CHAPITRE V, Dictys
Découverte du corps de saint Barnabe. — Conséquences.
Dictys a certainement connu les circonstances de la dé- . couverte du corps de saint Barnabe à Chypre, en 478. C'est lé récit de cet événement qui lui a inspiré la fiction qui se voit dans son prologue et dans son épître dédicatoire. L'un a produit l'autre. S'il n'y avait qu'un ou deux points communs, cette filiation ne serait pas suffisamment établie ; car, pour peu qu'on soit versé dans l'histoire des littératures, on doit connaître au moins une douzaine d'histoires de manuscrits découverts dans des tombeaux. Mais remarquons que toutes ces histoires sont vagues et évitent les détails circonstanciés. Voilà pourquoi elles se ressemblent tant ; voilà pourquoi on ne pourrait rien conclure de leur ressemblance. Ici, au contraire, il y a des deqj côtés beau- .
coup de détails très précis. Dès lors la similitude est concluante.
Prenez les actes des saints de J. Bollandus (1698, tom. 2, pages 418-451), lisez-y surtout le panégyrique de saint Barnabe, prononcé un peu après Tan 478 par le moine Cypriote Alexandre (c. f. Gédrénus, édit. Bekker, Bonne, 1839, tom. 2, 618, et Suidas, au mot %ïv<x): vous trouverez, raconté avec plus d'étendue, ce que jevais résumer brièvement.
Saint-Barnabe (c. d. fils prédisant), compagnon de saint Paul (en hébreu Saul, c. d. interrogé), fut découvert dans un antre, sous un cerisier, près de Salamine en Chypre, par Anthémius (c. d florissant, heureux), évêque (c. d. chef des prêtres ou pasteurs) de cette ville. Il tenait sur sa poitrine l'Evangile de saint Mathieu, écrit sur des tablettes de Thuia. Anthémius porta cet Evangile à l'archevêque de Constantinople, qui envoya le livre et le porteur à l'empereur Zenon. L'empereur, après avoir fait dorer l'évangile, le fit soigneusement placer dans son palais ; et entre autres dons il accorda à Anthémius l'indépendance vis-à-vis de l'archevêque d'Antioche.
Voyons maintenant l'Ephéraéris. Dictys (foUrioç-vlç (1), fils démontrant), compagnon d'Idoménée (ou Eidoménée,
(1) H. Estienne (Edit. Hase) donne, outre vtoç } les deux nominatifs viq et vlç ; il cite môme un exemple de vç au sens de rejeton, synonyme de fils. Voici la route qu'a dû suivre le faussaire. Il cherchait un nom propre tout fait. N'en ayant trouvé aucun dans la combinaison de vtiq avec 7rpocpyjTsuci) , jxovrsiofjwci, ^oyja^oXoyeo), ou avec 7rpoXéyo), TrpooyyéXXco, exprimant une idée voisine, il passa à 7rpo8e6cwjxi , essayant de combiner 7rpo5eotT avec vtiç ou vl; } peut-être vtç ou vç. Arrivé là, il ne pouvait pas ne pas songer au nom propre tout fait Aotruç. On sait que Dederich (Préface) a déjà tiré de Seôcwfju le pseudonyme de Dictys.
qui se trouvé aussi, et qui fait aussitôt songer à î$&fJwoç (4), vu, connu), fut enseveli avec le journal de la guerre de Troie, écrit sur des tablettes de Tilia(2) (tilleul). Ce journal fut découvert dans le sépulcre de l'auteur à Gnosse, en Crête, par des pasteurs qui l'offrirent à leur maître Eupraxig (c.d. heureux). Celui-ci porta l'ouvrage à Rutilius Rufus(8), gouverneur de l'Ile, qui envoya le livre et le porteur fr l'empereur Néron. L'empereur fit soigneusement placer le journal dans sa bibliothèque, et *entre autres présents, il accorda à Eupraxis le droit de cité.
. La ressemblance est frappante ; elle saute immédiatement aux yeux. Faut-il l'attribuer simplement au hasard? Ce serait peu raisonnable, car elle porte sur trop de points. Autant vaudrait admettre l'hypothèse, qui révoltait jadis Cicéron, et croire qu'en jetant à terre un certain nombre de caractères d'alphabet, on pût obtenir, par un heureux groupement dû au hasard, un vers régulier.
On signalera peut-être quelques différences entre les deux récits, c'est-à-dire le tremblement de terre, la 13 e année du règne de Néron, et les mots grecs écrits en caractères phéniciens. Il est très facile d'expliquer comment ces trois particularités se sont offertes à l'esprit du faussaire ; de plus, elles sont instructives, car les deux premières nous révèlent que celui-ci était chrétien ; et la troisième fait soupçonner qu'il était Cypriote ; conjecture qui sera confirmée plus tard.
(1) Idée voisine de celle qui est exprimée par « interrogé », car on n'interroge que pour connaître. Le faussaire a choisi le nom d'Idoménée parce que, parmi tous les noms des chefs grecs, cVtait celui qui pour le sens se rapprochait le plus de « interrogé ».
(2) Peut-être faut-il lire Thuia, comme dans le récit précédent.
(3) Ce nom n'aurait-il pas été imaginé d'après celui de l'archevêque de Constantinople, saint Flavien, indignement maltraité en 447 et illustré par son martyre.
>Dès que le nopa 4e Zenon eût éveillé chez le Pseudcn ljictya celui de Néron, aussitôt se levèrent les idées depuis l&ngjtempsiasèGciées parles Ghrétiens b ce dernier nom. Là 13^ aiuiée du règne de Néron était restée tristement célèbre -dans les Annales dô l'Eglise. C'était cette qnnée*là qu'on avait martyrisé à, Rome les deux apôtres • saint Pierre et s^int Paul; c'est de cette année-là que datait la première persécution contre les fidèles. Aussi, l'imagination frappée des Chrétiens avait: rattaché, au nom de Néron et à la 13« année de son règne, une foule de légendes aussi effroyables que merveilleuses. On faisait survenir, cette année-là, une multitude de prodiges épouvantables : voix mystérieuses entendues la nuit, flammes jaillissant brusquement du sol, pluies de sang, apparitions de spectres, rivières refluant vers leur source, etc., etc. On en vint à identifier le maudit empereur avec l'Antéchrist annoncé dans l'Apocalypse, et à prétendre qu'il reparaîtrait à la fin du monde pour réta-, blir l'idolâtrie. Notez que le choix du chiffre 13, pris pour coïncider avec une grande catastrophe, avec un tremble-, ment de terre qui ouvre les tombeaux, trahit le chrétien chez le Pseudo-Dictys ; car pour lui ce nombre exprime quelque chose de néfaste, de sinistre, de fatal . Or, la supersition, qui a attaché une idée funeste à ce chiffre, est toute chrétienne : elle est née, comme on sait, des récits des Evangélistes, représentant Judas comme le 18* apôtre, après qu'il eût été remplacé. Peut-on s'étonner maintenant de trouver chez Septimius la mention de Néron, de la 13* année de son règne, et du tremblement de terre? Est-il nécessaire de recourir à l'hypothèse de plusieurs érudits (v. plus haut, page 53), et de supposer ici une imitation de Philostrate?
Reste à expliquer la troisième particularité. Il est dit que le texte de l'Ephéméris était grec, mais l'écriture phénicienne. Rien d'étonnant, si l'auteur était originaire de Chypre, comme je suis porté à le croire pour plusieurs raisons
qui seront exposées plus loin. Ne voyons-nous pas dans le magnifique recueil d'inscriptions sémitiques entrepris par M. Renan, que dans les inscriptions cypriotes les mots sont grecs, mais écrits en caractères phéniciens, je veux dire en caractères appartenant à l'un des quatre alphabets sémitiques ? Notre faussaire, né dans V\)g de Chypre, a pu avoir connaissance de quelques-unes de ces inscriptions , déjà très antiques pour lui, et tirer de là un détail de sa fiction.
Revenons à la filiation même du récit entier, pour en déduire les conséquences. Il en faut d'abord conclure, contrairement à toutes les opinions jusqu'ici exprimées (v. plus haut, page 60) que le livre est postérieur à l'an 478. Ensuite l'auteur est chrétien, qyoi qu'en ait dit Périzonius : c'est d'ailleurs un point qui va être examiné dans un chapitre spécial. De plus, il savait le grec et l'hébreu. Toutefois, je montrerai qu'il a pu connaître assez bien la langue latine pour écrire l'Ephéméris telle que nous l'avons : après quoi je donnerai les raisons pour lesquelles je crois qu'il était né en Chypre.