‹ Étude sur Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 12 sur 13 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SYSTÈME DE HUET, DÉYELOPPÊ DAH8 LE TRAITÉ RHILOSOPHIQUE DE LA F0IBLE8SE DE L'BSPIUT HUMAIN.

Exposition da système.

Huet, dans la Démonilration Evangélique et dans les Questions dlAunay » promet de montrer que la

1 Alnti. Quœsl.<, pag. 3.

'2 Huei^ ou letcqfticUme théologique, pag.33. U y adans le texte: ce que Diem nous propose à croire, et non pas : ce que /'on nous propose à croire. (Alnet, QauBfl., antecea.^ vfit.)

philosophie qui s'abstient de tout assentiment dogmatique, est moins opposée au christianisme qu'on ne le pense communément. Il tient cette promesse, dans le Traité philosophique de la Foiblesse de l'esprit humain. C'est un magistrat provençal exilé à Caen qu'il fait parler (i). Le Traité a trois livres. On veut établir, dans le premier, que l'esprit humain ne peut connaître la vérité avec une parfaite et entière certitude.

Le personnage que Huet met en scène, commence par faire observer « que la philosophie n'étant autre chose que la recherche de la vérité et qu'un effort de l'esprit humain pour la connoitre par le secours de la raison , il est important qu'un philosophe sache ce que c'est que la vérité, l'esprit humain et la raison, autant qu'il est permis à l'homme dé le découvrir ; car, ajoute-t-il, étant persuadé qu'on ne peut rien connoitre par la raison avec une parfaite certitude, je serois insensé si je prétendois connoitre clairement et certainement ce que c'est que la vérité et la raison . »

Ce personnage définit ïesprii humain : « un pouvoir né dans l'homme , lequel est ému et ébranlé à former des idées et des pensées , par la réception et l'impression des espèces dans le cerveau. » Il entend par espèces, non pas ces images qui partent des corps que l'on « appelle aussi espèces ; mais les traces imprimées dans le cerveau par le mouvement des esprits et des nerfs , lorsqu'ils sont ébranlés par les organes de la sensation, excités par des causes extérieures;

laquelle impressk>ii dé traces fait que Tâme, jrâite intimement au cerveau , se trouve disposée d'mie certaine manière. »

Il appelle idée, une image que Tâme disposée d'une certaine manière par l'impression des espèces dans le cerveau , se forme elle-même ; il appelle pensée , Faction de l'entendement , ému et déterminé par la réception des espèces dans le cerveau , à se former des idées , les comparer ensemble , et en porter des jugements. Il appelle la ranon , cette faculté qu'a l'entendement tmmain de rechercher la vérité par ses (^rations naturelles. Quant à la vérité ( non pas celle que les philosophes appellent vériié d' existence ^ qui ne peut pas être niée , mais celle qu'ils appellent và'iêê de jugement)^ il la déBnit ainsi : « la convenance et le rapport du jngement que fait notre entendement en vue de l'idée qui est en nous , avec l'objet extérieur qui est l'origine de cette idée .

Il y a deux manières de connaître la vérité. On la coimait avec doute et avec certitude. Il distingue la certitude des bienheureux qui est le souverain degré de certitude , de la certitude avec laquelle les hommes connaissent les choses sur la terre pendant leur vie. Notre certitude sur la terre vient de la foi, et on peut l'appeler divine ; ou bien elle est le fruit de nos facultés naturelles , et alors c'est une certitudehumaine qm a divers degrés : le plus élevé , celui du milieu et le pkis bas.

Chaean de ces degrés p^t recevoir de TaugmentatioQ ou de la diminution. Cette proposition : Leioui f9i plus grand que sa partie y qui est très- certaine , est au premier degré. Cette proposition : La planiie Saturne est au-dessus de Jupiter ^ qui est certaine d'une véritable certitude , est au degré du milieu. La certitude d'un fait attesté par deux témoins , qui n'a qu'une certitude de probabilité , est au degré le plus bas. On distingue encore deux genres de certitude humaine , Tune physique , Tautre morale.

1 Deux et deux font quatre ; deux corps qui sont égaux à un troisième sont égaux entre eux. Ces vérités acquises par la lumière naturelle, qui est une faculté que la nature a donnée à notre entendement, ont une certitude physique. 2» Il y a une ville nommée Constal^ tinople ; il y a eu à Rome un empereur nommé Auguste ; le feu échauffe ; la glace refroidit , sont des faits qui out une certitude morale ; ils sont prouvés par des témoignages suffisants , par Tautorité de Tusage et par le rapport de l'expérience.

La certitude de la foi, qui nous vient de Dieu, est fort au-dessus de la certitude humaine, même de celle qui est au premier degré , que nous l'ayons acquise par la raison ou par les sens ; de même la certitude de la foi est fort inférieure à la certitude des bienheureux. Il est donc évident que le souverain degré de la certitude humaine n'est point parfait, car c^ qui est parfait est accompli de tout point, et rien ne lui manque de tout

ce qui est nécessaire pour une entière perfection ; or, il manque à la certitude humaine cette partie de certitude qui se trouve dans la certitude de la foi. Il manque aussi, à la certitude de la foi, cette partie de certitude qui se trouve dans la certitude des bienheureux.

M. de Cormisy * conclut : Quand je dis que Thomme ne peut connaître la vérité avec certitude, il faut l'entendre ainsi : que l'homme en cette vie ne peut connaître la vérité avec ciette suprême certitude à qui il ne manque rien pour une entière perfection ; mais qu'il peut connaître la vérité avec une certitude humaine, à laquelle Dieu a voulu que l'entendement humain pût parvenir, pendant qu'il est joint à ce corps mortel. Avec les seules forces de la nature il voit la vérité par un miroir en énigme^. Cormis s'efforce de prouver cette conclusion :

Première preuve (tirée des auteurs sacrés). — Salomon, saint Paul, Ârnobe, Lactance, saint Grégoire de Nazianze, Isidore de Péluse, saint Thomas, sontsuccessivement cités. D'après ce dernier, nos esprits sont si étroitement enchaînés par les sens , qu'ils ne peuvent pas comprendre parfaitement les choses ; et leur imbécillité est si grande que, s'ils veulent juger des choses

1 C'est Cormit qu'il faut dire. L'imprimeur du Traité s'est trompé. * Liv. I, cbap. I.

qui sont certaines par elles-mêmes y elles deviendront incertaines V

Deuxième preuve. — L'homme ne peut connaître, avec une parfaite certitude, qu'un objet extérieur répond exactement à l'idée qui en est empreinte en lui . En effet, puisque les espèces ou images des objets extérieurs, qui sont la source des idées qui se forment en nous, sont sujettes à tant de changements ; puisque les sens de nos corps sont si obtus et rebouchés ; puisque les organes de nos sens sont si imbéciles ; puisque la nature de l'entendement humain est si cachée, quelle connaissance certaine pouvons-nous nous promettre, de la convenance qui est entre l'objet extérieur qui se présente à nous, et l'idée de cet objet qui se trouve imprimée dans notre âme ^ ?

Troisième preuve. — L'esprit humain ne peut connaître la nature des choses avec une parfaite certitude. Développement. On ne peut connaître l'essence d'une chose , si on ne sait en quoi elle convient , et en quoi elle diffère des autres choses ; c'est-à-dire , si on ne connaît son genre et sa différence. Or, pour connaître l'essence d'une chose , il faut en connaître le genre ; ainsi , l'essence et le genre ont besoin l'un de l'autre

' Liv. I, chap. II.

^ Liy. I, chap. III.

pour être connus , et la connaissance de Tun dépend de la connaissance de l'autre ; de sorte que l'on tombe dans un cercle vicieux. On doit dire de la différence la même chose que Ton doit dire du genre ; car on ne peut savoir en quoi une chose diffère d'une autre , si on ne les connaît toutes les deux. Ainsi , on n'est pas certain que l'homme soit un animal raisonnable , parce que nous ne connaissons pas certainement ce qu'est animal , et que nous ne sommes pas assurés que l'homme puisse raisonner, ni qu'il soit le seul de tous les animaux qui soit raisonnable ' .

Quatrième preuve. — Les choses ne peuvent être connues avec une parfaite certitude. En effet , puisque toutes les choses sont sujettes au changement, il faut que l'homme y soit sujet lui-même , et qu'il change d'heure en heure , de moment en moment. Pendant qu'il parle , il devient un autre homme ; et encore que ce changement ne s'aperçoive pas aisément dans si peu de temps , on le reconnaît aisément quelque temps après. Comment donc un homme qui est si changeant , si peu constant en lui-même , pourra-t-il juger assurément de toutes les autres choses ^ ?

Cinquième preuve. — Les choses ne peuvent être connues avec une parfaite certitude, à cause de la diffé-

^ Li?. I, chap. IV.

2 Li?, I, chap. V.

rence des hommes. De cette grande variété , quelle convenance de jugement peut-on attendre? Quelle conformité et quelle fermeté de sentiment , puisque les choses paraissent différentes aux hommes ? Quelle sera, dans ce désaccord universel, la règle de vérité à laquelle tous les hommes conviendront de s'arrêter * ?

Sixième preuve. — Les choses ne peuvent être connues avec une parfaite certitude , parce que leurs causes sont infinies. En effet , toutes les choses de ce monde sont liées entre elles de telle sorte , qu'on ne peut en concevoir aucune sans en concevoir une autre , ni cette autre sans une troisième, ni cette troisième sans une quatrième , jusqu'à ce que portant notre esprit de l'une en lautre , nous ayons parcouru l'infinité des choses dont le monde est composé. Or, l'entendement humain n'étant pas capable, de sa nature, de savoir tout , il s'ensuit qu'il ne peut rien savoir ^.

Septième preuve. — L'homme n'a point de règle certaine de la vérité. Développement. Les philosophes ont donné le nom de critérium à la règle certaine de la vérité, et ils en ont fait deux espèces : Tune pour régler les actions, l'autre pour régler les opinions. Toute la vie se conduit par le premier, et toutes nos connaissances dépendent du second. Ce dernier se

* Liv. 1, chap. VI.

2 Liv. I, chap. VU.

divise en trois espèces : le critérium duquel , c'est rhomme qui veut connaître la vérité; le critérium par lequelj ce sont les instruments dont rhomme se sert pour connaître la vérité, comme les sens ou l'entendement; et \e critérium selon lequel, c'est l'action de l'esprit humain qui applique à la recherche de la vérité le critérium par lequel. Or, ces trois sortes de critérium sont incertaines , puisque la nature de l'homme nous est inconnue.

D'ailleurs, puisque pour connaître la vérité 11 faut avoir un critérium, il est nécessaire de le trouver avant que de rechercher la connaissance de la vérité. Et comment connaîtrons-nous les marques de la vérité, si nous ne connaissons la vérité ! Il faut donc avoir trouvé la vérité avant que de pouvoir en trouver le critérium ; et il faut avoir trouvé le critérium avant que de pouvoir trouver la vérité ; et puisque nous n'avons trouvé ni la vérité ni le critérium, il s'ensuit qu'on ne peut trouver ni l'un ni l'autre * .

Huitième preuve. — On argumente contre l'évidence. Les objets qui se présentent à l'esprit de ceux qui sont endormis, qui sont ivres, qui sont fous, sont aussi évidents que les objets qui se présentent à l'esprit de ceux qui sont éveillés, qui sont à jeun , et qui sont en leur bon sens. De plus, pour reconnaître

^ Liv. I, chap. Vni.

l'évidence on a besoin d'une autre évidence, comme d'une lumière extérieure pour voir la lumière. Un homme porte plusieurs pièces de monnaie dans un sac; elles sont toutes de cuivre, à la réserve d'une seule qui est d'argent. Des pauvres qui en sont informés demandent qu'on leur donne en aumône ces pièces de monnaie, chacun d'eux espérant que la pièce d'argent sera pour lui.

La distribution en est faite dans l'obscurité, et pendant la nuit. Aucun de ces pauvres ne pourra savoir s'il a reçu la pièce d'argent; et si quelqu'un d'entre eux, faisant des conjectures sur le son de sa pièce, ou sur les remarques qu'il y peut faire en la maniant, ou sur d'autres indices frivoles, croit savoir certainement qu'il a la pièce d'argent, et que tous les autres qui s'imagineront l'avoir se trompent, il sera ridicule. Et ce désaccord ne pourra être terminé qu'à la lumière et au grand jour. Il en est de môme de l'erreur des dogmatiques. Ils ne reconnaîtront que leur évidence tant vantée n'est que ténèbres, qu'après que la lumière leur sera venue d'ailleurs * .

Neuvième preuve. — La raison de douter de toutes choses proposée par Descartes , savoir : que nous ignorons si Dieu ne nous a point créés de telle nature que nous nous trompions toujours , doit faire conclure

^ Liv. I, chap. IX.

que rintime perception des choses est douteuse ; car si la nature nous a formés de telle sorte que ce qui nous parait le plus vrai soit le plus faux , lorsque nous croirons savoir et sentir, par une perception intime, que le tout est plus grand que sa partie, ou que nous sommes éveillés , nous serons obligés de croire^ que cela est faux , si nous voulons nous en tenir à cette raison de douter proposée par Descartes ^

Dixième preuve. — C'est une pétition de principe, de vouloir prouver par la raison que la raison est certaine .

Onzième preuve. — Les raisonnements sont incertains. Ces deux preuves découlent des preuves précédentes ^.

Douzième preuve. — Il suit des discussions des dogmatiques , qu'il ne faut s'attacher à aucune de leurs sectes ; chacune n'ayant que sa propre approbation , étant condamnée par le suffrage de toutes les autres , serait-il d'un homme sage de suivre un parti qui n'est approuvé que d'un seul, et qui est condamné de plusieurs '^ ?

Treizième preuve. — La loi de douter a été établie

1 Liv. I, chap. X.

2 Liv. I, chap. XI, XH.

' Liv. I, chap. XIIL

par d'excellents philosophes ; tous les philosophes , si vous en exceptez un fort petit nombre , sont convenus en ce point , que la vérité est cachée , que les sens et Tentendement sont trompeurs et imbéciles , et que cet entendement est dans une profonde ignorance de toutes choses. Les hommes sages ont adopté la méthode sage de douter. C'est là l'origine de la philosophie. 11 n'y avait point alors d'autre différence entre un homme intelligent et un homme grossier*, entre un philosophe et un ignorant , qu'en ce que Fun savait qu'il ne savait rien , et que l'autre ne le savait pas * .

La conclusion du premier livre du Traité est celle-ci : Il faut douter, et c'est le seul moyen d'éviter les erreurs. Les dogmatiques eux-mêmes veulent que l'on doute , que Ton ne donne pas sa créance légèrement. La hardiesse des dogmatiques a produit une infinité d'erreurs. Les académiciens et les sceptiques, n'affirmant rien , ne peuvent se tromper; et ils sont les seuls qui méritent le nom de philosophes. Ils reconnaissent que non-seulement ils ne savent rien , mais môme qu'ils ne peuvent rien savoir des choses divines et humaines, et qu'ils ne font que les considérer de loin ^.•

On se propose, dans le livre second , d'exjpliquer exactement quelle est la plus sûre et la plus légitime voie de philosopher. On prie le magistrat provençal

* Liv. I, chap. XIV.

2 y V. I , chap. XV.

de déterminer les limites où doit s'arrêter le doute; car si lion doute toujours et si tous les chemins de la vérité sont bouchés , la connaissance de la vérité est impossible, et la recherche en est inutile.

Voici sa réponse, qu'il ne veut pas communiquer au vulgaire ; et , par vulgaire , il n'enteûd pas le petit peuple qui vit du travail de ses mains , mais le vulgaire des gens de lettres. Il ne nie pas que la vérité ne se trouve dans les choses mêmes. (Il entend cette vérité que Ton appelle d' existence. )M2Lis il y a un empêchement dans l'homme , qui fait qu'il ne peut pas la connaître. Cet empêchement consiste dans le défaut des moyens propres et nécessaires pour connaître parfaitement la vérité.

Il ne dit pas que Fhomme ne puisse en avoir aucune connaissance , il dit seulement que l'homme ne peut la connaître à fond , clairement , et avec une certitude entière et parfaite; car, ajoute-til, «il se peut faire que quelqu'un ait une idée empreinte dans l'esprit, qui sera semblable à un objet extérieur. Mais lorsque l'entendement, en vue de cette idée, forme un jugement de l'objet extérieur d'où cette idée est partie , il ne peut pas savoir très-certainement et trèsclairement si ce jugement convient avec l'objet extérieur.»

Car les images des choses ne viennent point immédiatement des choses dans notre entendement , mais elles passent par plusieurs milieux et par nos sens

qui les corrompent et les altèrent. Et il n'y a point d'autre voie par où les idées des choses puissent parvenir à notre esprit ; de sorte qu'encore que Thomme connaisse la vérité, il ne sait pas qu'il la connaît; il tie peut être assuré de l'avoir connue , et partant , il ne la connaît point parfaitement \

D'après le magistrat provençal , la foi supplée au défaut de la raison , et rend très-certaines les choses qui étaient moins certaines par la raison. «La raison , dit-il, ne pouvant me faire connaître avec une parfaite certitude et une entière évidence, s'il y a des corps , quelle est l'origine du monde et plusieurs autres choses semblables ; après que j'ai reçu la foi , tous ces doutes s'évanouissent, comme les spectres au lever du soleil.» Il invoque à l'appui de son opinion, l'autorité de saint Thomas, de saint Augustin, de Tertullien, de Suarez et de saint PauP.

On fait une objection au magistrat provençal. N'avons-nous pas des idées dans l'entendement, qui sont nées avec nous et n'ont point passé par les sens , par exemple : les idées des anges et de Dieu, les notions communes ou axiomes , les natut'es universelles appelées essences ? Il répond : « Les philosophes sont divisés sur cette question. Pythagoreet Platon, etc., admettent ces idées nées avec nous; Épicure, Aristôte

1 Liv. n, chap. I.

2 Liv. H, ehap. II.

les rejettent. J'aorois voulu adopter Fopinion de Platon ; je souhaitols fort qu'elle se trouvât véritable. Elle relève la dignité de Thomme , mais les raisonnements sur lesquels on l'établit paraissent sans force, lorsqu'on cesse de s'abandonner à l'orgueil, naturel à tons les hommes.»

Il ajoute : « Suivant l'opinion de saint Denys , nous connaissons Dieu comme cause, et, pour parler selon le langage de l'école , par excès et retranchement ; et tant que nous sommes attachés à ce corps mortel , nous ne pouvons connoitre toutes les autres choses incorporelles , que par retranchement et far quelque comparaison aux choses corporelles ; et pour cela , il est nécessaire que nous ayons recours aux espèces des corps, quoique les choses incorporelles n'aient point d'espèces.»

Cependant , il ne nie pas que pendant que nous sommes liés à ce corps mortel , notre entendement puisse parvenir à la souveraine certitude humaine. L'entendement y bien qu'environné de téfièbres dans la nuit du péché, et obscurci par les rameaux de TAumanité , comme parle saint Augustin , a néanmoins sa pénétration , et peut porter des regards vers la vérité, sinon fixes et sans éblouissement , au moins vifs et perçants.

«Quoique je ne puisse regarder le soleil , dit-il , je puis regarder la lune et les étoiles. Notre entendement est l'œil de notre âme : la vérité est le soleil , dont

fiotre œil ne peut soutenir les rayons , s'ils ne sont tempérés , ou par la réflexion » ou par la réfraction , ou par Tinterposition de quelque milieu , qui les pro* portionne à notre foiblesse.»

Nous n'avons pas une connaissance certaine de la vérité; mais nous avons des vraisemblances. La vraisemblance a deux critérium : Tun éloigné , les sens, qui étant ébranlés par les objets extérieurs impriment certaines traces au cerveau ; l'autre prochain, la disposition des fibres du cerveau, la forme des traces qui y sont imprimées, et les idées qui en sont produites. Il faut suivre dans l'usage de la vie les choses probables , comme si elles étaient véritables. La probabilité et les vraisemblances, au défaut de la vérité, doivent nous diriger lorsque l'inclination de notre entendement et de nos sens nous attire , lorsque nous sommes pressés par les besoins de notre corps, par les coutumes et les lois , enfin - lorsqu'il faut pratiquer les arts nécessaires à la vie. Nous devons au contraire rejeter comme des faussetés les choses qui n'ont ni vraisemblance , ni probabilité, «de peur de demeurer dans l'inaction , ou plutôt de peur de devenir des souches et des rochers.»

Cette faiblesse de la raison, qui n'a qu'une connaissance des choses obscure et douteuse, accompagnée d'un grand désir de connaître la vérité qui est la fin

< Liv. H, chap. HI.

de l'homme, nous avertit de notre ignorance , nous fait entrer dans une juste défiance de notre intelligence, nous fait ainsi éviter la précipitation du jugement , l'arrogance des affirmations , nous dépouille de toute opiniâtreté, nous empêche, en étudiant la philosophie, de tomber dans Terreur qu'il est honteux de ne pas éviter quand on en a le pouvoir, enfin , nous porte à soumettre notre entendement à la foi * .

Il ne faut s'attacher au sentiment d'aucun philosophe , on doit choisir d^ns chaque secte ce qui y paraît le meilleur. Cet éclectisme a été suivi par de grands hommes païens et chrétiens. Il ne renferme point des opinions contradictoires. Il commence par choisir des principes , et n'admet que des opinions qui s'accordent entre elles et qui s'accordent avec ces principes. Aloi^ notre esprit ne se soumet à aucune autorité et n'approuve que ce qui lui parait s'approcher de plus près de la vérité. Il ne la cherche point, et il se propose uniquement d'éviter la fausseté et l'erreur ^.

Le troisième livre renferme les objections que l'on adresse au mi^istrat provençal et les réponses qu'il donne. II fait d'abord observer qu'un des avantages que sa philosophie a par-dessus les autres, c'est d'être fortement confirmée par les objections qui détruisent toutes les autres philosophies : «Cela, dit*il, fait voir

i Liv. n, chap. IV, V, VL 3 Ut. U, chap. VU, XI.

Tobscurité des choses , la foiblesse des jugements et l'égalité du poids des raisons contraires qui se troufent partout * .»

Première objection.— On nous accuse de renverser tout Tusage de la vie. Nous répondons : «On ne fait pas attention que lorsqu'il s'agit de se conduire dans la vie et de s'acquitter de ses devoirs , nous cessons d'être philosophes contrariants, incertains; nous devenons idiots, simples, crédules; nous appelons les choses par leur nom ; nous reprenons nos mœurs et uotre esprit ; nous conformons nos mœurs aux mœurs des autres hommes , à leurs coutumes , à leurs lois? Moi qui doutois tantôt si j'étois, s'il y avoit d'autres hommes, je bannis maintenant toutes ces pensées, et comme étant assuré que je suis et que les autres hommes sont , je mange , je bois , je marche, je vais voir mes amis , je les salue , je les entretiens , j'affirme , je nie , j'assure que ceci est vrai , que cela est faux. »

Cela même , nous dit-on , fait votre conviction ; car vous vous trouvez convaincus par votre expérience. aNon, sans doute, c'est ordinaire de se servir de plusieurs choses comme véritables , et d'en jouir, quoique nous sachions bien qu'elles sont incertaines , ou même entièrement fausses. Les astronomes n'ont-ils pas in-

< Liv. ni, chap. VHl.

venté des hypothèses ? Les mathématiciens ne se servent-ils pas de l'analyse, qui suppose la chose qne Ton cherche et qui est inconnue , comme véritable et connue ? Au reste , un voyageur qui ne sait point le chemin qu'il doit tenir, ne s'arrête point pourtant dans le carrefour qu'il rencontre * .»

Seconde objection. — On prétend que nous éteignons la lumière de la science. Cette objection n'est pas fondée. Notre philosophie ne nous crève pas les yeux; mais elle nous avertit de leur faiblesse. Sénèque enseigne que la vérité est profondément cachée ; nous ne pouvons pas nous plaindre de la malignité de la nature, parce que rien n'est difficile à découvrir, que les choses dont la découverte ne rapporte point d'autre fruit que d'avoir été découverte ; tout ce qui peut nous rendre meilleurs et plus heureux a été mis par la nature devant nous, auprès de nous. Nous ne nous relâcherons donc pas dans l'étude de la science. Nous ne renoncerons pas au travail et aux bonnes lettres ; les dogmatiques cultiveront les sciences dans la vaine espérance de connaître la vérité ; nous les cultiverons de notre côté dans l'espérance de trouver ce qui est de plus probable et de plus vraisemblable. Accusera-ton de paresse et d'ignorance tant d'excel-

X Liv. ni, chap. 1, IX.

lents philosophes , que nous avons opposés en si grand

nombre aux dogmatiques * ?

Troisième objection. — On nous dit : Si vous demeurez d'accord qu'il se trouve dans les choses quelque apparence de la vérité que vous puissiez suivre , vous serez obligé d'avouer que vous avez quelque règle du discernement du vrai et du faux. Il est facile de répondre. Quand nous disons qu'il se trouve dans les choses une apparence de vérité , nous parlons seulement d'une apparence extérieure, laquelle étant aperçue dans quelque objet , nous fait dire , non pas que. la vérité s'y rencontre, puisque cette même apparence se rencontre quelquefois avec la fausseté y mais seulement que la vraisemblance et la probabilité s'y rencontrent.

On insiste : Pour reconnaître la vraisemblance , il faut connaître auparavant la vérité ; pour savoir si le portrait de Pierre ressemble à Pierre , il faut connaître Pierre auparavant. Nous répondons : « Lorsque je dis que l'image de Pierre est semblable à Pierre , cela signifie que l'idée que j'ai de l'image de Pierre me paroît semblable à l'idée que j'ai de Pierre; ainsi, quand je dis que l'apparence de vérité que je trouve dans un objet est vraisemblable, c'est-à-dire, semblable à la vérité , cela signifie que l'idée que j'ai de cette

1 Liv. m, chap. H, X.

apparence me paroit semblable à l'idée que j'ai da vraii »

Od ajoute : Si Tod ne connaît le vrai on connaît au moins le vraisemblable. Nous répondons : Lorsque je dis que je découvre en quelque chose une apparence de vérité , je veux dire que j'ai deux idées empreintes dans mon Qsprit , savoir : l'idée de l'apparence de la vérité et l'idée de la vérité , lesquelles étant comparées ensemble me paraissent semblables. On réplique: Vous connaissez du moins que ces idées sont sembla* blés. Nullement, car connaiti^e , c'est savoir trèssûrement et très-évidemment. Or, je ne connais pas toutes les idées que j'ai dans mon esprit ; et cela fait que je ne connais pas assez sûrement leurs ressemblances * .

Quatrième objection. — Votre doctrine n'est pas une philosophie. Nous en conviendrons si on lèvent. Qu'on l'appelle , si cela convient , la philosophie de ne point philosopher. Cependant les probabilités que nous suivons se peuvent fort bien arranger en forme de système , composé de toutes ses parties , et en état de se défendre contre toutes les attaques des dogmatiques. Sextus Empiricus en est un bon témoin ^

Cinquième objection. — On nous tend des filets,

1 Uv. ni, chap. ni, XL

2 Liv. ni, chap. IV, XH.

nous nous en démêlerons sans peine. Les diverses argumentations des adversaires peuvent être ramenées à ceile-ci : Lorsque vous dites : il n'y a rien de vrai , ni de faux , ou vous dites vrai , ou vous dites faux. Si vous dites vrai , vous dites faux quand vous affirmez qu'il n'y a rien de vrai ni de faux. Si vous dites faux , c'est une fausseté d'avancer qu'il n'y a rien de vrai ni de faux. De pareils arguments sont de pures badineries. Je n'accorde pas la première proposition de cet argument: Lorsque je dis qu'il n'y a rien de vrai ni de faux , ou je dis vrai ou je dis faux ; c'est une manifeste pétition de principe.

Vous prenez ce qui est en question pour une chose constante et qui vous a été accordée , en supposant qu'il n'y a point de proposition qui ne soit vraie ou fausse ; car nous soutenons qu'il n'y a rien de vrai ni de faux. Ainsi tombe la cinquième objection d'après laquelle nous nous condamnons nous-mêmes lorsque nous disons qu'il n'y a ni vrai , ni faux , ni démonstration * .

Sixième objection. — Si Dieu nous a formés de telle sorte que nous nous trompions toujours, même dans les choses les plus claires , nous serons forcés d'avouer que Dieu est trompeur. Le penser ou le dire, serait une impiété. C'est à Descartès à répondre à cette

Liv. m. chap. V, Xm.

objection. Il est l'auteur de la supposition que vous attaquez , et que nous avons rapportée sans l'approuver. Cependant Descartes pourrait se défendre. Dieu ne serait trompeur que dans le cas qu'étant toujours trompés nous crussions certainement que nous ne serions pas toujours trompés. Telle n'est pas la conduite de Dieu à notre égard. Il nous a fait connaître que nos sens sont infidèles , notre raison trompeuse-, noire esprit faible , nos perceptions obscures et incertaines. Et il se montre plein de vérité , et la vérité même, en nous avertissant par les oracles de sa Parole que nous devons attendre la connaissance certaine de la vérité , non pas des sens et de la raison , mais de la foi ^ .

Septième objection. — On nous accuse de nous éloigner de la soumission que nous devons à la foi, et de donner entrée à la corruption des mœurs , en suspendant notre jugement et notre consentement. Cette accusation n'est point fondée. Nous ne manquons pas de moyens de concilier la foi et la raison , et il est bien certain que la foi n'a rien à craindre de la part de la raison . Par la foi , nous sommes obligés de régler nos mœurs suivant ses préceptes. Mais quand nous n'aurions pas cette sainte r^le , nous avons les lois et les coutumes qui nous en serviraient pour la conduite de notre vie.

1 y?, m, chap. VI, XIV.

On insiste. Si nous n'écoutons pas la raison , nous renversons ce fondement de la religion que la raison établit dans notre esprit: Dieu est. Nous connaissons Dieu de deux manières, par la raison et par la foi. I^ certitude de la seconde connaissance est supérieure à la première , quoique par la raison nous ne puissions acquérir aucune connaissance plus certaine que la connaissance de Dieu ; de sorte que tous les arguments que les impies lui opposent n'ont aucune force, et se réfutent aisément. Néanmoins, cette certitude n'est pas entièrement parfaite; mais elle est telle que tout homme sage doit y soumettre son entendement, sous peine d'être accusé de folie et d'être inexcusable devant Dieu.

La foi est un don de Dieu ; elle ne dépend point des premiers principes , elle les suppose comme certains, d'une souveraine certitude humaine, à laquelle la foi donne une entière fermeté. Quand l'esprit s'appuyant sur la raison se fonde sur ces premiers principes, à peine peut-il se soutenir ; mais dès que la foi vient à son secours, il devient inébranlable. La foi a corrigé cet axiome : De rien il ne se fait rien. Descartes n'a-t-U pas cru qu'il se pouvait faire par la puissance divine , qu'une même chose fût et ne fût pas en même temps?

Les chrétiens ignorants et simples , ceux-mémes qui ont de l'esprit et du savoir, comme saint Thomas l'a remarqué , croient que Dieu est^ avant de le connaU ,

trepar la raison. Ces propositions : L'homme sente! vit ; Je suis et je vis , puisque je crois et que je sais que je crois, sont environnées de ténèbres, tant qu'elles ne sont pas confirmées par la foi. Il n'est pas nécessaire que les motifs de crédibilité qui préparent l'entendement à recevoir la foi, soient d'une certitude absolue; il suffit qu'ils soient probables.

Les enfants qui ont à peine l'usage de raison , les gens grossiers , ignorants , et qui néanmoins ont reçu le don de la foi , ne conçoivent pas irès-clairement et très-fermement les motifs de crédibilité. Mais la grâce de Dieu , la lumière intérieure, viennent au secours et soutiennent l'imbécillité de la nature et de la raison. Au reste, l'entendement par un seul et même acte croit à Dieu et Dieu ; parce que la foi entrant dans noire entendement, fait que , et elle-même et les choses qu'elle propose pour être crues, le sont en même temps, de même que la lumière rend visibles les autres choses et elle-même * .

Conclusion. — Le pyrrhonisme n'a point été rejeté par les payens , de peur que les sciences ne tombassent dans le mépris ; d'excellents hommes qui ont pratiqué l'art de douter, les ont soigneusement cultivées. Ce qui l'a fait proscrire , c'est l'orgueil naturel à l'homme , bouffi de cette opinion que sa raison le rend

1 Livre HI, chap. VII, XV.

fort supérieur aux autres animaux , qu'il est doué d'intelligence et capable de science. La secle des pyrrhoniens n'est pas la seule qui ait été attaquée. Des philosophes célèbres dans l'antiquité et dans les temps modernes ont été censurés. On a porté contre eux les plus graves accusations. Nous ne nous promettons pas du vulgaire un plus favorable accueil. Mais nous préférerons toujours la liberté de notre jugement à l'approbation des gens prévenus de leurs vaines idées.

Nos objections ne retirent pas les dogmatiques de leurs erreurs , et ils ne se rendent pas à nos remontrances; il est juste qu'ils souffrent que nous ne nous laissions pas surprendre par leurs reproches. «Votre approbation , dit en terminant le magistrat provençal, seroit auprès de moi d'un grand poids. On lui répond que Ton a été véritablement ébranlé * . »

Appréciation du système.

Un magistrat provençal , M. Cormis, est en scène, dans le Traité philosophique de laFoiblesse de V esprit humain. C'est lui qui est chargé de tenir la promesse que Huet a faite dans la Démonstration Evangèlique , et qu'il a renouvelée dans les Questions d'Aunay. Mais, dans la vérité, c'est Huet qui parle sous son nom. Or,

* ïiivre III, chapitre XVI , XVII. Dans notre anvlyse du Traité , nous avous presque toujours conservé les expressions de Fauteur.

qu'avait promis l'évéque d'Avraoches? 11 s'était engagé à montrer que la philosophie qai , reconnaissant l'infidélité des sens et la faiblesse de la raison , s'abstient de tout assentiment dogmatique , est moins opposée ^u christianisme qu'on ne le pense.

Comment cette prétention est-elle justifiée dans le Traité ? On détermine d*abord la valeur de la cerlitade humaine , et les secours qu'elle reçoit de la foi ; on expose ensuite les preuves des pyrrhoniens en faveur de leur système; enfin, on répond aux objections des dogmatiques , et on conclut que la philosophie qui s'abstient de tout assentiment dogmatique, doit être suivie , et qu'elle dispose à la foi.

Lorsqu'on détermine, dans le Traiié^ la valeur de la certitude humaine , et les secours qu'elle reçoit de la foi , on ne fait que reproduire ce qui a été déjà développé sur ce sujet , dans les Questions d'Aunay. Les mêmes principes se trouvent dans les deux ouvrages. Ainsi , dans le Traité comme dans les Qtiestians dÀunay , on distingue trois sortes de certitude : la certitude des bienheureux dans le ciel , la certitude par la foi sur la terre que l'on peut appeler divine , et la certitude humaine. On soutient que la certitude humaine est inférieure à la certitude par la foi , et que celle-ci est inférieure à la certitude des bienheureux ; que la certitude humaine a divers degrés , le pins élevé , celui du milieu , le plus bas ; que cette proposition : Le tout est plus grand que sa partie , est

très-certaine, sa certitade est du premier degré ; que cette proposition : La planète Saturne est au-dessus de Jupiter , a une véritable certitude qui est du second degré ; qu'un fait attesté par deux témoins n'a qu'une certitude de probabilité , qui est au degré le plus bas.

On prétend , dans les deux ouvrages , que la pins grande certitude humaine n'est jamais entière et parfaite ; il y manque ce qui la rend inférieure à la certitude par la foi ; de même , la certitude par la foi n'est point parfaite , parce qu'il j manque ce qui la rend inférieure à la certitude des bienheureux. Cependant la certitude humaine , qui est Teffet de l'inclinaticm naturelle des sens et de l'entendement , quoiqu'elle ne soit jamais entière et parfaite , doit pourtant être la règle de notre conduite ; ce serait une folie de ne pas la suivre , et si Ton y résistait , on serait inexcusable devant Dieu. Huet avoue qu'il n'y a pas de connaissance par la raison plus certaine que la connaissance de Dieu ; que tous les arguments des impies contre cette vérité fondamentale n'ont aucune force , et se réfutent aisément. Pendant que nous sommes liés à un corps mortel , notre entendement, bien qu'environné de ténèbres , a néanmoins sa pénétration , et peut porter des regards vers la vérité , sinon fixes et sans éblouissement , au moins vifs et perçants.

On doit en convenir, Huet ne veut pas reconnaître, même dans le plus haut degré de la certitude humaine,

une certitude entière et parfaite. Mais ii faut convenir aussi qu'il lui attribue des caractères qui attestent sa puissance et son autorité , et que lui ont toujours refusés les pyrrhoniens. Qu'importe donc que Huet , par singularité ou par esprit de système , s'obstine à rejeter le mot , s'il accorde la chose ?

Huet , dans le Traité comme dans les Questions d'Aunay , affirme que la foi supplée à la faiblesse de la raison dans la certitude humaine. Ainsi, l'existence personnelle , l'existence des corps , sont des vérités très-certaines. Mais quelque obscurité subsiste dans l'esprit , jusqu'au moment où la foi intervient pour les confirmer. C'est alors seulement que les ténèbres sont dissipées. Certes , une pareille assertion est une erreur manifeste , ou au moins un étrange paradoxe gratuitement avancé. On peut cependant le soutenir sans être convaincu de scepticisme. Nous l'avons déjà fait remarquer , Malebranche a avancé ce paradoxe , et il n'était point sceptique.

Huet, dans les Questions d'Aunay , assure que la foi n'est jamais contraire aux lumières de la raison. Dans le Traité , il soutient que la foi corrige quelquefois les premiers principes. Huet s'est-il contredit? Non, sans doute. 11 y a des principes qui sont tels que la proposition contradictoire est absurde. Ce principe : // est impossible quune chose soit et ne soit pas en même temps, est de ce nombre. La foi ne contredit jamais un pareil principe. Il y a des principes dont

la proposition contradictoire est simplement incompréhensible. Tel est ce principe : Rien ne se fait de rien. C'est de pareils principes que Huet a dit qu'ils étaient corrigés par la foi.

Huet , dans les Questions d'Àunay , comme dans le Traité , reconnaît que les motifs de crédibilité fondés sur la certitude humaine précèdent' la foi ; mais il soutient que ces motifs ne sont pas toujours trèsclairement conçus , et que néanmoins le don de la foi est reçu. Il soutient encore que Ton croit souvent par un seul et même acte à Dieu et Dieu. Cette doctrine , nous l'avons déjà fait observer, ne porte pas atteinte aux droits de la raison.

Dans les deux derniers livres du Traité^ Huet expose les raisons des pyrrhoniens et les réponses qu'ils font aux objections des dogmatiques. Quelle est la nature et le but de cette argumentation ?

Huet veut opposer un argument ad hominem à ceux qui accordent à la raison une évidence absolue. Il expose les raisons des pyrrhoniens en faveur de leur système , et les réponses qu'ils font aux objections des dogmatiques ; et il conclut que la philosophie quj s'abstient de tout assentiment dogmatique , est la plus sûre et la plus légitime , et qu'elle dispose à la foi. Huet , dans les Questions d'Aunay , fait observer que cet argument ce doit être employé que contre ceux qui ne s'en rapportent qu'à la raison * . Il précise le

* Liv. I, chap. II. .

but qu'il se propose par cet argument ad hominem , dans ia préface latine qui liait le Traité aux trois livres des Quesiiom d'Aunay. «Nous opposerons, dit-il, ta raison à elle-même , de telle sorte que , victorieuse ou vaincue , le résultat sera une victoire Thébaine , c'està-dire, également funeste aux deux partis * .» Rationem oppugnabimus rations , secumqiœ ipsam committemus in prœlium ; adeoque sive victricis , sive mctœ Cadmea erit Victoria ^ . En effet, si la raison triomphe, sa faiblesse est constatée ; elle Test aussi , si elle est vaincue.

Huet exprime la même pensée dans son Traité, lorsqu'il fait parler le magistrat provençal en ces termes : « C'est un des avantages que notre philosophie a pardessus les autres , d'être fortement confirmée par les objections qui détruisent les autres , car cela fait voir l'obscurité des choses , la foiblesse des jugements et l'égalité du poids des raisons contraires , qui se trouve en toutes choses '.»

L'objection d'Âristote ne nous ébranle pas , lorsqu'il dit que si ces propositions par lesquelles nous détruisons les autres, sont incertaines et se détruisent

^ Mémoires de liUérature et d'histoire du P. Desmûlets , tom 11 ,

pag. AU.

2 Parker, contraire à Descartes et aux sceptiques, appelle aussi victoire Thébaine la victoire que remportent ces derniers en opposant la raison à elle-même. {DispiUaliones de Deo, etc., pag. 522.)

» Liv. III , chap. VIII.

elles-mâiaes , il est inutile de s'en servir, et qu'elles ne prouvent rien. Elles ne sont pas inutiles, et nous ne nous en serions pas vainement , si elles détruisent les autres propositions en se détruisant eHes-mômes : car c'est seulement pour cela qu*on les emploie , et non pas pour les établir et les soutenir * .

Huet n'a pas été heureux en adoptant ses arguments ad hominem. Dans les Questions étAunay^ il en adresse un aux payens. Il affirme qu'il n'y a rien de si extraordinaire dans les dogmes et la morale de la religion chrétienne , dont on no trouve Fideatique ou l'analogue dans la religion des payens ou chez leurs philosophes. Il fait un parallèle entre les fables des payens, les enseignements de leurs philosophes, et tes dogmes et la morale de TÉvangile , et il conclut de cet accord que les payens ne pouvaient pas se refuser de croire au christianisme.

On a soutenu avec raison contre Huet que l'accord qu'il supposait n'était point réel ; que s'il avait existé, la gloire du christianisme aurait été amoindrie ; que les deux derniers livres des Questions éCAunay^ où il voulait établir cet accord , réfutaient le premier livre, où il se propose de montrer la faiblesse de la raison et la nécessité de la foi. En effet, la raison n'est pas si faible, et la foi n'est pas si nécessaire , puisque les

philosophes qui n'ont eu que la seule raison, ont ensei-

1 Liv. m, chap. XI.

gné tous les sublimes préceptes de la morale chrétienne. Trompés par cette argumentation , quelques hommes prévenus ont accusé à tort Huet de mettre sur la même ligne la religion de J. G. et les fables des payens. ^

Nous Tavons déjà constaté, Huet, dans le Traité, adresse un argument atJ hominem aux philosophes qui ne veulent reconnaître queTaulorité de la raison. Il détermine d'abord la valeur de la certitude humaine , expose ensuite les raisons des pyrrhoniens en faveur de leur système, les réponses qu'ils font aux objections des dogmatiques , et conclut que la philosophie qui s'abstient de tout assentiment dogmatique, est la plus sûre et la plus légitime. On a soutenu avec raison contre Huet, que la thèse qu'il défend n'est qu'un paradoxe qui lui a fourni l'occasion de déployer son érudition; que les raisons des sceptiques, telles qu'il les expose, ne sont que des subtilités, des 6a(2tnm65, c'est le nom que Huet lui-même a donné à certains arguments ; que les réponses aux objections des dogmatiques sont loin d'être décisives ; que les deux derniers livres du Traité sont la réfutation du premier. En efTet, si dans ce premier livre on refuse à la certitude humaine d'être une certitude entière et parfaite , on lui accorde néanmoins la valeur de la probabilité; et, d'après le système des pyrrhoniens exposé dans les deux derniers livres , il n'y aurait pour la raison ni certitude, ni pro-

babilité ' . Cette argumentation a été cause que Huet * a été accusé de pyrrhonisme.

Concluons. — L'argument ad hominem adressé aux payens, ne donne pas te droit d'accuser Huet d'avoir assimilé les fables du paganisme aux vérités de la religion chrétienne. L'argument ad hominem adressé aux philosophes qui ne s'en rapportent qu'à la raison, ne prouve point non plus que Huet ait professé le pyrrhonisme. Il ne faut pas perdre de vue que, dans le Traité , il donne à la raison une valeur et une autorité inconciliables avec le pyrrhonisme.

Huet, dans la Démonstration Evangélique , qui a paru en 1 679 , annonce qu'il prouvera dans un autre ouvrage que la philosophie qui s'abstient de tout assentiment dogmatique est moins opposée au christianisme qu'on ne le pense communément. En 1686, on attendait avec impatience l'exécution de cette promesse ^ Il la tient dans le quatrième livre Aes Questions d'Aunay, Les Questions d'Aunay furent imprimées en 1690; mais le quatrième livre ne parut point. Huet craignit de susciter contre lui des orages;

1 Le principe des sceptiques , qui est le fondement de leur doute, est reproduit dans le Traité de Huet en ces termes : Dans tout il y a égalité de motifs pour et contre, Parker prouve que si les sceptiques étaient conséquents , ils resteraient dans rinaclion et que , d'après leurs principes , il n*y a pour eux pas plus de probabilité que de certitude. ( DisptUàtiones de Deo, etc., pag. 499. )

^ Nouvelles de la république des lettres , mai 1686 , art. VI.

il pensait que le vulgaire des gens de lettres ne lui serait pas favorable , et disait des propositions émises dans ce quatrième livre , que c'étaient res ancipiies , insolentes, odiosas^ non populares , non vulgi aurihus accommodatas ^ .

Cependant Huet ne voulait pas sacrifier son quatrième livre, il le traduisit en français et l'attribuait à un pseudonyme (i). Il ne voulut jamais permettre que cette traduction fut imprimée de son vivant ; toutes les instances qu'on lui fit furentinuliles.il écrivait à un de ses amis qui le pressait d'imprimer le Traité (19 août 171 5): «Quoique, à examiner les choses de près, et en elles-mêmes , le philosophe provençal soit hors de prise , néanmoins je vois bien que j'aurois à dos les gens superficiels , les gens scrupuleux , les gens timides. Et ces gens -là font le plus grand nombre. L'apparence du mauvais sens frappera d'abord , et 6n n'entendra raison qu'après les réflexions^. » Suivant FabriduSy le Traité resta près de quarante ans dans ses papiers '. Deux ans après sa mort, en 1723, il fut publié à Amsterdam. Une nouvelle édition en fut faite à Londres, en 1741. En 1724, une traduction allemande , accompagnée de notes, fut imprimée à Franc-

^ Mémoires de littérature et d'histoire du P. Desmolets , tom. II , pag. 493 , 494.

^ Bibliothèque des livres nouveaux ; juillet 1726, pag. 7:2.

' J. Alberti Fahricii syllabus scriptorum qui veritatem reli§i(mi» christianœ , etc. , pag. 484 . note g.

fort ' ; révénement justifia pleinement les craintes de Huet.

L'apparition de son Traité fit une vive et profonde sensation dans le monde savant et religieux. Les uns n'y virent qu'un paradoxe appuyé sur des badû neries; les autres soutinrent que le livre était apocryphe , qu'il était impossible de l'attribuer à Huet. Un petit nombre accorda que Huet était favorable au scepticisme, mais que c'était dans le but d'établir sur les ruines de la raison, l'autorité de la foi. Il s'en est trouvé qui ont accusé Huet d'hypocrisie, et d'avoir trompé le public par la publication de la Démon$tra' (ton Evangèlique. Quelques-uns défendirent son Traité et prouvèrent qu'il ne contestait pas à la raison ses droits légitimes. Nous allons revenir sur ces jugements divers.

Le Traité n'avait pas encore paru , et Le Clerc s'exprimait en ces termes sur cet ouvrage. « On l'imprime actuellement ici. Il semble que le défunt ait un peu outré la matière , et qu'en voulant mortifier la raison humaine , il lui ôte les moyens de s'assurer de quoi que ce soit. Il ne laisse pas d'y aviHr beaucoup d'érudition dans cet ouvrage » et Ton y voit une longue liste de ceux qui ont soutenu le pyrrhonisme. L'auteur sauve la conséquence qu'on pourroit tirer contre lui y en disant que la foi fait ce que la raison ne peut

1 /. Alb, Fabrieii Syllabus, etc., pag. 484, note g.

pas faire ; mais la vraie foi est fondée sur la raison , qui ne pourroitpas être incertaine , lorsqu'elle observe les règles de la logique , sans ébranler sans remède toutes les idées de la foi \ »

Dès que le Traité dé Huet est publié, Le Clerc s'empresse d'en rendre compte , et se prononce formellement contre son argumentation. Enseigner exactement que le pyrrhonisme est la plus légitime voie de philo^ Sophie , lui parait une transformation du scepticisme en un pur dogmatisme quij par un étrange raffinement^ est employé pour persuader au lecteur ce qui est tout à fait douteux , du consentement de ceux qui le proposent .

Il pense que les objections des dogmatiques sont réfutées par des raisons que l'on n'oserait assurer n'être point de fausses lueurs et de pures chimères. 11 ajoute : « Il n y a peut-être personne qui estime plus que moi M. Huet , et qui ait mieux lu ses autres ouvrages ; mais il faut que j'avoue que celui-ci et les endroits des autres livres où il a soutenu les mêmes sentiments ^ me paraissent de pures badineries ^. »

Le Clerc signale deux excès , dans l'usage de la raison , également dangereux. On doit être fort retenu dans les choses impénétrables à la raison , si l'on ne veut tomber dans l'erreur ; mais on 'ne doit pas aussi

1 Biblioth. ancienne et moderne, tom. XVHI, 1722, pag. 162. « Ibid. , pag. 455 , 456.

outrer la matière , en rendant tout douteux. Il rappelle qu'il y a, dans les sciences physiques et mathématiques, un grand nombre de vérités tellement évidentes, que leur négation supposerait la folie ou la mauvaise foi. Il combat la proposition de Huet, d'après laquelle la foi supplée au défaut de la raison , et rend trèscertaines les choses qui étaient moins certaines par la raison. « Mais la foi , faisait-il observer, est elle-même fondée sur cette dernière , ou c'est un pur fanatisme. On ne peut croire la révélation , sans avoir des preuves qu'elle vient de Dieu^ que la raison fournit et examine. Elle n'est pas moins une lumière du ciel et un rayon , s'il faut ainsi dire , de la lumière divine , que la foi. Aussi ne se contredisent-elles jamais \ »

Le Clerc assigne la cause de la singulière argumentation de Huet : « Ceux qui entendent la bonne philosophie , dit-il , s'aperçoivent bien que M. Huet n'avait pas de justes idées de quantité des choses dont il parle; et c'est là, en partie, la cause de son scepticisme. Mais il faut avouer que c'était un homme d'une érudition infinie, en matière de langues et de belleslettres et même dans l'histoire ecclésiastique. Mais le raisonnement sur des choses abstraites n'était pas son fort. Son ouvrage est proprement un abrégé de la doctrine des anciens sceptiques, avec une liste de ceux qui ont été de leur sentiment % ou qui leur ont fourni

< Biblioik, ancienne et modemi « tom . X VllI , 1 722, pag. 464 , 465. 2 Huet indique les sources où il a puisé , et il n'oublie pas Sextus

quelques principes pour soutenir ou affermir leur système * . »

Cette appréciation du Traité par Le Clerc renferme de très-judicieuses réflexions ; mais il ne résulte pas de cet ouvrage que Tauteur y soutient le pyrrhonisme, comme Le Clerc semble Tindiquer. Ce Traité se compose de deux parties distinctes. Dans la première, où il veut déterminer d'une manière positive la valeur de la certitude humaine , les secours qu'elle reçoit de la foi , et où il reproduit les principes qu'il a consignés dans la préface de la Démonstration Evangélique et dans les Questions d'Aunay^ il affaiblit sans doute l'autorité de la raison , mais il ne la détruit point. Il ne croit pas la certitude humaine entière et parfaite ; il lui accorde néanmoins une valeur que les pyrrhoniens lui refusent. Il assure que les œuvres de la création révèlent avec tant de clarté l'existence et les attributs de Dieu, que l'on est inexcusable à son tribunal, de fermer les yeux à cette lumière. Un pyrrhonienne tiendra jamais un pareil langage.

Que l'on accuse Huet de soutenir une opinion erro-

Ëmpiricus. Cependant, dans le Dictionnaire historique àQhaiàNùt^ij art. Huet , on l'accuse de piller toujours Sextus Empiricus sans jamais le citer. Cette accusation suppose que Ton n'avait point lu le Traité, Le Traité de la Foiblesse de V esprit humain^ dit Ladvocat, est une traduction que Huet a faite de la première partie de ses Quœstiones alnetanœ; c'est de la quatrième partie qu'il fallait dire. 1 Biblioth, ancienne et moderne, tom. XVIU , 1722, pag. 454 , 455.

née, singulière, paradoxale, de se contredire lui-même, à la bonne heure; les accusations doivent s'arrêter là. 11 se trompe sans doute lorsqu'il prétend que la foi rend plus certaines des vérités évidentes par ellesmêmes. Cette erreur n'implique pas le pyrrhonisme.

Dans la deuxième partie, Huet rapporte les raisons des sceptiques,- leurs réponses aux objections des dogmatiques ; il ne les juge point ; il se sert de cette exposition, pour montrer aux philosophes qui ne veulent s'en tenir qu'à la raison, qu'ils doivent suivre un autre guide, et pour conclure que la philosophie qui s'abstient de tout assentiment dogmatique , est moins opposée au christianisme qu'on le pense communément. Cette conclusion n'est pas légitime , mais on peut la tirer sans être pyrrhonien.

Un ami de l'évêque d'Avranches , l'abbé d'Olivet , ne dissimule pas ses craintes sur les dangers auxquels expose l'argumentation de Huet. « Quelque vénération, dit-il, que je conserve pour la mémoire de ce grand homme , j'avoue que sa deuxième proposition : La raison humaine n'a d'elle-même nul moyen de parvenir certainement et indubitablement à la connoissance d'aucune vérité j prise dans un sens relatif à la foi, souffre de grandes difficultés: parce qu'en nous ôtant tout droit de nous appuyer sur notre raison et sur le témoignage de nos sens, on affoiblit, ce me semble, l'impression que les motifs de crédibilité peuvent et doivent faire sur nous. » L'abbé d'Olivet fait remar-

qaer que des gens d'une grande autorité dans les matières théologiques n'ont trouvé, dans le Traité j que ce qu'enseignent communément les Pères et les docteurs de l'Église * ; c'est-à-dire ïinsu/fisance et non pas Vimpuissance de la raison , et la nécessité de la foi pour connaître facilement et certainement toutes les vérités de Tordre moral qui intéressent notre perfectionnement.

En 1725, Fabricius publiait un recueil où il indiquait les ouvrages des auteurs qui ont défendu la vérité de la religion chrétienne contre ses ennemis. Dans le chapitre consacré aux sceptiques , il fait cette observation : Si les philosophes chrétiens qui, de nos jours, ont soutenu qu'il fallait douter de tout, ont eu l'intention de montrer seulement la faiblesse de l'esprit humain , et de nous apprendre que la présomption des dogmatiques, la précipitation du vulgaire, les passions et les préjugés de la multitude, nous font tomber souvent dans l'erreur , de telle sorte que pour connaître la vérité avec une certitude ferme et salutaire , nous avons besoin non-seulement d'une grande circonspection, mais de la grâce de Dieu , il n'y aurait pas de grands reproches à leur adresser.

On verra si cest dans ce sens que Ttuet a affirmé que la philosophie des sceptiqu>es est, de toutes les phi-

1 Histoire de l* Académie française; Eloge de Huet, tom. II, pag. 387 , 389.

losophies anciennes , la plus favorable au christianisme. Tous ceux qui recommandent le doute absolu, qui exagèrent la faiblesse de l'esprit humain, inspirent la paresse et le découragement , font un grand tort à la vérité , en confondant ce qui est douteux et incertain, avec ce qui est certain et évident.

Le résultat de ce scepticisme, c'est de faire fermer les yeux pour pouvoir affirmer que Ton ne voit rien, ou de faire dire qu'on ne voit pas ce que Ton voit trèsbien. Ces sceptiques ressemblent à un juge qui ferait profession de ne croire rien de certain, et qui néanmoins porterait des sentences d'où dépendent la vie, la fortune et l'honneur des particuliers * . Il est évident, d'après ce passage , que Fabricius ne veut pas s'expliquer formellement sur la nature du scepticisme de Huet.

Dès que le Traité fut publié, il parut à quelques esprits si favorable au pyrrhonisme , qu'ils regardèrent cet ouvrage comme apocryphe. Mais Le Clerc se porta garant de son authenticité. « On ne peut pas douter, dit-il, que le traité que l'on publie ici, ne soit véritablement de Huet; puisque le libraire a l'original écrit de sa main, comme il le dit dans la préface. Je l'ai vu, et comme j'ai plusieurs lettres de feu M. Huet, de sa propre main , je ne puis pas douter un moment qu'il ne soit de lui. On peut encore

< J. Alberli Fabricli SijUabus, etc. , pag. 482 , 484.

voir la môme doctrine dans la Censure du Cartésianisme * . »

Cependant deux ans plus tard, en 1725, le Journal de Trévoux voulut prouver que le Traité ne pour vait pas être de Huet. « On voit bien , dit Tauteur de Tarticle, que le titre et beaucoup plus le dessein de cet ouvrage , jurent avec le nom et le caractère de Fillustre auteur à qui on ose Tattribuer. C'est quelque pyrrhonien outré qui a voulu mettre en créance une» doctrine surannée, à Taide d'un nom si respectable aux savants et aux gens de bien. Quand on prottveroit même, ce qui n'est pas , qu'on a trouvé ces rapsodies sceptiques parmi les papiers du célèbre évêque d'Avranches, on prouveroit tout au plus que c'étoient là des collections d'un savant qui en faisoit de toutes lès sortes, et sous divers titres, pour son usage particulier , et pour en adopter les unes et rejeter les autres

» Pour attester le mensonge , on ne pouvoit choisir de meilleur témoin que l'éditeur d'un Ana : il est vrai

qu'on cite aussi l'auteur de V Éloge du savant évêque,

mais il faut attendre que cet auteur ait prouvé ce qu'il a avancé. Que sait-on? peut-être n'a-t-il d'autre garant que l'éditeur du Huetiana.

» Si l'on raisonne un peu, quelle apparence qu'un savant qui a vieilli dans ce qu'on appelle érudition ,

1 Biblioth, ancienne et moderne , tom. XVIII, 1722, pag. 465.

qui s'est signalé par tant d'ouvrages dogmatiques pleins d'assertions , et même d'assertions assez nouvelles et assez hardies, ait jamais pu donner dans un pyrrhonisme outré , qui , d'un seul coup , anéantiroit tous ses ouvrages , toute sa science , tout son esprit et toute sa personne !

»... Un auteur de la Démonstration Évangéliquey ajoutez un vertueux prélat ! quelle apparence, encore une fois ! L'imposture est manifeste ' . . . »

Il était de notoriété publique que l'éditeur du Iluetiana et l'auteur de Y Eloge de Huet étaient la même personne , l'abbé d'Olivet. Cet écrivain ne pouvait rester sur le coup d'une pareille attaque , et il lui était facile de confondre son accusateur.

Il produisit le manuscrit de Huet , et le soumit à l'Académie française , qui le fit examiner par Boivin et de La Monnoye. Les commissaires attestèrent , dans leur rapport , que le manuscrit était incontestablement, depuis la première jusqu'à la dernière ligne , de la propre main de Huet , et que le Traité imprimé était une très-fidèle copie du manuscrit ^.

Le journaliste de Trévoux ne s'était pas borné à nier l'authenticité du Traité ; il avait réfuté par des raisons très-solides les preuves des sceptiques, et

1 Mémoires pour l* histoire des sciences et des beaux-arts ^ 1725, '^ Biblioth. des livres nouveaux, juillet 1726, pag. 77-81.

leurs réponses aux dogmatiques rapportées dans le Traité. Mais il s'était trompé lorsqu'il avait cru que Fauteur du Traité approuvait ces preuves et ces réponses. Huet Tes rapportait et ne les discutait pas. Cette exposition avait pour unique but de montrer, en opposant la raison à elle-même, que , quel que fût le résultat de la lutte, que la raison fût victorieuse ou vaincue , sa faiblesse était toujours constatée.

Nous avons déjà fait observer que cette exposition était un argument ad hominem, à l'adresse des philosophes qui ne reconnaissent d'autre autorité que celle de la raison. C'est pour avoir méconnu ce but de l'argumentation de Huet , que l'auteur de l'article du Journal de Trévoux a combattu l'authenticité du Traité. On doit l'avouer , l'argumentation développée dans le Traité est erronée et dangereuse , mais elle n'est point une profession de pyrrhonisme. Un autre jésuite, le P. Baltus, a mieux saisi la pensée de Huet, lui a rendu pleine justice, et a défendu son Traité. On le verra à la fin de ce paragraphe.

Crousaz publiait , en 1 733, son Examen du pyrrhonisme ancien et moderne. Il y soumet à son appréciation le Traité ; mais avant de la commencer , il nous raconte comment il y fut amené. Un de ses amis, sur lequel la lecture de l'ouvrage posthume de l'évêque d'Avranches avait fait une fâcheuse impression , lui fit part, dans une lettre, de son étonnement, et lui demandait s'il ne l'avait point partagé.

« Ce que je ne puis venir à comprendre, écrivait-il, c'est qu'un homme tel que M. Huet , homme d'esprjt, homme dont Tétude et par conséquent la recherche de la vérité étoit la passion dominante et faisoit la plus ordinaire et souvent la seule occupation , ait pu donner dans de si étranges idées , ait pu adopter les puérilités et les ergoteries des pyrrhoniens , sans s'arpercevoir des contradictions dans lesquelles ils s'embarrassent , et sans en être rebuté. C'est en quoi je vous assure que je ne vois goutte , et que je ne ss^is seulement former des conjectures qui^rardent leur vraisemblance un moment. N'avez-vous rien éprouvé de semblable en lisant ce livre?... Apprenez-moi ce qui en est. »

Crousaz se rendit au désir de son ami ; nous allons analyser sa réponse. ^Nous supposons, dit-il, dans 1^. autres le même goût qui nous domine. De là tout notre embarras dès que nous entreprenons de raisonner

sur leur conduite et leurs motifs Faisons tout le

contraire , et au lieu de les mettre à notre place, mettons-jious à ia leur. Imaginons-nous que nou$( sommes nés avec toutes leurs inclinations. Dem^ndonsînous ensuite ce que nous ferions dans les cas où leurs maximes et leur conduite nous étonnent ; il ne noua sera plus difficile de voir clair dans le système de leurs plans. Je me mets donc à la place de M. Huet, et je suppose que, par un effet de mon tempérament, par une influence de l'éducation que j'ai reçue, et

par le concours de diverses circonstances où je me suis trouvé , j'ai pris plus de goût pour Tétnde que pour toute autre occupation.

» De là mon attrait précoce pour les beautés de Téloqnence , ma disposition à former mon style sur le modèle des anciens ; Tétude des poètes et la lecture des romans sont devenues ma principale occupation.

» Mais je ne me suis point borné à ces amusements. J'ai aspiré à voir mon nom placé avec ceux des plus célèbres savants. Dans ce dessein, je me suis élevé à la counoissance des langues orientales , j'ai voulu connoitre les autres sciences, non pas d'une manière superficielle, j'en ai poussé l'étude beaucoup plus loin ; je suis entré dans les mathématiques ; j'ai voulu m'instruire de la physique des modernes. Il auroit fallu pour démêler dans les sciences le certain d'avec le hasardé , me livrer à un travail long et pénible, et ma certitude auroit peu avancé. J'ai tourné mes vues ailleurs. Je me suis laissé aller au plaisir de lire beaucoup , sans me fatiguer que peu , et à celui d'enrichir ma mémoire de choses connues de peu de gens, de faire ensuite du chemin dans le pays des conjectures savantes , en mettant à profit mes recueils et mes conjectures à l'aide des langues et des fables. Je suis parvenu à publier un grand ouvrage sous un titre pompeux, parfaitement convenable à mon caractère et à ma profession.

> Plus j'insiste sur celte supposition , plus il me

semble que je sais transformé en M. Huet ! Il m'auroit été difficile de ne point m'apercevoir du peu de solidité des conjectures ingénieuses, mais je m'en suis vite consolé en disant : Eh! se trouve-t-il plus de solidité dans les autres ouvrages des hommes de lettres ? et j*ai continué mes études chéries. Je me suis familiarisé avec cette supposition, que les anciens n'ont rien su que confusément, et que les modernes ne voient pas plus clair; elle a fini par obtenir chez moi toute Tautorité que les premiers principes des sciences ont sur ceux qui les acceptent.

» En m'opposant à tous les autres , je n'aurois eu garde de m'accuser de trop de présomption. La pensée ne m'en seroit pas même venue dans l'esprit. J'aurois répondu à ceux qui m'auroient fait des reproches : N'est-ce pas vous qui avez tort de vous plaindre demoi^ Je ne vous acmse pas d'être dans V erreur , je me borne à avouer que je ne sais pas assez bien sentir la force de vos preuves , pour m'y rendre sans aucun reste de doute ; et quand on auroit soutenu que je suis moimême dans l'erreur, je me serois contenté de répondre tranquillement : Peut-être.

» Je me serois épargné la mortification de penser que les savants qui travaillent à changer les ténèbres de la nature en lumière et en certitude , pourroient se faire un nom durable , pendant que le mien courroit risque de tomber dans l'oubli , parce que je ne me serois occupé que de fables , de mots , de jeux

d'esprit et de conjectures si incertaiites , qu'on croi* roit leur faire grâce en les traitant d'ingénieuses. 1^ n'y a rien de semblable à craindre, si les découvertes modernes les plus brillantes ne sont pas assez bien établies pour s'y reposer sans aucun doute.

» Voici de quelle manière je me serois défendu contre ceux à qui ^ies études favorites n'auroient paru que des amusements frivoles, en comparaison des mathématiques et de la physique. J'aurois profité de la facilité d'expression et de l'élégauce de style que je me serois procurées dans ma jeunesse ; je me serois. servi de toutes les subtilités de la dialectique que je me serois rendues familières par un ei^ercice continuel, A force encore , tantôt d'attaques , tantôt de faux fuyants , si je n'avois pas toujours embarrassé et jeté dans le doute ceux qui auroient disputé avec moi , au moins les aurois-je assea fatigués et assez ennuyés pour les réduire à m'abandonner le terrain. J'aurois encore appris par cœur Sextus Ëmpiricus.

» Pouir me conserver la réputation d'homme poli , j'aurois disputé sans chaleur, j'aurois assaisonné mes attaques de louanges et de compliments ; enfin , j'aurois paru trouver les» arguments , dont je ne serois pas tombé d'accord , aussi justes que la foiblesse essentielle à l'espirit huiviain dans cette vie, lui permet de les découvrir et de les énoncer. Je n'aurois pris l'humeui* sceptique que quand on m'auroit attaqué ; mais dès qu'on auroit loarqué quelque estime pour

mes occupations , je me serois fait an plaisir de leur en étaler les fruits, par des récits détaillés de Thistoire ancienne et moderne , de Thistoire littéraire , de l'histoire politique, de l'histoire militaire.

» Éloigné, de même que M. Huet, de la licence et de la sensualité , je n'aurois pas eu besoin d'étendre mes doutes sur la religion , afin de calmer mes scrupules. Je me serois abandonné, sur ce sujet, aux impressions de mon enfance , fortifiées par des exemples d'un grand poids. Une bonté de cœur m'aurpit attaché à la religion par goût. Il m'eût été agréable de regarder comme l'effet d'un secours surnaturel , mon constant attachement à la religion , tout contradictoire qu'il fût avec ma manière ordinaire de philosopher.

» Je comprends bien que le pyrrhonisme ne porte pas moins sur le système de la religion , que sur. les autres; mais dans le cas où je me suppose , mon humeur m'auroit défendu de m'en apercevoir. En vain on m'auroit répété : Vous tombez enconlradiction. Tant mieux^ aurois-je répondu , cest une preuve que ma foi est victorieuse de ma raison ; à ces traits je la reconnois pour divine. Voilà de quelle manière je conçois que j'aurois pensé si j'avois été à la place de M. Huet ; et je ne crois pas lui faire du tort , quand je m'imagine que c'est ainsi à peu près qu'il pense ; et dans ce que j'alléguerois pour prouver qu'il s'est trompé, je laisserois sans atteinte sa sincérité et les bonnes qualités

de son cœar ^ . » D'après Le Clerc , Huet n'était pas pyrrhonien en matière de religion .

Immédiatement après cette lettre, Crousaz réfute le Traité y en suivant Tordre des livres et des chapitres. Ses judicieuses réflexions rendent bien sensibles les contradictions , les citations incomplètes ou peu concluantes , les subtilités , les chicanes , les faux raisonnements qu'il découvre dans la partie de l'ouvrage de Tévêque d'Avranches où il expose les arguments des sceptiques. Mais Crousaz n'a pas mieux compris que les critiques que nous avons déjà cités, le but de l'argumentation de Huet.

Nous l'avons dit plusieurs fois : c'était un argument ad hominem. L'auteur du Traité avait pour unique but de montrer, en opposant la raison à elle-même, que, victorieuse ou vaincue , sa faiblesse était toujours constatée. Quand il déterminait la valeur de la certitude humaine,, il énonçait son opinion personnelle telle qu'il l'avait enseignée dans la préface de la Dénion- %tration Evangélique et dans les Questions d*Aunay ; quand il rapportait les preuves des sceptiques et leurs réponses aux dogmatiques, il n'était pas juge, il était historien*.

Crousaz , pour être juste envers Huet , aurait dû , après avoir réfuté les preuves des sceptiques et leurs réponses aux dogmatiques, se borner à lui objecter

' Examen du pyrrhonisme ancien et moderne , pag. 747, 749.

que ces preuves et ces réponses qu'il rapporte pouvaient lui être opposées , et que si elles avaient quelque force, elles enlevaient à la certitude humaine la valeur qu'il lui avait accordée.

Grousaz n'aurait pas été éloigné de la vérité , s'il avait simplement affirmé que la nature de l'esprit de Huet et la direction de ses études n'avaient pas été étrangères au choix de son argument ad hominem.

Dans le cours de sa réfutation du Traité j Grousaz fait cette observation: D'après Huet , «la proposition de Descartes : Je pense , donc je suis , n'est qu'une certitude humaine^ exposée encore à des doutes; mais: Jevts^puisque jecrois^yoûkiiUQ pleine et divine certitude \ » Cette assertion n'est pas exacte. Huet, il est vrai, prétend que l'existence personnelle ne devient certaine d'une certitude divine , que lorsqu'elle est confirmée par la révélation. Mais il ne donne à cette proposition : Je vis ^ puisque je crois, sous cette forme , qu'une certitude humaine.

Voici le passage tout entier : « L'homme sent et vit; je suis et je vis, puisque je crois, et que je sais que je crois. Ces propositions sont certaines par la raison d'une certitude humaine^. » Au reste, la proposition de Huet diffère peu de la proposition de Des-

1 Examen du pyrrlionisnie ancien et moderne, pag. 774, colon. 1.

^ Traité philosophique de la foiblesse de l'esprit humain , pag. 285. Grousaz place le passage à la page 185; -c'est une erreur typographique.

cartes. Ce dernier a pris pour point de départ la pensée en général, qui embrasse tous les actes de l'esprit ; tandis que Huet s'appuie sur des actes particuliers et divers de Tâme. La foi est un acte de rintelligence qui adhère au témoignage.

Le Clerc et Crousaz , quoiqu'ils ne fussent pas membres de l'Eglise, ont néanmoins reconnu que les opinions singulières de Huet , en matière de philosophie , n'ont pas porté atteinte à sa religion et à ses qualités morales ' . Formey ne s'explique pas, dans son Histoire a1)régée de la philosophie^ sur la religion de Huet ; il affirme qu'à la fin de sa carrière , il se déclara entièrement pour les principes de Sextus £mpiricus, danç son petit ouvrage sur hfoiblesse de Ves^ prit humain^. Formey se trompe : cet ouvrage n'est pas le fruit de la vieillesse de Huet; il était resté près de quarante ans dans ses papiers >. Voltaire jette des doutes sur la religion de Huet *. Brucker ne semble pas les repousser entièrement '. Prosper Marchand passe toutes les bornes ; il accuse Huet d'hypocrisie, et de n'avoir pas plus de religion que l'impie Toland. Quand il rapporte que l'abbéd'Olivet veut justifier Huet, en rappelant qu'il récitait journellement son chapelet, aux trois

< Biblioth. ancienne et moderne , liv. XVIII , pag. 162, 163. Exa^ men du pyrrhonisme ancien et moderne y pag. 749 , colonne 2. 2 Pag. 247.

5 Voy. ci-dessus, pag. 264, noie 3.

* Siècle de Louis XIV, Ecrivains,

6 Historia critica^ tom. IV, pag. 562.

sons de la cloche de Yangelus , il s'emporte jusqu'à répondre que c'est insulter le monde de gatté de cœur, et prêter à Huet une dévotion puérile et superstitieuse * . Marchand aurait dû se rappeler que la vie de Pascal, qui, d'après Bayle, vaut plus que cent volumes de sermons et est plus capable de désarmer les impies ^, nous montre Fauteur des Pemées faisant son principal divertissement d'aller visiter des églises où il y avait des reliqdes exposées , et se servant d'un almanach spirituel qui l'instruisait des lieux où il y avait des dévotions particulières \ Le génie ne dédaigne pas la simplicité des pratiques. Palissot fait observer que le Traité de la Faiblesse de V esprit humain pourrait, s'il était mal entendu , porter quelque atteinte à la Démonstration Evangélique ; mais il croit que le scepticisme de Huet est peut-être l'espèce de philosophie qui conduit le plus naturellement la raison, lorsqu'elle n'en abuse pas, à se soumettre au joug de la foi \

Le P. Baltus avait adressé à l'abbé d'Olivet une apologie du Traité. Le P. Desmolets l'a publiée dans ses Mémoires. Nous allons en citer quelques fragments : «Il est vrai qu'ayant lu le livre de feu M. Huet,

1 Dictionnaire historique , etc., tom. I, pag, 94. , col. 2 ; pag. 65| col. 1.

' Nouvelles de la rq)ubligm des lettres, décembre 1684. ' Pensées de Pascal; sa vie , etc.

^ Mémùires pour servir à notre littérature^ tom. I, pag. 419, 420.

de la faiblesse de Vesprit humain / je Tai cru bon et utile à la religion. II m'a paru que cet illustre et savaut auteur, après nous avoir donné , à Texemple d'Eusëbe de Césarée , une Dèmonsiralion Evangiliqnej avoit encore voulu Timiter en nous donnant, dans cet ouvrage posthume , une espèce de préparation , pour disposer les esprits à se soumettre plus facilement aux vérités de la foi , et pour détruire Tun des principaux et des plus ordinaires obstacles qui s'y opposent. Cet obstacle , c'est l'orgueil de Tesprit humain , c'est sa présomption et la téméraire confiance qu'il a dans ses propres lumières. Accoutumé qu'il est à raisonner sur les choses humaines, il veut raisonner de même sur les choses divines ; et comme il ne peut les comprendre , parce qu'elles ne sont pas dé son ressort, il est violemment tenté de ne pas les croire... » Il est donc important de bien ccfti vaincre l'homme de sa foiblesse , du peu d'étendue de ses lumières et de son incapacité , non-seulement par rapport aux choses divines , qui sont trop élevées au-dessus de lui pour qu'il puisse les comprendre ; mais encore par rapport à une infinité de choses naturelles et communes , qu'il a continuellement devant les yeux , et qu'il ignore profondément. 11 est certain que s'il étoit une fois bien convaincu qu'il est incapable de comprendre des objets si communs et si ordinaires , il auroit moins de peine à se soumettre aux vérités sublimes de la foi ; d'autant plus qu'il les verroit accompagnées de

tant de preuves que c'est Dieu lui-môme qui nous les a révélées y qu'il ne pourroit refuser de les croire, sans renoncer absolument à cette raison dont il est si jaloux.

» En s'y soumettant, il suivroit Tunique voie qui conduit à la vérité, et qui est , comme dit saint Augustin, rhumilité et la véritable connoissance de soi-même : et c'est à quoi , il m'a semblé , que le livre de feu M. Huet pouvoit contribuer beaucoup. Ce qui me Ta fait goûter encore davantage , c'est qu'il m'a paru que ce savant homme , en s'appliquant à faire voir combien l'esprit humain est foible et incapable par luimême de s'élever à la connoissance de la vérité , étoit entré parfaitement dans les sentiments des saints Pères, et avoit suivi la méthode dont ils se .sont servis pour convertir les philosophes et tous ceux qui , à leur exemple , comptent trop sur les lumières de leur raison , et ne veulent pas se rendre à l'autorité. »

Le P. Battus cite les passages des Pères et continue : « Je conclus, pour pe point fatiguer par un plus grand nombre de passages, qu'il me seroit aisé de multiplier ; et je dis, par rapport au point dont il s'agit ici, que si l'on examine avec attention ce que les Pères de l'Église enseignent de la foiblesse de l'esprit humain, et les preuves sensibles qu'ils en apportent et qu'ils tirent de l'ignorance des plus grands philosophes sur les effets les plus ordinaires et les plus coipmuns de la nature , on doit reconnoître que M. Huet n'en

dit pas davantage dans son livre , et que toute la différence qu'il y a, comme je l'ai dit d'abord, entre eux et lui , c'est qu'il entreprend de prouver par beaucoup de raisonnements ce que les saints Pères prouvent par des faits certains et indubitables.

» J'avoue cependant qu'il y a ici un écueil à éviter, et dans lequel on pourroit aisément donner , soit en entendant parler les saints Pères , soit en lisant le livre de M. Huet, et en donnant trop d'étendue aux raisons qu'il produit, et qu'il a tirées la plupart de Sextus Empiricus, pyrrhonien déclaré. Ce seroit de s'imaginer, à l'exemple de ce philosophe et des académiciens , que tout est incertain , que Ton ne peut rien savoir, et que par conséquent le plus sage parti que Ton puisse prendre sur toutes sortes de matières, même sur celles qui appartiennent à la religion, c'est de douter de tout.

» Ce seroit là sans doute un égarement beaucoup plus grand et plus pernicieux, que celui de ceux qui croyent pouvoir rendre raison de tout , et avoir des démonstrations sur toutes les opinions les plus obscures et les plus incertaines de la philosophie. Il est vrai encore qu'il y a des esprits foibles et peu éclairés, qui, voyant que l'on combat une extrémité avec succès, se jettent inconsidérément dans l'autre....

» Quoi qu'il en soit, il me paroft que l'on ne peut point soupçonner un grand et savant évéque tel que M. Huet, d'avoir donné dans cette extrémité si vi-

cieuse, ou d'avoir voulu favoriser eu aucune manière les doutes et les incertitudes extravagantes des pyrrhoniens et des académiciens. Toute sa vie et toute sa conduite, sa piété sincère et sa vertu éminente, tous ses travaux pour la religion et les excellents ouvrages qu*il a composés pour la prouver , la défendre et rillustrer, détruisent si absolument et si évidemment un pareil soupçon, que Ton ne peut pas même s'y arrêter un moment....

• Une conséquence très-juste et très-naturelle du livre de feu M. Huet , et des passages des saints Pères que nous avons produits , c'est que l'esprit de l'homme étant si foible , et ses lumières si bornées , il ne peut pas même comprendre les choses sensibles et naturelles les plus communes qu'il a toujours devant les yeux, comme tant d'autorités et une expérience de tant de siècles et si souvent renouvelée nous en convainquent à tous moments. Non-seulement il ne doit pas trouver étrange qu'il ne comprenne pas les vérités divines que la religion noqs oblige de croire ; mais il doit recon^ noître de plus , que c'est folie à lui et témérité punissable de vouloir l'entreprendre , et beaucoup encore de ne les pas croire , parce qu'il ne les comprend pas * . » Le P. Baltus n'est pas le seul qui interprétait le Traité favorablement^.

^ Mémoires de littérature et d'histoire du P. Desmolets , tom. l\, pag. 169, 170, 171 , 172 , 173, 174 ; - 219, 220, 221, 222 ; - 235,236.

2 Biblioth. des livr. nouveaux, juillet 1726, pag. 62. La Biblio-

Il résulte évidemment de ces fragments de l'apologie du Traité par le P. Baltus, que, d'après cet écrivain, Huet a suivi, dans son ouvrage, la méthode des Pères; qu'en rapportant les raisons des pyrrhoniens , il n'a pas adopté leur doute absolu , et qu'en rendant sensible la faiblesse de l'esprit humain à l'égard des vérités communes et naturelles , il se proposait uniquement de le disposer à accepter , sans les comprendre, les vérités surnaturelles et sublimes de la foi. Abordons maintenant les jugements des écrivains de notre époque sur le Traité.

M. Sainte-Beuve nous dit, dans ses Causeries du lundi : « Quand on vient de lire le Traité sur la Foiblesse de Vesprit humain , il semble qu'on n'a qu'à tourner le feuillet pour lire la pièce de Voltaire sur les Systèmes, ou son admirable lettre à M. Des Alleurs sur le doute ( 26 novembre 1 738 ) ; mais on ne voit pas que Huet ait été homme à tourner ce feuillet * . » M. de Gournay ^, M. Nisard ', l'auteur de l'article Huetj dans le Dictionnaire des Sciences philosophie

thèqw française , tom. XXII , pag. 272-275 , soutient que Huet n'a point rejeté toute certitude dans son Traité, Egger et Muratori sont d'une opinion contraire. Voyez le Traité d'Egger De viribus mentis humanœ , etc., et le Trattato délie forxe d*eW intendimento umano, de Muratori.

- 1 Tom. II, pag. 140.

*^ Huet , év^ue d'Avranches, etc . , pag. 66.

3 Journal général de V Instruction publique , etc., 17 mai 1854, pag. 329 , colon. 2.

queSj préteDdeot que Huet professe le scepticisme absolu dans rintérét de la foi.

Nous avons déjà montré que cette assertion est inexacte. D'après Huet , la raison n'est pas un flambeau éteint ; mais sa lumière est faible ; la certitude humaine n'est point parfaite , elle a néanmoins une valeur qui est telle , qu'en y résistant on agirait en insensé et on serait coupable. M. de Gournay fait cette observation fondée : «Huet, dans son Traité, se montre plutôt écrivain paradoxal et subtil que philosophe profond et sensé ; et. au lieu d'une argumentation forte quon devrait attendre en pareille matière , on ne trouve à peu près quune érudition variée et une latinité facile * . »

M. Nisard compte avec vérité parmi les origines du Traité de Huet , ses rancunes de savant contre Descartes , les bizarreries de son esprit , les erreurs de goût qui lui étaient familières , et son amour du paradoxe qui allait jusqu'à la frivolité ^ Mais l'illustre professeur laccuse à tort d'avoir adopté cette maxime : Pour croire , il est bon de ne pas croire^. Nous avons déjà prouvé que cette maxime était une objection qu'on lui opposait. M. Nisard sépare cette proposition de Huet : Je vis, puisque je croisy de ce qui la précède ,

1 Huet, évêque d'AvrancheSy etc. , pag. 66.

2 Journal général de l'Instruction publique ^ etc., 17 mai 1854 , pag. 3^, colon. 2.

3 Ibid.

de ce qui la suit ' . Nous l'avons montré ; ainsi isolée, cette proposition perd son véritable sens.

L'auteur de Farticle Huet , du Dictionnaire des Sciences philosophiques , résume la doctrine de Tévéquè d'ÂYranches en ces termes : « Le doute conduisant à la foi , et la foi tenant lieu de la raison, même dans la connaissance des choses sensibles et dans les usages de la vie , voilà en deux mots toute la doctrine philosophique de Huet ^. »

Âpres avoir esquissé les principaux traits du système , Tauteur de Tarticle ne veut pas en discuter les principales conséquences ; il aime mieux faire connaître comment le pyrrhonisme de Tévêque d'Avranches a été jugé par ses contemporains , et il affirme qu'il ne se trouva personne qui osât prendre la défense du Traité \

L'auteur de l'article se trompe. Huet eut un défenseur dans le P. Baltus , qui fit l'apologie de son livre. Nous avons cité quelques fragments de cette apologie. L'auteur de l'article se trompe encore lorsqu'il assure que, d'après Huet, la foi tient lieu de la raison, même dans la connaissance des choses de la vie. On lit dans le Traité : « Quand nous n'aurions pas cette sainte règle (la foi J , nous avons les lois et les coutumes , qui

* Journal général de Vlnstruction publique, etc., 17 mai 1854, pag. 329, colon. 2.

2 Cinquième livraison, pag. 126.

3i6ed.,pag. 127.

nous en serviroient pour la conduite de notre vie \ » Huet déclare , dans les Questions d*Aunay^ que la règle de la foi et des mœurs ne doit pas être appliquée aux usages profanes , qu'autrement les actes de la vie feraient partie d^Ia foi. Jam munia ipsa vitœ , fient pars fidei^.

Degerando est plus favorable à Huet que les autres critiques qui viennent d'être cités. «Depuis Sextus Empiricus , dit-il , la raison humaine n'avait reacontré aucun censeur qui , en lui disputant ses prérogatives , s'armât tout à la fois contre elle , et de l'appareil de la science , et de la rigueur des raisonnements , dans un degré aussi remarquable que le célèbre auteur de la Démonstration Evangélique.... L'espèce particulière de scepticisme qui s'empara de lui fut , tout ensemble , l'effet de son zèle pour les intérêts de lafoi, et une suite de son immense érudition, et , il faut le dire aussi , une sorte de position prise pour combattre les progrès de la philosophie avec avantage. Ce ne fut point par les illusions d'un mysticisme exalté , qu'il fut entraîné à contester la certitude des connaissances humaines ^ »

Cependant Degerando avoue que le scepticisme de Huet ne va point î\xsqa!k récuser absolument toute cer*

i Pag. 273.

2 Alnet. Quœit., lib. I , cap. 7 , pag. 75.

' Histoire comparée des systèmes de philosophie, etc., 2« partie»

m m nacr. \m.

ë.Mwv*i jj wvmuvn Gît

tom. HI, pag. 160.

iiltAde '; mais il s'écarte de la térité Ibrsqa'il prétend que Huet fait à^ la raison des concessions apparentes qui sont en grande partie rétractées effectivement ^. Ce qui est certain , c'est que les raisons des pyrrhoniens, exposées et non pas adoptées par Hue^ peuvent lui être opposées et que , si ces raisons sont admises , on enlève à Tesprit humain non-seulement la certitude , mais encore la probabilité. Degerando ne s'est point aperçu que Fargumentation de Huet était un simple argument ad hominem.

Degerando termine son appréciation de la philosophie de Huet par ces paroles : « Si Huet n'argumente trop souvent que d'après les hypothèses de quelques dogmatiques ; si trop souvent il s'abandonne à des subtilités qui semblent plutôt un jeu d'esprit qu'une discussion sérieuse ; s'il reproduit trop complaisamment les lieux communs du scepticisme ; si , enfin , il entend mal l'intérêt des croyances religieuses auxquelles il prétend se dévouer, il rend cependant à la philosophie elle-même quelques services réels , en censurant l'esprit de secte , en discréditant le respect superstitieux pour les auteurs , en excitant une salutaire défiance contre les hypothèses gratuites , en recommandant un éclectisme indépendant et éclairé ^ »

^ Histoire comparée des systèmes de philosophie ^ etc. , t^ partie , tom. III, pag. 164.

2 Ibid.

^ Ibid., pag. 172.

Nous Favons déjà fait observer , il importe de le répéter encore : on ne peut porter un jugement équitaWe sur le Traité , si Ton n'a toujours présent à la pensée le but que Tauteur s'est proposé dans cet ou-« vrage, et la nature de l'argument dont il s'y est servi. Il nous les signale dans la préface latine qui devait lier aux trois livres des Questions d'Aunay , le Traité^ qui en était le quatrième. Voici ces paroles : Rationem oppugnabimus ratione, secumqm ipsam committemus in prœlium; adeàque sivevictricis , sive victœ, Cadmea erit Victoria*. « Nous opposerons la raison à ellemême, de telle sorte que, victorieuse ou vaincue,* le résultat sera une victoire Thébaine^ c'est à-dire également funeste aux deux partis, «c'est-à-dire, à la raison victorieuse et à la raison vaincue. Huet avait signalé cette ar^';umentation dans les Questions d'Annay : Opponi ergo potest vetenimphilosophorumdubitatio et (TwifK; adversum rationem , quum ratione oppuGNATUR RATIO ^ «On pout opposer à la raison le pyrrhonisme des anciens philosophes, lorsque la raison est aux prises avec la raison. »

L'argumentation de Huet est donc un argument adhominem, adressé aux philosophes qui ne reconnaissaient d'autre autorité que la raison. On est fondé sans doute à improuver une pareille argumentation.

1 Mémoires de littérature et d'histoire du P. Desmolets , tom. H , pag. 494.

Alnet. Quœst. , lib. I , cap. 2 , pag. 32.

Elle est évidemment défectueuse , pleine de dangers , on pouvait la retourner avec succès contre Huet; mais on est injuste quand on lui attribue les arguments des sceptiques, qu'il se borne à exposer.

Aussi, lorsqu'on examine le Traité^ il est indispensable de se placer au point de vue que nous Tenons d'indiquer et qui est le véritable; alors seulement la pensée de Huet est comprise. Il l'avait prévu. « L'apparence du mauvais sens , écrivait-il , frappera d'abord, et on n'entendra raison qu'après les réflexions ' . » C'est parce qu'on n'a point fait ces réflexions, que l'on attribue à l'évéque d'Ayrancbes un pyrrhonisme qu'il n!a point professé , et des contradictions dans lesquelles il n'est pas tombé.

M. Bartholmèss a négligé de se placer à ce point de vue : de là , les appréciations inexactes que l'on peut relever dans son ouvrage sur Huet. Avant d'examiner le Train y M. Bartholmèss veut rappeler les impressions diverses que la publication de cette œuvre posthume produisit dans le public.

« Quoique très- divers, dit-il, lé jugement des lecteurs fut presque partout défavorable. Les uns, étonnés d'apprendre qu'une carrière commencée par la Démonêtration Évangélique avait fini par le Traité de la Paiblene, furent tentés de regarder cet apologiste

< Lettre de Huet da 19 août 1715 ( Biblioth, des livret nouveaux), juillet 1726 , pag. 72.

de l'Évangile comme un habile mécréant. (M. Bar- Iholmèss cite l'opinion des Acta erudilorum et de Voltaire.) Les autres, croyant ou feignant de croire que Huet avait rédigé cet ouvrage à une époque où sa mémoire et son jugement étaient en déclin , pensèrent que le Traité prouvait la faiblesse de son esprit, plutôt que celle de l'esprit humain. Quelquesuns, considérant le livre comme une production supposée ou falsifiée, essayèrent d'en attaquer l'authenticité * . »

L'impartialité ne faisait-elle pas à un devoir à M. Barlholmèss de rapporter que des critiques célèbres, des écrivains consciencieux, des chrétiens séparés de l'Église romaine , avaient déclaré qu'on ne devait rien conclure du Traité contre la religion et la piété de son auteur? Nous avons cité Le Clerc et Crousaz ^.

Après ces réflexions préliminaires , M. Bartholmèss examine le Traité en lui-même. « Tant que nous n'appartenons pas à ce cercle ë'élite ( des bienheureux ) , pouvons-nous savoir du moins si deux et deux font quatre ? » Non , répond l'évêque ; car je me souviens de m'étre trompé autrefois en calculant. M. BarthoU mèss renvoie à la Démonstration Evangélique , préface , paragraphe III ; aux Questions d'Aunay , livre I, chapitre I, paragraphe IV; chapitre III, paragraphe IP.

^ Huet ou le scepticisme théologique y pag. 45.

2 Voy. ci-dessus , pag. 280.

' Huet ou le scepticisme théologique , pag. 54.

11 n'est pâs question, aux endroits indiqués, de cette réponse de l'évêque d'Avranches. Mais pourquoi M. Baltholmëss biâme-t-il dans Huet un raisonnement dont il n'est pas Tinventeur, sans rappeler qu'un raisonnement analogue se trouve dans Descartes ?

Voici les paroles de Descartes : « Que sais-je si Dieu n'a point fait que je me trompe aussi toutes les fois que je fais l'addition de deux et de trois , ou que je nombre les côtés en quarré ? » Descartes fait cette restriction après avoir dit auparavant : « Soit que je veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq , et le carré n'aura jamais plus de quatre côtés ; et il ne me semble pas possible que des vérités si claires et si apparentes puissent être soupçonnées d'aucune fausseté ou d'incertitude \ »

M. Bartholmèss, qui rapporte que les jésuites rédacteurs du Journal de Trévoux révoquèrent en doute l'authenticité du Traité , ajoute : qu'un seul jésuite , le P. Baitus , eut le courage de plaider la cause de l'évêque d'Avranches. 11 s'applique à infirmer la valeur de cette défense ; il donne le change sur le motif qui déterminale P. Baitus ; il attaque son mérite littéraire , et il affaiblit son témoignage.

Si on Ten croit, le P. Baitus ne fut pas inspiré par la conviction , il céda à la reconnaissance. Il est vrai

^ Méditations métaphysiques y première méditatioD , pag, 6 , in.4^.

qu'en 1708 Huet écrivit au P. Martin, qu'il croyait très-difficile de répondre aux critiques de Baltus contre les oracles de Fontenelle. Le P. Baltus aurait conservé un vif et profond souvenir de cette appréciation bienveillante , puisqu'elle l'aurait engagé à faire l'apologie du Traité huit dix-huit ans après , et lorsque l'évêque d'Âvranches était mort depuis plusieurs années.

. Suivant M. Bartholmèss , le P. Baltus était l'auteur d*un ouvrage déclamatoire intitulé : Défense des saints Pérès accusés de platonisme. On pourrait contester le jugement de M. Bartholmèss sur l'ouvrage du P. Baltus.

D'après M. Bartholmèss , le P. Baltus trouva forttngénieux de ranger tous les Pères autour de la bannière de Pyrrhon. Le P. Baltus ne mérite point ce reproche. 11 soutient » il est vrai, que Hermias , qu'il appelle un ingénieux auteur, va au même but que les autres saints Pères les plus graves et les plus sérieux , qui est de faire voir, comme il le dit lui-même , la variété et la contrariété surprenante qui se trouvent dans les opinions des anciens philosophes , Tabime infini des vaines recherches où ils se perdent , l'inutilité des moyens dont ils se servent pour y réussir, et Timpossibilitédela fin qu'ils s'y proposent; mais il a le soin de faire remarquer que ce serait une grande et impardonnable folie de tirer des passages dés saints Pères quelque conséquence outrée ou désavantageuse à la

religion , c'est-à-dire, de s'im^ner qu'à l'exemple des pyrrhoniens et des académiciens ils croyaient qae tout est incertain , et que l'on ne peut rien savoir * .

M. Bartholmëss dit encore : « Cependant Baltus a peine de ne pas croire que Huet ait donné trop d'étendue aux raisons qu'il a tirées la plupart de Sextus Empiricus. Il se rapproche aussi du Journal de Trévoux, en convenant à la fin qu'il y a ici un écueil à' éviter.» L'assertion de M. Bartholmëss n'est point exacte. Le P. Baltus n'hésite point dans sa défense du Traité ; il ne se rapproche point du Journal de Trévoux. Il est loin de témoigner que Huet ait donné trop d'étendue aux raisons qu'il a tirées la plupart de Sextus Empiricus. 11 déclare formellement que Huet a évité cet écueil. Nous citerons de nouveau à l'appui de ce que nous avançons, quelques passages de ï Apologie de Baltus, que nous aurions désiré de retrouver dans les citations de M. Bartholmëss.

« L'unique voie qui conduit à la vérité , est, comme dit saint Augustin , l'humilité et la véritable connoissance de soi-même ; et c'est à quoi il m'a semblé que le livre de M. Huet de voit contribuer beaucoup. Ce qui me l'a fait goûter encore davantage , c'est qu'il m'a paru que ce savant homme , en s'appliquant à faire voir combien l'esprit humain est foible , et incapable

1 Mémoires de littérature et d'histoire do P. Desroolets , tom H, pag. 201*220, 221,222.

par lui-même de s'élever à la connaissance de la vérité, étoit entré parfaitement dans les sentiments des saints Pères....

» Une con séquence irès-juste et très-naturelle du livre de feu M. Huet , et des passages des saints Pères que nous avons produits , c'est que l'esprit de Tliomme étant si foible , et ses lumières si bornées qu'il ne peut pas même comprendre les choses sensibles et naturelles les plus communes , qu'il a toujours devant les yeux , comme tant d'autorités et une expérience de tant de siècles et si souvent renouvelée nous en convainc à tous moments ; non-seulement il ne doit pas trouver étrange qu'il ne comprenne pas les vérités divines que la religion nous oblige de croire ; mais il doit reconnoltre de plus que c'est folie à lui , et témérité punissable, de l'entreprendre ; et beaucoup plus encore de ne les pas croire , parce qu'il ne les comprend pas ^ »

M. Bartholmèss ajoute : «La justification entreprise par Battus semble en particulier calculée poat apaiser les scrupules de la Société ( les jésuites), et pour affranchir de tout soupçon d'hétérodoxie la mémoire de celui qui avait un jour écrit au P. Martin de Caen: « Ma demeure chez les jésuites me rend fort suspect^.» On croirait , d'après ces paroles de Huet adressées

^ Mémoires de littérature et d*histoire du P. Desmolets, fom. H, pagf 173, 174, 235, 236.

^ Huet , ou le sceptieismei théologique , pag. 50.

aa P. Martio , qo'il craignait que son orihodoxie ne fût com^NTomise ; il n'en est rien pourtant. Huet écrivait au P. Martin que ses rapports avec les jésuites l'avaient rendu fort suspect aux jansénistes.

Yoici le passage tout entier d'où M. Bartholmèss a extrait les quelques mots qu'il cite : « S'il me tombe entre les mains quelqu'un de ces écrits qu'cm débite sur le cas de conscience des docteurs ( proposé à la Sorbonne et qui avait pour objet la signature du for«mulaire ) , je vous en ferai part volontiers ; mais ma demeure chez les jésuites me rend fort suspect et empêche qu'on s'adresse à moi. Ces contentions m'ont fait perdre le P. Alexandre , qui était autrefois de mes meilleurs amis ' . >

M. Bartholitiëss ne peut donc pas s'appuyer sur la nécessité d'affranchir de tout soupçon d'hétérodoxie la mémoire de Huet, pour en conclure que la justification entreprise par le P. Baltus n'était pas désintéressée.

M. Bartholmèss continue : « Mais., reprend l'évêque d'Âvranches, ce qui manque à la nature de l'homme pour avoir une parfaite connaissance des choses, la grâce de Dieu le supplée par la foi...; d'où l'pn est forcé de conclure qu* un saint homme, un cœur pieux , un ecclésiastique orthodoxe et vénérable , se trouve un phymcien des plus savants, un mathémali-

^ Éloge de Huet , par d'Alembert. (Histoire des membres de VAca-demie française ^ tom. m, pag. 474, 475.)

ci^n y un historien des plus profonds , en «n mot, aussi instruit et aussi éclairé qu'il est conïaincu et charitable '. »

M. Bartholmëss donne au paradoxe de Huet une extension qu'il n'avait point. D'après l'auteur du Traité^ la certitude humaine sans la foi n'est jamais parfaite « Confirmée par la révélation , eUe est inébranlable 9 parce qu'alors elle a pour fondement l'autorité même de Dieu. Or, de ce paradoxe ainsi entendu, on ne peut pas tirer la conséquence insoutenable que nous venons de reproduire ; mais si M. Bartholmèss persistait à soutenir qu'elle en dérive nécessairement , ^u moins ne fallait-il point laisser ignorer que Huet l'a énergiquement repoussée.

« Il faut bien se garder, dit l'é^éque d'Âvranches, d'invoquer Tautorité des Livres saints pour nier les vérités physiques , ou soutenir des erreurs contraires à ces vérités, et de transformer le Saint-Ë^rit et le Verbe en professeurs de sciences qui ne nous rendent pas plus fidèles à Dieu ni meilleurs. 11 faut bien éviter aussi de faire entrer dans le domaine de la foi ies moyens indifférents employés dans le commerce de la vie ; saint Augustin soutenait qu'agir de la sorte c'est compromettre la religion. On agit encore d'une ma-^ nière irréguliëre lorsque, dans la recherche des cau-^ ses de faits naturels, on a recours à la puissance de

1 Huet ^ ou le scepticisme théologique , pag. 54.

Diea comme à une ancre sainte , et on suppose des miracles là où la nature ne s'écarte pas de ses lois. On couvre ainsi son ignorance d'un voile religieux. » fLnel cite les superstitions à l'occasion des éclipses et des comètes*.

TA. Bartbolmèss accuse Huet de s'être contredit au sujet de l'origine des idées. « En destituant , ditil, l'intelligence de toute spontanéité, de toute activité libre , de tout génie propre et inhérent ; en sacrifiant ces vertus éminentes à la réceptivité, à l'impressionnabilité, Huet oubliait que lui-même avait défini l'esprit bumain : un principe ou un pouvoir né dans l'homme. Les Pères avaient placé dans l'intelligence la cause du développement intellectuel , et Voccasion dans les sens et le monde matériel ; Huet fait résider la cause dans les choses sensibles et l'occasion dans l'intelligence *. »

Huet n'est pas tombé dans la contradiction que lui reproche M. Bartbolmèss. Il n'a pas destitué Tintelligence de toute activité , et il a fait résider la cause des idées dans l'intelligence et Y occasion dans les choses sensibles. Il est facile de le prouver. D'après M. Bartbolmèss lui-même, Huet, dans son Traité, définit Tesprit bumain : un principe ou un pouvoir né dans Vhomme ^ Lorsque dans le même ouvrage il

i Alnet. QuœsL, lib. VU. pag. 74, 75, 76.

3 Huet , ou le scepticisme théologiquef pag. 57, 65.

3 Traité, etc., 13.

soutient que toutes les idées viennent des sens , il ne manque pas de faire observer que Tentendement alors exerce sa force naturelle, et forme des notions générales et vagues, détachées de toutes sortes d'objets extérieurs * ; et quand on lui objecte que, si l'entendement reçoit de la matière les principales et les plus claires idées des choses, la matière aura l'avantage sur l'entendement, il répond : « Ce qui vaut autant que si Ton disoit que le marbre dont se servit le sculpteur Praxitèle, pour former la statue de Vénus, étoit plus noble que Praxilèle, parce qu'il renfermoit cette statue de Vénus que Praxitèle en a tirée *. »

Dans les Questions d'^tinaj/^.Huet place dans noire esprit une faculté ou un pouvoir de connaître la vérité, soit par le raisonnement , soit par la simple perception ^. Dans la Démonstration Evangélique, Huet fait observer que cette maxime : Nihil esse in intellectu^ quod non fuerit in sensuy ne porte pas atteinte à la dignité de l'âme , parce que, dans la formation des idées, l'âme exerce son activité. « Il n'en est point de l'âme comme de la matière , dit*il ; celle-ci reçoit de la nature les formes passivement, tandis que l'âmé les tire des choses sensibles par son activité^.» L'esprit ne semblait donc pas à Huet , ainsi que l'a prétendu

1 Traité, pag. 199.

2 Ibid., pag. 194.

' Pag. 7 , anteeessio»

* Pag. 9 , édit. de 1679.

M. Bartholmèss, le ministre des sens, comme la raison est la servante de la foi.

M. Barthoimëss soumet à un examen critique les preuves des pyrrhoniens et leurs réponses aux dogmatiques , exposées par Huet. Il signale leurs subtilités et leurs chicanes , indique les défaut s de l'érudition prodiguée dans le Traité, montre que des dogmatiques décidés y sont rangés parmi les pyrrhoniens (k). Mais il n'est pas juste, quand il apprécie les doctrines philosophiques et religieuses de Huet.

D'aiM'ès M. Bartholmèss, l'évéque d'Avranches ne distingue pas la connaissance instinctive de la connaissance scientifique. Il a méconnu les éléments qui constituent le fondement d'une seconde nature, c'est-àdire, des instincts et des tendances qui sont des besoins réels et permanents, des dispositions primitives et étemelles, telles que F habitude et le besoin de croire ' . M. Bartholmèss se trompe. Huet a reconnu ces instincts et ces tendances , l'habitude et le besoin de croire. Nous en avons dé]à fourni la preuve ^.

Entraîné par l'évidence, dit M. Barthoimëss, Huet lui-même laisse échapper ces mots : « Par la raison, nous lie pouvons acquérir aucune connaissance plus certaine que la connaissance de Dieu ; de sorte que tous les arguments que les impies opposent à cette

1 Huety ou le se^ticisme théologique, pag. 56» ^ Ibid., pag. 70/

connaissance n'ont ancune force, et se réfutent aisé<ment. » Aveu précieux que Fauteur s'empresse de retirer en ajoutant : « Néanmoins, cette certitude n'est point entièrement parfaite, » mais qui atteste au moins que lui-même ne croyait pas la raison naturelle condamnée à la rébellion contre Dieu, et pour ainsi dire forcément athée * .

Huet ne retire pas ce qu'il a dit de la connaissance de l'existence de Dieu et de la faiblesse des arguments des athées. Il se borne à faire observer que celte certitude n'est pas entièrement parfaite , parce qu'elle est Inférieure à la connaissance de Dieu donnée par la foi. Huet explique sa pensée dans les paroles qui suivent immédiatement et que M. Bartholmèss a passées sous silice. Les voici : « De là vient que les Pères de l'Église croyent à peine que celui-là connoisse Dieu , qui ne le connoft que par la raison et non par la foi , et qu'ils ne comptent presque pour rien la connoîssance de Dieu que l'on a par la raison^. » L'auteur de ïïmitaiionj qui n'est pas un pyrrhonien , avait dit avant Huet : « Jl y a une grande différence entre la sagesse d'un homme de piété , que Dieu éclaire , et la science d'un docteur que l'étude a rendu habile. La science qui vient d'en haut par l'influence de sa grâce, est incomparablement plus noble que celle qui s'ac-

1 Huet , m le scepticisme théologique , pag . i 42 .

2 Traité, etc., pag. 276.

quiert par le travail et les efforts de Tesprit humain. *.» L'auteur de Y Imitation, comme Huet , appelle la raison une lumière environnée de ténèbres. Scintilla latens in cinere , — ratio naturalis circumfusa magna coitgine^.

La religion chrétienne, assure M. Bartholmèss, essentiellement dogmatique , doit répudier la maxime de Huet : Pour croire il est bon de ne pas croire , ad credendum utile esse non credere (^Alnet . Quœst.» p.^Y» M. Bartholmèss a raison d'assurer que la religion chrétienne répudie la maxime qu'il attribue à Huet ; nous avons déjà fait remarquer que c'est une objection qu'expose l'évéque d'Avranches ; nous allons citer encore le passage tout entier : Dubitandi enim arlem fidei capessendœ utilem dicere , perinde 9st ut si dicas , ad credendum utile esse non credere *•

«L'École, dit M. Bartholmèss, a toujours reconnu l'utilité , la nécessité des motifs de crédibilité, introduction à la foi , sinon articles naturels de la foi. Or, comment concilier la théorie de Huet avec ce rôle si important de la raison ? Huet tantôt dédaigne ces motifs, tantôt il les accueille , mais en les modifiant , en les restreignant outre mesure. Lorsqu'il les dédaigne , il les remplace par ce principe qu'il faut se soumettre

1 De imto^ ; lib. m, cap. XXXI.

2 Ibid., cap. LV.

' Huet, ou le scepticisme théologique ^ pag. 143, note II- ^ Alnet. Quœst,, arUecessio, pag. 4.

sans résistance à la foi , à la lumière divine ; principe contraire à la maxime de l'obéissance raisonnable, et qui ne suffit pas pour écarter cette question : ne faut-il pas savoir auparavant à quelle marque on peut reconnaître la lumière divine , et pour quelles raisons il est juste de s'y soumettre sans résistance * ? »

Il n'est point exact de soutenir que Huet dédaigne les motifs de crédibilité. Il en a hautement proclamé la nécessité ^ ; et quand il affirme qu'il faut se soumettre sans résistance à la foi et à la lumière divine, il n'entend point remplacer les motifs de crédibilité. Le sens de ses paroles est clair, elles signifient qu'il faut se soumettre à la foi sans résistance , c'est-à-dire , quoiqu'on ne comprenne pas les vérités révélées . Voici le passée d'où M. Bartholmèss extrait sa citation :

» Nous ne manquons pas de moyens de concilier la foi et la raison , et il est bien certain que la foi n'a rien à craindre de la part de la raison ; car la raison a sa lumière, quoique foible et obscure.... Mais pour les connoissances que nous avons par cette lumière divine qui éclaire notre entendement au-dessus des lois de la nature , nous devons nous y soumettre sans résistance *. »

1 Huetf ou le scepticisme théologiquey pag. 136.

^ Voy. ci-dessus, passim.

» Traité, etc., pag. 272, 273.

M. Baithohnèss imiste : « Lorsque Huet accueille les motifs de crédibilité , il les infirme en même temps, puisqu'il conteste les principes sur lesquels ils sont appuyés , c'est-à-dire , les lois de l'esprit et de la nature ; quelquefois il y apporte celte réserve : ils ne soni certains que de la certitude humaine ; le plus souvent il affirme qu'ils ne sont que probables * .» Huet n'a point contesté les lois de l'esprit et de la nature. Il les reconnaît dans la Démonstration Évangéliqus ^ , dans les Questions d'Aunay^^ dans le Traité, etc.*.

H est vrai que , dans ces divers ouvrages , il apporte cette réserve que les motifs de crédibilité ne sont certains que de la certitude humaine , qu'ils ne sont que probables ; mais il a soin de faire remarquer que, quoique cette certitude humaine ne soit point parfaite et accomplie de tout point , elle est telle néanmoins, que tout homme sage doit y soumettre son entende- Boent ; que cette soumission est conforme au témoignage des saintes Écritures qui déclarent insensés et inexcusables les hommes qui, de l'ouvrage du monde, n'ont pas conclu la puissance et la divinité 4e l'Ou-

vrier *

Nous avons déjà fait remarquer que si Huet veut

1 Huet , ou le scepticisme théoîogiqu^,]^^. 136.

2PrûB/à^, NMll.

' Lib. I, cap. V, pag. 59.

* Pag. 205.

^ TraUè^ etc., pag. 278, 279.

que la certitude humaine ne soit jamais parfatu , ou même qu'elle ne soit qu'une « grande probi^biUté, lor^ qu'on la compare à la certitude par la foi^ il prétend aussi que cette dernière certitude n'est point parfaite si on la compare à la certitude des bienheureux.

M. Bartholmëss insiste encore : Huet , dit-il ^ soutient que la foi religieuse n'a pas besoin d'être précédée dans notre âme de la croyance naturelle en Dieu *. M. Bartholmèss n'a point rendu a^ec exactitude ta pensée de Huet.

Suivant l'évêque d'Avranches , la foi renferme tou^ jours la croyance en Dieu , mais il fait deux suppositions. Dans la première , la croyance en Dieu et la loi sont simultanées : « L'entendement , dit-il , par un seul et même acte , croit à Dieu et Dieu , parce que la foi entrant dans notre entendement , fait que , et elle-même et les choses qu'elle propose pour être crues , sont reçues et crues , de même que la lumière rend les autres choses et elle-même visibles *.» Dans la seconde , on connaît Dieu d'abord par la raison , et puis par la foi* La première connaissance est certaine d'une certitude humaine, qui n'est jamais parfaite , et qui ne devient inébranlable que quand elle est unie à la certitude parla Un.

M. Bartholmèss dit aussi: «Le scepticisme, chez

1 Huet, ôU k iceplkëtM ibéoio^pqm, pag. 137*

2 Traité, etc., pag. 287.

Huet , est un jeu d'esprit , un rôle ; le dogmatisme est son opinion sérieuse \ » Il est certain que Huet est dogmatique. Les tendances de son esprit se révèlent dans ses écrits, soit qu'il affirme , soit qu'il nie ; mais le scepticisme ne peut pas être pour lui ni un rôle , ni un jeu d'esprit , car il n'a point professé le pyrrhonisme. Ce qui est un jeu d'esprit ou une singularité chez Huet , c*est le choix et le développement de cet argument ad hominem de son Traité , où il met aux prises la raison avec elle-même, pour constater sa faiblesse.

M. Bartholmèss appelle Huet un pyrrhonien chrétien , et son système un scepticisme théologique ^. Nous protestons avec énergie contre l'association de ces mots théologique et chrétien A* um part, et scepticisme de l'autre ; frappez d'impuissance nos facultés intellectuelles , et le contre-coup atteindra la religion elle-même. La foi suppose des motifs de crédibilité. Ce sont nos facultés intellectuelles qui les contrôlent. La foi , c'est-à-dire , l'assentiment à des vérités rêvélées , suppose la croyance à un Dieu qui ne peut ni ne veut nous tromper ; nos facultés intellectuelles nous révèlent cette croyance.

M. Bartholmèss a raison d'assurer qxi' aucun Père ne tient pour le véritable py^rhonisme , que Vintelli^

1 Huei , ou le sc^kisme théologique, pag . 1291 , 891 , 91 .

gence naturelletiestpas absolument incapahle de dicour vrir la vérité , mais que le secours surnaturel d'une révélation lui est nécessaire pour que ses croyances sur Dieu, Tâme, la vertu soient plus complètes, plus dégagées d'erreurs , plus accessibles à tous , plus certaines.

Huet nous apprend que le doute pénétra dans son âme après la lecture d un ouvrage du P. Pélau , et que son esprit en fut tourmenté jusqu'au moment où il parvint à concilier la raison et la foi. Il a déterminé les conditions de cette alliance ' , nous les avons rapportées. Nous ne rappellerons que les deux suivantes : Il ne faut point faire entrer dans le domaine de la foi, les questions purement philosophiques , ni celles qui ont pour objet les sciences physiques. — On ne doit rien proposer à la raison qui soit contraire à ses lumières. Huet Ta formellement déclaré : imposer la foi et refuser ces conditions , ce serait nous obliger à renoncer au titre de créatures raisonnables. On provoquerait les légitimes murmures de la raison , et la paix serait bannie de Tâme humaine ^.

1 Commentarius y etc, lib. I, pag. 70; Mémoireêde Httet^Wv. I, pag. 45.

2 Alnel. Quatst.'yWb. I, cap. IV, VH, VUl, etc., lib. HI, antecessio.

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