CHAPITRE VII
Dictys savait l'hébreu et le grec. — Il était grec. — lia dû pourtant écrire en latin.
Remarques sur les noms de Barnabas et de Satil ; de Phalas, Phalis et Phaliotis, — de Dictys, Idoménée, Eupraxis, Pha-
liotis (encore), Lycophron et Ixœus, — de (Eriotrôpœ et Scàmandrius. — Imitation des Grecs, surtout d'Homère. — Aucune trace d'un original grec. Le traducteur eut été aussi un faussaire ; invraisemblance. - Tours grecs dans PEphéméris.
Nous avons vu que Dictys connaissait la Bible ; mais cela ne prouve pas qu'il sût l'hébreu. Heureusement que nous en avons d'autres preuves. Il connaissait le sens des deux noms propres Barnabaset Saùl (v. p. haut, page 62) ; mais ce qui est plus significatif, c'est la formation des trois noms Phalas (4, 4, — 6, 10), Phalis (1, 8) et Phaiiotis (6, 10). Ici on voit qu'il était initié à la connaissance des dialectes sémitiques, à cause du radical Phal, qu'il affecté d'introduire dans ces trois noms phéniciens forgés par lui. Les noms propres d'hommes, de villes ou de pays, où entre ce radical, avec deux autres Phan et Phar, sont très nombreux dans les dialectes sémitiques ; et l'auteur de i'Ephéméris l'avait observé, puisqu'il a tenu compte de cette remarque en forgeant ces trois noms propres.
Il savait aussi le grec. Nous avons vu (page 62) qu'il connaissait le sens étymologique de Dictys et (ïldoménée, noms qu'il trouvait tout faits, et d'Eupraxis, qu'il a créé. Sa connaissance du grec apparaît mieux encore dans la formation de Phaiiotis, mot qui, à cause de la terminaison iotis, ne peut venir d'un latin. Vraisemblablement l'auteur, en le créant, a voulu dire « le pays des noms en phal », comme nous dirions de l'Allemagne « le pays des noms en mann », ou de la Russie « le pays des noms en off ». Il était d'origine grecque ; car il a formé ce mot Phaiiotis à l'exemple de beaucoup d'autres noms grecs de pays : IraXiwnç (s. -en t. yri), SoteXewTiç , 4>5iwrtç, Afxëpa>uwnç , ApwrpflQuwnç , etc. Supposez-le latin: comment aurait-il formé son mot? Il aurait écrit « Phalia, ou Phaliaca, ou Phaliatica » en sousentendant terra. De plus, en appelant Lycophron et Ixœus les deux députés qui accompagnent Dictys' près- de l'oracle
d'Apollon (6, 41), il a voulu évidemment se moquer de l'obscurité des oracles, et de la crédulité des personnes qui y ajoutaient foi. Cette intention ne doit pas nous étonner chez lui, puisqu'il appartenait à la religion chrétienne. Le nom du poète inintelligible Lycophron et celui d'Ixœus (4) (l'englueur) si heureusement choisis pour son double but, prouvent que l'auteur savait le grec.
Ceci est encore confirmé par l'emploi des deux noms Œnotropœ et Scamandrius (Ephém. 1, 23 — 3, 20), qui ne se rencontrent jamais chez les Latins. Jamais leurs poètes, quoiqu'ils aient eu plus d'une occasion de parier des trois filles d'Anius, ne se sont servis du mot d'Œnotropœ (2). Toutes les fois qu'ils ont eu à désigner le fils d'Hector et d'Andromaque, ils l'ont appelé invariablement Astyanax. Le nom de Scamandrius est absolument inconnu chez eux. Au contraire, il se trouve assez souvent chez les Grecs (Schol. d'Eurip. dans Andromaque ; Strabon, Hv. 13, 1 — page 520, édit. Didot. — Dion Chrysostome Orat. il, édit, d'Adolphe Empérius, Brunswig, 1844, p. 211, § 124). On peut donc conclure que l'auteur de l'Ephéméris non seulement savait le grec, mais encore était d'origine grecque.
L'imitation des poètes et mythographes grecs est manifeste chez lui ; on voit qu'il les suit plutôt que les Latins. Et ici qu'on ne retourne pas contre moi le reproche que j'ai adressé à H. Dunger (p. 54). Si cet érudit s'était contenté d'affirmer en général qu'il y avait chez Dictys imitation des Grecs, il eût été inattaquable. Mais il a eu le tort d'entrer dans les détails, et de prétendre que telle particularité était empruntée à tel écrivain. En procédant ainsi, il s'exposait à une foule d'erreurs inévitables. Pour ne pas
(1) Les personnes qui se laissent prendre aux oracles sont comparées aux oiseaux qui se laissent prendre à la glu.
(2) Oivirponoi , qui changent en vin.
m'y exposer à mon tour, je me bornerai à une assertion générale, qui certainement ne sera démentie par aucun humaniste ayant lu Dictys. Ce faussaire contredit souvent les mythographes et poètes latins (4), omet ou altère à plaisir les légendes qui leur étaient le plus chères; connaît parfaitement et suit avec une préférence marquée les poètes et mythographes grecs. Je ne m'arrêterai qu'à un seul passage, pour y signaler, mais d'une façon sûre et évidente, l'imitation d'Homère : je veux parler du double catalogue des héros grecs et troyens. Ces deux énumérations sont fort régulières dans leur désordre apparent. Pour n'avoir pas l'air de copier Homère, Dictys modifie l'ordre adopté par celui-ci : mais à la façon dont il procède, on reconnaît l'emprunt.
Voyons d'abord celle des chefs troyens. 1° Il juge inutile de citer Hector et Enée, puisqu'il n'énumère que les alliés, amis et auxiliaires des Troyens, et qu'il regarde Enée comme un Troyen, non comme un Dardanien. 2° Il rejette à la fin un nom qu'il croit omis par Homère, celui d'Asius, fils de Dymas et père d'Hécube (lliad. 16, 715), distinct de l'Asius qui commandait à Sestos et à Abydos (lliad. 2, 835). Maintenant en regard de chaque nom d'Homère posons le numéro d'ordre que ce nom a reçu chez Dictys : son procédé apparaîtra immédiatement.
(1) Qu'il me suffise de dire que ni Anténor, ni Enée, ni Diotnède, ni Idoménée, ni Philoctète, etc., ne passent en Italie. Et pourtant les Latins rattachaient à ces héros la fondation de beaucoup de leurs villes. Ils faisaient fonder par le seul Dior mède, 12 villes, Arpi, Beneventum, etc. Ils lui avaient élevé beaucoup de temples, à Ancône, à Spina, etc , etc. Que dire de la façon dont Dictys maltraite Enée ?
Supprimés ( Hector
chez Dictys ( Eaée
Pandarus
Adrastus
Asius
Hippothouâ
Acamas et Pirous
Euphémus
Pyrechmes «
Pylœmenes
Odius et Epistrophius
Chromis et Ennomus
Phorkys et Ascanius
Mesthlès et Antiphus . . ,
Nastès et Amphimachus
Sarpédon et Glaucus
Asius, fils de Dymas.
flomèrc.
Diclys.
Il prend le nom de Pandarus, qui s'offre d'abord ; renvoie les deux suivants aussi loin que possible (13, 14) ; prend dans Tordre homérique les trois qui suivent, et qui deviennent chez lui (2, 3, 4) ; renvoie le suivant le plus loin possible (12); puis garde les deux qui suivent (5, 6). Il lui reste 5 rangs à déterminer, de 7 à 11 inclusivement (chez Homère de 10 à 14). Il prend un parti très simple. Il renverse Tordre homérique, de façon à placer au 7° rang celui qui aurait dû être au 11* d'après Tordre homérique, et ainsi de suite. Il en résulte que Tordre tout géographique d'Homère est remplacé chez Dictys par une combinaison arithmétique qui le bouleverse complètement (1) .
(1) Les Mysiens chez Dictys sont désignés par leur nom de peuple, non point par les noms des deux chefs Chromis et Ennomus. — Glaucus n'est séparé de Sarpédon qu'en apparence,
car Dictys dit de lui « quem sibi Sarpédon participera bel-
licarum rerum adsciverat ».
Penélée, Leitus, Arcésilas, Prothénor, Clonius
Ascalaphe, Ialménus
Schédius, Epistrophius
Ajax, fils d'Oïlée
Eléphénor
Ménesthée
Ajax, fils de Télumon
Diomède, Sthénélus, Euryale
Agamemnon
Ménélas *
Nestor
Agapénor
Amphimachus, Thalpius, Diores, Polyxenus.
Mégès
Ulysse
Thoas
Idoménée, Mérion
Tiépoième
Nirée
Phidippe, Antiphus
Achille
Protésilas, Podarcès
Eumélus
Philoctète ,
Podalire, Machaon
Polypœtès, Léontée
Eurypyle
Gounée
Prothous
Thessandre, Calchas, Moysus et Epée, ajoutés chez Dictys .
Homère.
Dictjs.
Venons maintenant au catalogue des Grecs. Gomme pour Asius dans le précédent, il rejette à la fin quatre noms qu'il croit omis par Homère, ceux de Thessandre, de Calchas, de Mopsus et d'Epée. Adroite de la colonne des noms, mettons leurs numéros d'ordre en regard les uns des autres : il nous sera facile de saisir le procédé de Dictys, différent de celui qui vient d'être signalé pour les Troyens. Il a commencé par opérer sur les 12 premiers noms, qu'il
a divisés en trois groupes de 1 à 4, de 4 à 8, de 8 à 12. Au 1 er groupe il substitue le 3" et réciproquement, le 2 e restant en place. Mais comme il se serait trop visiblement trahi en gardant l'ordre de chaque groupe pris à part, ou en renversant purement et simplement cet ordre, que faitil? Il le trouble, c'est-à-dire qu'au lieu de ranger ainsi les numéros d'ordre d'Homère (12, H, 10, 9), ou ainsi (9, 10, 11, 12), il croit dérouter le lecteur en les rangeant ainsi (11, 9, 12, 10). Même observation pour le 2 e et le 3 e groupe.
Arrivé au 13* rang, il n'y touche pas. Vient ensuite un groupe de 4 (14, 15, 16, 17) : il le range comme les trois groupes précédents de 4, et nous donne (15, 17, 14, 16). Ici il fait un violent effort, et à la place des numéros (18, 19, 20, 21, 22, 23); il substitue (19, 22, 29, 21, 23, 20), en maintenant le n° 21 comme plus haut le n° 13, et en renvoyant tout à la lin le n° 18 substitué à ti9. Après quoi il reprend son habitude, et range le dernier groupe restant, qui est de 5, comme il a rangé ceux de 4 qui précèdent. Ainsi, l'ordre géographique, comme dans le catalogue précédent, est remplacé par une combinaison purement arithmétique. L'imitation d'Homère se démontre même dans un passage, où Dictys s'est efforcé de n'en rien laisser paraître.
Cette imitation d'Homère et celle des mythographes grecs, l'emploi ou la formation des six noms, Dictys, Idoménée, Eupraxis,Phaliotis, Lycophron etlxœus, prouveut que notre faussaire avait une assez grande connaissance de la langue et de la littérature grecques ; enfin l'emploi des deux mots Œnotropœ et Scamandrius, et la répugnance à suivre les mythographes latins font croire qu'il était grec d'origine, et point du tout latin.
Et pourtant je ne crois pas qu'il ait écrit son Ephéméris en grec , et que quelqu'un l'ait traduite plus tard en latin. C'est une hypothèse que je ne saurais admettre, pour la
raison tant de fois répétée depuis Jos. Mercier, à savoir qu'on n'a jamais pu trouver trace d'un original grec. J'ajoute cette autre raison, à laquelle on n'a point songé : c'est qu'en admettant une traduction, on admet deux faussaires, l'auteur grec, qui aurait menti dans le prologue de l'Ephéméris, et le traducteur latin, qui aurait menti dans l'épître dédicatoire, où il affirme avoir résumé dans son 6« livre plusieurs livres de l'original : ce qui est faux, puisqu'un écrivain du 9 e siècle, Malalas, le premier qui nous en parle, n'a connu que six livres de l'Ephéméris. Ainsi sur deux hommes nous aurions deux faussaires. C'est trop. En outre, on ment par intérêt, non par amour du mensonge. Or, si Ton reconnaît aisément l'intérêt que l'auteur avait à mentir dans le prologue de l'Ephéméris, on ne peut découvrir le profit que le traducteur aurait tiré de son mensonge. Supposons qu'il ait flairé et soupçonné une supercherie chez son auteur, pourquoi n'aurait-il pas dit franchement : « voici un ouvrage grec que je traduis en latin, mais dont l'authenticité me paraît bien douteuse » ? Pourquoi auraitil composé sa menteuse épître? Pour tout simplifier, je crois donc qu'il n'y a eu qu'un faussaire, et par conséquent que l'Ephéméris a été écrite en latin. Par là, j'explique aussi les tours grecs, qui ont été relevés par Périzonius, et dont la présence n'a été expliquée jusqu'ici que par l'hypothèse d'une traduction. Si l'auteur était grec, comme je l'ai montré, et s'il a écrit en latin, il a dû émailler son latin de tours grecs. Dira-t-on qu'un Grec n'a pu manier aussi bien la langue latine? Je- répondrai qu'à Constantinople il y avait beaucoup de chaires publiques établies pour l'enseignement du latin ; que notre faussaire n'était pas le premier venu, mais possédait des connaissances assez étendues ; et qu'un personnage aussi instruit pouvait parfaitement, en s'y appliquant, parvenir à écrire assez convenablement en latin. Sona|m^iLx pages brillantes que nos professeurs de rhétork^^^^naient, avant 1880, de l'élite de nos élèves.
Geux-ci ne réussissaient-ils pas à imiter tantôt Cicéron et Tite-Live, tantôt Salluste et Tacite? Pourquoi le Pseudo- Dictys n'aurait-il pas été capable d'en faire autant ?