CICÉRON PENDANT ET APRÈS LA DICTATURE DE CÉSAR
LES PHiypPIQUKS
Pharsalé a prononcé. Cicéron, après être resté à Brindes une partie de l'année, revient à Rome au mois de septembre de l'an 48. César Taccueille avec déférence; mais tout, à Rome, a changé d'aspect.
^ Plus d'agitations du Forum, plus d'intrigues politiques. Maintenant il faut s'effacer, rester dans la solitude et laisser tout faire à l'homme puissant qui s'est chargé à lui seul du gouvernement de la république. Le sénat ne fait plus de lois, à plus forte raison le peuple n'a-t-il pas le droit d'en faire. Les décrets du sénat se fabriquent dans le cabinet de César, et Cicéron écrit à Fétus avec un enjouement mêlé de tristesse : « Autrefois, j'étais assis à la poupe et je tenais le gouvernail; mais à peine aujourd'hui puis-je trouver place à la senline. Croyez-vous que si j'étais à Naples, on. en forgeât ici moins de décrets? Je suis à Rome, je suis assidu au Forum ; les sénatus-consultes se font chez celui que vous connaissez bien, qui vous aime, et qui est aussi de mes amis, et même il v rhet mon nom lorsque cela lui vient à l'esprit, et j'apprends qu'on a reçu, dans l'Arménie et dans la Syrie, des décrets du sénat
qu'on prétend que j'ai signés, ayant que j'en aie d'ailleurs entendu dire un seul mot. Ne vous imaginez pas que je badine. Je vous assure que les rois des pays les plus reculés m'ont écrit pour me remercier d'avoir contribué, par mon suffrage, à leur faire obtenir le titre de rois, tandis que j'ignorais non-seulement qu'ils Teussent obtenu, mais même qu'ils fussent au monde ^ »
Cicéron s'efface donc; mais il ne peut tellement s'effacer, qu'il ne lui échappe quelques traits. On cite ses bons mots ; César les apprécie, les goûte, et sait même discerner les authentiques et les apocryphes. Cicéron ne se les refuse donc pas, « cela dût-il mal tourner. » Le diotateur, entre autres galanteries, a eu une passion pour Servilia. Il lui a fait adjuger, après les guerres civiles, de magnifiques propriétés mises aux enchères. Ces terres ont été codées à Servilia pour un prix fort bas. On s'en étonne, on eu fait la remarque. « Le marché est régulier, répond Cicéron, il y a eu rabais d un tiers; ou, si l'on prend le second sens du calembour : Tertia a été livrée {tet^tia deducta est). Or, la fille de Servilia s'appelait Tertia, et l'on prétendait que la mère, après s'être livrée autrefois elle-même à César, lui bvrait mainlenant les faveurs de sa fille*.
C'est par ces saillies que Cicéron se console de sa soumission ; il sait' d'ailleurs se réserver dans cette servitude une part de liberté. Un certain mari, Capius,
< Éptt, fam.y IX, Vil. L'an 46.
«Suétoi.e, CV.i«^ 50.
ayant vu, pendant le repas, un homme, qu'il avait besoin de ménager, s'a[>procher de sa femme, avait, diton, fait semblant de dormir. Un esclave, profitant de la situation, voulut dérober un vase précieux. Capius lui dit tout bas : « Je ne dors pas pour tout le monde. » n Je puis dire de même, écrit Cicéron à Gallus, que je ne suis pas esclave pour tout le mondée Encore quel est cet esclavage? Autrefois, quand on prétendait que j*élais roi, je n'étais recherché par personne comme je le suis aujourd'hui par les plus grands amis de César. » On fait la cour à Cicéron ; on vient le voir comme un prodige : « Car un citoyen qui pense bien est aujourd'hui aussi curieux qu'un merle blanc*. »
Tout d'ailleurs n'était pas tristesse; tous les plaisirs n'ont pas quitté Rome avec la liberté. Sous un maître, qui est homme d'esprit, on peut encore causer et rire; et Cicéron fait chez Hirtius et Dolabella d'assez joyeux soupers. Ces jeunes gens auxquels il enseignait, dans ses loisirs, l'éloquence, les Celius, les Curion, ces débauchés élégants, ses disciples pour Téloquence, sont devenus ses maîtres en l'art de bien dîner. « Quos dicendi discipulos habeo, cœnandi magistros^. » «Je
^ Sic ego non omnibus, mi Galle, servio. Etsi quse est hsec servitus? 01im,quum regnare existimabamur, non tam ab ullis, quam hoc tem pore observer a familiarisnimis Csesaris omnibus — Epit. fam ^ VII, xiiv. L'an 45.
* Quod, quasi avcm albam, videntur bene sentientem civem viderc. — ËpU. fam , à Curius, Vil, xxviii. L'an 46.
» EpiL fam., IX, vi.
ne cesse, écrit-il aussi à \arron, de dîner chez ceux qui aujourd'hui sont nos maîtres : « Non der sino apud islos qui nunc dominantur, cœnitare. » Il n'a plus rien à faire qu'à étudier, à écrire, et, le soir, à souper ayec ses amis. Ce soir-là, il s'est oublié jusqu'à se mettre à table en compagnie de Cythéris ; et il a besoin, pour se justifier, d'invoquer l'exemple d'un philosophe, Aristippe, qui ne rougissait pas d'avoif Laîs pour maîtresse ^ 11 ajoute qu'il ne s'était pas défié qu'elle dût être de la fête, et que, dans sa jeunesse même, ces plaisirs avaient fait peu d'impression sur lui ; à plus forte raison, dit-il, depuis qu6 la vieillesse était venue. II était plus enclin aux plaisirs de la table, et il fait part à Gallus, avec un badinage gracieux et divertissant, d'une indigestion qu'il a eue.
Mais ce ne pouvaient être là pour Cicéron que de passagères et inefficaces distractions. Cette vie, désormais inutile à la république, lui pèse. Il écrit à son ami Curius : « Ni le temps, ni la raison, ni aucune consolation ne peuvent vaincre ma tristesse. » Son seul remède contre un si grand abattement est de s'enfermer dans sa bibliothèque*. Là, il lit et il compose pour étourdir sa douleur. On l'accuse de céder sous le poids du malheur, et d'avoir perdu sa vigueur d'esprit ; ceux qui le croient si affaibli ne savent pas à quel genre d'oisiveté il s'est consacré. « Qu'ils apprennent, leur répondit-il,
* Lettre à Petus. Epîf. fam., IX, xxvi.
« EpU. fam., VII, «viii.
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combien j'écris et sur quelles matières ^ » D en a pris son parti : il se console de la tribune absente par la philosophie : une promenade au soleil sur le rivage de la mer, une bibliothèque et un petit jardin, c'est tout ce qu'il demande. Mais cette gloire même de la parole qu'il regrette ne lui manqua pas alors.
Ce fut encore un beau jour pour Téloquence romaine, que celui où, après un silence de plusieurs années, la Yoiz deCicéron se fit de nouveau entendre dans le sénat. La cause était solennelle ; il s'agissait de remercier César d'avoir accordé aux prières du sénat et de sa famille un homme qui s'était toujours montré un de ses plus ardents ennemis, M. Marcellus, qui se refusait à implorer la clémence du vainqueur : républicain énergique que le mauvais succès de sa cause n'avait point abattu, et qui, véritable philosophe, s'accommodait assez bien de l'exil. Aussi fallut-il, avant de s'adresser à la générosité de César, désarmer d'abord la fierté de Marcellus, qui se montra, en outre, peu sensible à la clémence du dictateur. Deux écueils donc à éviter : la susceptibilité de Marcellus et le ressentiment de César. Cicéron se tira avec une merveilleuse adresse de cette double difficulté. On lui a reproché d'aller trop loin dans les concessions qu'il fait à César ; de lui sacrifier un peu Pompée et la justice de sa cause. Il est vrai, dans la première partie de son discours, Cicéron ne ménage pas les éloges
< Ad AtHc., m, xzxviii. L'an 45.
au vainqueur ; mais, dans la seconde, il les reprend, si je puis ainsi dire, ou du moins il les explique. Ces éloges n'étaient que des préeau lions oratoires : ils doiyeat faire passer les conseils que renferme la seconde partie. Ces conseils sont sévères. Au-dessus de cette gloire des armes que Cicéron a d'abord exaltée et dont . César lui-même s'est dit rassasié, il y en a une autre et plus belle : la clémence. Mais cette clémence même ne doit pas suffire à la grande âme de César. Maître de Rome, vainqueur de ses ennemis, s'il a fait assez pour Tadmiration des hommes, il n'a pas assez fait pour mé- . riter leur reconnaissance; à sa gloire, il manque un complément indispensable et comme son couronnement : c( 11 faut qu'il change ce qui existe; la république ne peut rester comme elle est. » Ainsi Cicéron sait concilier les ménagements qu'il doit au tout-puissant dictateur avec la dignité de son client et son propre respect.
Le discours pourMarcellus est un remerciment,etnon un plaidoyer; le discours pour Ligarius est un plai* doyer en même temps qu'un recours en grâce. Ligarius avait combattu, contre César en 46. Fait prisonnier à Adrumètc, après la l>ataille de lapsus, il obtint la vie sauve, mais reçut Tordre de ne pas revenir en Italie. Ce fut en vain que ses amis, ses deux frères, son oncle, T. Brocchus et Cipéron lui-même, qui eut à ce sujet une audience du dictateur le 23 septembre 46, demandèrent son rappel. Sur ces entrefaites, une accusation publique
lui fut intentée par Q. Mliws Tuberon, fils de L. Tubéron, à qui Ligarius, légat en Afrique, avait interdit Fentrée de cette province, bien que L. Tuberon en eût été nommé gouverneur par le sénat. L'affaire se plaida au Forum devant César. « Qu'est-ce qui nous empêche^ dit César à ses -amis, d'entendre Cicéron que nous n'avons pas entendu depuis si longtemps, lorsque Ligarius . reconnu pour un méchant homme et pour noire ennemi est déjà condamné. » Cicéron parla donc, et avec une habileté et en même temps une hardiesse qui étonnent d'abord. Ce ne sont plus ici les précautions infinies, les conseils mêlés de flatteries du discours pour Marcellus. Son long silence une fois rompu, Cicéron a retrouvé tout le courage et tout le feu de son ancienne éloquence. Il parait être revenu de son abattement de vaincu ; il semble qu'il veuille se relever, lui et sa cause, de la défaite qu'ils ont éprouvée ; il n'implore plus la clémence de César, il l'exige en quelque sorte ; il ne se défend pas, il attaque; il revendique hautement pour les pompéiens une amnistie juste autant que politique. Ligarius y a droit, au même titre que lui, Cicéron, au mêiûe titre que Tuberon ; il parle ici au nom d'un parti vaincu, il est vrai, mais non détruit; il discute et n'implore pas. Son argumentation est vive et pressante; il prend à partie Tuberon . Pendant qu'il parle , César change plusieurs fois de visage et laisse voir les divers mouvements dont son âme est agitée ; mais, au moment où l'orateur montre Tiïberon, au milieu de la mê-
DICTATURE DE CÉSAU. — PH ILIP P IQUES. 107
Ice, cherchant de la pointe de son glaive la poitrine de César*; à ce moment, César, hors de lui-même, tressaillit; des papiers qu'il tenait à la main lui échappérent ; il s'étonna de pardonner. Mais comment eût-il résisté à ce discours, merveilleux instrument de persuasion, et qui offre uasi heureux mélange de force et de grâce?
Ce silence, que Cicéron s'était imposé, peut être considéré comme un repos utile à son éloquence ; si elle ne s'y fortifia point, elle y prit unQ nouvelle et merveilleuse souplesse. Ona^it que l'éloquence de Bossuet avait reçu de la majesté de Louis XIV, de la convenance et de l'ordre harmonieux qui marquèrent la période la plus brillante de ce règne, une beauté plus régulière, sans être moins forte et moins gracieuse ; que, comparées à ses sermons, ses oraisons funèbres étaient mieux composées, plus soutenues, sans être moins éclatantes et moins expressives. Cette remarque peut, jusqu'à un certain point, s'appliquer à Téloquence de Cicéron dans les deux discours pour Marcellus et pour Ligarius. 11 y déploie des qualités nouvelles, et sans rien perdre de la force de son argumentation, de l'harmonie de son style, il y étale une magnificence de langage, une habileté oratoire incomparables ; c'est un heureux mélange du style délibératif et du style démonstratif. Il y réunit toutes les qualités qu'au troisième livre du De oratore^
* Quid enim Tubero, destrictus ille tuus in acie Pharsalica gladius agebat? cigus latus ille mucro petebatf — Ghi iiii
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il énumère comme formant ]a perfection de ce style qui doit allier la vigueur à la souplesse, les ornements à la simplicité, la grâce au pathétique.
Si, en défendant Marcellus et Ligarius, Cicéron avait pu se faire encore quelque illusion sur le peu de liberté laissé à sa parole, il la dut perdre, cette illusion, le jour où il eut à défendre le roi Dejotarus. Ce fut dans la maison même de César, à huis clos, qu'il plaida, je veux dire qu'il parla pour Dejotarus. Aussi n'y iit-il pas beaucoup de frais ; ce plaidoyer, à son propre jugement, ne valait pas la peine d'être écrit; l'orateur se retrouve cependant dans la péroraison, où, implorant pour son client la clémence de César, Cicéron déploie toute son adresse oratoire et arrive, par des mouvements heureux, à toucher le cœpr de César.
Des trois hommes défendus par Cicéron auprès de César, deux ont montré assez peu de reconnaissance envers leur généreux vainqueur: Dejotarus, dans la guerre civile entre le second triumvirat et le parti républicain, se remit en possession des États dont il avait été dépossédé, et alla se ranger sous les drapeaux de Brutus et de Cassius. Ligarius fut au nombre des conjurés qui ôtèrent la vie à César. Brutus, l'étant venu voir, le trouva retenu par quelque indisposition. « Quel temps, lui dit Brutus, prends-tu, mon cher Ligarius, pour être malade I » Ligarius, se doutant de quelque chose, se relève sur son coude, et lui répond : a Brutus, si tu formes quelque dessein digne de toi, 'je me porte bien. » Et
tfarcellus, qui reçut si froidement ]a nouvelle de sa grâce, qu'aurait-il fait, s'il eût vécu assez longtemps pour profiter du pardon du dictateur?
On le voit, entre César et Cicéron les relations, même de bonnes relations en apparence, n'avaient pas cessé. César complimente Cicéron sur son Caton^, et Cicéron envoie à César une lettre flatteuse sur son Anii- Caton*] mais, dans cette correspondance amicale, se cachent toujours les souvenirs amers et les arrièrepensées. Cicéron écrit à César, mais il mesure ses éloges, il pèse ses expressions ; il craint qu'on ne Taccuse d'adulation^. Il ne pouvait, en effet, entre le dictateur tout-puissant par les armes et le consulaire autrefois tout-puissant par la parole, s'établir que des relations et des politesses comme en échangent de courtois adversaires; mais ni un rapprochement sincère, ni une amitié durable. Cicéron reçoit César à Pouzzoles; mais s'il se félicite, en écrivant à Âtticus, c'est dlêtre sorti sans encombre de ce pas difficile ; il est heureux, on peut le voir, non de recevoir un pareil hôte, mais de l'avoir reçu. Ce n'est pas avec ce sentiment qu'on laisse partir ses amis :
« Je l'ai enfin reçu cet hôte que je croyais si incommode, et jen'en suis pas fâché, car il a paru très-content. Le 20, au soir, il arriva chez Philippe ; toute la maison fut
* Ad Altic.y XIII, xLvi.
« Ad Attic, XIII, L.
^ AdAtlic, XIII, L.
ilO , CICÉRON.
aussitôt inondée de soldats^ et à peine laissa-t-on libre la salle où César devait souper ; car il avait avec lui deux mille hommes. Je craignais pour moi le lendemain ; mais Cassius Barba me délivra de cette peine : il mit des gardes chez moi et fit camper les soldats dehors ; la maison fut en sûreté. Le 21, César demeura chez Piiilippe jusqu'à une heure après midi, et ne vit personne; je crois qu'il réglait les comptes deBalbus. Il se promena ensuite sur le rivage. A deux heures, il se mit dans le bain. On lui parla alors de Mamurra^; il ne changea point de visage. On le frotta, et tl se mit à table. Comme il s'était fait vomir, il mangea et but beaucoup, et fut de très-bonne humeur. Le souper était délicat et bien apprêté; mais ce n était pas tout : « il était aussi a relevé par le sel des bons mots et par une aimable « gaieté. » Il y avait de plus, pour ses gens, trois tables fort bien servies. Ses affranchis du second ordre et seâ esclaves ne manquèrent de rien ; pour ses principaux affranchis, ils furent très-bien traités. Enlin j*ai montré que je savais vivre. Mais, en vérité, ce n'est pas un hôte à qui Ton puisse dire : Ne m'oubliez pas, je vous* prie, quand vous reviendrez. Une fois suffit. On ne parla point d'affaires sérieuses, mais de littérature. En un mot, César s'amusa et fut content'. »
^ Probablement des vers de CatuUe. Carm. 29.
' hospitem mihi tam gravem I àfuzafHXrjTov : fuit enim perju^ cunde. Sed quum secundis saturnalibus , ad Philippum vesperi venisset, villa ita complela militibus est^ ut vix triclinium , ubi cœnaturus ipse Ca'sar esset, vacaret : quippe bominum GFJ CID. Sane
DICTATURE DE CÉSAR. — PHILÎPPIQUES. ill
Voilà quels étaient les liens qui unissaient ces deux hommes : liens fragiles, on peut le voir, union extérieure; et pourtant à quoi tenait-il qu'ils ne fussent amis? Ils s'estimaient déjà; ils étaient tous les deux hommes d'esprit et de génie. Mais entre ces deux hom-~ m«6, si grands tous les deux, si nobles de caractère et si élevés d'esprit, si bien faits en uïi mot pour se plaire, il y avait une barrière qui ne pouvait tomber. L'un, roi autrefois par l'éloquence, reprochait à l'autre d'avoir fait taire la tribune et d'avoir terminé les luttes de la parole : l'autre comprenait que sa pensée,tout élevée qu'elle était, s^était mise au service d'une puissance brutale. César sentait derrière lui les vétérans; il avait beau être plein de génie, il commandait par la force, et il en éprouvait une sorte de tristesse et de remords : «Puis-jc douter qu'on ^ne me haïsse ! » s'écriait-il un jour, en apprenant que Cicéron faisait antichambre chez lui, lorsqu'on voit M. Ci-
sum commotus, quid futurum esset postridie : at mlhi Barba Cassius subvenit; custodes dédit. Castra in agro; villa defensa est. Ille tertiis saturnalibus apud Philippum ad horam VII, aec queraquam admisit. Rationes opinor cum Balbo. Inde ambulavit in littore. Post horam VIII in balneura; tum audivit de Mamurra ; vultum non inutavit. Unctus est; accubuit; l/xfrtxvjy agebat. Itaque et edit» et bibit xStùi et juciinde ; opipare sane et apparate : nec id solum,
Sed bene cocto, et Gondito sermone bono, et, si quseri^ libenter.
Prseterea tribus tricliniis accepti oi itepl aùrôv valde copiose. Liherlis minus lautis, servisque nihil defuit. Nam lautiores elegantcr accepti. Quid multa? homines visi sumus. Hospes tamen non is cui diceres, Âmabo te, eodem ad me quum revertere. Semel satis est. S:rou5aïov ovoiv in sermone, (pùôXoyx mulla. Quid quseris ? delectatus est, et libenter fuit. — AU Attic.j XIII, ui.
lis GIGËRON.
céron réduit à attendre que je lui donne audience? S'il y a quelqu'un qui soit d'humeur indulgente, c'est lui; cependant je suis bien sûr qu'il me hait* I »
Et César ne se trompait pas tout à fait. Cicéron lui écrivait des lettres de compliments ; il le ménageait; il lui donnait à dîner dans sa maison de Pouzzoles; m^s tournez quelques feuillets de sa correspondance, dépassez la date des ides de mars, et vous rencontrerez un billet de trois lignes à un conjuré pour le féliciter de l'assassinat du dictateur.
Les conjurés, soit qu'ils craignissent l'indiscrétion ou l'irrésolution de Cicéron, ne l'avaient pas mis dans le secret de la conspiration ; mais. César mort, ils lui en reportèrent pour ainsi dire Thonneur et saluèrent en lui le chef de la liberté reconquise. Après avoir frappé César, ils appelèrent Cicéron en agitant leurs épées sanglantes. Cet hommage était mérité. Cicéron, en effet, avait beaucoup grandi sous la dictature de César. Dans la retraite qu'il s'était imposée, longtemps il avait gardé le silence, et, quand il le rompit, ce fut, on le sait, en faveur des vaincus de son parti*; il n'avait sollicité la clémence de César que pour ses amis ; il s'était refusé à ses avances ; son éloignement de la vie publique avait été plein de dignité, et nous avons vu que, même pendant la dictature, il jouissait d'un respect et d'une considéra-
1 Ego dubitem quin summo in odio siin, quum M. Cicero sedeal, nec suo commodo me convenire possit? atqui si quisquam est facilis, hic est : tamen non dubito, quin me maie oderit. — Ad AUicum, XIV, I.
tion qu'il n'avait pas obtenus sans conteste^ même à ses plus glorieux jours. Les haines s'étaient apaisées, et dans cette réserve où il se tenait, non sans sacrifices, sinon sans péril, il avait oublié et l'on avait oublié ces bouffées de vanité qui lui avaient fait tant d'ennemis et avaient indisposé même ses amis. D'autres circonstances l'avaient encore rehaussé dans l'opinion publique : les plus illustres défenseurs de la liberté, Gaton, Scipion, Bibulus, avaient péri.
Dans le premier moment de la révolution opérée par Brutus et par Cassius, Cicéron est tout entier à l'espérance, «t Tâchez néanmoins de découvrir quelles sont les vues d'Antoine : je le crois plus occupé à faire bonne chère qu'à faire du mal à la république ; s'il y a quelque nouvelle affaire, vous me l'écrirez; s'il n'y en a point, vous me manderez ce qui se passe au théâtre, et les bons mots des comédiens. » Bientôt, moins d'un an après, il change de ton : « Je crains bien, mon cher Âtticus, que nous ne retirions des ides de mars que le plaisir de nous être vengés... Nos libérateurs, il est vrai, ont acquis une gloire immortelle, et ils seront heureux par le seul souvenir de cette grande action ; mais j'ai bien peur que nous n'en soyons pas mieux... Yoilà donc à quoi aboutit ce qu'a fait notre ami Brutus ! Il est réduit à demeurer à Lanuvium, et Trebonius à se sauver dans son gouvernement. Tout ce qu'a fait, tout ce qu'a écrit, tout ce qu'a dit César, tout ce qu'il a promis, tout ce qu'il a pensé a plus de force que s'il était
114 CIGBRON.
encore en vie... Vous souvenez-vous bien que le jour même de sa mort, vous disiez hautement que ce serait, pour la bonne cause, un coup fatal, si Ton rendait à César des honneurs funèbres? Eh bien, non-seulement on lui en a rendu, mais on a brûlé son corps sur la place publique ; on a fait son éloge; on a cherché àémouvoir la compassion, et on y a réussi. On a armé de flambeaux des esclaves et des gens de la lie du peuple pour venir brûler nos maisons. Depuis ce temps-là, ils vous disent hardiment : « Quoi ! vous allez contre la « volonté de César? » Je ne puis soutenir cela, ni beaucoup d'autres choses : aussi je pense à m* éloignera » Il prend en effet le parti de se retirer en Grèce; mais, arrivé à Syracuse, il changé de résolution, revient à Rome et prononce la première Philippique.
Dès ce moment, il est tout entier à la république. Touché, transporté de cette grande et nouvelle^ mis-
* Odorare tamen Antonii ^ia^£7ev : quem quidern ego epularum magis arbitror rationem habere, quam quiclquam malî cogitare. Tu si quid izpayfiariMv habes, scribe : sin minuSi populi InioyjiM^ioLi/, et mimorum dicta perscribito. — XIV, ii.
mi Âttice, vereor ne nobis idus Mart. nihil dederint prseter lietw tiam et odii pœnam ac doloris... Nostri liberatores semper erunt clari, conscientia vero facti sui etiam beati. Sed nos, nisi me fallit, jacebimus. — Ad Attic, , XIV, xii.
Itane vero ? hoc meus et tuus Brutus egit, ut Lanuvii esset ? ut Trebonius itineribus deviis proficisceretur in provinciam ? ut omnia facta, dicta, scripta, promissa, cogitata Gsesaris plus valerent, quam si ipse \iveret?... Meministine te clamare causam periisse, si funere elatus esset ? at ille etiam in foro combustus laudatusqae miserabiliter ; servique et egentes in tecta nostra cum facibas immissl. Qaae deinde? Ut audeant dicere : « Tu ne contra Caesaris nutum? » Ilœc et alia ferre non possum. Ilaque yvjv izpè yyi$ cogito. — Ad AUiCf XIV, x.
sion qui lui est donnée de sauver une seconde fois Rome, comme il Tavait sauvée pendant son consulat, de l'arracher des mains d'Antoine, comme il l'avait arrachée aux fureurs de Catilina, il déploie une activité infatigable; il donne les conseils les plus énergiques. Dès le premier moment, sa hardiesse se déclare : il veut qu'en qualité de préteurs, Brutus et Cassius convoquent régulièrement le sénat, et qu'on y porte quelques décrets vigoureux pour assurer la tranquillité publique. Mais Brutus trouva trop d'emportement dans ce conseil ; il voulut que l'on envoyât à Antoine des députés; son sentiment prévalut. Cicéron demeura ferme dans le sien; il laissa même passer les deux premiers jours sans voir Antoine. C'est la plus belle époque de sa vie politique. Seul, pour ainsi dire, contre toutes les armées de César, impatientes de venger sa mort, il sait retenir dans le devoir des généraux chancelants : par lettres, par l'offre des dignités et des honneurs, il les exhorte, il les décide à préférer à toute autre vue la gloire immortelle de sauver leur patrie. Ceux qu'il presse des plus vives instances, ce sont ceux dont il se défie le plus : Lepidus, Pollion et Plancus; que le nombre de leurs troupes et l'importance de leurs gouvernements rendaient plus capables de servir la république ou de lui nuire. Il pousse Brutus, toujours indécis, à s'emparer de la Grèce ; il félicite Cassius sur la hardiesse du coup de main qui le rend maître de l'Asie ; il excite Cotnificius à chasser d'Afrique les soldats d'Antoine; il
livre, par DecimusBrutus, la bataille de Modène, sa bataille de Chéronéç, à lui. Voilà le beau côXé; voici le revers de la médaille.
Cet Antoine, qu'il attaquait avec tant de véhémence, pt>uvait rappeler au sénat qu^il l'avait non^mé Tespoir de la patrie ^ ; qu'ayant écrit à Cicéron après la mort de César,, pour lui demander le rappel du jeune Glodius, Cicéron lui répondait non-seulement avec résignation, mais avec empressement. Nous avons, dans sa correspondance à Atticus, la lettre d'Antoine et celle de Cicéron. Celle d'Antoine, adroite*, mesurée; celle de Cicéron, où il proteste de son amitié avec une ferveur qu'Antoine ne lui demandait pas. Aussi , quand Antoine commença à être attaqué par Cicéron, il lut celte réponse au sénat; indiscrétion dont se plaint Cicéron dans la deuxième Philippique.
Inconséquent avec Antoine, il manqua peut-être aussi d'un peu de clairvoyance à Tégard d*Octave, ou plutôt il ne put vaincre le désavantage de sa position. Ce sénat, au nom duquel il protestait, était une chose vaine. Antoine, dans une lettre à Hirtius et à Octave, et écrite pour le public, leur représentait qu'en défendant le sénat, ils jouaient un rôle de dupe. Cicéron lit cette lettre au sénat et la réfute; mais Antoine avait trop raison : les césariens ne pouvaient pas manquer de se séparer
* Pro MUone, xt.