation n^y est pas au comble; mais Verres a fait mettre en croix un citoyen romain : c'est ici que Torateur se laissera emporter à toute sa verve ; que son slyle présen* tera toute la force et tout l'abondon de la passion ; qu'il se montrera aussi adroit que pathétique. Il faut en con* venir, pourtant, malgré les beautés qu'il présente, ce discours n'est pas à Pabri de la critique. Le plan n'est pas aussi net, aussi bien suivi que dans les autres Ver" rines; mais que ne rachètent pas les narrations tragiques de la mort des navarques ou du supplice de Gavius! Que mettre au-dessus de ce mouvement par lequel, après avoir représenté Gavius criant sous les verges et sur la croix même : « Je suis citoyen romain, » l'orateur se tourne vers le préteur et lui dit : « Toi-même, Verres, si, transporté tout à coup chez les Perses ou aux extrémités de rinde, tu étais saisi et condamné à la mort, quel autre cri ferais-tu entendre que celui-ci : « Je suis citoyen romain I » Ce sont là des paroles de feu, des accents de l'âme où se révèle la grande, l'immortelle éloquence. *
Mais, nous Pavons dit, il y a dans le procès de Verres autre chose que la condamnation d'un préteur débauché et prévaricateur : avec un patricien, l'aristocratie romaine tout entière est mise en cause, et, nous l'avons vu, elle le comprenait bien, car elle entrava, autant qu'elle put, le succès de Cicéron. Cicéron lui-même n'y est pas simplement un orateur, c'est un homme poIi<
tique ; il nous reste à considérer les Verrines à ce double point de vue.
Cicéron s'y fait tout d'abord une position nouvelle ; il avait bien déjà, dans le plaidoyer pour Roscius d'A> mérie, en prenant contre les excès de la faction de Sylla la défense des honnêtes gens, comme indiqué sa couleur politique ; mais, en accusant Yerrès, il l'affichait hautement ; il se déclarait avec éclat contre la corruption et la tyrannie des nobles; il s'annonçait comme l'organe du parti populaire. Il le comprend bien ; il comprend qu'il porte en lui le ressentiment de longues iniquités, et cette conviction l'élève de suite à la hauteur de son rôle. A l'égard de son rival d'abord, à l'égard d'Hortensius, il est tout autre. Dans le discours Pro Quintio^ où pour la première fois il se trouvait en face d'Hortensius, Cicéron est plein de déférence et de courtoisie pour son adversaire; il le prend bien différemment dans les Verrines ; maintenant, tout en accordant, dans la forme, à l'âge et à la dignité de son rival tout ce qu'il lui doit, il a l'attitude d'un égal et presque d'un maître. On peut voir dans la Divinatio comment, sans qu'aucune bienséance soit blessée, très-finement et très h propos, il fait sentir sa supériorité comme orateur.
Devant le sénat et les nobles, cette attitude n'est pas moins fière .: Cicéron se fait vanité d'être un homme nouveau; il se présente comme le serviteur et l'instrument du peuple romain. C'est qu'en effet il venait, il parlait à un .de ces moments où k voix d'un homme est
4i CICÉRON.
la voix d'un peuple même. H en fallait finir avec cette longue et intolérable tyrannie des préteurs et des proconsuls romains, avec les violences et les insolences de l'aristocratie ; et c'est une des causes pour lesquelles Cicéron a écrit ces harangues qu'il n'avait pu prononcer. Verres s'était rendu justice lui-même ; il était banni, il n'était plus citoyen ; mais le procès du sénat restait pendant : il le fallait porter, non plus devant des juges ordinaires, mais devant le peuple; non plus au Forum, mais devant l'univers. « Si je perds, avait dit Cicéron, la cause des Siciliens devant les juges, il me restera à plaider la cause du peuple romain ; je citerai devant le peuple, avec l'accusé, les juges qui se seront laissé corrompre; nous avons maintenant des tribuns, le' temps est fini de votre puissance arbitraire. » Il tint parole; jamais on n'avait porté contre les caprices, les cruautés d'une souveraine licence, une si franche et si terrible accusation. Dans l'histoire de la Sicile, sous Verres, on voyait hautement proclamé, détaillé longuement, ce qu'était le gouvernement d'un préteur romain : la justice et l'administration livrées à l'encan; les provinces les plus fertiles épuisées et taries, les particuliers, les villes, les temples dépouillés par des vols de tous les jours ; enfin les supplices, les assassinats sous forme de justice, les verges et les haches employées à servir les plus basses passions. Aussi sent-on que la conscience de Cicérouj comme celle du peuple, se soulève contre de tels scandales et de telles, impunités :
<k Pourquoi, s'écrie-t-il, pourquoi les ménagerions-nous, ces nobles, qui ne nous témoignent que jalousie et que haine? »
Triste inconséquence , ou plutôt marche fatale des choses humaines ! C'est Cicéron, c est le futur ennemi de Caiilina, le sauveur de Rome, qui prépare ainsi la chute de la République. Vainement use-t-il de toutes les précautions oratoires, de tous les ménagements possibles envers les grands noms des Metellus, des Scipions ; vainement voudra-t-il , plus tard , prendre le parti de cette aristocratie qu'il bat ici en brèche, ses paroles ont porté plus loin qu'il ne voulait : il a cru raffermir la République^ il l'a ébranlée, elle, déjà si chancelante. En vain Pompée essayera de donner satisfaction au peuple en rétablissant la puissance tribunitienne, en arrachant aux sénateurs, comme Cicéron l'avait demandé, les jugements que Sylla leur avait rendus ; la révolution pénétrera plus avant : c'est au profit de César que Verres et l'aristocratie sont condamnés, et Cicéron a fait, sans s'en douter, les affaires de la démocratie. Comment, en effet, n'aurait-elle pas croulé, cette aristocratie dégénérée, à ces foudroyantes paroles : <K Le peuple romain est hors d'état de soutenir plus longtemps, non les armes et la révolte, mais le deuil et les larmes des nations. »
En attaquant ainsi les nobles, Cicéron savait à quoi il s'exposait et à quoi il s'engageait : il s'engageait, c'est
lui-même qui le dit, en poursuivant tous les vices, à
46 CIGÉRON.
donner Texemple de toutes les vertus, à gouyerner une province (il tint plus tard parole, dans son gouvernement de Cilicie) avec autant d'intégrité que Verres y avait apporté de corruption ; il s'exposait en même temps au ressentiment des nobles, et il le bravait : a C'est à travers les dangers que s'élèvent les hommes nouveaux comme moi ; nous autres, les honneurs ne nous arrivent pas en dormant ; on ne vient pas nous les apporter ; chaque progrès nous coûte de pénibles efforts , chaque succès nous fait des ennemis. » Cette double perspective de périls et de fatigues ne le découragea point. Malgré quelques défaillances qui tenaient plus aux indécisions de son esprit qu à la faiblesse de son caractère, il est resté fidèle à sa devise : courage et intégrité. Il a été dévoué à sa patrie, humain, modéré, chaste, désintéressé, quand, autour de lui, tout était corruption, cruauté, insolence et débauche; ce qu'il promet solennellement dans les Verrines^ il le tiendra : il mourra pour avoir attaqué Antoine, comme il avait attaqué Verres ; là est Tunité de sa vie politique.
Dans les VerrineSy Cicéron, s'adressant aux juges, les somme en quelque sorte, dans leur intérêt, de ne consulter dans la grande cause qui se plaide devant eux, que l'équité et le droit; il les met en demeure d abdiquer ou de répondre à ce que le peuple attend d'eux : « C'est à vous, juges, d'examiner et de faire ce qu'exigent votre réputation, Topinion publique, le salut
commun ; tel est Téclat du rang où vous êtes placés : vous ae pouvez faillir sans compromettre la République et Texposer au plus grand péril ; car le peuple romain ne peut espérer qu'il se rencontrera dans le sénat des juges équitables, si vous n'êtes pas tels vous-mêmes. Il faudra bien, si de Tordre entier il ne peut plus rien attendre, qu il cherche une autre classe d'hommes et une autre organisation judiciaire. » Ces paroles portèrent coup. Depuis la fondation de la République jusqu'à Gracchus, les tribunaux avaient été occupés par les sénateurs. Gracchus les en déposséda pour y établir les chevaliers, qui ne s'y maintinrent que jusqu'à la dictature de Sylla, qui rappela les anciens magistrats. Les abus signalés par Cicéron firent demander une nouvelle réforme. De concert avec Pompée, alors consul (684), Aurelius Cotta, qui était préteur, rendit l'administration de la justice commune aux trois ordres. Telle était Forganisation nouvelle, quand Cicéron, alors édile, et à l'âge de trente-huit ans, plaida pour Fonteius ; les sénateurs n'exerçaient plus seuls le pouvoir judiciaire, comme dans l'affaire de Yerrès ; les chevaliers et les tribuns du trésor le partageaient avec eux.
Man. Fonteius, qui avait été trois ans préteur dans la Gaule Narbonnaise, fut, à son retour à Rome, accusé de concussion. Cicéron prit sa défense ; lui, qui venait de faire condamner Verres pour un crime semblable, ne se donnait-il pas un démenti éclatant en prenant en main une telle cause? 11 serait pénible de le croire, et
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on aime mieux penser que Fonteius était, ou du moins que Cicéron le croyait innocent. Fut-il absous? On ne sait. Toujours est-il que, dans la péroraison, Cicéron a résumé avec une chaleur entraînante et présenté avec une force nouvelle tous les arguments qu'il avait déjà fait valoir : caractère personnel de l'accusé, opposé à celui des accusateurs, qu'il traite d'une manière peu flatleuse pour notre orgueil national^, intérêt de la République, douleur d'une mère, prières d'une sœur vestale, religion, honneur des juges.
Après la défense de Fonteius, nous trouvons la harangue en faveur dé la loi Manilia; mais, avant d'examiner ce dernier discours, qui ouvre véritablement la série des discours politiques de Cicéron, il nous faut, pour n'en point interrompre la suite, nous arrêter un moment à un plaidoyer qui vient après dans l'ordre chronologique, le plaidoyer pour Cluentius, remarquable à deux titres : d'abord Cicéron y donne le preiiiier exemple de ces contradictions d'avocat dont, plus tard, il ne se fera pas faute ; ensuite, il est curieux par le jour qu'il ouvre sur les mœurs romaines.
Aulus Cluentius Àvitus, chevalier romain du muni-
* An si homines ipsos spectare convenit, id quod in teste prôfecto valere plurimum débet, non modo cum summis ciTitatis nosti^, sed cum infimo cive Romano quisquam amplissimus GaUise comparandus esl ? — En parlant ainsi, Cicéron se souvenait-il et se vengeait-il de la journée d'AUia? Non, il parlait simplement en avocat ; il faisait conlre les Gaulois ce que dans le plaidoyer pour Flaccus il fera contre les Grecs.
LA LOI MANILIA. 49
cipe de Larinum, était accusé d'avoir empoisonné son beau-père Oppianicus. L'empoisonnement de son beaupère n'était pas le seul crime dont fût accusé Cluentius : on lui imputait d'avoir corrompu les juges qui avaient condamne Oppianicus. De ces deux imputations, la première n'était pas la plus grave ; on n'en n'apportait aucune preuve ; aussi n'est-ce que vers la fin du plaidoyer que Cicéron s'efforce de la repousser. La seconde, l'imputation de corruption, était la véritable difficulté du procès ; car Cicéron parlait devant un tribunal qui, d'après la loi de Sylla, réunissait la double compétence d'empoisonnement et de corruption. Ce n'était pas là encore le seul écueil de la cause. Ce Cluentius qu'il défendait maintenant, huit ans auparavant, dans les débats qui s'étaient élevés entre lui et Oppianicus, Cicéron l'avait attaqué en plaidant pour l'affranchi Scamander, accusé d'avoir, à l'instigation de C. et de L. Fabricius, ses maîtres , et d'Oppianicus , tenté d'empoisonner Cluentius.
Cette contradiction ne l'embarrasse pas le moins du monde; et il a, pour s'en tirer, une théorie qu'il est bon de connaître, car il la mettra souvent en pratique : « C'est une grande erreur de croire trouver nos opinions particulières consignées dans les discours que nous prononçons devant les tribunaux. Tous ces discours sont le langage de la cause et de la circonstance, plutôt que celui de l'homme et de l'avocat. Car si d'elles-mêmes les causes pouvaient se défendre, qui recourrait à la
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voix des orateurs? On nous emploie, non pour dire ce que nous pourrions affirmer comme autorité, mais pour faire valoir tous les moyens que peut fournir la cause. » Et, à Tégard même de ce qu'il a pu dire contre Cluentius, voici comment il s'explique : a Au reste» si j'ai dit quelque chose de semblable, j'ai rapporté un fait que je n'avais pas approfondi. Je ne l'ai pas certifié comme témoin ; je n'y ai mis d'autce intérêt que celui de la circonstance, sans rien garantir. J'étais accusateur; et, comme je voulais commencer par faire une forte impression sur le peuple romain et sur les juges, en produisant tous les arrêts condamnés, non par mon opinion, mais par Topinion publique, je n'ai pu oublier un procès dont, tant de fois, il avait été question dans l'assemblée du peuple ^ » Ce n'était pas, dans cette affaire, sa seule^contradiction : il avait, dans le même temps, soutenu que Cluentius avait corrompu ses juges, et aujourd'hui il professait Topinion contraire. Mais, de toutes ces contradictions et de toutes les difficultés de la cause, il se tire avec une admirable dextérité. .
Ce discours, avons-nous dit, est intéressant à un autre point de vue, comme peinture dès mœurs ro-
1 Ego vero, si quid ejus raodi dixi, neque cognitum commemoravi, neque pro testimonio dixi; et illa oratio potius temporis mei quam judicii et auctoritatis fuit. Quum enim accusarem, et inihi initio proposuissem ut animos et populi Romani et judicum commo*verem ; quumque omnes offensiones judiciorum non ex mea opinione, sed ex hominum rumore proferrem, istam rem quse tam populariter esset agitata» prseterire non potui. -^Pro Cluent,, lx.
LA LOI MANILIA. M
maincs. Qu'elle est longue, qu'elle est horrible cette liste des crimes d'Oppianicus, que nous déroule Cicéron I Plus affreuse encore est Sassia , mère d'Aulus Cluentius Avitus, le client de Cicéron, et de Cluentia, sœur de Taccusé. Sassia se prend d'amour pour son gendre Aurius Melinus, et le pousse à divorcer avec sa propre fille. Elle fait alors orner pour elle-même le lit nuptial dont elle vient de la chasser. Elle se dégoûte de Melinus et se donne k Oppianicus. Cet Oppianicus commence par assassiner Melinus et ses trois propres fils^ Puis, pour se défaire d'un témoin importun, il essaye d'empoisonner A. Cluentius. Enfin, Oppianicus luimême, indépendamment de la honte de sa condamnation, mourra de chagrin en voyant Fimpudique Sassia vivre sous ses yeux en commerce adultère avec un paysan nommé Statius Albius.
Revenons à la loi Mauilia.
La loi Gabinia avait^ en Tan 685, donné à Pompée le consulat des mers, avec une puissance illimitée. En 688, le consul Manilius proposa de lui confier, avec les mêmes pouvoirs, le commandement de la guerre d'Asie, où, malgré ses victoires sur Tigrane, Mithridate et le roi des Mèdes, Lucullus avait, par la sédition de ses soldats, perdu le fruit de ses exploits. Cette proposition excita des troubles dans Rome ; défendue par César et Cicéron, elle eut pour adversaires Hortensius et Catulus.
* C. V, vi, sqq.
César était bien aise de voir les Romains s'accoutumer à la domination d'un seul ; et Hortensius ne s*y trompait pas quand il disait « qu'il ne fallait pas réunir tous les pouvoirs en une même main : non oportere ad unum omnia referri, » Plus tard Cicéron lui-même désapprouvera cette loi*; mais alors il croyait avoir besoin de Pompée pour parvenir au consulat ; homme nouveau, il sentait que , pour monter et se soutenir aux dignités où il aspirait, il lui fallait un appui plus solide que n'était la faveur toujours incertaine du peuple. D'un autre côté, bien qu'il eût dans les exactions de Verres compromis une grande partie de l'aristocratie, il n'en était pas cependant l'ennemi ; il aimait mieux s^.élever jusqu'à elle que l'abaisser. Il chercha donc autour de lui où et à qui il se pourrait prendre. Pompée alors semblait le restaurateur de la République. Ambitieux, mais circonspect, s'il prétendait au pouvoir, il le voulait obtenir légalement et non l'usurper. Ce fut à lui que Cicéron s'attacha.
Du reste, il ne pouvait guère faire autrement. Le temps n'était plus, s'il avait jamais existé, où la parole était toute-puissante; c'est Tépée qui, depuis Marius et Sylla, est souveraine ; c'est encore l'épée de Pompée qui doit protéger Cicéron ; c'est sous le patronage de ce nom, glorieux alors et populaire, qu'il croit se devoir placer : alliance trompeuse et dont plus d'une fois il sentira le poids! Mais où se tourner ailleurs? Vers César? César
* De On. Porapei imperiis summi Yiri, atque omnium principis» Iribuni plebis turbulenti tulerunt. — Philipp. XI, viii.
yj-j^
LA LOI MANILIA. * 53
n'était encore qu'un complice adroit de Catilina ; ne compter que sur soi-même, sur Tappui du peuple, sur le tiers-parti, les chevaliers? Cicéron l'essayera; mais quel fond faire sur ces gens de finances et sur ce peuple dégénéré? Il importe de se bien rendre compte ici de la situation de Cicéron, afin de ne lui pas imputer plus tard des faiblesses qu'il n'était donné à pas un bon citoyen de ne point ressentir dans les circonstances où il se trouva. Mettez ici la main sur le cœur de la République, et sentez combien la vie s'est retirée d'elle. Marius, Sylla l'ont épuisée; la voilà en proie maintenant à deux nouveaux et tout-puissants factieux, César et Pompée; qui la défendra contre eux? Un homme s'y dévouera pourtant, et, loin de s'étonner qu'il n'y ait pas en définitive réussi, ne serait-il pas plus juste d*admirer qu'il Tait si courageusement tenté? Or, c'a été la constante pensée, disons mieux, la gloire de Cicéron , que cette lutte du droit contre la force, du patriotisme contre l'ambition. Ne l'oublions pas, dansées situations pénibles, dans ces défaillances où nous le surprendrons quelquefois, au milieu de tant de citoyens pervers et d'ambitieux sans scrupules, seul il n'a jamais en vue que le bien public, le respect de la loi et l'intérêt de la liberté ; c'est par cet amour constant de la république et par l'autorité qu'il en tirait, qu'il parvint, autant que par son éloquence, à balancer le pouvoir de Pompée et à troubler, dans son triomphe même, la fortune de César.
L'épreuve ne se fit pas atten<]re. Nommé consul avec C. Antonius pour l'an de Rome 691 (63 avant J.-C), Cicéron, selon l'usage établi, entra en charge au premier Jour de janvier. Peu de jours auparavant, P. Servilius Ruilus, un des nouveaux tribuns qui* prenaient possession de leur magistrature au 10 décembre, avait proposé une nouvelle loi agraire. Ruilus imaginait de vendre toutes les propriétés que l'État pouvait posséder hors de l'Italie et en Italie, pour en consacrer le prix à acheter des fonds de terre qui seraient partagés entre les citoyens indigents. Dans une assemblée du peuple, qui serait tenue par l'un des tribuns, on nommerait dix commissaires ou décemvirs, avec un pouvoir absolu pendant cinq ans sur tous les domaines de la République, pour les distribuer, vendre ou acheter, selon leur volonté; pour régler les droits de ceux qui les possédaient ; pour faire rendre compte à tous les généraux de tout le butin qu'ils avaient pris ou reçu dans la guerre, et qui n'était pas entré dans le trésor public ou n'avait pas été employé à quelque monument; pour établir des colonies partout où le voudraient les commis-
saires, et particulièrement en Campanie; en un mot, ils auraient pouvoir absolu d^administrer tout ce qui concernerait les revenus et les ressources de l'État.
On avait eu soin,* dans la clause qui déclarait que les généraux auraient « à rendre conipte, » d'excepter Pompée ; cependant, on ne pouvait s'y tromper, cette loi, destinée à flatter le peuple, et qui venait du parti populaire pur, avait aussi pour but de chercher à l'affranchir de la protection des généraux ; et c'est à ce point de vue principalement que Cicéron la repousse. En même temps, tout ce discours est une caresse aux intérêts populaires. Pour faire abandonner une loi favorable au peuple, il tait considérer la cession des terres italiques comme un moyen d'écarter la plèbe*; ce qui ne l'empêchera pas, trois ans après, de soutenir une loi agraire analogue, mais, cette fois, niachine de parti proposée par Pompée ; et il écrit à Atticus qu'il y voit un moyen de nettoyer la ville'! Pour la faire rejeter, cette loi, il emploie toutes les ressources, j'allais dire tous les expédients de son éloquence ; des expédients que, plus tard, il a lui-même blâmés'. Mais alors il n'obéissait pas seulement au sentiment de crainte politique que lui inspi** raient les dangers de cette loi ; il voulait aussi, en la combattant, se rattacher au parti aristocratique. Ce
* Sentinam urbis exhauriendam esse. Hoc Terbo usus est 'RuUus) — C. «VI.
' Sentinam urbis exhauriri.
* De OfficiiSf xi, xxxii.
56 CICéRON.
discours est ua chef-d'œuvre; il rend la loi impopulaire par toutes sortes de raisons» Aussi Pline y Yoit-il le triomphe le plus beau de Pcloquence de Cicéron*.
Dans les agitations produites par' la présentation de la loi agraire, on avait pu entrevoir les menées d'un homme qui s'essayait ainsi à de plus hardies entreprises; on y avait aperçu, on y avait presque saisi la niain de Catilina et un peu aussi celle de César. Catilina n*en songeait pas moins à demander le consulat, dans le temps même où Cicéron s'y préparait aussi. Un moment même, Ciccron eut la pensée de prendre sa défense, espérant, disait-il, que s'il était absous, il en serait mieux disposé à s^associer avec lui dans la poursuite du consulat ; mais ils ne purent s'entendre, et Cicéron rompit avec lui. Catilina échoua, et Cicéron fut nommé consul avec Antoine, auquel, dans les Catilinaires^ il donne de si magnifiques éloges, et qu'ailleurs il a peint sous de si tristes couleurs*, alors qu'uni à Catilina, Antoine se portait contre lui.
Catilina évincé ne se rebuta point, et se porta candidat à Tannée suivante. De nouveau repoussé, il a recours à la guerre civile. Il lève des troupes en Italie; à Rome, éclatent l'insurrection et l'incendie. L'aristocratie est saisie de terreur et obligée d'accepter pour
4 Te dicente, legem agi^ariam, id est alimenta sua abdicaTeraol tribus.
* Oratio in toga candida. — Fragments. Cf. de PelUione consulatuêj ir, m.
HARANGUES CONSULAIRKS. — L'EXIL. .07
patron un homme nouveau, un homme sorti du peuple. Mais les mouvements de Catilina sont suivis par Cicéron ; une courtisane lui a révélé le secret de la conjuration. Le 8 novembre, il va au sénat et prononce la première Catilinaire. Catilina, à cette époque, avait déjà pris le parti de quitter Rome, pour se montrer en Italie et arborer Tétendard de la révolte; mais il attendait la mort de Cicéron. L'assassinat ayant manqué, il resta, et se présenta au sénat. Quand il y parut, le vide se fit autour de lui dans les bancs consulaires. Cicéron éclate : « Quousque tandem. » Le but de Cicéron en harcelant, en étourdissant, pour ainsi dire, Catilina par de foudroyantes apostrophes, des prosopopées répétées, était de le forcer à quitter Rome. Il y réussit. Cicéron, alors, parle au sénat; il convoque le peuple et là il célèbre sa victoire : c'est le sujet de la seconde Catilinaire.
Cicéron avait, par ses deux premières harangues, précipité l'éclat de la conspiration ; elle avait été étouffée et les chefs arrêtés, amenés devant le sénat. On entendit leurs dépositions, que Cicéron fit copier et répandre partout ; c'est alors qu'il prononça la troisième Catilinaire. Il annonce au peuple ce qui s'est passé au sénat; cite la lettre deLentulus à Catilina; dans la fin du discours, il se célèbre lui-même, rappelle les supplications qu'on lui a décernées et vante une victoire qui ne coûte pas de sang.
Le sénat déclara la culpabilité des accusés : « contra rempublicam egisse. » Dans la séance des uones, 4 dé-
cembre, qui fut comme la dernière et solennelle représentation de la république, il y eut trois discours prononcés, celui de César, celui de Caton (nous n'avons ni Tun ni l'autre) et celui de Cicéron. Un discours de Silanus a entraîné le sénat à décider la mort immédiate dos conjurés. César parle alors et demande qu'ils soient seulement emprisonnés. Les sénateurs reculent et se rangent à Tavis de César ; c'est alors que Cicéron prend la parole, et prononce la quatrième Catilinaire. César, par une babileté oratoire, avait repoussé la peine de mort comme Irop légère, puisque c'est une peine d'un moment qui ne fait que replonger dans le néant. Cicéron insiste, à dessein, sur cette intention de sévérité qu'il feint de prendre au sérieux, et la tourne habilement contre César.
Cicéron a-t il exagéré le danger que fit courir à Rome la conjuration de Calilina et a-t-il ajouté à ce drame déjà assez sombre de plus noires couleurs encore ; en un mot, a-Ul véritablement sauvé Rome, ou a-t-il cru simplement qu'il la sauvait? A cet égard, les historiens anciens n'hésitent pas; avec les Romains, ils saluent dans Cicéron le sauveur de la république. Voltaire, à été de cet avis et il l'a dit, dans une tragédie où respirent r esprit de liberté et Tamour de gloire qui animaient Cicéron. De nos jours, on a vu sous un autre jour celte entreprise de Catilina : « Aujourd'hui, 22 mars 1821, l'Empereur lisait dans l'histoire romaine la conjuration de Catilina; il ne pouvait la comprendre
telle qu'elle est tracée. Quelque scélérat que fût Catilina, observait-il, il devait avoir un objet; ce ne pouvait être celui de gouverner Rome, puisqu'on lui reprochait d'avoir voulu y mettre le feu aux quatre coins. L'Empereur pensait que c'était quelque faction à la façon de Marins et de Sylla qui, ayant échoué, avait accumulé sur son chef toutes les accusations banales dont on les accable en pareil cas ^ » Il y a bien , il est vrai, dans cette conjuration quelques points obscurs, quelques«rumeurs légèrement adoptées peut-être, quelques horreurs gratuites ; mais laissons de côté et les meurtres et les incestes qui l'auraient précédée, et cette coupe de sang qui circule parmi les complices assemblés et scelle leur horrible serment ; tenons-nous-en à ces deux faits : le caractère même de Catilina et les facilités que l'état de Rome mettait à sa disposition.
Nous avons plusieurs portraits de Catilina. Il a été peinl plusieurs fois par Cicéron, et une fois par Sallusle. Si l'on était tenté de penser que Cicéron Ta vu et montré sous un jour trop sombre, on pourrait, ce semble, en trouver le correclif dans la figure qu*en a tracée Salluste ; celui-là n'est pas suspect de partialité pour Cicéron, et il inclinerait plus volontiers vers Catilina. Ëh bien! les portraits, peints de mains différentes , se ressemblent parfaitement : au physique et au moral, c'est, dans les deux écrivains, le même
* Mémorial de Sainte-Hélène,
Qo cicÉr.ON.
homme. La débauche, le meurtre, la double inquiélude de l'état désespéré où Font plongé ses passions et ses crimes ; une grande force corporelle au service de ses coupables menées; une énergie fiévreuse, le besoin d'échapper à la gène qui le presse et aux remords qui l'agitent ; plus d'audace, au fond, que de véritable résolution ; moins fécond en expédients que peu scrupuleux sur les moyens ; un révolté, en un mot, plutôt qu'un ambitieux; tels sont les traits sous lesquels Cicéron nous montre Catilina*. On dira peut-être que Gicéron ne l'a pas toujours peint avec de si noires couleurs; qu'il avait un moment songé à le défendre et à s'associer à lui dans la demande du consulat. Mais alors Catilina n'avait pas jeté le masque ; et si plus tard, plaidant pour Célius qui était lié avec Catilina, Cicéron, dans l'intérêt de son client, a eu besoin de le peindre en beau, ce portrait, tout flatté qu'il est, ne dément pas celui qu'il en a tracé dans la troisième Catilinaire et se peut concilier avec lui'; les teintes en sont légè-
* Atque idem tamen stuprorum et scelerum exercitationeassuefactus; frigore et famé et siti ac vig^iliis perferendis fortis ab illis praedicabatur, quum industrise subsidia atque inbtrumenta virtutis in libidine audaciaqueconsumeret. — Catilin.,'^\, iv, v. — ^ihil erat quod non ipse obiret, occurreret, vigilaret, laboraret; frigus, sitim ferre pot erat. Hune ego hominem tam acrem, tam parât uro, tam audacem, tam callidum, tam in scelere vigilantem,'tam in perditis rébus diligentem, nisi ex domesticis insidiis in castrense latrocinium com» pulissem, [dicam id quod sentio, Quirites^ non facile banc tantara molem mali cervicibus vestris depulissem. — Catilin., III, vu.
* Habuit ille, sicuti meminisse vos arbitrer, permulta maximarum non expressa signa sed adumbrata virtutuni. Utebatur hominibus
rement et habilement adoucies ; mais la physionomie n'est pas changée. Même ainsi coloré, c'est encore le Catilina de Sallusie.
Mais peut-être, redoutable par lui-même, Catilina n'avait-il pas sur qui s'appuyer? quelques jeunes fils de famille perdus de dettes, dont il facilitait les plaisirs ; quelques nobles trompés dans leur ambition, ou, comme lui, poussés à tout bouleverser par le désordre de leurs affaires, il n'y avait pas là de quoi Rome et Cicéron se pussent tant effrayer ! Oui, mais derrière cette avantgarde de parade, si je puis dire, il f avait, sourdement levée en Italie par Catilina et réunie sous les ordres de Mallius, une terrible réserve d'hommes dont il comptait se servir comme consul pour faire une sorte d'entrée deMarius, Il y avait les vétérans de Sylla ; une masse indéfinie, un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,
improbis multis : et quidem optimis se viris deditum esse simulabat. Erant apud Ulum illecebrae libidinum multse ; erant etiam indusirise quidam stimuli, ac laboris. Flagrabant vitia libidinis apud illum; vigebant etiam studia rei roilitaris. Neque ego unquam fuisse taie monstrum in terris uUum puio, tam ex conirariis diversisque inter se pugnantibus naturse studiis cupiditatibusque conflatum. Quis clarioribus viris quodam tempore jucundior? quis turpioribus conjunctior? quis civis meliorum partium aliquando? quis in laboribus patientior? quis inrapacitate avarior? quis in largitione effusior? Illa Tero, judices, in illo hominé mirabilia fuerunt, comprehendere multos amicitia, tueri obsequio, cum omnibus communicare quod habebat; servire temporihus suorum oninium pecunia, gratia, laborc coi'poris, scelere etiam, si opus esset etaudacia ; versare suam naturam et regere ad tempus, atque hue et iUuc torquere et flectere ; cum tristibus severe, cum reniissis jucunde, cum senibus graviter, cum juvcntute comiter, cum facinorosis audacter, cum libidinosis luxuriose viverc. — Pro Cœlio, v, vi.
toute cette lie, en un mot, qu'avaient depuis longtemps amassée dans Rome les troubles de Marins et de Sylla, et qui allait, à la voix de Catilina, se soulever et monter à la surface de la société. Le péril était donc grand, et la conjuration bien réelle. Mais cette Rome qu'il eût mijjB à feu et à sang, Catilina Teût-il véritablement conquise? son dessein accompli eût-il été autre chose qu'une révolution éphémère? On peut le penser; ni rhomme ni le temps n'étaient encore mûrs pour la servitude de Rome. Mais Cicéron ne se trompait pas, quand il croyait, en frappant Catilina et ses complices, avoir préservé Rome d'un grand péril. Catilina était un précurseur violent et prématuré, mais c'était un précurseur; dans sa chute même il entraîna la république : il avait fait la planche à César.
Entre la deuxième et la troisième Catitinaire^ Cicéron trouva, au milieu de ses préoccupations, le temps de défendre Murena. A vrai dire, la cause de Murena n'était pas étrangère à la conjuration ; elle s'y rattachait même par un lien assez étroit , que Cicéron a eu soin de marquer*. Pour réprimer les coupables intrigues qlie, deux fois déjà^ Catilina avait mises en usage pour arriver au consulat, Cicéron avait fait passer au sénat une loi nouvelle contre les brigues, explicative de la loi Caipurnia, reiidue Pan de Rome 686, et plus sévère encore. La première application qui en fut faite trompa
* Ch. XXV, XXVI. .
singulièrement son attente. Les élections de Tannée 691 portèrent au consulat, pour l^année suWante, un intime arai de Cicéron, L. Licinius Murena. Servius Sulpicius Galba, son compétiteur, jurisconsulte renommé, accusa le consul désigné d'avoir obtenu les suffrages par corruption. Caton soutenait l'accusation; c'était une grave autorité. On sait avec quelle adresse Cicéron parvint à l'affaiblir; ne pouvant, n'osant Tattaquer dans sa per- 'sonne, il Tattaque dans sa doctrine; c'est le stoïcisme qui payera pour lui. Caton, du reste, s'y prêta de bonne grâce ; en souriant doucement, il dit à ceux qui étaient auprès de lui : « Nous avons, en vérité, un consul bien plaisant.» — «Vacuus pharetra, risit ApoUo.» L'orateur, nouveau Mercure, l'avait désarmé, en se jouant, pour ainsi dire, autour de lui; il lui avait enlevé le prestige du grand citoyen, pour ne lui plus laisser que le masque sévère, mais un peu ridicule, du stoïcisme. Cicéron n'agit pas moins habilement à l'égard de Servius. C'est comme jurisconsulte que celui-ci prétendait l'emporter sur Murena, qui n'était qu'un homme de guerre. Dans un parallèle ingénieux entre la milice civile de la jurisprudence et le métier des armes, Cicéron montre que ce dernier est sinon supérieur, égal du moins au premier ; sauf à dire, ailleurs, le contraire. Dans les plaidoyers de Cicéron, il n'y en a pas de plus agréable que celui pour Murena. La Harpe y admire avec raison Fart de la discusjsion, l'agrément des tournures, la finesse, la déli-
64 GICERON.
catesse et même la gaieté, celle du moins que la nature de la cause peut comportera
Murena fut absous à Tunanimité. Crassus et Hortensius s'étaient joints, pour le défendre, à Cicéron.
Le discours pour P. Cornélius Sylla est, comme le discours pour Murena, un complément des Catilinaires. Sylla, fils aîné de Servius Sylla et neveu du dictateur, avait, avec son frère Servius, trempé dans la conjuration de Catilina. Ce n^éiait pas son coup d'essai. II avait, dès Tan 687, brigué avec P. Autronius le consulat pour rannéc689. Grâce à leurs brigues, ils furent, Âii^ronius et lui, désignés, en 688, consuls pour l'année suivante, au préjudice de L. Manlius Torquatus, et de L. Aurelius Cotta. Ceux-ci, dans leur mécontentement de se voir éliminés, accusèrent les deux consuls désignés d'avoir acheté les voix. Il fallait que la corruption fût bien manifeste, car Félection fut cassée , et, exemple inouï jusqu'alors I les deux accusateurs furent nommés à la [dace des accusés. Alors, selon tous les écrivains, Sylla et Autronius, dans leur dépit, s'abouchèrent avec Catilina, irrité aussi d'avoir vainement brigué le consulat. Tous trois, avec le préteur Cn. Pison, formèrent un premier projet de conspiration, auquel Crassus et César n'auraient peut-être pas été étrangers ; cette conjuration échoua.
C'étaient là pour P. Sylla de fâcheux précédents ,
• Cours de littérature^ part. I, liv. II, ch. iv, sect. 8.
aussi quand, après la défaite de Catiliua, on entreprit des recherches contre ses complices, P. Sylla y fut compris avec Autronius. Sollicité par celui-ci, son ancien compagnon d'école, de prendre sa défense, Cicéron, non-seulement s y refusa, mais servit de témoin contre lui et contribua à sa condamnation ; il se montra moins rigoureux pour Sylla, qui, soit comme coupable de brigue, soit comme complice, avait partagé tous les torts d'Autronius. Â-t-il défondu Sylla par conviction ou par intérêt? Les avis sont partagés à cet égard. Selon Aulu- Gelle, Cicéron, qui avait acheté de Crassus une fort belle maison sur le mont Palatin, avait dû emprunter plus des deux tiers de son prix, qu'il aurait acquittés des deniers de P. Sylla, tandis qu'il travaillait à sa défense. Middieton rejette avec mépris cette anecdote. Quelle apparence, en effet, que le vengeur d'une conjuration si odieuse se fît, aux yeux de Rome, le soutien et le patron d'un des conjurés et démentît ainsi les éloges que, dans ce discours même, il se décerne ! Quoi qu'il en soit, la défense fut heureuse : Svlla fut absous. Plus tard, il fut lieutenant de César à Pharsale, et un de ses agents les plus actifs pour la vente et la confiscation des biens; il reprenait ainsi les traditions de sa jeunesse. : questeur du temps de la domination de son cmcle, il s'était enrichi sans scrupule des dépouilles des proscrits.
La fortune politique de Cicéron est à son apogée; elle ne tardera pas à décroître.
66 CÎCÉRON.
Au commencenient de Tan 6i , Pompée est revenu de la guerre d'Asie ; il prononce son premier discours au sénat. Déjà une opposition s'est manifestée contre lui ; déjà Caton, Lucullus, Catulus commencent à former un parti qui 3e détache de lui; ses paroles rencontrent peu d'enthousiasme. « Je vous ai déjà mandé, écrit Cicéron à Atticus, l'effet de la première harangue de Pompée au sénat; les malheureux l'ont trouvée amère, les méchants inutile, les riches peu reconnaissante, les gens de bien sans dignité. Aussi Taccueil a-t-il été froid ^ » Quelque temps après, un tribun Ta présenté au peuple. Pompée, dans son discours, a beaucoup loué le sénat, et indirectement Cicéron. Alors Crassus se lève, et, oubliant que Cicéron a toujours loué Pompée à ses dépens, il se répand en éloges sur son caractère et sur la gloire de son consulat. « En un mot, ajoute Cicéron, il traita fort au long ce grand lieu commun du feu et de la flamme dont j'ai sauvé Rome, que j'aime à peindre, vous savez de quelles couleurs,* dans les discours dont vous êtes l'Arislarque*. Mais, quand mon tour fut venu de parler pour mon nouvel auditeur, quelles libertés je me suis données I Si jamais j'employai périodes, figures, sentences, amplifications, ce fut bien ce jour-là; en un mot, il
* Prima concio Pompeii qualis fuisset scripsi ad te antea, non jucunda miseris, inanis improbis, bealis non grata, bonis non gravis. Itaquc fri§rebat. — I, xiv.
* Quid multa ? Totum hune locum qucm ego varie meis ofationibus, quarum tu Aristarchus es, soleo depingere de ilamma, de ferro [nosti illas Àvjxûdouç) valde graviter pertexuit.
y eut des acclamations ; c^est que mon sujet était la sagesse du sénat, la concorde des patriciens et des chevaliers, Tunanime accord de l'Italie, les restes de la conjuration dissipés, Tabondance et la tranquillité rétablies : vous connaissez mes variations sur ce thème. Ç'^a été un tel retentissement que je puis me dispenser de recommencer, puisqu'il a dû aller jusqu'à vous*. » On voit ici avec quelle gaieté, quel sans-façon spirituel, Cicéron, dans rintimité,.se joue des effets les plus applaudis de son éloquence; ailleurs, nous livrant le secret du métier : « Cette fois, disait-il à Atticus, j'ai employé toute la boite à essences d'Isocrate et tous les coffrets de ses disciples. » Mais-ce qu'il importe de remarquer, c'est rimpression que durent faire sur Pompée tous ces éclats d'éloquence. Jaloux delà gloire de Cicéron, il en entend Téloge de la boiiche' de Crassus; puis Cicéron vient, enchérissant sur le tout, et charmé, ce semble, de désespérer Pompée de ses propres louanges, porter jusqu'aux nues le consulat qui lui faisait ombrage : on le voit, entre Pompée et Cicéron, Tentente n'existe plus véritablement. .
Cependant on oubliait les services de Cicéron, et
* ... Ego autem ipse, dii boni! quo modo kv8nepn€pt\)9ifjLviv non auditori Pompeio? si unquam mihi nepioSot, ^ xx/ntal, i) 4v0y^>î/AaTa, ^ xaraff/iuai suppeditaverunt, illo tempore. Quid multa? clamores. Etenim hœc erat ùnèBsviq de gravitate ordinis, de equestri concordia, de consensione Italise, de vilitate, de otio. Nosti jam in liae materia sonitus nostros ; tanti fuerunt, ut ego eo brevior sim, quod eos usque istic exauditos pulem. — Ad Atticunif I, xiv.
m cicÉRos.
Pompée, qui jasque-là lui arait élé GiTorable, se refroidit pour loi. D avait d'ailleurs excité sa susceptibilité. Dans la troisième CaiUinairey se comparant, par allusion d'abord, puis ouYertement« à Pompée, il s'était écrié : c II a existé dans cette République deux hommes, dont Tun a reculé les firontiètes de l'empire romain, non-seulement jusqu'aux limites de la terre, mais jusqu'aux régions du ciel ; et l'autre a sauvé le siège même de l'empire ^ » Pompée ne fut pas très-flatté de ce rapprochement; il laissa percer son mécontentement; dès lors, la réaction commença ouvertement contre Cicéron.
A la tête de ses ennemis se trouvaient des magistrats désignés : César pour la préture, Bestîa et Melellus pour le tribunat. Comme ils étaient entrés en exercice peu de jours après son consulat, ils ne voulurent point qu'en sortant de charge il parlât au peuple, et firent placer des bancs sur la tribune pour l'empêcher d'y monter ; ils ne lui permirent tofîn d'y paraître qu'à condition qu'il prononcerait en peu de mots le serment d'usage, « qu'il avait fidèlement observé les lois, » et qu'il descendrait aussitôt. « Je jure, répondit Cicéron, que j'ai sauvé la patrie. » Le : a Allons au Capitole rendre grâces aux dieux, » fut encore accepté ; mais ce fut le
* Uno eodemqae tempore, in bac urbe duos cives exstitisse, quorum aller fines vestri imperii non terne, sed cœli regionibus terminaTÎt; alter ejusdem imperii domicîlium sedemque sei^avit. — lu
dernier terme de la faveur de Cicéron*. Clodius ne lui laissera plus de repos.
Ce tribun auquel Pompée et César, en Haine de Cicéron, ont lâché la bride, se livre à toutes ses fureurs publiques et à ses désordres particuliers. Il cherche, déguisé en femme et conduit par une esolave, à assister aux mys- . tères de la bonne déesse, à un rendez-vous que lui avait donné Pompeia, Tépouse de César. Il a été surpris et accusé. Cicéron raconte tout ce procès :« On tire les juges au sort ; l'accusé récuse les plus honnêtes gens ; il ne reste plus que ceux qu'il pourra faire acheter. On ne vit jamais dans un tripot un aussi honteux assemblage : des sénateurs diffamés, des chevaliers ruinés, des tribuns du trésor qui n'en ont guère. Cependant il s'y trouvait quelques juges intègres que Clodius n'avait pu récuser et qui, tristes et confus de se voir avec des gens qui
* On admire encore Scipion de n'avoir répondu à ses accusateurs que par ces mois : « C'est à pareil jour que j'ai vaincu Annibal ; allons rendre grâces aux dieux. » Il fut suivi par tout le peuple au Ca> pitole, et nos cœurs l'y suivent encore en Usant ce trait d'histoire, quoique après tout il eût mieux valu rendre ses comptes que de se tirer d'aifaire par un bon mot. Cicéron fut admiré de môme par le peuple romain, le jour qu'à l'expiration de son consulat, étant obligé de faire les serments ordinaires, et se préparant àharanguer le peuple, selon la coutume, il en fut empêché par le tribun Metellus, qui Toulait l'outrager. Cicéron avait commencé par ces mots : Je jure; le tribun Tinterrompit et déclara qu'il ne lui permettrait pas de haranguer, n s'éleva un grand murmure. Cicéron s'arrêta un moment, et, renforçant sa voix noLle et sonore, il dit pour toute harangue : Je jure que j'ai sauvé la patrie. L'assemblée enchantée s'écria : Nous jurons qu'il a dit la vérité. Ce moment fut le plus beau de sa vie . Voilà comme il faut aimer la gloire. — Voltaire.
leur ressemblaient si peu, gémissaient de partager cet opprobre. Dans les préliminaires, à chaque article sur lequel on opina, le tribunal parut d'abord dhine sévérité increvable : nulle variété dans les avis: l'accusé n'obtenait rien ; l'accusateur avait plus qu'il ne demandait. » Cicéron parle, et les assistants de Clodiuslui répondent par des cris ; les juges se lèvent et font au consulaire un rempart de leurs poitrines. Enfin le tribunal, pour être libre, demande au sénat une garde. Tout le monde croit Clodius perdu. Mais, en deux jours, la face des affaires change complètement. Crassus, comme il est permis de le conjecturer par les périphrases de Cicéron, Crassus intercède, intrigue, marchande. « Il fait venir chez lui les juges ; il promet, il donne des cautions, il achète.., Bien plus, grands dieux! quelle horreur! certains juges ont eu par-dessus le marché les faveurs de quelques femmes ^t de quelques eunes gens de la noblesse. Ainsi, les bons citoyens n'ayant plus osé paraître, parce que le Forum était plein d'esclaves armés, il s'est trouvé néanmoins vingt-cinq juges assez courageux pour aimer mieux s'exposer à tout que de perdre la République*; les autres, au nombre de trente et un, ont plus redouté la faim que l'infamie. Catulus, ayant rencontré un
* Ita summo discessu bonorum, pleno foro servonim, XXV judices ita tatnen fortes fuerunt, ut, summo proposito periculo, vel perire maluerint, quara perdere omnia; XXXI fuerunt quos famés magis quam fama coramoTeret. — Ad Atticum, I, xvi. Cf. Sénèque, T^ttre xcvii.
HAKANGUES CONSULAIRES. — L'EXIL. 71
d'eux, lui dit : « Pourquoi me demandiez-vous des gardes? Aviez-vous peur qu'on ne vous volât votre argent? »
Cependant, au milieu de ces troubles, le personnage de Pompée baisse tous les jours, et César grandit. Cicéron assiste à cette décadence d'une gloire jadis si éclatante. Il voit, non sans une secrète malignité, cette grande popularité décroître, et tomber ces fausses couleurs. Dans le sénat, il se venge par une invective contre Clodius , et par des bons mots plus cruels encore. Clodius fut accablé sous les rires et les clameurs ; mais il pouvait opposer à l'indignation et au mépris publics sa scandaleuse absolution.
Les sarcasmes dont Cicéron poursuivait Clodius n'étaient pas toutefois, aux yeux de celui-ci, son plus grand crime. Clodius s*était défendu en plaidant l'alibi. Il prétendait que le jour même où on Taccusait d'avoir troublé le sacrifice de la bonne déesse, il était à Intéramne, à quinze milles de Rome. Cicéron dépose, au contraire, qu'il lui a parlé trois heures avant ce sacrifice. Ce fut là, pour Clodius, outre sa violence naturelle, un grief qu'il ne pardonna pas à Cicéron. Quant à César, Ja politique l'oblige de déposer en faveur de Clodius ; mais en même temps il répudie sa femme,, et se sauve du reproche de contradiction en déclarant que la femme de César ne doit pas mémo être soupçonnée,
La déclaration de Cicéron acheva d'exaspérer Clodius; il la lui fit chèrement payer.
« Ils ont vécu, » avait répondu Cicéron au peuple qui s'informait du sort des complices de Catilina. Cette réponse évasive avait pu suffire à un moment où tout le monde était encore sous l'impression de la frayeur qu'avait inspirée la conjuration de Catilina. Elle ne pouvait longtemps couvrir, sinon l'injustice, du moins Tillégalité de la condamnation à mort des principaux conjurés. L'an de Rome 695 (59 avant J.-C), Clodius fit passer une loi qui privait du feu et de Teau quiconque avait fait mourir un citoyen non condamné par le peuple. Cette loi ne nommait pas Cicéron; elle le désignait; il se sentit atteint et ne crut pas devoir engager une lutte avec l'audâcieux tribun. Il sortit de Rome la nuit, pour se rendre en Sicile, après avoir porté dans le Capitole une statue de Minerve, qu'il consacra dans le temple , avec cette inscription : « A Minerve, protectrice de Rome. » Clodius fit passer une loi qui le condamna à l'exil, ordonna la confiscation de ses biens, et fit détruire et piller toutes SCS propriétés.
Avant l'exil, Cicéron avait laissé percer l'irritation de la vanité mécontente ; une affectation d'indifférence * ca-
* Atnisimus, mi Pomponi, omnem non modo succum, sed etiam colorem et speciem pristinanf civitatis... Domus me et rura nostra délectant; non recorder unde reciderim, sed unde surrexeriin Fratrem meura et te, si habebo, per me ista pedibus trahantur, vobis ifj.fiXo90f9ia(xi possum.
Locus ilie animi nostri, stomachus ubi habilabat olini, concalluit. — Ad Attic, XVill. xvi.
chant le dépit ^; avec l'exil, vint rabattement, un abattement profond. Sa tristesse s'augmentait encore des nouvelles qu'il recevait de Rome : on brûlait sa maison, on poursuivait ses amis, on outrageait sa famille. Dans son désespoir, il écrit à Terentia, qui avait souffert pour lui, et souffert avec courage : « Faut-il qu'à cause de moi une femme si vertueuse, si honnête, si douce, si dévouée, soit ainsi tourmentée... Persuadez-vous que je n ai rien de plus cher que vous. En ce moment, je crois vous voir, et je ne puis retenir mes larmes. » Puis, dans son émotion, il ajoutait ; « ma vie, je voudrais vous revoir et mourir dans vos bras ! » Celte mutuelle tendresse ne devait pas toujours durer. L'humeur peu agréable de Terentia l'avait-elle à la fin fatigué? Avaitil réellement, comme il s'en plaint, à lui reprocher d'avoir mis le désordre dans ses affaires, et de l'avoir ruiné à son profil? Je ne sais ; il est certain que Terentia adorait les spéculations financières ; quoi qu'il en soit, il finit par s'en séparer. Terentia, du reste, parait en
* c On a reproché à Cicéron trop de sensibilité, trop d'affliction dans ses malheurs. Il confie ses justes plaintes à sa femme et à son ami, et on impute à lâcheté sa franchise. Le blâme qui voudra d'avoir répandu dans le sein de l'amilié les douleurs qu'il cachait à ses persécuteurs ; je l'en aime davantage. Il n'y a guère que les âmes vertueuses de sensibles. Cicéron, qui aimait tant la gloire, n'a point ambitionné celle de paraître ce qu'il n'était pas. Nous avons vu des hommes mourir de douleur pour avoir perdu de très-petites places, après avoir affecté de dire qu'ils ne les regrettaient point. Quel mal y a-t-îl donc à avouer à sa femme et à son ami qu'on est fâché d'être loin de Rome, qu'on a servie, et d'être persécuté par des ingrats et par des perfides? Il faut fermer son cœur à ses tyrans, et l'ouvrir à ceux qu'on aime. 9 — Voltaire.
avoir sans trop de peine pris son parti. € Au sortir d'une maison où elle aurait pu puiser ki sagesse dans sa source la plus pure, elle n'eut pas honte, dit saint Jérôme, d'aller se jeter dans les bras de Salluste, en- ^ nemi de son époux. » Elle se donna, pour troisième mari, Messala Corvinus. Et, s'il en fallait croire Dion, qui la confond probablement avec Publilia, elle aurait épousé, en quatrièmes noces, Yibius Rufus. Elle mourut à cent trois ans.