GUERRE CIVILE
Cependant Pompée se lassait des fureurs de Clodius ; il s'unit aux amis de Cicéronpour préparer et obtenir son retour. Cicéron est rappelé au milieu de l'enthousiasme universel. Tous les ordres sont venus à sa rencontre, et, par leur empressement, ont semblé lui vouloir faire oublier une disgrâce imméritée. Aussi pilt-il, un instant, se tromper et se trompa-t-il à cet accueil. Les deux discours qu'il prononça après son retour, l'un devant le sénat et Tautre devant le peuple, sont des actions de grâces où la joie, la joie de l'orgueil vengé, déborde et se répand avec une plénitude éloquente, mais où l'ancienne passion, j'allais dire la faiblesse de Cicéron pour
h gloire, s'étale trop et trop tôt. Aussi son illusion fut-elle bientôt et cruellement dissipée : son retour fut un triomphe qui n'eut pas de lendemain.
Le moment où il rentra dans Rome était un moment de confusion et d'anarchie ; ses ennemis y dominaient. Aussi fut-il obligé de reconquérir, pour ainsi dire, pied à pied, et ses biens que l'on avait confisqués, et sa maison que Ton avait détruite^ ot dont, pour les mieux aliéner à jamais, on avait consacré le terrain à la Liberté*. Ces résistances lui ouvrirent les yeux ; il comprit * qu il n était plus pour les Romains le sauveur de la patrie, et que, pour lutter contre des haines qu'il retrouvait si ardentes et si opiniâtres, il lui fallait des appuis. Non-seulement son éloquence ne gouvernait plus, elle ne suffisait même pas à le protéger. Le temps n'était plus du a Cédant arma togœ. x> L*épée était alors maîtresse. Pompée, nous l'avons dit, s'était uni k César; Cicéron fut donc obligé de se rattacher à eux. Ce ne fut, en quelque sorte; que sous leur bon plaisir qu'il put, ou attaquer ses ennemis, ou défendre ses amis.
Ce patronage lui coûta cher. La bienveillance que lui témoignent alors César et Pompée est une bienveillance intéressée, un service à charge de revanche. S'ils lui permettent de prendre en main la défense de ses amis
^ Pro domo sua, ad pontifices.
• De Âruspicum resp&nsis.
et de poursuÎTre ses ennemis, c'est à une condition, à la condition de mettre, en retour, son éloquence à leur disposition, et d'attaquer, à leur signe, leurs ennemis ou de défendre leurs amis. Cette double nécessité de défense personnelle el de. défense officieuse en même temps que d*attaque, est la. clef de tous les discours prononcés par Cicéron depuis son retour de Texil jusqu'à la harangue pour Milon inclusivement. Situation pénible I Derrière Cicéron, nous retrouverons toujours, cachés ou visibles, Pompée et César, et leur épée suspendue au-dessus de la tribune; c'est, dans cette période de la vie de Cicéron, le malheur de son éloquence : elle n^est pas libre. Ne nous hâtons pas cependant de le condamner : il se rachète noblement des concessions qu^il est obligé de faire à ses ennemis, par le courage qu'il met à défendre ses amis et à témoigner sa reconnaissance à ceux qui avaient aidé à son rappel.
L'invective contre Vatinius ouvre la série de ces discours où Cicéron ne s'appartient pas toujours. Cette invective est une conséquence du plaidoyer pour Sextius. Pendant l'exil de Cicéron, P. Sextius s'était signalé par son zèle pour lui. A peine délégué tribun, il s'était rendu auprès de César, qui alors commandait dans les Gaules, pour obtenir que ce général s'intéressât ou du moins ne s'opposât pas au retour de l'illustre exilé. Le refus de César ne le découragea pas.* Revenu à Rome, il s'unit avec Milon et quelques autres de ses collègues, et, bravant les violences de Clodius et
les assassins qu'il tenait à ses gages, il obtint ei^n le retour de Cicéron. Cependant Clodius, qui s'était fait nommer édile, poursuivit devant les tribunaux Milon et Sextius. Pompée défendit Milon; Cicéron offrit ses secours à Sextius, bien que celui-ci eût déjà confié sa cause à Horteiisius. Sextius fut absous d'une voix unanime.
Vatinius avait paru comme témoin dans, cette accusation. Egalement vil et audacieux, esclave des citoyens puissants, Vatinius était la terreur de ses voisins et de sa tribu. Cicéron, qui avait ressenti les effets de son audace, ne le ménagea pas. Il s'abandonne sans réserve à l'indignation qui Tanime. Sans s'occuper ni des juf^es, ni de l'auditoire ; dédaignant ce que, selon Pusage, il aurait dû faire, il ne l'interroge pas sur les faits qu'il avait déposés contre son client; il craindrait de se déshonorer, s'il paraissait compter pour quelque chose le témoignage d'un tel homme. Au lieu donc de lui parler de la cause, il Taccable de coups redoublés ; il l'étourdit, pour ainsi dire , de questions plus pressantes les unes que les autres, rappelant aux juges toutes les circonstances les plus odieuses de sa vie. Si impudent •qu'il fût, Vatinius ne put résister à de telles attaques. Toutefois, dans sa confusion, il ne laissa pas de faire quelques efforts pour se défendre. A son tour, il railla Cicéron, l'accusant, entre autres reproches, d'une facilité extrême à changer de parti, et lui demandant, relativement à César, si ce n'était pas la situation brillante de ce général qui l'avait fait penser à devenir de
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ses amis. Quoique Pompée fût présent, Cicéron lui répondit, sans balancer, qu*il préférerait toujours la condition de Bibuius, toute déplorable qu'elle pouvait lui paraître, à tous les succès, à tous les triomphes. Cicéron, écrivant à son frère Quintus et parlant de ce discours, dit : « J*ai traité Vatinius à mon gré, avec l'applaudissement des dieux et des hommes... que voulez-vous de plus? L'insolent, Taudacieux Yatinius s'est retiré, confus et humilié. » On regrette toutefois Tindignation à laquelle s'est laissé emporter Cicéron ; on la regrette surtout quand on le voit deux ans après, à la demande de César et de Pompée, entreprendre la défense de Vatinius, accusé de concussion au sortir de sa préture. Du reste, il sentait bien lui-même ce que cette contradiction avait de fâcheux. Dans une lettre écrite à son frère, il cherche à s'excuser : <x Je vais plaider, dit-il, pour Yatinius; c'est une chose facile. » Son talent pouvait s'y jouer peut-être, mais il en souffrait dans son âme. <t Heureux Caton I s'écrie-t-il quelquefois, personne n'ose vous rien demander qui soit contraire à l'honneur. »
Le discours 5ur les Réponses des Aruspices, qui, dans l'ordre chronologique, vient après l'invective contre VatiniiÂS , doit logiquement se joindre au discours de Cicéron pour sa Maison. Clodius, nous l'avons dit, l'avait démolie, et, pour qu'il n'y pût rentrer, en avait consacré le terrain en y faisant élever un temple à la Liberté. Cicéron en avait demandé la restitution au
RETOUR DE L'EIIL. — LA MILONIENME. 70
collège des pontifes et l'avait obtenue. Il avait surtout, dans la seconde partie de son plaidoyer, traité à foûd . la question de la consécration et démontré que cette consécration devait être déclarée nulle, et le gouvernement tenu de réparer sa if^aison ou de lui en payer
la valeur. Clodius ne se tint pas pour battu. Quelque temps après le retour de Cicéron, plusieurs prodiges avaient répandu Teffroi parmi les Romains. Clodius, alors édile, en prit occasion de renouveler ses invectives contre Cicéron. Il convoqua une assemblée de factieux et les harangua sur les prodiges dont tous les esprits étaient encore épouvantés, prétendant qu'ils n'avaient d'autre cause que le rétablissement de la maison que Cicéron faisait rebâtir pour son usage sur un terrain consacré : les dieux ordonnaient qu'elle fût démolie. Il finit en chargeant Cicéron de tous les maux dont Rome était menacée et en le dévouant au courroux céleste.
Le lendemain Cicéron lui répondit par le discours sur les Réponses des AruspiceSy divisé en deux parties. Dans la première, il démontre que. la consécration de sa maison est vaine et illusoire ; ainsi en ont jugé, et le sénat, et le peuple, et le collège des pontifes. 11 y entre dans des détails extrêmement curieux sur les cérémonies religieuses des Romains et y déploie une profonde connaissance du droit pontifical. La seconde partie est une véritable invective. 11 y retrouve contre Clodius une verve de sarcasmes, une vivacité piquante
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d'allusions accablantes. Lui renvoyant ses impiétés, ses violences, ses profanations, il montre lae la république n'eut jamais de fléau plus désastreux; les dieux, de plus violent ennemi. Puis, le rejetant, pour ainsi dire, de cette Rome que trodblent ses fureurs, il (ait un appel chaleureux à la concorde. « Il est facile, dit-il en terminant, de fléchir par des supplications des dieux qui nous indiquent eux-mêmes les moyens d'assurer notre salut ; mais nos haines , nos discordes , voilà surtout ce qu'il nous faut apaiser. »
Dans les discours que rious venons de parcourir rapidement et qui se' rattachent d'une manière plus étroite au retour de Cicéron, et dans ceux particulièrement où figure Clodius et où plus tard figurera Pison, on est fâché de voir l'orateur se livrer à des violences de langage vraiment incroyables. Je ne sais cependant s'il n'y a pas quelque chose qui choque plus encore que ces exagérations, je veux dire Tintempérance des éloges qu'il se prodigue à lui-même^ L'obligation de se défendre lui faisait, je le veux bien, une nécessité de sa propre apologie. Mais véritablement il en abuse ; et l'on conçoit que, comme le lui reprochera Pison, Pompée en fût agacé. Plus discrète, cette apologie eût été plus efficace et mieux accueillie. On est touché* cependant quand, rappelant son départ de Rome et la tristesse dont il fut saisi, on le voit en faire noble-
* Pro domo sua^ ch. xxxv, xxvi ; de Armpic. respons., ch. viii.
ment le sacrifice à la république : « Ma douleur fut grande, plus grande qu'on ne saurait le croire, j'en conviens; car je ne me pique pas dé cette philosophie que m'auraient souhaitée quelques personnes qui me trouvaient trop affligé et trop abattu. Mais en me voyant arracher à tant d'objets divers dont je ne parle plus, parce que je ne saurais, même aujourd'hui, en rappeler le souvenir sans répandre des larmes , pouvais-je affecter de n'être pas homme et étouffer les sentiments de la nature? Je ne mériterais point d*éloges, je n'aurais rien fait pour la république, si je n'avais pour elle abandonné que des objets peu regrettables. » On aime à voir ainsi Thomme dans le citoyen.
La dépendance où était Cicéron à Tégard de César ne parait nulle part plus ouvertement que dans le discours sur les Provinces consulaires. Pompée et César se sont ligués avec Crassus à propos de la distribution des provinces; Cicéron appuie la proposition de conserver à César le commandement dans la Gaule transalpine et dans, la Gaule cisalpine. « Instruit par les disgrâces, dit un des biographes de Cicéron, de la nécessité de se rejeter du côté de ceux qui les lui avaient attirées , Cicéron cherchait désormais à se faire un ami de César, aux projets duquel il s'était jusqu'alors montré contraire. Il n'avait négligé aucune occasion de regagner les bonnes grâces du vainqueur des Gaules, en appuyant de toutes ses forces les demandes qu'il fit au
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sénat. La première fut qu'on décernât des suppltcations pour remercier les dieux des victoires qu'il avait remportées. Peu de temps après, lorsque le sénat délibéra sur quels fonds seraient payées les troupes qui servaient sous César, Cicéron soutint, contre Tavis de plusieurs préopinants, que ce serait sur le trésor public, et non sur ce qui proviendrait du butin ; et il ne se contenta pas d'avoir ramené la majorité à son avis, il se fit nommer comme présent au sénatus-consulte qui fut dressé en conséquence. » Morabin ajoute : « Cicéron cherchait à se faire un^ami de César, et nullement à se donner un maître à lui et aux autres : c'est pourtant ce qui arriva, puisque, sans cette prorogation, César rentrait dans Tordre commun , et manquait de tous les moyens de s'élever, comme il le fit, à la puissance souveraine. Cicéron s'aperçut bien de sa faute, et en maints endroits de sa correspondance, et surtout dans sa lettre à Lentulus, il cherche à justifier son changement ; mais les raisons qu'il alléguait ne le satisfaisaient pas luimême; on en peut juger d'après plusieurs lettres à Atficus, dans lesquelles il se plaint de. l'état de sujétion où il est réduit. »
La défense de iBalbus, qui vient après le discours sur les Provinces consulaires^ fut encore entreprise par Cicéron pour être agréable à César et à Pompée. A la recommandation de César et de L. Cornélius Lentulus, Pompée avait accordé à Balbus, l'un des premiers citoyens de Gadès, le droit de cité, droit qu'on lui con-
RETOUU DE L'EXIL. — LA MILONIENNE. 83
testa, en vertu de la loi Julia. Balbiis choisit pour avor cats Pompée et Crassus, et, sur leur prière, Cicéron se joignit à eux ; il parla le dernier, ce qui était à la fois une distinction et un avantage ; il était ainsi comme chargé de porter le dernier coup. La péroraison, d'ailleurs, était, on le sait, son triomphe; Cicéron n'y fut pas inférieur à lui-même, il y fit un appel éloquent à la concorde. La sentence des juges fut favorable à Balbus, qui, devenu tout-puissant sous César, se montra fort reconnaissant envers Cicéron ; il contribua à faire oublier au dictateur que Cicéron avait pris parti contre lui pour Pompée.
Voici un client dont la défense semble , au premier abord, compromettre Cicéron. On aurait même peine à l'excuser de s'en être chargé, si l'on ne savait que Celius avait été élevé sous ses yeux, et, qu'avec M. Crassus, Cicéron avait guidé ses premiers p^s dans la carrière de Téloquence. Mais, tout en admettant ces circonstances atténuantes, il est difficile de passer condamnation sur les principes de morale relâchée que Cicéron professa dans ce discours ; « principes d'autant plus messéants dans la bouche d*un homme comme Cicéron, dit Morabin, qu'on savait que ce n'étaient pas les siens, et qu'il ne s'en rendait l'apologiste que pour mettre dans les intérêts de Célius la jeunesse de Rome, et peut-être ses juges eux-mêmes, par la malheureuse conformité qu'ils avaient avec ce débauché, qu'ils n'auraient pu absoudre, si le défenseur de la cause se fût montré plus se-
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vère. » Ajoutons airecMorabin encore : « L'oraison pour Célius est unique dans son espèce, et bien loin que, dans la manière dont elle est tournée, elle porte l'empreinte du crime qui en est/objel, tout s'y ressent au contraire de la confiance qu'affecte Torateur et de la légèreté de ses saillies. Il n'y a de véritablement sérieux que le récit de la mort de Celer, qui est admirable entre les plus belles morts : il semble que tout le reste soit un badinage. Je n*en ei^cepte pas même la prosopopée d'Appius Caecus, qui, par Tair antique qu'il répand dessus, ne faisant qu'une charge plus satirique, n'interrompt la plaisanterie que pour la rendre plus piquante. » Sans doute, dans ce plaidoyer, Cicéron ne conserve peut-être pas assez la gravité oratoire; mais que d'esprit, de grâce, de finesse I quelle verve d'ironie et d'indignation ! quelle satisfaction de vengeance ! Assurément, s'il défend Célius, c'est qu'il se rappelle que celui-ci a été son disciple; mais il a un autre motif, un motif personnel de lui venir en aide. En flétrissant Clodia, en diffamant la sœur, c'est le frère encore qu'il immole : Clodia paye pour Clodius : « Tertia solvet. )^
Dans son discours sur les Provinces consulaires^ Cicéron avait provoqué le rappel de L. Galpurnius Pison. De retour à Rome, Pison se présenta au sénat, moins pour rendre compte de sa conduite que pour se plaindre des termes outrageants dont Sicéron s'était servi à son égard. Cicéron lui répondit, et sa réponse fut une invective. Ici, plus encore que dans le discours contre
Yatiiiius, on le voit, avec peine, s'emporter à des violences de langage pour nous inconcevables : a Bellua, bestia, o tenebrse, o lutum, o sordes, » etc. /injures purement oratoires, il le faut croire, car, dans la deuxième Philippique, il s'écriera « .que Pison s'est couvert de gloire. x> Rappellerons -nous que Gabinius, qui, dans Tinvective contre Pison, a sa part d'injures, avait été appuyé par Cicéron dans le pro lege Manilia? Le discours, du reste, offre des passages agréables , entre autres, une peinture vive et piquante des libertés épicuriennes.
Assez de concessions, assez de défaillances, assez de mécomptes politiques; relevez-vous, grand orateur! qu'enfin nous vous retrouvions vous-même, ne prêtant plus votre voix qu'aux périls de vos amis et leur payant, avec un dévouement qui profitera à votre éloquence, un juste et noble tribut de reconnaissance.
Au nombre de ceux qui avaient été dévoués à Cicéron pendant son exil et qui avaient le plus contribué à l'adoucir ou à l'abréger, nul n'avait montré plus de zèle que Plancius. Pendant sa questure en Sicile, il s'était empressé d'offrir un asile à l'illustre banni. Son amitié lui avait prodigué tous les soins qui le pouvaient consoler dans l'exil et le soustraire à la rage de ses persécuteurs : conduite d'autant plus louable que L. Âpuleius, gouverneur de Ja province,' n'avait osé donner aucun secours au sauveur de la République. Plancius reçut de Cicéron la récompense de son dévouement.
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II aTait obtenu Tédilité. M. Juventias Laierensis, Tun de ses compétiteurs, jeune homme présomptueux et fier de sa fioblesse, fut indigné qu'on lui eût préféré le fils^ d'un chevalier ; il accusa donc Plancius de brigue, et réclama contre lui la loi licinia, qui autorisait l'accusateur à choisir lui-même ses juges. Plancius se voyait dans le plus grand danger ; il pouvait être privé de ses droits de citoyen, banni de sa patrie^ dépouillé de sa fortune. Mais Cicéron était à Rome, il veillait aux intérêts de celui qui l'avait servi dans le malheur. Quoique ami intime de Laterensis et de L. Cassius, qui, 4lans l'accusation, s'était joint à Laterensis, il n'hésite pas à prendre en main la cause de Plancius. La reconnaissance que, à la fin du plaidoyer, il célèbre avec chaleur, dans une digression que Ton ne regrettera pas. Tinspira heureusement. Jamais son éloquence ne fut plus pathétique ; il règne dans tout son discours un ton de sensibilité vraie qui fait aimer Thomme , en même temps que la vigueur du raisonnement et la vivacité des mouvements font admirer l'orateur. Modèle tout ensemble de convenance et de force, d'émotion et de mesure ^ ce discours est un des plus habilement éloquents de Cicéron ; la péroraison est le prélude de celle qu'on admirera dans la défense de Milon : plus vraie peut-être et plus naturelle, sinon plus achevée.
On ne se dégage pas facilement des alliances compromettantes. Cicéron avait, sur les instances de Pompée, plaidé pour Gabinius, qui n'en fut pas moins con-
damné au bannissement perpétuel. Cette condamnation donna lieu à un autre procès que Cicéron se vit obligé, par ses engagements poIiti(|ues, de soutenir en faveur de Rabirius contre C. Memmius Gemellus, pour lequel il venait de parler dans l'affaire, non encore terminée, de la brigue pour le consulat. Hàtons-nous d'ajouter, à la décharge de Cicéron, que si, en défendant Rabirius, il voulait être agréable à Pompée, dont il parlera d'ailleurs avec beaucoup de convenance, il faisait aussi, comme dans le discours pour Plancius, acte de reconnaissance personnelle. Rabirius lui avait rendu, à l'époque de son exil, des services importants. Rabirius eut gain de cause, et, après que Cicéron l'eut tiré d'affaire, il quitta Pompée pour s'attacher à César.
Si Plancius, si même Rabirius avaient bien mérité de Cicéron par leur dévouement à sa personne, Milon fit plus encore pour lui, sinon mieux ; il le délivra de son plus implacable ennemi : il tua Clodius ; avec préméditation ou par accident? c'était là la question.
Le discours que nous possédons n'est point tel, on le sait, que le prononça Cicéron. Intimidé par les clameurs d'une faction puissante, plus troublé que rassuré par l'appareil des forces militaires dont Pompée avait entouré le tribunal, il ne fut plus lui-même ; il n'osa parler comme il avait écrit. Milon fut condamné à l'exil, et choisit Marseille pour sa retraite. C'est là qu'en relisant un jour la harangue de Cicéron, telle que nous l'admirons aujourd'hui,.il s'écria, dit-on, en badinant : « mon
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cher Cicéron, si vous aviez parlé comme vos tablettes^ Milon ne souperait pas ce soir de sardines en Provence. » On peut le croire, en effet : prononcé tel qu'il nous est parvenu, le discours pour Milon eût entraîné les juges. Comment auraient-ils résisté à toutes les habiletés qu'y déploie Cicéron, aux détails si bien ménagés de la narration, aux précautions infinies comme aux détours savants par lesquels, avant d'arriver au cœur même de Taccusation, le meurtre de Clodius, il élève, pour ainsi dire, comme autant de palissades, une foule de questions préjudicielles destinées à masquer la véritable attaque ; puis, une fois introduit dans la place, quelle vigueur de discussion, quelle fécondité de moyens défensifs! Qu'elle est bien amenée cette rencontre de Clodius et de Milon ! Si connu que soit ce récit, nous ne pouvons nous défendre de le citer :
« Cependant l'élection d'un flamine appelait Milon à Lanuvium, dont il était dictateur. C'était le 20 janvier que ce voyage devait avoir lieu ; voyage solennel, indispensable, commandé par les lois. Clodius ne l'ignorait point; la chose était publique. Il quitte brusquement Rome le 19, et court sur la voie Appienne (l'événement en fait foi) attendre Milon en embuscade. Remarquez la précipitation du départ : ce jour-là même se tenait une assemblée séditieuse qu'eût bien servie la fureur de Clodius : il s'en arrache! S'il n'eût voulu marquer d'avance la place et l'instrument du crime, s'en serait-il arraché? Quel contraste dans Milon ! il assiste au sénat
ce soir-là même, et ne désefnpare point de la séance ; ensuite il revient chez lui, change de vêtements et de chaussure; il fallait, suivant l'usage, quelques instants à la toilette de son épouse : il attend ; enfin il part, et certes, à cette heure, si Clodius eût dû rentrer à Rome ce jour-là, Clodius eût été de retour.
« Bientôt, à la traverse, paraît Clodius, leste, à cheval, sans voiture, sans attirail de voyage, sans un Grec à sa suite, chose extraordinaire ! même sans sa femme, trait presque unique dans Clodius! Milon, au contraire, Milon, ce perfide agresseur, ce voyageur assassin, Milon s'avançait en voiture, accompagné de son épouse, enseveli dans un vaste manteau, embarrassé d'une longue file de valets et de suivantes , Qortége débile et peu guerrier.
fi La rencontre eut lieu devant un domaine de Clodius, à la onzième heure ou peu s'en faut. Tout à coup une troupe de brigands armés fond d'une éminence sur la voiture de Milon. Attaqué de front, son cocher tombe mort. Milon s'élance de voiture, et, jetant son manteau, se défend en homme de cœur. Cependant une seconde troupe, conduite par Clodius en personne, accourt le fer à la main : les uns tournent le char pour frapper Milon par derrière ; les autres, le croyant déjà tué, tombent sur ceui de ses esclaves qui venaient les derniers. De ces fidèles serviteurs, la plupart périrent en faisant à leur maître un rempart de leurs corps; le reste... Qu'on se figure et la voiture assaillie, et toute
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voie de secours fermée à Milon, et le bruit de sa mort répandu par Clodius lui-même, et h désespoir de ces braves gens à ce bruit qu'ils croyaient fondé. Les esclaves de Milon firent alors (mon but n'est pas d'éluder l'accusation, je rapporte le fait pur et simple), sans l'ordre de leur maître, à son insu, en son absence, ce que, en circonstance pareille, chacun de nous aurait voulu que fissent ses esclaves. »
En doutez-vous, maintenant? C'est Milon qui la échappé belle. Et ainsi ébranlés, si les juges avaient eu cependant encore quelques scrupules, ces scrupules auraient-ils tenu devant le pathétique de la péroraison? Quel art tout ensemble et quelle émotion ! avec quelle délicatesse, pour ménager la fierté de Milon, incapable de descendre à |a supplication, Cicéron prend pour luimême le rôle de suppliant ! comme il sait intéresser les juges par les sentiments généreux qu'il prête à l'accusé, par les mouvements pathétiques par lesquels il exprime sa propre douleur ; par ses larmes, qui contrastent si habilement avec la fermeté de Milon ; par ces adieux touchants que celui-ci adresse à ses concitoyens ; enfin par ce dernier vœu qu'il forme pour le bonheur de Rome au moment oiî il va s'en éloigner !
Quoi qu'il en soit de l'innocence ou de la culpabilité de Milon, toujours est-il que, par la mort de Clodius, se termina le duel à outrance engagé entre ce tribun et Cicéron. Commencé sur le Forum, au lendemain du supplice des complices de Catilina, poursuivi pendant l'exil
de Cioéron, qui en était la vengeance, continué après son retour pendant cinq années, ce duel ne s'achève véritablement que sur la voie Âppienne. Ce dénoûment, s'il n'avait été prémédité, était entrevu cependant, et comme indiqué dans un passage de la Réponse des Aruspices; Clodius y est déjà une victime dévouée à Mi- Ion*.
Avec la Milonienne se terminent les discours qui se rattachent à cette période de la vie de Cicéron qui se place entre son consulat et la guerre civile : phase moins brillante que n'avait été la première, mais éclairée encore, au retour de Texil, par un rayon de joie et de triomphe qui éclate dans Içs remerciments au sénat et au peuple, puis enfin par ces discours où Téloquence de Cicéron, malgré les entraves que lui imposent des nécessités politiques, se montre avec tant d'éclat encore ; enfin par ces derniers plaidoyers, qui témoignent de la noblesse de son âme, non moins que de la fécondité et de la grandeur de son génie. Cette admiration que l'on ressent n'est pas toutefois sans quelques regrets. On Je plaint d'être ainsi obligé de ménager et César et Pompée. On sympathise avec lui, quand il écrit à son frère : a Que je suis affligé, mon cher frère,
^ Annio devota et constituta ista hostia esse yidetur; atquehocsic moderetur, et cogitet (Clodius), jamse esse consecratum Hiloni. — De Aruspic. râpons., ch. met iy. — Et ailleurs : Reum publicum, nisi ante occisus erit, fore a Milone puto : si se inter viam obtulerit, occismn iri ab ipso Milone Tideo. — Ad Alticum, IV, m.
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que je souffre de m'apercevoir tous les jours qu'il n'y ail plus de République ; que la justice soit bannie de nos tribunaux ; que ce temps de ma vie, où je devais paraître avec éclat dans mon caractère de sénateuV, soit employé aux misères du barreau ; que je ne puisse attaquer mes ennemis; que je sois même obligé de les dé* fendre ; enfin que je ne sois libre ni dans mon amitié, ni dans ma haine. » Oui, c'était là sou malheur, malheur que lui avait fait un peu la mobilité de son caractère, mais dans lequel aussi, il ne le faut pas oublier, les circonstances furent pour beaucoup.
Cette gloire qui avait été donnée à Cicéron, pendant son consulat, de gouverner Rome par la parole, avait été un accident heureux qui ne pouvait ni durer, ni se reproduire. Le pouvoir désormais était à la force : Tépée seule devait décider entre des ambitions rivales et également funestes à la République. Loin donc de s'étonner qu'entre César et Pompée Cicéron ne fasse pas plus grande figure, il faut le louer de la dignité qu'il conserve et de la déférence qu'il obtient d'eux : César surtout se met en frais et cherche à se rattacher ; moins sincère, Pompée voit encore en lui le rival glorieux dont le consulat avait balancé sa renommée et s'inquiète des libres paroles qui, alors même, sortent de la bouche de Cicéron. Il ne faut pas, en effet, s'y méprendre, Cicéron est encore une puissance. Si, entre Pompée et César, Téquilibre se maintient quelque temps, c'est à Cicéron qu'on le doit. Qu'il eût penché d'un côlé, l'ac-
cord était rompu. On le conçoit : Cicéron, en effet, représente ce qui, pour quelque temps encore , arrête Pompée et César, la loi et la liberté. Cette liberté et cette loi, il les fait parler avec une force et une beauté incomparables ; et, pour lui personnellement, il se prononce avec une indépendance qu'on n'a pas assez reconnue. Ne jugez pas sur les apparences; oui, dans tel ou tel discours, il parle pour des clients de César et de Pompée ; et, en ce faisant, il veut leur être agréable ; mais pénétrez dans ces discours eux-mêmes, et vous y Terrez avec quelle liberté Cicéron s'explique et comme il sait faire respecter sa parole. On sent à ses nobles accents qu'il ne désespère pas entièrement de la République; il ne se trompait pas tout à fait. Il lui sera encore donné de combattre pour la liberté contre la tyrannie. Cette tribune, qu'il se plaignait d'être obligé de déserter pour le barreau, elle s'ouvrira de nouveau
pour lui : Antoine lui sera un autre Clodius, plus glorieux, car il sera plus redoutable ; les Philippiques sont voisines de la Milonienne.
Cicéron aurait pu se contenter de sa gloire d'orateur; il rechercha ou il accepta l'occasion d^en acquérir une autre. Il eut bientôt une province à gouverner ; le sort lui donna la Cilicie. Dans son proconsulat, Cicéron réalisa cet idéal que, dans sa lettre à Quintus, il trace des qualités d'un gouverneur de province. Il ne recevait aucun présent, pas même des rois ; aucun esclave ne défendait sa porte ; il rendait la justice sans insulte et
9é GICÉRON.
sans rigueur ; il fit rendre aux villes, qu'il enrichit par ce moyen, plusieurs domaines publics usurpés par des particuliers. La gloire militaire même ne lui manqua pas ; il fit la guerre et mit en fuite les brigands du mont Amanus ; ses soldats lui donnèrent le titre d'imperator. Mais ces succès ne le pouvaient consoler d'être loin de Rome"; c'est vers elle que se tournaient sans cesse ses regards ^ Peut-être se rappelait-il son premier mécompte, lorsque, au retour de sa questure en Sicile, se croyant être le sujet d'entretien de Rome entière, il dut reconnaître qu'on n'y pensait guère à lui, et résolut d'être toujours présent aux regards des Romains. Pour se consoler, il écrit à ses amis et raconte, d'un ton moitié enjoué, moitié sérieux, ses exploits contre les Parthes^. Il a aussi,^our se distraire , les lettres de Célius , qui le tiennent au courant de ce qui se passe à Rome, et les caresses de César, qui, le flattant à l'endroit le plus sensible, lui écrit : « Csesar imperator Ciceroni imperatori. » « Je suis, écrit-il à Atticus, le seul imperator dans Funivers, avec César. »
Il avait eu, nous l'avons dit, grâce peut-être à son
* Urbem, urbem, mi Rufe, cole et in ista luce vive. Ompis peregrinatio [quodegoab adolesceritia judicavi) obsdbra et sordida est iis quorum industria Rom'ae potest illustris esse. Quod quuin probe scirem, utinam in sententia perniansissem. Cura una, me Hercule, ambulatiuncula, atque uno sermone nostros ômues, fructus provincise non confero. — EpU. fam., II, xii. Dec. 50.
^ Castra paucos dies habuimus, ea ipsa quee contra Darium htr bUerat apud Issum Âlexander imperator haud paulo melior; quam aut tu aut ego. — Ad ÂttiCy V, xx;
frère Quintus, quelques succès militaires; mais il s'en exagérait beaucoup l'importance et désirait le triomphe. Pour l'obtenir, il voulut mettre Caton dan» ses intérêts ; Caton éluda avec beaucoup d'esprit cette requête, qui lui paraissait excessive. Voici la lettre de Caton :
« Ce que je dois à la République et à notre amitié me fait voir avec plaisir qu'avec la même intégrité, la même vertu et la même exactitude que vous avez fait éclater dans les grandes affaires da vos fonctions civiles, vous gouverniez aujourd'hui votre province à la tête d'une armée. Je n'ai donc point manqué, comme j'ai cru le devoir faire, de louer par mon suffrage et par mon décret le service que vous avez rendu à la Répifblique, en défendant votre province avec autant d'intégrité que de prudence, en conservant le roi Ariobarzane et ses Ëtats, et en réchauffant le zèle de nos alliés pour la République* A l'égard de la supplication que vous avez obtenue, je m'en réjouis si, dans une occasion où, sans rien devoir au hasard, vous ne devez vos succès qu'à votre prudence et à votre modération, vous aimez mieux que nos remerciments s'adressent au ciel qu'à vous. Mais si vous regardez une supplication comme un droit au triomphe, et que, par Cette raison, vous aimiez mieux que nous soyons obligés au hasard qu'à vous, sachez que le triomphe ne suit pas toujours une supplication, et qu'il est bien moins glorieux d'obtenir l'honneur du triomphe que de voirie sénat déclarer que c'est à la douceur et à l'intégrité du général, plutôt qu'à la force des armes ou
ou CICÉRON.
à la Paveur du ciel, qu'on doit la défense et la conservation d'une province. Voilà quel a été le sens de mon suffrage. C'e^ contre mon usage que j'entre dans ce détail ; mais j'ai voulu vous faire connaître combien je souhaite de vous voir persuadé que j'ai fait pour votre gloire ce que j'ai cru de plus propre à Taugmenter, et que je me réjouis néanmoins que vous ayez obtenu ce que vous souhaitiez. Prenez soin de votre santé; ne cessez pas de m'aimer, et, continuant comme vous avez commencé, apportez autant de sévérité que de soin à la défense de nos alliés et au service de la République. »
Cicéron, on le pense bien, ne fut pas très-satisfait de ce refus, si spirihiellement poli, et il s'en plaint à Celius. De retour à Rome, il tomba, comme il le dit, au milieu des flammes de la guerre civile ^ L'accord entre César et Pompée ne pouvait durer. Déjà ébranlé par la mort de Crassus, l'équilibre entre les deux généraux avait été rompu par l'absence de Cicéron, occupé à son proconsulat en Cilicie.
Grand alors est l'embarras de Cicéron. D'après le conseil d'Atticus, il s'est attaché également à Pompée et à César. On va délibérer au sénat s'il faut obliger César à quitter son armée et à venir demander le consulat en personne. Que répondra Cicéron? Il songe à rester hors des murs, et à demander le triomphe pour être autorisé et même obligé par la loi à ne pas entrer dans
* Ego ad urbem accessi pridie nonas januarias. Incidi in ipsam flammam civilis discordise, vel potius beUi. — Eptt. fam., Vil, xi.
la yille ; il regrette de ne pas être resté dans sa province^ Ecrivant de Formies à Alticus, il songe toujours à son triomphe ; mais il a pris, sans illusions, son parti contre César*. Dans une autre lettre, il pose son problème, xp66XY](juz, c'est-à-dire toutes les hypothèses possibles de la conduite que César tiendra, et il les trouve
toutes également déplorables.
César passe le Rubtcon, et Pompée abandonne Rome. Cicéron ne peut concevoir«qu'il ait pris un pareil parti ; Il s'indigne en même temps de la révolte de César'. Pour lui. Pompée lui a donné une mission paisible : il est chargé d'inspecter les levées de la Campanie. Cependant on a encore quelque esfiérance de conserver la paix entre les deux rÎTaux. Cicéron écrit une lettre à César pour le disposer à une réconciliation. Mais tandis qu'il accuse sévèrement la conduite de Pompée, l'activité de César lui fait peur et lui .cause une espèce d*ébiouissement\ Il reste néanmoins en Italie, mais il y fait une triste figure, traînant partout ëes faisceaux. Il
« Ad AUicum, Vil, yii. Dec. 50.
* Depugna, inquis, potius quam servias. Ut quid? Si victus eris, proscribare? Si vioeris, tamen servias. Quid ergo, inquis, acturus es? Idem quod pecudes quee dispuisse sui generis sequuntur grèges. Ut bos armenta, sic ego bonos viros aut eos quicumque dicentur boni, sequar, etianasi ruent. — Vil, vu.
' Sed ego lioc ipsum velie miserius esse duco quam in crucem tolli. Una res ea miserior, adipisci quod ita.volueris. — Ad Attic,, VII, XI.
* Sed hoc ripui horribili vigitantia, cel^ritaté, diligentia est. — Ad Aitie,, VIII, IX.
08 GIGÉRON.
apprend que les cohortes de Pompée veulent lui offrir de défendre leur ville contre César; aussitôt il s'esquive . et s'embarque avant le jour pour la Sicile ^
Cependant César, traversant Tltalie, poursuit Pompée jusqu'en Thessalie. Quelle conduite tient alors Cicéron? Lui-même encore va nous l'apprendre. Pendant tout ce temps, fort embarrassé de sa situation, fort chagriné des malheurs de la république, il se console de son impuissance en se posant des questions de politique, 6i(7eiç, et en les traitant en forme dans sa maison de Formies : a Peut-on demeurer dans son pays, lorsqu'il est opprimé? — Est-il permis à un bon citoyen, pendant ces temps de troubles, de vivre dans la retraite? •^ Faut-il, dans les dissensions publiques, suivre la fortune de ses amis et de ses bienfaiteurs, lors même qu'ils ont fait des fautes essentielles et décisives? — Un homme qui, après avoir rendu à sa patrie de grands services, s'est exposé aux persécutions et à Tenvie, doit-il les braver une seconde fois, ou ne peut-il songer à lui-même et à sa famille, et laisser le gouvernement à ceux qui ont le pouvoir? — Voilà les questions que j'examine, et sur lesquelles je m'exerce pour et contre, en grec et en latin ^ ; cela m'aide à dissiper
* Ad Allie., X, ivi.
* Et fjLSvsxiov h ri? izurpiSi rv^avvou/Aévy] ; et TroAiruâv tô î]<ru;(cc>
Çecv, àv«x^f.T^aa)nâ izotf riiç itarplSoi Tu/9avvou/utiv>;$ ; lî rotç ehspyir
raiç xai fiXoiç ffvyxivduvcuriov iv to7$ itoXirtxoîç, xocv /Ail Sox&oiv eu ^èouXttJaOat ntpt tûv o>uv; si h fxsyiXa riiv izarpiSa e\iepysnn9açf li'avrÔTCTOvTsàyijxcffTa naOùvxal f OovijOclç, xcv^uvcûffsuv &v idcAovr^f
mon chagrin, et je m'en fais en même temps Tapplication*. »
Parler grec, disserter, discourir, c'était trop souvent, dans les situations désespérées, la ressource de Cicéron. N'oublions pas cependant que, s'il ne sut pas franchement se prononcer entre César et Pompée, Cicéron tâcha, autant qu'il le put, de les désarmer Tun et l'autre, et qu'il ne songea qu à l'intérêt de la patrie*. Enfin, malgré les ayances de César qui réclame ses conseils et l'engage à garder au moins la neutralité, il se décide à rejoindre le camp de Pompée, dont il juge tout d'abord sévèrement la conduite ; il y est froidement accueilli et y porte le découragement dont il est atteint. Il se console un peu et se venge par des bons mots.
inùp rijç izuTpiSoi ; si l^créov «ùrâ lauroD nors xat râv olxecorâruv nottîudat Tzpâvoiav, àfsfihu t«5 itpbi robç ta^^ovraç SianoUrsicci ; in his ego me consultationibus exercens, et disserens in utramque partem, tune grsece, tune latine, et abduco parumper animam a mojfstiis, et râv Ttpo^pyov délibère.
Dans le Jules César de Shakspeare, Casca, racontant ce qui vient de se passer sur le Forum, comment César a refusé là couronne, etc., quelqu'un lui demande : « Et Cicéron, a-t-il parlé î — Oui, réponditil, il a parlé grec :
Did Cicero say any thing ?
Ay, he spoke grec.
(Juliua César, I, n.)
Était-ce par une de ces divinations qui lui sont si familières, ou par un vague souvenir de Suétone, que Shakspeare fait ainsi disserter Cicéron en grec?
« AdAUic, IX, IV.
* Unice cavente Cicérone concordise publicse. — Yellcius Paterculus, II, XLvm.
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