CHAPITRE III
SYSTÈME DE HUET DÉVELOPPÉ DANS LES QUESTIONS D'âUNAT.
Exposition du système.
Les principes sur la certitude et sur les rapports de la foi et de la raison, que Huet a consignés dans sa Démonstration Evangéltque, sont développés dans les
< Réponse, etc., pag. 122, 125.
Questims d'Àumy. fl rappdle isa coiaimençaût ^ la promesse qa'il a faite dans la Démonstration Évangér liquBj de prouver que la philosophie qui s'abstient de tout assentiment dogmatique et qui proclame l'insuffisance de la raison et d^ sens pour connattre la Térité, est moins opposé? au christianisme qu'on ne le pense ordinairement. Il avoue que quelques hommes gravffli et jneux se sont montrés peu favorables à cette opinion : rien ne leur parait plus contraire au christianisme, que d'exercer l'esprit humain à Tart de douter ; c'est comme si l'on prétendait que pour croire il est utile de ne pas croire , et ils invoquent à l'appui de leur sentiment, l'autorité de saint Augustin.
Huet exprime le désir que leur objection soit examinée par des philosophes habitués aux discussions philosophiques , et qui* résolvent la question , non d'après les préjugés vulgaires , mais d'après l'examen impartial de la vérité. Il soutient que l'indépendance de la raison, qui aspire à diriger notre âme et à être le régulateur souverain de la vie, est le plus grand obstacle à l'acceptation de la foi.
La paix ne sera établie dans l'âme que lorsqu'on aura clairement déterminé si c'est la raison ou la foi qui doit obéir. Or, il sera évident que la raison doit obéir , si elle est trompeuse , incertaine, faible ; et si la foi, au contraire, est sûre , claire , toujours la môme.
< Antecess.
Huet définit la raison et la foi. La raison est la faculté par laquelle notre esprit s'efforce de connaître la vérité, soit par le raisonnement , soit par la simple perception. La foi est un don de Dieu , par lequel notre esprit éclairé d'une lumière céleste donne son assentiment aux vérités que Dieu nous propose de croire ; la foi vient de Dieu qui ne peut pas se tromper ; la raison vient de la nature qui est aussi Touvrage de Dieu; mais étant corrompue elle est faillible.
La raison sentira elle-même la nécessité de se soumettre à la foi, si elle reconnaît qu'elle n'est pas assez ferme pour percevoir la vérité , et que la foi au contraire est certaine et toujours claire. Il est donc important de convaincre la raison de sa faiblesse; cependant Haet renvoie cette discussion à un autre temps.
Huet suppose pour le moment que cette conviction de la faiblesse de la raison est acquise * . Il veut s'occuper exclusivement de concilier la raison et la foi. il déclare que l'agitation produite dans l'âme par la lutte de la raison et de la foi , ne serait point apaisée si la raison ne se soumettait volontiers ; il faut donc lui offrir la paix à de justes conditions. Huet veut les déterminer; il entreprend cette tâche difficile.
1 Huet, dans les Questions d'Aunay, emploie la forme du dialogue. Son ami et son compatriote Duhamel est son interlocuteur; le P. de la Chaise est présent. C'est Duhamel qui doit prouver la faiblesse de la raison . Huet se charge de concilier la raison avec la foi . Son ouvrage a été composé dans l'abbaye d'Âunaj ; de là, la dénomination de Alneiaim quœstiones.
Haet se propose de rechercher si la raison sert à connaître la vérité, ou si la foi sente a cette puissance ; si la raison apporte quelque secours à la foi , et dans quelle mesure ; enfin y quelles sont les prérogatives respective» de la raison et de la foi? Il croit que les répugnances de la raison qui l'empêchent de se soumettre à la foi , disparaîtront dès qu'on lui aura mon-* tré qu'il n'y a rien , dans les dogmes et dans les préceptes moraux du christianisme, de si extraordinaire, de si contraire aux lois de la nature humaine, qui n'ait été admis par les philosophes les plus sages de l'antiquité , par les hommes les plus illustres du paganisme , par les législateurs des républiques anciennes.
Les Questions d'Aunay sont divisées en trois livres. Huet traite, dans le premier, de l'accord de la foi et de la raison ; le second et le troisième sont consacrés à la comparaison des dogmes et des préceptes moraux de l'Evangile avec les dogmes et les préceptes moraux des payons * .
Huet veut établir, dans le premier chapitre du premier livre des Questions d*Aunayj qu'il y a, pour connaître la vérité, une voie plus certaine que la raison. C'est par la raison , dit-il, que l'homme diflfère des autres animaux; l'usage et le secours de la raison doivent donc intervenir dans la foi ; car si c'est par la
< AlnetaruB quœstiones, anteçessio^
raison que nous sommes hommes, nous ne deTons pas abjurer Thumanité lorsque nous croyons. La raison, d'après Tertullien, est une chose de Dieu; elle a sa lumière et ses rayons, qui sont trompeurs et funestes si l'esprit s'en laisse éblouir ; très-utiles pour disposer à la foi , pour la confirmer dans les écrits , si l'on s'en sert avec circonspection, en suivant les préceptes d'une philosophie humble et prudente.
C'est par sa propre lumière que la raison se connaît elle-même et tous les autres objets, suivant la mesure de sa clarté ; notre adhésion est très-ferme si sa lumière est claire ; nous hésitons si elle est faible ; mais cette lumière ne nous apparaît jamais qu'à travers des nuages.
Il faut distinguer dans la raison trois états ou degrés : d'abord la clarté qui brille dans nos esprits , ensuite les ténèbres qui en tempèrent l'éclat , et l'obscuritéqui en dérive. Ainsi la raison est obscure, mais elle n'est pas entièrement dépourvue de lumière. Trois écoles de philosophie correspondent à ces trois degrés de la lumière de la raison : les dogmatistes , les disciples de Socrate et les sceptiques.
Huet reconnaît, avec les dogmatistes, l'éclat de la lumière de la raison ; il avoue, avec les disciples de Socrate, que nous savons d'une grande et parfaite certitude que nous ne savons rien très-certainement; mais il prétend, avec les sceptiques, que cette certitude même n'a pas un caractère absolu.
Huet distingae trois espèces de certHades : la certitude des bienheureux dans le ciel , la certitude par la foi sur la terre , la certitude par la raison. La certitude par la foi, appelée divine, l'emporte sur la certitude ra:tionnelle où humaine , par la fermeté et la constance.
La certitude humaine a plusieurs degrés. Le plus élevé est néanmoins faible et imparfait, si on considère la capacité de Tintelligence humaine , à qui la certitude absolue a été refusée. Comparée à la certitude par la foi , considérée sous le rapport du peu d'étendue de la raison , la certitude humaine est appelée trèsgrande probabiliié. Les principes géométriques et les autres vérités connues par la lumière naturelle, oot le plus haut degré de certitude humaine , fondée sur la saine constitution de notre esprit et confirmée par Texpérience universelle.
Quoique Tesprit ne puisse point par lui-même percevoir clairement et fermement la vérité , il y a une vérité vers laquelle il doit aller , et par laquelle il doit connaître sa fin et la béatitude de l'homme. Huet en trouve les preuves 4ans le désir naturel de l'esprit de percevoir la vérité , dans seâ continuels efforts pour l'acquérir , dans la joie suprême dont il jouit lorsqu'il a acquis la vérité ou la vraisemblance , enfin dans le penchant qui le porte à croire que ses idées sont confcHtnes à leurs objets.
Huet compare les iiommes qui ne suiveot que la
raison, aux Cimmériens, que le soleil n'éclaire pas et qui ont à sa place la lumière de quelques feux mêlés de ténèbres. Il les compare aussi à un voyageur qui , se trouTant dans un pays inconnu, ignorant le chemin qu'il doit suivre , ne pouvant pas être dirigé par l'aspect des lieux ou du ciel , ne perd pas néanmoins courage , n'arrête pas sa course , mais cherche un guide qui lui montre le chemin * .
Les philosophes qui professent Vart de douter imitent ce voyageur. Si les hommes s'obstinent à ne s'en rapporter qu'à la raison , dont ils ont si souvent reconnu les erreurs, ils se consument en efforts impuissants ou finissent par languir dans leurs ténèbres. II faut donc ne pas les imiter ; il faut acquiescer à la raison qui nous enseigne de ne pas la prendre pour guide , et qui nous porte à chercher un guide plus sûr à qui nous puissions nous confier sans inquiétude^.
Haet, dans le deuxième chapitre, se propose d'établir que la foi est la seule règle infaillible qui conduise à la vérité. Il entend par la foi, cette dispositioi} naturelle de notre esprit à écouter et à suivre le guide que nous avons pris pour nous conduire à la vérité. La raison, quoique obscure et étroite, nous porte à prendre Dieu seul pour guide. C'est par elle, dans la mesure
1 Alnet, fuœ^,^ lib. I, cap. 1,
de sa lumière , que nous connaissons Texistence de Dieu, sa toute-puissance, sa souveraine bonté, sa véracité. C'est par les rayons qu'elle trouve en elle-même qu'elle sent intimement que la connaissance de la vérité lui a été promise, et qu'elle doit obéir à Celui qui la promet par la foi.
La raison précède donc la foi dans l'acquisition de la vérité, comme les sens précèdent l'exercice de la raison : l'état naturel de l'homme exige qu'il soit doué de la raison , et son état surnaturel qu'il soit .doué de la foi ; et comme la nature précède la grâce, la connaissance naturelle précède la foi. Là foi c'est l'assentiment de l'esprit à la révélation divine. Il faut néanmoins savoir ce qui a été révélé ; c'est par la raison qu'on le sait. L'existence de Dieu, de soimême, du monde, et d'autres vérités connues , d'après saint Paul , par la raison dans la mesure de sa capacité , sont des préambules de la foi ; écarter de la foi tout usage et tout secours de la raison, serait s'exposer à croire indifféremment ce qui est révélé, ce qui ne l'est pas, et ne pas se comprendre soi-même.
On doit se servir de la raison pour croire qu'une vérité a été révélée ; on doit s'en servir aussi pour connaître la célébration des conciles, leur œcuménicité, les miracles de J.-C. et des apôtres. Les prophéties, la tradition et les autres motifs extérieurs de la foi, par lesquels les esprits sont disposés à croire , ne peuvent être employés que parla raison. Les écrivains
sacrés et les anciens philosophes reconnaissent tous que la raison précède la foi.
Huet se fait plusieurs fois deux objections auxquelles il donne toujours la même réponse. — Première objection. Si la foi est admise à cause de la raison, on lui enlève son mérite ; ce n'est plus alors a cause delà première vérité ou de Dieu que Ton croit. —Deuxième objection. Si la raison est incertaine , le fondement de la foi Test aussi.
D'après Huet, la première objection provient d'un malentendu, ou d'une confusion. Dire que la raison précède la foi, ce n'est point affirmer que la raison est l'objet formel de la foi , c'est-à-dire, que dans la foi on croit à la raison. On croit à la Trinité, non pas à cause de la raison , mais parce que Dieu, la première vérité, a révélé ce dogme. On croit à la première vérité par rapport à elle-même, et la raison nous prête son secours, pour nous montrer qu'il faut y croire. Ainsi, la raison est l'instrument de la foi et n'en est pas la cause ; elle précède la foi comme un précurseur, comme un soldat, mais non comme un guide ou un général. C'est la foi qui exerce la dictature ; la raison doit obéir.
Huet répond à la deuxième objection. Nous croyons, il est vrai, dit-il, par la foi, que Dieu existe; mais rien ne s'oppose à ce que nous puissions connaître aussi son existence par la raison. L'assentiment par la raison à cette vérité est naturel et humain ; l'assen-
tuoent par la foî est diTÎQ et surnatureh Le premier a toute la certitude que comporte la nature humaine, qui est faible ; la raison est obscure, mais elle n'est pas entièrement dépourvue de lumière. L'assentiment par la foi est tellement ferme qu'il exclut tout doute et toute erreur.
Quand il s'agit du mystère de la Trinité ou des autres mystères, on peut faire cet argument : Tout ce que Dieu a révélé est vrai ; or, Dieu a révélé les mystères du christianisme : donc ils sont vrais. La première proposition est connue par la raison , et la certitude que nous en avons est telle qu'un homme prudent ne peut pas en demander une plus grande , puisqu'elle atteint le souverain degré de la certitude humaine, et que l'on se contente , sans hésitation, d'une certitude inférieure pour régler ses mœurs , ses désirs et ses inté-. rets.
Si la première proposition de cet argument n'a qu'une certitude hum»ne lorsqu'dle est connue par la raison, elle aune certitude divine quand elle est reçue par la foi. Ainsi la conclusion a une certitude divine. D'après les philosophes , la conclusion , il est vrai , suit la partie la plus faible. Mais la première proposition ayant une certitude humaine et une certitude divine , influe sur la conclusion à tel point qu'elle a une certitude humaine en vertu des lois de la logique, et une certitude divine, parce qu'elle estiin fondement de la foi ; et par conséquent, on ne peut supposer aucune conclusion qui soit plus certaine.
Oa ne peut pas conclure l'incertitude de la foi, de la faiblesse de la raison. La raison vient de la nature ; la foi yirat de Dieu. Les objets de la foi sont surnaturels 9 les objets de la raison sont réglés d'après les lois de la nature. Les lois de Tordre naturel et de Tordre surnaturel sont différentes. Si Ton admettait l'évidence pour seul critérium de la vérité , on rejetterait les vérités de la foi qui sont obscures.
Il faut donc adopter cette règle, que la connaissance des vérités naturelles est soumise à des lois différentes de celles qui doivent être appliquées à la connaissance des vérités jde la foi. Ainsi, l'opinion des philosophes qui soutiennent que la certitude humaine n'est jamais absolue, ne peut être employée que contre ceux qui supposent cette évidence dans la raison ; elle ne saurait être opposée à la foi^ dont les vérités ne sont point adoptées parce qu'elles sont claires , mais parce que la grâce, qui est un don de Dieu qui agit sur Tesprit et la volonté, détermine notre assentiment \
Huet soutient, dans le troisième chapitre, que l'homme ne méprise l'usage de la raison, ni quand il adhère à la foi , ni après Tavoir reçue. La raison est faible : si elle ne trouve un appui , elle ne peut pas monter bien haut ; à la manière des plantes, elle attire à ellemême tout ce qu'elle a trouvé, et, par une progression lente et faible, s*élève des effets sensibles jusques
^ Alnet. quœit,; lib. I , cap. 2.
aux causes. La foi, au contraire, qui a conscience de sa divine origine et de ses forces, se porte tout d'abord vers les causes, et, à l'aide de la raison, descend en* suite aux effets.
La foi est l'appui de la raison. La certitude que la raison nous donne de Texistence de notre corps, de notre âme, de la création du monde , de la nécessité de bien vivre , de s'abstenir du vice , de suivre la vertu, devient inébranlable quand nous sommes éclairés de la lumière de la foi. Le chemin par où la raison conduit à la vérité, est obscur , étroit ; la foi l'élargit et l'éclaire. C'est ainsi que la foi paie les services qu'elle a reçus de la raison, qui l'accompagne, la précède et la suit' .
Huet détermine, dans le quatrième chapitre , les conditions de l'alliance entre la foi et la raison ; lorsque les vérités de la foi sont au-dessus de la raison, la raison doit se soumettre à la foi. La foi n'a admis son concours qu'à la condition qu'elle serait un auxiliaire et non pas une souveraine. La raison ne doit jamais combattre la foi , ou , si elle le fait , elle agit contre sa nature.
Lorsque la foi est proposée, on peut faire ces trois suppositions : la raison refuse son assentiment ; — elle reste neutre; — elle prête son concours. Dans le premier cas , il faut rappeler à la raison sa faiblesse ,
< Alnet. qu€sst.; lib. I, cap. 3.
même dans l'ordre des vérités naturelles, et la convaincre de témérité quand elle ose s'élever contre des vérités surnaturelles. Si elle repousse le mystère de la Trinité , la création , sous prétexte qu'une chose ne peut pas être en même temps une et triple, et que rien ne se fait de rien, on fait justice de ces plaisanteries en rappelant que des philosophes très-subtils qui avaient longtemps exercé leur raison, ont prétendu qu'on ne pouvait pas savoir d'une manière absolue que deux et deux font quatre. Gomment la raison pourrait-elle connaître la nature de Dieu , elle qui ne connaît pas entièrement notre propre nature ? Dieu peut faire plus qu'elle ne peut comprendre.
On objecte : la raison devrait donc être disposée à accepter des dogmes qui lui ordonneraient de croire que le tout n'est pas plus grand que sa partie , etc. Mais la foi ne soumet pas la raison à cette épreuve. Le dogme de la Trinité ne contredit pas cet axiome : Une chose ne peut pas être en même temps une et triple ; une chose peut être une sous un rapport, et triple sous un autre. Il y a en Dieu unité de nature et trois personnes. La raison ne le contredit pas ; notre âme est une , et elle est douée de trois facultés : la mémoire , l'intelligence et la volonté. La raison ne doit pas soumettre à son examen les vérités de la foi, mais elle peut étudier les preuves qui portent à croire, et écarter les obstacles qui éloignent de la foi.
Cet examen ne doit pas être accompagné de doute ;
il doit supposer Tintention de soumettre la raison à la foi daDs les dogmes qui semblent contraires à ses lumières ; ou bien de montrer que quelquefois la raison elle-même établit des vérités enseignées par la foi, par exemple l'existence de Dieu , l'immortalité de l'âme , la différence du bien ou du mal , etc. Cet accord de la raison et de la foi fait que l'esprit des hommes s'attache à la foi a?ec plus de fermeté.
La vérité est une. Ce qui est évidemment contraire à la foi est faux; c'est donc justement que l'on a condamné le système pernicieux et improuvé par l'Église, d'après lequel ce qui est vrai selon la foi, peat n'être pas vrai selon la raison , et qu'ainsi on peut, savoir par la foi que l'âme est immortelle , et savoir par la raison qu'elle doit périr.
On distingue plusieurs degrés dans les actes de la connaissance et de la volonté; nous pouvons connaître et vouloir plus ou moins. Il y a aussi plusieurs degrés dans la foi; nous pouvons croire plus ou moins, pourvu que l'exclusion du doute , qui est l'essence de la foi , s'v rencontre.
On a prétendu que , lorsque la foi a été reçue , Tusage de la raison doit être entièrement proscrit , et que, par conséquent, il faut tout d'abord lui imposer un frein, et l'asservir. Suivre cette conduite, ce serait obliger l'homme d'abjurer l'humanité. Appliquer cette méthode, ce serait s'exposer à admettre toutes les absur-
dites , à adopter indifféremment les dogmes chrétiens, et les erreurs de Mahomet et des païens.
C'est en suivant cette méthode , fait observer Mintt^ tius Félix , que Ton excusait les païens , en soutenant qu'il fallait suivre la religion de ses pères , parce que Fesprit humain ne peut rien connaître avec certitude.' Lactance condamne cette opinion , qu'il déclare perverse ; il soutient que dans l'affaire qui intéresse le plus la vie, il faut s'en rapporter à soi-même , se servir de ses sens et de son jugement , pour chercher et examiner la vérité; qu'il ne faut point adopter les erreurs des autres, comme si on était privé de raison; que Dieu a distribué à tous les hommes des lumières, pour qu'ils puissent trouver et examiner ensuite les vérités dont ils n'auraient pas entendu parler.
La raison n'est pas la cause de la foi ; mais après qu'elle nous a. enseigné qu'il faut suivre la foi pour guide, elle conserve le droit d'examiner si les d(^es proposés sont incroyables, s'il y a des motifs de crédibilité pour les accepter ; car aucune cause ne peut forcer l'esprit à croire des propositions incroyables, c'est-à^-dire, qui seraient dépourvues de ces motifs. Dieu ne le commande point ; ce serait porter la perturbation dans l'intelligence^ et lui faire violence ; la raison est donc juge des motifs de crédibiUté. Mais lorsque la foi ne repose que sur des motifs , elle est humaine, c'est-à-dire, qu'elle n'a que la certitude à laquelle la raison peut atteindre. C'est lorsque la grâce
est intervenue qu'elle est divine, c'est-à-dire, qu'elle est accompagnée d'une certitude absolue, exempte de tout doute.
L'esprit humain, éclairé des vives et pures lumières de la grâce, reconnaît que les dogmes du christianisme sont au-dessus de la raison, mais non contre la raison ; et même que le christianisme ne propose rien à notre foi qui ne soit d'accord avec la raison des philosophes anciens qui se sont le plus appliqués à cultiver cette faculté, et qui passent pour en avoir fait le meilleur usage.
Il y a une foi vraie et divine , et une foi erronée. La première est inspirée par la grâce, elle a été précédée de cet usage de la raison. La seconde n'a aucune de ces deux conditions; c'est une honteuse crédulité ; chez les chrétiens elle attirerait le mépris sur leurs dogmes * .
Huet détermine, dans le cinquième chapitre, les conditions exigées pour concilier la raison et la foi , lorsque la raison garde le silence sur les vérités de la foi. La fermeté de la foi ne souffre aucun dommage de ce silence. L'éclat du soleil n'est pas moins brillant , parce qu'on ne se sert point de lanternes en plein jour. Il ne faut point oublier que la raison ne doit jamais s'ef. forcer d'expliquer les mystères de la foi , nécessairement obscurs, (^est une prétention illégitime de la phi-
^ Alnet. Quœst.; lib. I, cap. 4.
losophie, de croire que rien ne peat lai être inconnu ; une pareille philosophie, téméraire , audacieuse , a trouvé des adversaires même chez les païens * .
La raison , dit Huet dans le sixième chapitre, prête son concours à la foi ; les services qu'elle lui rend sont de deux espèces : les uns se rattachent aux objets mêmes de la foi , les autres ont pour effet de fortifier la foi. Les premiers sont des conséquences que la raison tire des dogmes révélés. Les autres sont des arguments que la raison imagine pour défendre la foi contre les hérétiques et les impies. La raison écarte les obstacles qui s'opposent à l'admission de la foi , et montre que , dans les dogmes qu'elle propose , il n'y a rien qui ne soit appuyé sur des motifs de crédibilité. La foi regarde ce concours de la raison comme un secours dont elle s'honore ; et si la raison a déjà persuadé à l'esprit la vérité que lui propose la foi, il est bien plus disposé à accepter et à retenir son enseignement. Ce suffrage est en quelque sorte un miel qui adoucit l'amertume salutaire de la foi. Mais il ne faut pas oublier que la foi n'est pas reçue à cause de Tassentiment de la raison à la vérité révélée , mais à cause de Dieu, première vérité , auteur de la révélation .
Huet résume les rapports de la foi et de la raison , dans l'acceptation et dans la défense de la foi. La rai-
^ Alnel. QucRst.; \ih, I,cap. 5*
son , diUil , est l'aide et le défenseur de la foi ; elle n'en est pas l'auteur ; elle en est la servante, le ministre et non pas la souveraine, Tinstrument et non pas la cause.
Elle fournit les motifs de crédibilité ; ce n'est point par rapport à elle que l'on croit ; elle persuade la foi, elle ne l'ordonne pas ; elle la précède, et ne l'introduit point ; elle la suit dans sa marche , elle ne la dirige pas , elle n'essaie pas de la soutenir si elle chancelle ; elle peut faire les voiles , préparer les câbles , se placer à la proue , à la poupe , mais elle ne doit pas tenir le gouvernail.
La foi est comme une reine environnée d'une foule de nobles femmes ; elle se sert de leur ministère pour sa parure et pour sa gloire ; mais elle reste toujours reine , lors même que ses femmes se sont retirées * .
Huet prouve, dans le chapitre septième, que la foi laisse à l'exercice de la raison les vérités qui sont de son domaine. Elle ne réclame aucun droit sur les vérités qui y sont renfermées ; mais parmi les vérités que la raison humaine découvre par elle-même , se trouvent des questions résolues par la foi , par exemple , celles qui ont pour objet l'existence de Dieu , la distinction de l'âme et du corps , la liberté humaine. La philosophie , dans ces cas , doit subordonner ses solutions aux décisions de la foi. ^ ^
1 Alnet, QuœsL; lib. I, cap. 6.
La vérité est une et simple ; ce qui est contraire à la foi, qui est la règle de la vérité, est faux ; mais il faut bien se garder de faire entrer flans le domaine de la foi les controverses philosophiques , et d'invoquer l'autorité des Livres saints pour nier les vérités physiques ou soutenir de^ erreurs contraires à ces vérités , et de transformer le Saint-Esprit et le Verbe en professeurs de sciences , qui ne nous rendent pas plus fidèles à Dieu ni meilleurs. Il faut bien éviter aussi de faire entrer dans le domaine de la foi, les moyens indifférents employés dans le commerce de la vie. Saint Augustin soutenait qu'agir de la sorte c'est compromettre la religion. On livre la foi à la dérision des impies, qui, voyant des choses évidemment fausses dans les livres sur lesquels s'appuyent les dogmes de la foi , en concluront que ces dogmes sont également faux.
On agit encore d'une manière irrégulière lorsque, dans la recherche des causes des faits naturels , on a recours à la puissance de Dieu comme à une ancre sainte , et on suppose des miracles là où la nature ne s'écarte pas de ses lois ; on couvre ainsi son ignorance d'un voile religieux. Huet cite les superstitions des hommes à l'occasion des éclipses et des comètes.
Spinosa , dit-il , est tombé dans une erreur qui ne devrait pas être repoussée par des arguments , mais que des châtiments corporels devraient punir, lorsqu'il dit : Le règne de la raison, c'est la vérité et la sagesse ; le règne de la théologie , c*est la piété et l'obéissance ;
la vérité est le seul but de la philosophie , Tobéissance est le seul but de la foi : parmi les dogmes de la foi , il y en a plusieurs qui n'ont pas même Tombre de la vérité. Ces propositions répréhensibles ne peuvent être inspirées que par la folie ou la stupidité * .
Si les vérités, dit Huet dans le chapitre huitième, qui se rattachent à la religion chrétienne, ne sont connues que par la raison , elle seule doit être écoutée ; si elles ne sont connues que par la foi , la raison ne doit pas intervenir. Elle est aveugle à l'égard de ces vérités. Les comparaisons ou les explications qu'elle hasarde pour nous montrer qu'il y a dans la nature des faits qui ont quelque ressemblance avec les mystères , ne sont que de simples conjectures ou des analogies tou* jours- défectueuses.
Lorsque les vérités qui se rattachent à la religion chrétienne sont connues par la foi et par la raison , la raison peut intervenir. Les sens, la raison et la foi interviennent dans l'apôtre saint Thomas quand il croit à la résurrection : il voit par les sens , sa raison lui dit qu'il faut s'en rapporter à leur témoignage, et la grâce lui donne la foi.
C'est par la raison que les païens ont démontré l'existence et les attributs de Dieu. La preuve que nous en fournit le spectacle de l'univers est si manifeste, d'après saint Paul et le livre de la Sagesse, qu'ils
1 Alnet, Quasst,; lib. I, cap. 7,
déclarent inexcasables ceux qui ne voudraient point y adhérer.
La raison nous persuade aussi Timiportalité de l'âme , sa distinction du corps ; le concile de Latran frappe d'anathème quiconque soutiendrait le contraire. La raison a aussi des conjectures sur Texistence du péché originel , sur la nécessité de la grâce. Lorsque la raison examine les enseignements des Livres saints, ses histoires, ses préceptes moraux, elle y reconnaît facilement des traces de l'inspiration divine. L'érudition ne peut lui opposer aucun des ouvrages des païens; et leur théologie, ainsi que leur philosophie, a été puisée dans les Livres saints. Ainsi l'Écriture a seule cet avantage, que sa divinité est connue par la foi sans qu'elle soit examinée, et par la raison qui en étudie les admirables beautés.
Huet soutient qu'on Ta mal compris quand on a prétendu qu'il avait soutenu, dans sa Démonstration Evangèlique^ que la divinité de TEcriture ne se prouvait point par elle seule ; il ajoute qu'il a employé, dans sa démonstration, le secours de la raison pour établir que les Livres saints avaient été écrits à l'époque qui leur avait été assignée, ce qui était indispensable pour se servir de la preuve des prophéties ; car il fallait montrer que ces prophéties étaient antérieures aux événements prédits.
On s'est demandé si l'esprit humain adhère plus fermement aux vérités qui nous sont enseignées par
la foi, qu'à celles qui nous sont connues par Fevidence naturelle? La plupart des théologiens et les Thomistes surtout, n'ont pas balancé à dire que Tassentiment que notre esprit donne aux vérités connues par Tévidence naturelle, est plus ferme que celui que nous accordons aux vérités enseignées par la foi \ Ils avouent que la certitude de la foi est plus grande par sa nature ; mais la faiblesse de Tesprit humain est telle, qu'elle se révolte contre des vérités qu'elle ne comprend pas, et elle n'éprouve point cette répugnance pour les vérités connues par Fevidence naturelle, auxquelles elle adhère nécessairement.
Huet n'adopte point cette opinion ;. il rappelle qu'il l'a combattue par les raisonnements qui ont été exposés, invoque l'autorité des Pères, et conclut que si l'esprit humain a été bien dirigé et s'il se rappelle sa faiblesse, son assentiment aux vérités enseignées par la foi sera plus ferme que celui qu'il accordera aux vérités connues par la raison. ~
Huet veut confirmer l'alliance entre la raison et la foi, et extirper toutes les causes de dissentiment entre
^ Pour rendre plus sensible Topinion de ces théologiens , Huet ajoute la comparaison suivante : Hanc illorum opinionem illustrare possumus exemplo oculi, clarius et distinctius cementis arborera ^ quam 8olêm : nam quamvis vitio iolis speetet objectum nobilius atgue lucidiuSf pliuque, ut ita dicam, octUis videat solem quam arbarem ; nitidior tamen est ac distinctior vbio arboris : quoniam major est proportio arborem inter et facultatem videndi , quœ inest in oculo , quam irUer eamdem fàcuitatemetsolem^ {Alnet, Qumt,; lib. I, cap. 8.)
elles ; dans ce bat, il se propose de montrer que parmi les dogmes et les préceptes moraux du christia* nisme, on ne trouve rien de si éloigné de la raison et de l'opinion générale, que n'aient admis chez les païens ceux qui passent pour avoir bien usé de la raison ; et que les philosophes qui se portent pour modérateurs de cette faculté, ont enseigné des dogmes et des préceptes moraux semblables, aussi extraordinaires et quelquefois plus extraordinaires encore.
Les deux derniers livres des Questions d'Aunay sont consacrés à ce parallèle. Les divers points ne sont qu'effleurés. La comparaison des dogmes a pour objet Dieu et se^ attributs , la création , le gouvernement du monde, les anges, la Trinité, l'incarnation, les miracles de J.*C. et des apôtres, les sacrements, la vertu et les vices, les récompenses et les punitions. La comparaison des préceptes moraux embrasse les devoirs envers Dieu , envers nous-mêmes , envers le prochain.
Huet fait précéder ce parallèle de quelques réflexions» Il rapporte que les enseignements de ses parents et des maîtres de sa jeunesse lui avaient appris que la connaissance de la vérité est le fruit le plus noble de l'étude ; que Dieu , ou la première vérité, en est la source, et qu'il est lafin de l'homme. Ces enseignements avaient jeté dans son esprit de profondes racines et l'avaient dirigé dans ses longues et continuelles études. Il avait cru qu'il ferait très-bien d'essayer d's^cquérir par la
méditation et par la raison , ce qu'il savait déjà par la fpi et par l'éducation. Il lui paraissait que si les deux instruments qui servent à faire connaître la vérité , la foi et la raison , étaient d'accord , il aurait la certitude personnelle de posséder la connaissance de la suprême vérité, qui est le plus grand des biens. Il croyait que la possession de la vérité , lorsqu'elle est acquise par la foi seule , sans le secours de la raison, quoique ferme et constante, est privée d'un secours et d'un ornement. D'ail leurs les Livres saints nous ordonnent d'être prêts à rendre raison de l'espérance qui est en nous. ,
«C'est pourquoi, dit-il , je me suis toujours appliqué à unir la foi à la raison ; et c'est dans cette intention que je recueillais avec soin dans les livres exotiques , c'est-à-dire , étrangers au christianisme , ce qui était conforme à la doctrine de J.-C. J'en ai donné une preuve éclatante , si je ne me trompe , dans ma Démonstration Evangélique , dans laquelle j'ai établi que la mythologie des anciens , à laquelle j'ai enlevé son masque , n'est qu'une simple imitation de l'histoire sainte. Les ignorants , qui ne connaissent pas l'antiquité , qui voient de mauvais œil tout ce qu'ils n'ont pas fait ; les envieux , les théologiens qui ne veulent employer que la méthode de l'école , ont seuls pu contester cette vérité.
» Ce n'est pas seulement dans la mythologie , c'est aussi dans les enseignements de tous les graves doc-
teurs de l'antiquité païenne, que j'ai trouvé des étincelles , des paillettes de la vérité qui me poussaient à rechercher avec ardeur la source même de cette vérité divine ; mais comme , en parcourant les écrits des génies de toutes les nations et de tous les âges , j'avais reconnu que, jusqu'à ce jour, les efforts de l'esprit humain dans cette recherche avaient fait peu de progrès , je doutais que je pusse connaître par la raison sans la foi, ce que j'avais connu par la foi sans la raison. Enfin , après des études et des méditations prolongées pendant un grand nombre d'années , j'ai senti qu'un nuage obscurcissait mon esprit , et que ce serait en vain que les hommes essayeraient de se servir de la raison seule pour acquérir la connaissance claire, parfaite, absolue de la vérité.
i> Il me semblait que la raison me faisait seulement comprendre qu'il y avait une vérité cachée dans de profondes ténèbres, mais qui n'en était pas moins digne d'une active recherche ; qu'il y avait une voie par laquelle on pouvait y arriver directement et sans crainte d'erreur; que cette voie n'était pas la sienne, dont l'entrée était obscure, le chemin glissant, l'issue incertaine. La raison me donnait cette persuasion dans la mesure de sa capacité, et il me semblait que l'on perdait son temps lorsque, pour arriver à la vérité, on se servait d'une autre voie que de la foi. D'où je concluais que le secours de la raison , inutile pour percevoir la vérité, l'était aussi pour connaître et confirmer ce qui appartient à la foi.
» La raison, indignée de se voir méprisée et rejetée, fit entendre des murmures qui auraient pu ébranler l'autorité de la foi , chez un homme qui n'aurait pas été sur ses gardes ; elle disait que nous sommes hommes par la raison ; que la mépriser s'était se dépouiller de Fhumanité ; que la perception de la vérité était sa propriété, qu'elle était la lumière de Fesprit, qu'elle brillerait dans les ténèbres si quelqu'un, après l'avoir éteinte, essayait d'arriver à la vérité.
» Ces plaintes de la raison firent sur moi une grande impression. Je pensais que je ne pourrais reposer en paix dans la foi qu'après les avoir apaisées . Je regardais donc comme la chose la plus importante de m'appliquer exclusivement à concilier, si je le pouvais , la raison et la foi , bien convaincu que je jouirnis d'une grande tranquillité d'esprit lorsque ma foi serait appuyée sur la raison , celle-ci m'ouvrant l'entrée qui conduit à la première vérité. Mes efforts ont été plus heureux que je ne l'avais espéré, et l'alliance de la raison et de la foi, qifê j'avais crue impossible, a été opérée après un examen attentif, à de justes conditions que j'ai déjà exposées. »
Huet, dans son parallèle , cite les philosophes, les poètes. Il l'avoue, les religions païennes étaient pleines d'erreurs et de superstitions, et une source de crimes. Tertullien appelle les philosophes, les patriarches des hérétiques et les préparateurs d'hérésies. Mais quand on étudie avec soin les religions des païens et les écrits
— ÎOl —
des philosophes , on voit que la différence entre les dogmes des païens et ceux des chrétiens n'est pas aussi profonde qu*on Tavait cru d'abord.
Les païens regardaient leurs fables comme des vérités. Pour les faire adopter ils en appelaient à la puissance des dieux, et ceux qui les rejetaient étaient regardés comme des impies , et sévèrement punis par les lois. Huet fait observer que toutes les fois qu'il op^ pose aux vérités du christianisme les fables des païens, il emploie un argument appelé, dans l'École, argument ûd hùminem; très-faible sans doute s'il s'agit des chrétiens, mais sans réplique quand il est dirigé contre des païens.
La conformité de l'enseignement des philosophes avec la morale du christianisme, ne doit pas étonner. Dieu est l'auteur de la nature humaine ; il y a imprimé des lois et des marques certaines de sa volonté. Tous les hommes peuvent facilement les connaitre comme les règles qui doivent diriger leur conduite. Mais la nature humaine était portée au vice, et les passions qui obscurcirent Téclat de cette grande lumière, la firent tomber dans toutes sortes d'erreurs. Le Dieu bon promulgua de nouveau ses lois, non point par Tinter* médiaire de la nature, mais directement et par lui'* même. Il parla aux prophètes, et ceux-ci au genre humain. Enfin, l'homme-Dieu, comme un législateur, constitua la république humaine par ses préceptes sa* lutaires.
L'enseignement divin par Tintermédiaiire des inspirations de la nature, et cet enseignement par la révélation des prophètes et de J.-C, dérivant de la même source, doit être d'accord avec lui-même. Platon, Aristote, Cicéron, Épictète, Marc-Aurèle, semblent avoir puisé dans les écrits du christianisme leurs préceptes religieux, et le livre d'or de Marc-Aurèle serait en tout digne d'un chrétien, si cet excellent homme, oubliant les erreurs dé son enfance , eût rapporté ses enseignements, non point à la nature, mais à son auteur.
Huet termine les Questions d*Aunay par cette conclusion. «J'ai démontré par le témoignage de toutes les
nations et des hommes les plus sages de l'antiquité,
que tout ce qui, dans les dogmes et dans les préceptes chrétiens , paraît être le plus éloigné des idées communes, est confirmé par d'illustres suffrages. En invoquant l'autorité des écrivains anciens, j'ai imité l'apôtre saint Paul, qui opposait aux païens leurs poètes, leurs prophètes et leurs inscriptions publiques.
» On découvre , par ce parallèle, l'admirable accord de la foi et de la raison dont j'ai parlé, dit Huet, puisqu'il en résulte que ceux qui suivaient la raison seule et ceux qui joignaient la foi à la raison, ont eu les mêmes sentiments sur les choses divines et sur les préceptes moraux. La raison persuadait aux uns qu'il fallait obéir à la nature et vivre conformément à ses inspirations; et la foi, qui avait corrigé la raison, ordonnait aux autres de s'élever au-dessus de la contemplation
de la nature , et de régler leur vie d'après les ordres et les inspirations de son auteur.
Comme il ne peut y avoir d*opposition entre la nature et Dieu qui Ta créée et la gouverne, de même ceux qui obéissent à la nature ne doivent pas avoir des sentiments différents de ceux qui obéissent à Dieu. Le paysan qui consulte un cadran solaire, et l'astronome qui considère le soleil , sont d'accord sur l'heure.
Puisque la raison doit être dirigée par la foi et que la foi obéit à Dieu, il faut que les hommes soient excités à obéir à l'une et à l'autre ; et c'est pour cela que nous avons essayé , dans un ouvrage déjà publié , de disposer la raison humaine à l'obéissance de la foi*.
Appréciation du système.
Leibnitz écrivait au sujet des Questions d'Aunay : «Quelqu'un m'a dit que nous aurons bientôt de Mgr. l'évêque d'Avranches , un ouvrage intitulé : Concordia fidei et rationis. Tout ce qui vient de cette main est exquis et fera honneur à notre siècle auprès de la postérité ^» Les espérances de Leibnitz n'ont pas été entièrement réalisées. Cet ouvrage de Huet a eu plusieurs éditions : il a été imprimé à Paris, à Leipsick,
^ Alnet. Quœst.;\ïh. \U, Antecessio, Epilogus, 2 Leibnitzii opéra; tom. V, pag. 73.
à Francfort ; mais il n'a pas été accueilli aussi favorablement que la Démonstration Evangèliqm.
Les Questions d*Aiinay se composent de deux parties distinctes ; Tobjet de Fouvrage est Taccord de la raison et de la foi. Dans la première partie , Huet se propose d*opérer celte conciliation, en exposant ses principes sur la certitude, sur les rapports de la raison et de la foi; dans la seconde, il veut l'établir en montrant qu'il existe une conformité entre les croyances des païens , la morale de leurs philosophes, et les dogmes et les préceptes moraux du christianisme.
On a généralement reconnu que, dans les Questions iVAunay , Huet déploie une grande érudition; mais la solidité des arguments a été fort contestée. II nous semble que Tabbé Houtteville a apprécié les Questions d'Aunay à leur juste valeur. «La première partie, dit-il, n'est qu'une exposition ' des principes ordinaires dont la théologie s'appuie pour vaincre une opposition apparente entre les mystères et le sens humain. Il pourroit même sembler à quelques-uns que l'auteur n'a pas employé sur cette matière toutes les ressources du raisonnement. Je suis au moins de ceux qui préfèrent à ce morceau l'écrit de M. Régis sur la même question-.
1 D'après le Journal des Savants (1690), cotte première partie est purement dogmatique; M. Bartholmèss prétend qu'elle nen a que l'air. C'est une erreur.
^ Cet écrit est Toavrage de Régis intitulé : Vusage de la raison et de la foi , ou accord de la foi et de la raison, Paris , 1 704, ia-4®.
» Mais si cette partie préliminaire n'est ni curieuse ni neuve , la seconde est d'un goût nouveau par la singularité de la matière. M. Huet y établit que ce qu'il y a de plus extraordinaire dans la doctrine et dans* l'histoire, soit des juifs , soit des chrétiens, a été cru dans le temps même de Fidolâtrie.... Cen'est pas toutefois parce que la pensée de M. Huet est nouvelle, que j'ose la contredire, en conservant d'ailleurs les sentiments de vénération que je dois à ce grand homme ; c'est parce que son opinion me paroît fausse en elle-même, et dans l'usage qu'il en a fait.
» D'abord, ce n'est point un fait clair que l'idolâtrie ait cru des choses pareilles à ce que nous racontent
les livres sacrés En second lieu, la supposition
de M. Huet est insoutenable dans l'application, et je ne vois pas quel avantage il pouvoit tirer de ce parallèle en faveur du christianisme. Youloit-il conclure que l'incrédulité ne doit pas hésiter sur nos dogmes, puisque les païens en recevoient d'aussi incompréhensibles? L'incrédule lui répondroit: Selon Plutarque, ces fictions, imaginées par les poètes , à dessein d'amuser le lecteur, n'étoient pas crues sérieusement par les idolâtres ; leur conduite autorise donc mon incrédulité.
» Vouloit-il dir^ que nos mystères ne sont pas incroyables , puisqu'il y en avoit d'aussi peu conformes à la vraisemblance dans l'ancienne mythologie ? Le même incrédule répliqueroit : Je ne crois point à vos mystères, parce qu'il y en avoit d'autres répandus dans
la fable; mais ce que vous m'y découvrez de semblable à vos dogmes, me les rend eux-mêmes fabuleux ; je prends les choses par les côtés qui se ressemblent. Ce que je trouve d'évidemment absurde dans l'un , me fait décider de la fausseté dans l'autre.
» Cet exemple doit instruire quiconque écrit sur les matières de religion , à n'employer jamais que les preuves qui tranchent et qui décident par le fond même. Celles qui sont faibles et contestables , à plus forte raison celles qui sont défectueuses, doivent être soigneusement évitées , parce qu'ici tout ce qui ne sert pas devient nuisible*. »
L'auteur de la Bibliothèque des auteurs ejcclésiastiques^, fait une analyse incomplète des Questions d^Aunay , mais il n'en porte point de jugement. Le Journal littéraire de la Haye ' fait observer « qu' Aristote et saint Paul ont employé les mêmes mots pour signifier la vertu , la justice , l'intelligence et la tempérance ; mais si l'on examine l'idée que chacun attache à ces mots, ils diffèrent extrêmement. Socrate et J.-C. ont beau se servir des mêmes mots , ils n'exigent pas la même chose ; la libéralité de Sénèque n'est rien moins que la bénèficence de saint Paul ; et la vertu * dans le
^ La religion chrétienne prouvée par les faits \ tom. 1 , 1749, pag. 258-262.
2 Écrivains du XVII» siècle, tom. V, pag. 168-176»
3 1722, tom. X!I, pag. 128, 129.
sens de saint Pierre , est bien au-dessus de celle qui est recommandée par Marc-Antonin. On voit pourtant des doctes, qui font une monstrueuse comparaison de l'Académie avec Técole du Sauveur. Huet est tombé dans ce désordre , quand il a fait son parallèle entre les dogmes et les préceptes de J.-C. et les croyances et la morale des païens. »
Le Journal littéraire de la Haye fait ensuite cette judicieuse observation : « Huet, dit-il , a échoué dans son dessein ; son entreprise étoit sans doute difficile. Quand il y auroit réussi , quelle gloire en seroit-il revenu à J.-C? On avoue qu'on ne le conçoit pas*.» D'ailleurs , quel avantage le christianisme pouvait-il retirer d'un argument qui , d'après Huet lui-même , n'avait de valeur que contre les païens ? Il n'est évidemment, dans les Questions d'Aunay^ qu'un débouché ouvert à une érudition surabondante.
Arnauld a été scandalisé de cette singulière argumentation , et il a poussé , à l'égard de Huet , la sévérité jusqu'à l'injustice. Il l'accuse «d'avoir si peu de jugement que, sans y penser, il détruit sa propre religion , en employant tout ce qu'il a d'érudition à faire voir que la raison ne s'accommode pas moins bien du paganisme , qu'elle s'accommode du christia-
1 1722, tom. XII, pag. 129. Mosheim et Brucker sont de Tavis du Journal liUéraire de la Haye, ( Cudworthi systema intelleclmle , tom. II, pag. 291, 310; Bruckeri Historia critk'a, lom. IV, pag. 565.)
nisme. Les derniers livres des Questions d'Aunay lui semblent renfermer d'horribles choses et capables d'inspirer à de jeunes libertins qu il faut avoir une religion , mais qu'elles sont toutes bonnes , et que le paganisme même peut entrer en parallèle avec le christianisme.» Arnauld en est percé jusqu'au cœur. Il dénonce les Questions d'Aunay «à M. Nicole, à M. de Meaux , personnes capables d'être touchées de ces excès *. » Nicole et Bossuet gardèrent le silence.
D'autres adversaires de Huet , plus modérés , lui reprochèrent d'avoir prétendu que les fables des païens étaient vraies. Huet repoussa ces accusations. Il accuse ses adversaires d'ignorance, de prévention, et de condamner son ouvrage sans le lire. Malheureusement pour eux , ajoute-t-il , « saint Justin martyr avait fait en deux endroits la comparaison que j'ai faite ( entre l'incarnation de J.-C. et la naissance de Persée ); ces sortes de comparaisons et de raisonnements sont ordinaires aux pères de l'Église ^. » L'abbé Foucher interprète les deux derniers livres de l'ouvrage de Huet comme il les avait interprétés lui-même'. Menjot, membre de l'église réformée , allait plus loin ; il approuvait l'usage de l'argument ad homtnem^ qui , d'après Huet
1 Œuvres d*Artiauld, tom.lll, pag. 400-402, Lettres, lettre 833.
^ Lettres de Huet au P. Martin. D'ÂIembert fait cette citation dans son Eloge de Huet, (Histoire des membres de V Académie française, tom. III, pag. 473.)
' Lettres et opuscules deLeibhitz, 1854, pag. 307.
lui-même, ne pouvait embarrasser que les païens. « S'il restoit, lui écrivait-il , dans notre siècle de ces gentils de vieille date , il y a grande apparence qu'après la lecture de votre livre , ils embrasseroient le christianisme , bien loin d'en être les persécuteurs * . »
Une question importante trouve ici naturellement sa place. Huet, dans les Questians d^Aunay, se montret-il favorable au pyrrhonisme? se propose-t-il d'établir l'autorité de la foi sur les ruines de la raison? Nous ne le pensons point. Le Journal des Savants affirme que, dans les Questions d* Aunay ^ les droits de la foi sont séparés avec beaucoup d'exactitude de ceux de la raison^. Le Clerc, dans la Bibliothèque universelle, se déclare formellement pour notre opinion. «Les théologiens, dit-il, tombent dans deux extrémités également condamnables sur le sujet de l'usage de la raison dans les mystères de la foi. Les uns considèrent la raison comme la règle universelle, à laquelle on doit examiner tous les dogmes, pour juger de leur vérité ou de leur fausseté... Les autres, voyant les fâcheuses conséquences qu'on peut tirer de ce principe, rejettent tout à fait l'usage de la raison.... Ces théologiens ne s'aperçoivent pas qu'il est bien facile de trouver un milieu entre leur opinion et celle que nous avons expliquée la première, et qu'ils regardent avec fondement
1 Recueil de Vahid de Tilladet, tom. II, pag. 180, 181.
2 Septembre 1690.
comme très-dangereuse. C'est de ne se servir pas de la raison pour juger des dogmes en eux-mêmes , mais pour juger des fondements qui les établissent... Mgr. Tévêque d'Avranches tient le milieu que nous avons marqué, dans les Questions d'Aunay; et bien qu'il élève infiniment la foi au-dessus de la raison , il ne laisse pas de reconnoître que celle-ci est de quelque usage, et qu'on ne sauroit même aller à la foi que par le chemin de la raison. C'est là, en général, le sujet de son livre , comme cela paroîtra par l'extrait que nous en allons donner*.»
Basnage, dans son Hisloire des ouvrages des savants^ s'exprime en ces termes ^: «M. Huet entreprend de terminer cette guerre intestine (de la foi et de la raison), et de montrer qu'il n'y a point assez d'opposition entre elles pour être irréconciliables. Il donne la supériorité à la foi, mais du consentement de la raison ; parce que si elle étoit seulement subjuguée et non convaincue, elle méditeroit sans cesse la révolte, et troubleroit le repos de l'esprit et du cœur par ses
impatiences et ses inquiétudes perpétuelles On
demeure bien d'accord qu'il ne faut pas que, dans les matières de foi, l'homme se dépouille de sa faculté la plus noble, qui est la raison ; ni qu'il éteigne ce rayon et cette étincelle du feu que Dieu a allumé en lui pour
i Tom. XXIII, 1692, pag. 58, 59, 60.
2 Juin 1691, pag. 446, 447.
l'écIâirer. » Mais Basnage n'approuve point le parallèle de Huet entre les fables des païens , la morale de leurs philosophes, et les dogmes et la morale du christianisme. « La conclusion de l'un à l'autre, dit-il, est sujette à contestation, et il est à craindre que l'imagination ne s'échappe et ne se contienne point dans les bornes où elle doit se renfermer, lorsqu'on lui présente des objets si différents avec cette espèce d'égalité * . » C'est d'après l'analyse de Basnage, qu'Arnauld porta son jugement sur les Questions d'Aunay,
Du Hamel, théologien et philosophe, avait adopté les principes de Huet sur la certitude humaine et sur les
rapports de la foi et de la raison professés dans les Questions d'Aunùy. Il les consigna dans sa Théologie^ honorée dés plus flatteuses approbations, et qui jouit pendant longtemps d'une grande autorité dans l'Église de France*. Fontenelle a rendu hommage à la vérité lorsqu'il a dit de Du Hamel : «M. Du Hamel Gt précisément pour la théologie, ce qu'il avait fait pour la philosophie. On voit de part et d'autre la même étendue de connaissances, l&méme désir et le même art de concilier les opinions, le même jugement pour choisir quand il le faut, enfin le même esprit qui agit sur différentes matières. On peut se représenter ici ce que c'est que d'être philosophe et théologien tout à la fois :
1 Ibid., pag. 453, 454.
2 Theologia speculatriz et practica, Parisiis, 1691, tom. I et IV.
philosophe qui embrasse toute la philosophie , théologien qui embrasse la théologie entière * . »
On voit dans les mémoires sur la vie de Jean Racine, que ce grand poète lisait avec admiration les ouvrages de Bossuet, et qu'il n'avait pas à beaucoup près le même respect pour ceux de Hiiet ; qu'il estimait peu sa Démonslralion Evangèlique et qu'il désapprouvait surtout les Questions d'Aunay, dont il avait fait un extrait ^ De nos jours, M. deGournay, rappelant l'opinion de Racine sur les Questions d'Aunay, l'attribue à cette proposition de Huet: La raison est incapable de découvrir la vérité que Dieu nous révèle par la foi ^ Le motif que M. de Gournay donne de la désapprobation de Racine, n'est point indiqué dans les Mémoires sur sa vie; elle est attribuée seulement à l'usage que Huet vouloit faire en faveur de la religion de son érudition profane *.
Du vivant de Huet, personne ne signala, dans les Questions d'Aunay^ des traces de pyrrhonisme. L'exposition fidèle que nous avons déjà faîte de la doctrine philosophique et théologique professée dans cet ouvrage, montre clairement que les contemporains de Huet avaient bien vu. Il est facile de le prouver.
^ Éloge de M. Du Hamelj pag. 138, 139 ; Œuvres de Fantenelle, tom. V.
'^ Mémoires sur la vie de Jean Racine, tom. 11, pag. 206, 207. 3 Huet, etc., sa vie et ses œuvres. Gaen, 1854, pag. 67. ^ Mémoires sur la vie de Jean Racine, tora. H, pag. 207.
Huet, dans les Qmstions d' Aunay , reconnail la valeur de la certitude humaine acquise par les' sens et le raisonnement. Il la distingue, il est vrai, de la certitude des bienheureux dans le ciel, et de la certitude par la foi sur la terre, et la déclare inférieure à ces deux espèces de certitude. Comparée à' la certitude par la foi, la certitude par la raison lui semble une lumière faible renfermée dans une lanterne , la certitude par la foi a Téclat du soleil. La certitude humaine a plusieurs degrés, et le plus élevé est néanmoins imparfait, si on considère la capacité de l'esprit, à qui la certitude absolue a été refusée. Comparée à la certitude par la foi, elle doit être appelée une grande probabilité.
D'après Huet, la raison est un don de Dieu, mais la raison est faillible parce qu'elle a été corrompue. Cependant les vérités connues par la lumière naturelle doivent nous servir de guide; le plus haut degré de certitude humaine que la raison produit, est fondé sur la saine constitution de notre esprit et consacré par l'assentiment, universel. Nous y adhérons nécessairement. Cette certitude règle notre conduite , nos désirs, nos intérêts. Il y aurait de la folie à ne pas la suivre. On serait inexcusable devant Dieu , de ne pas l'écouter.
A la clarté de sa lumière, il paraît à l'esprit qu'il y a une vérité vers laquelle il doit aller, et qui doit lui faire connaître la fin et la béatitude de l'homme.
L'esprit en trouve la preuve dans le désir naturel de percevoir la vérité , dans ses continuels efforts pour l'acquérir , dans la joie suprême dont il jouit lorsqu'il possède la vérité ou la vraisemblance; enfin, dans le penchant qui le porte à croire que ses idées sont conformes à leurs objets.
D'après Huet, la raison conduit à la foi. Elle sent sa faiblesse , le besoin d'un guide infaillible ; elle connaît l'existence de Dieu, sa bonté, sa véracité. Par les rayons qu'elle trouve en elle-même elle reconnaît que la notion de la vérité lui a été promise, et qu'elle doit obéir à Celui qui lui a promis un secours si nécessaire.
La raison précède la foi , car Dieu ne pourrait nous obliger à adhérer à la foi sans l'intervention delà raison. C'est par la raison que nous sommes hommes. Nous ne devons pas abjurer l'humanité lorsque nous croyons. La raison précède la foi , parce que celle-ci suppose des motifs de crédibilité, la certitude de l'existence et de la véracité de Dieu , la certitude de l'existence delà révélation. Ces motifs de crédibilité ont une évidence naturelle. Sans ces motifs de crédibilité , notre foi serait une honteuse crédulité , et on s'exposerait à admettre toutes les absurdités , à adopter indifféremment les dogmes chrétiens et les erreurs des païens et des mahométans.
La raison est l'instrument de la foi et n'en est pas la cause ; c'est la grâce qui la produit. La certitude de
la foi a un double caractère : les motifs de crédibilité ont une évidence naturelle, et Fassentiment aux vérités révélées a une certitude divine; ainsi on ne peut pas supposer une plus haute certitude.
La raison ne se borne pas à précéder la foi , elle raccompagne et la suit. Les services que la raison rend à la foi. sont de deux espèces : les uns se rattachent aux objets mêmes de la foi , les autres ont pour effet de la fortifier. Les premiers sont des conséquences que la raison tire des dogmes révélés , les autres sont des arguments que la raison trouve pour défendre la foi contre les impies et les hérétiques.
La raison écarte les obstacles qui s'opposent à Tad-* mission de la foi. La foi s'honore de ce concours de la raison.; mais elle lui impose Tobligation de croire ses vérités incompréhensibles , et lui défend de chercher à expliquer les mystères. La foi , de son côté , cède aux légitimes exigences de la raison , et ne lui ordonne pas de croire ce qui est évidemment contraire à ses lumières. Elle condamne comme pernicieux et impie le système d'après lequel ce qui est vrai selon la foi , peut n'être pas vrai selon la raison , et réciproquement.
Huet fait remarquer l'accord de l'ensergnement des philosophes anciens avec la morale chrétienne, et il en donne la raison. L'enseignement divin par l'intermédiaire des inspirations de la nature, et cet enseignement par la révélation des prophètes et de J.-C. ,
dérivant de la même source , doit s'accorder a?ec loiméme.
Il faut bien se garder, dit encore Hâet , de faire entrer dans le domaine de la foi les controverses philosophiques , et d'invoquer l'autorité des Livres saints pour nier les vérités physiques , ou pour soutenir des erreurs contraires à ces vérités. Les moyens indifférents employés dans le commerce de la vie , doivent être exclus du domaine de la foi ; agir différemment , c'est compromettre la religion ou livrer la foi à la dérision des impies. 11 faut éviter, dans la recherche des causes des faits naturels , de recourir à la puissance de Dieu comme à une ancre sainte , et supposer des miracles là où la nature ne s'écarte pas de ses lois ; ce serait couvrir d'un voile son ignorance. C'est à ces conditions , conclut Huet , que la raison cesse ses murmures et accepte la foi.
' Huet rappelle, dans les Qu^$iiQm d'Aunay , la promesse qu'il a faite dans la Démonstration Evangèlù que , de prouver que la philosophie la plus favorable au christianisme est celle qui s'abstient de tout assentiment dogmatique. 11 cite la prétention de ces philosophes qui soutenaient qu'on ne peut savoir que deux et deux font quatre ; mais il a le soin d'avertir, qu'en signalant la faiblesse de la raison , il se sert d'un aliment qui ne peut être employé que contre les philosophes qui attribuentà la raison une certitude absolue.
Il ne veut point qu'on admette l'évidence pour seul
criterinm de la vérité , parce que les vérités de la foi sont incompréhensibles ; mais sa pensée est facile à saisir. Il ne soutient pas que les vérités de la foi sont admises parce qu'elles sont obscures, mais quoiqu'elles le soient , et parce que la foi suppose des motifs de crédibilité qui sont évidents. D'après Huet , la foi est supérieure à la raison, et la raison doit lui obéir. On n'est chrétien qu'à la condition de reconnaître cette vérité. Écoutons Fénelon : « Je commence à m'arrêter tout court en matière de philosophie , dès que je trouve une vérité de foi qui contredit quelque pensée philosophique que je suis tenté de suivre *; je préfère, sans hésiter, la raison de Dieu à la mienne ; et le meilleur usage que je puisse faire de ma faible lumière est de la sacriOer à son autorité ^. »
Bossuet est plus énergique : « Il étoit à propos , dit-il , pour rétablir la raison humaine par l'humilité , que les vérités de Jésus fussent incroyables. . . C'est pourquoi dans la doctrine de l'Évangile il a plu à notre grand Dieu qu'il y eût tant de choses étranges , dures, incroyables, extravagantes, selon la sagesse du monde,
^ On se tromperait si on concluait de ces paroles de Fénelon , que ce grand génie pensait que les vérités de la foi peuvent être contraires aux vérités rationneiles évidentes. D'après Fénelon, il faut s'arrêter tout court, seulement lorsqu'une vérité de foi contredit quelques pensées philosophiques que Von est tenté de suivre, c'està-dire, quelque hypothèse ou quelque système philosophique.
^ Œuvres de Fénelon, édition de Lebel, tom. I. Lettres sur la religion^ lettre IV, pag. 390.
afin que la raison homaine étant confondue ' , la seole grâce de J.-C. triomphât des cœurs par l'humilité chrétienne '. >
Hoet affirme qne la raison nous donne la certitude de l'iounortalité de notre âme ; mais que cette certitude devient inébranlable quand nous soounes éclairés de la lumière de la foi. Bossuet a dit en parlant des preuves rationnelles de l'immortalité : « Ces raisons sont solides et inébranlables à qui sait les pénétrer ; mais le chrétien a d'autres raisons qui sont le vrai fondement de son espérance : c'est la parole de Dieo et ses promesses immuables '. «
Huet fait observer que la foi est , dans certains cas, l'ouvrage du Saint-Esprit, sans motifs explicites de crédibilité. On trouve la même remarque dans la conférence de Bossuet avec Claude. « Il faut des motifs , dit-il, pour nous attacher à l'autorité de l'Église ; Dieu les sait, et nous les savons en général : de quelle sorte il les arrange , et comment il les fait sentir à ces âmes innocentes ( les enfants ) , c'est le secret de son Saint-Esprit^. »
< Bossuet veut établir seulement par ces paroles qne les Térités de la foi sont incompréhensibles,
^ Œuvres de Bossuet^ édition de Lebel , Premier sermon sur le second dimanche de VAvent^ tom. XI, pag. 260, 262.
^ ïbid.; De la connaissance de Dieu et de soi-même, pag. 367, tom. XXXIV.
« Ibid,, tom. XXIH, pag. 372.
D'après Huet , la certitude que la raison nous donne de notre corps, devient inébranlable quand elle est confirmée par la foi. Malebranche n'a-t-il pas dit que c'est la révélation qui nous donne la certitude de l'existence des corps ?
Certes, on ne s'est point avisé de ranger parmi les pyrrhoniens, Fénelon , Bossuet , Malebranche ; on ne doit point y placer non plus Huet, qui n'a fait qu'énoncer leur doctrine. Ses contemporains ne se sont donc pas trompés lorsqu'ils n'ont pas vu dans les Questionê d*Àunay , des atteintes portées aux droits légitimes de la raison .
Après la mort de Huet , quelques écrivains crurent reconnaître dans les Quesiions d'Aunay , des traces de pyrrhonisme ; cette prétention a été renouvelée de nos jours. Examinons les preuves sur lesquelles on l'appuie. Formey avance, dans son Histoire de la philosophie \ que Huet, après avoir écrit la Démonstration Evangélique , commença à répandre les semences du doute, dans ses Qtwistiones alnetanœ. Il ne donne aucune preuve de son assertion. Au reste , il est peu exact dans l'article de quelques lignes qu'il consacre à Huet. Ce n'est pas en 1719, comme il l'affirme^ mais en 1721 , que Huet est mort.
D'après Brucker, le pyrrhonisme est renfermé dans les Questions d'Aunay^ mais il est voilé à dessein.
i Pag. 247.
Cependant Brucker avoue que , quoiqu'il y soit assez manifeste , qu'il y en ait des traces assez visibles ^ personne n'en avait fait la remarque, et ne s'en était même douté ^ . Il cite à l'appui de ce scepticisme cacbé» en les abrégeant, quelques propositions isolées tirées des Questions d'Aunatf, mais insuffisantes pour faire connaître la pensée de Huet ^.
Suivant Degerando, Huet, à^Li^ les Questions d* Aunay, prétend établir entre la raison et la foi un ac-^ cord qui n'est autre que la soumission absolue de la première à la seconde. Il s'attache à montrer que nous ne pouvons savoir si nos idées s'accordent avec les objets, et il en conclut que la foi seule peut nous soustraire à la triste incertitude dans laquelle nous laissa la raison \ Cette appréciation n'est justifiée par au^ cune citation.
L'auteur de l'article Huet , du Dictionnaire des sciences philosophiques^ nous dit : « On ne saurait nier que Huet, dans les Questions d^Àunay, n'attribue une certaine portée à la raison ; qu'il reconnaît qu'elle a sa clarté propre émanée du Père des lumières ; qu'elle se connaît elle-mén^ ; qu'elle est en état de savoir qu'il existe une vérité et des moyens de la découvrir ;
* Bruckeri historia criticay etc., tom. IV, pag,. 564, 569.
2 Ibid.
3 Histoire comparée dés systèmes de philosophie ^ etc., ^ partie, tom m, pag. 163, 164.
— calque la raison précède la foi, de même que la nature précède la grâce.
Mais, ajoute l'auteur de Tarticle, « à peine Huet a-t* il fait ces légitimes concessions, qu'il les retire presque aussitôt. Selon lui, cette vérité que la raison appelle et qu'elle entrevoit, elle ne parvient pas à la connaître; elle ne recueille, pour prix de ses efforts, que des doutes et des erreurs. C'est la foi qui seule peut conduire l'âme, par des voies sûres et infaillibles, à la possession du vrai.
» Cela posé, par un nouveau retour Huet consacre les deux derniers livres des Questions d*Aunay à prouver que les anciens philosophes , à l'aide de cette raison qu'il vient de convaincre de stérilité, ont pressenti la plupart des dogmes du christianisme.
» Cependant, conclut l'auteur de l'article, malgré les semences de scepticisme éparses dans la Démonstration Évangélique et dans les Questions d*Aunay, peutêtre la place que Huet doit occuper dans la philosophie moderne serait-elle restée un problème, s'il n'avait pas écrit le Traité philosophique de la Foiblesse de Vesprit humain , publié après sa mort par l'abbé d'Olivet. »
Ces inconséquences, ces retours attribués à Huet, s'évanouissent devant l'exposition complète de sa doctrine philosophique, consignée dans^les Questions d*Au' nay. On peut sans doute lui reprocher d'avoir refusé au plus haut degré de certitude humaine le caractère
de certitude entière, et de l'avoir appelé simpl^nent une grande probabilité. Mais on ne doit pas oublier qu'il affirme que le plus haut degré de certitude humaioe est le fruit de la coDstitutiou saine de notre esprit; qu'il a Tassenliment universel; que nous y adhérons nécessairement ; qu'il y aurait de la folie d'y résister ; qu'on serait inexcusable devant Dieu de ne pas le suivre ; enfin , que ce qui est vrai selon cette grande probabilité j ne peut pas être faux selon la foi .
M. Christian Bartholmëss soutient que Huet méconnaît les droits légitimes de la raison , et qu'il professe le système appelé le scepticisme théologique ^ qui établit le christianisme sur les ruines de la raison. Il entrevoit ce système dans la Démonstration Evangélique ; il le trouve développé dans les Questions d'Annay. Examinons ses preuves. Il les a exposées dans le chapitre qu'il consacre à l'analyse des Questions d'Aunay.
D'après M. Christian Bartholmèss , Huet avance que la philosophie est profitable à la religion , en ce sens que , pour croire , il est avantageux .de ne pas croire : ad credendum utile esse non credere * . Huet n'avance point en son nom cette maxime; c'est une objection qu'il rapporte en ces termes :. Prétendre que Fart de douter est utile à la foi , c'est comme si l'on disait que pour croire il est utile de ne pas croire.
< Huet, ou le scepticisme théologique, pag. 28 .
Huet fait remarquer que celte objection est faite par des hommes graves et pieux , qui pensent que rien n'est plus opposé au christianisme que d'exercer l'esprit humain à l*art de douter * .
«Nous avons à constater, dit M. Christian Bartholmèss , que Huet ne se prononce clairement , dans les Questions d'Aunay , ni sur la révélation naturelle et rationnelle, ni sur cette révélation primitive dont les différentes religions ont semblé à plusieurs apologistes chrétiens , des fragments plus ou moins altérés ^ .» Ces reproches ne sont pas fondés. Huet se prononce clairement sur la révélation naturelle et rationnelle. < Dieu , dit-il , est Tauteur de la nature humaine; il y a imprimé des lois et des marques certaines de sa volonté. Tous les hommes peuvent facilement les connaître comme les règles qui doivent diriger leur conduite. Mais la nature humaine était portée au vice ; les passions , qui obscurcirent l'éclat de cette grande lumière , la firent tomber dans toutes sortes d'erreurs '. »
Huet se prononce aussi clairement sur les révéla-
1 Alnet. Quœst., pag. 4, Dubitandi enim artem fidei capessendœ uiilem dicere, perinde est vt si dicas , ad credendum utile esse non credere. Cette maxime ne se trouve pas à la page 4 de la Démonstration Évangélique, , comme l'indique M. Bartholmèss, mais à la page 4 des Questions d*Aunay>
2 Huet, ou le scepticisme théologique, pag. 30, 31 . ' Alnet, Quœst., lib. U, antecessio, n<> 3.
tions saroaturelles. « La bonté divine , ajoate -t^il , promulgua de nouveau ses lois, non point par Tintermédiaire de la nature , mais directement et par ellemême. Dieu parla aux» prophètes, et ceux-ci au genre humain. Enfin, Thomme-Dieu, comme un législateur, constitua la république humaine par ses préceptes salutaires * . »
Huet conclut encore clairement : 1 ^ que renseignement divin par Tintermédiaire des inspirations de la nature , et cet enseignement par la révélation des prophètes et de J.-C, devait s'accorder avec lui-même; 2o que cet accord a existé. «Platon, dit-il, Aristote, Marc- Aurèle , Cicéron, Épictète, semblent avoir poisé dans les écrits du christianisme leurs préceptes religieux ; et le livre d'or de Marc-Aurèle serait en tout digne d'un chrétien , si cet excellent homme , oubliant les erreurs de son enfance, eût rapporté ses enseignements non point à la nature, mais à son auteur ^....» « «Ceux qui suivaient la raison seule et ceux qui joignaient la foi à la raison, ont eu les mêmes sentiments sur les choses divines et sur les préceptes moraux. La raison persuadait aux uns qu'il fallait obéir à la nature et vivre conformément à ses inspirations; et la foi, qui avait corrigé la raison, ordonnait aux autres de s'élever au-dessus de la contemplation de la
1 Alnet, Quϐty lib. II , anUcmio^ n^ 3.
^Ibid., noit,3.
nature , et de régler leur vie d'après les ordres et les inspiratioDS de son auteur * . »
M. Christian Barlholmèss veut indiquer le terme final entre la raison et la foi tenté par Huet , et nous donner la dernière formule des droits qu'il accorde aux deux parties, et celle des conditions sous lesquelles il promet une paix éternelle. Éc^utons-le. D'après Huet , « la raison non-seulement précède la foi, mais, éclairée par elle, elle est admise à Taccompagoer , à lui prêter certains secours extérieurs , cer-
tains adminicules , ce que l'école appelé motifs de
crédibilité^ arguments de controverse La foi, qui
couvre la raison de son autorité, s'en laisse précéder, accompagner et suivre ; mais la relation qui lui plaît surtout, c'est lobéissance absolue et le silence de la raison...
» Quand la raison, se taisant par principe, s'abstient et de s'incliner et de ne pas s'incliner devant la foi , celle-^ci ne s'en inquiète point : la foi demeure ce qu'elle a toujours été, et toujours elle pourra se passer du concours de la raison. Lé' soleil a-t*il besoin de nos lanternes pour luire! La foi puise ses forces en Dieu , dans la vérité première et révélatrice , prima Veritas revelans... En résumé, que la raison abandonne à la foi la solution des problèmes qui touchent Dieu , notre âme et la liberté , et la foi laissera la
1 Alnet, Qitœsi.^ lib. lU, epilog.