CHAPITRE VIII
Dictys était peut-être Cypriote.
Sa connaissance de l'Hébreu. — Réhabilitation de Chypre. — Sympathie marquée pour Athènes. — Pour Agapénor et Sarpédon. — Fléau des sauterelles.
S'il était de Chypre (1), on ne doit plus être surpris qu'il ait une certaine connaissance des dialectes sémitiques ; car l'île est tellement rapprochée de la côte, qu'au dire d'EUen, les cerfs de Syrie, attirés par les gras pâturages de Chypre, y passaient à la nage (Hist. 5, 5). Au reste, Pline l'ancien voit dans cette île une portion de la Syrie, violemment séparée de celle-ci par une catastrophe, comme la Sicile de l'Italie (H. n. 2, 37). Aussi, de tout temps, les relations entre les deux pays ont-elles été très fréquentes et très suivies. Depuis le commencement de notre ère jusqu'à l'invasion des Arabes au 7 e siècle, les juifs y ont été assez nombreux pour y exciter plusieurs séditions sanglantes. Rien donc d'étonnant si un Cypriote avait quelque connaissance de l'hébreu. .
Dans Homère, Chypre est tout à fait en dehors du monde hellénique: on en parle une fois dans l'Iliade (11.20), à propos de la cuirasse donnée par le roi Cinyras à Agamen-
(1) Voir l'argument déjà donné, page 64.
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non, et deux fois (1) dans l'Odyssée, dans le passage (4, 83) où Ménélas raconte qu'il aborda successivement en Chypre, en Phœnicé et en Egypte; et dans le passage (17, 448), où Antinous parle d'y faire vendre le mendiant qui lui déplaît. Tout cela annonce un pays étranger aux Grecs, comme la Phœnicé et l'Egypte. Agamennon a pu recevoir un don de Cinyras, comme Ménélas en a reçu plusieurs du roi d'Egypte. Gela prouve des relations personnelles et privées, sans aucun caractère public. Chypre n'a point pris part à la guerre; elle est rangée par les Grecs parmi ces îles lointaines où l'on va vendre les Grecs dont on veut se débarrasser ; donc ce n'est pas un pays grec. Dans la suite on fut frappé de ce qu'elle ne figurait pas au catalogue d'Homère , et l'on imagina bien des légendes injurieuses pour elle (c. f. Alcidamas, Orat. in Palamedem ; Photius , in excerptis Theopompi ; Eustathe ad Iliad. 11). Que fait Dictys, qui, comme nous allons le voir, connaît trop bien les autres légendes de Chypre pour ignorer celle-là? Fait-il de Chypre, à l'exemple d'Homère, un pays étranger aux Grecs ? Ou bien, comme les écrivains postérieurs, un pays traître à la patrie commune par la faute de son roi Cinyras ? On ne saurait trop louer sa très habile discrétion. Il se garde bien de conduire Cinyras dans l'armée grecque, pour lui faire jouer un rôle brillant : c'eût été démentir avec impudence Homère et les autres mythographes. Il prend un moyen plus adroit et plus discret ; il détruit tout doucement, sans en avoir l'air, ces légendes outrageantes pour Chypre. En faisant violer son territoire par la flotte de Paris (i, 5), et en faisant passer à Paphos l'armée de Phalas (6,10), il associe ce pays à la cause grecque, puisqu'il le fait maltraiter par des ennemis communs. Il le fait rentrer ainsi dans le giron de la Grèce.
(1) Le 3 e passage (8, 363), où Vénus se réfugie à Paphos, n'a rien à faire ici .
M. comment ne pas s'étonner des corrections que Decterich a tentées contre tous les manuscrits, en substituant dans le premier, cas Œgyptum à Cyprum, et, dans le second, Rbodwm à Paphum. Pourquoi la première correction? parce que Dictys était seul à parler de cette descente de Paris à Chypre. Raison de plus pour garder le texte, comme exprimant l'intention déclarée de l'auteur de laver Chypre des accusations lancées contre elle. Si d'autres que Dictys avaient parlé de cet attentat de Paris, ce passage n'aurait plus rien de remarquable. Il n'est significatif <jue parce qu'il est unique. Quant à l'autre correction, Dictys a cru qu'elle était nécessaire pour mettre d'accord le chap. 6, 10, avec le chap. 4, 4. Il n'a pas saisi la pensée secrète de Dictys, qui est de faire partager aux Cypriotes le môme traitement qu'aux Rhodiens, afin d'affirmer leur communauté d'origine. Mais pourquoi Dictys aurait-il tenté cette réhabilitation rétrospective de Chypre, s'il n'était né dans cette île?
Cette hypothèse expliquerait encore d'autres faits, avant tout ses marques de sympathie pour l'Attique. Entendez avec l'Attique les pays qui en étaient inséparables depuis les guerres Médiques, c'est-à-dire Salamine, l'Eubèe et les Cyelades; car on peut dire des deux premières ce que Pline (H. N. 18,25) disait des Cyelades, que « par le nom de l'Attique on entendait en même temps les Cyelades ». Si l'auteur de l'Ephéméris parle des Grecs en général, en sa qualité de Grec, il les comble d'éloges : et même, ce qui est plus flatteur pour eux, il les fait louer par leurs ennemis/Mais quand il parle des divers peuples de la Grèce isolément, il manifeste des préférences et des antipathies, qui sont faciles à comprendre si Ton songe aux éternelles rivalités des cités grecques, et qui peuvent nous aider à deviner son pays d'origine. Ainsi il maltraite les Thessaliçns et les Péloponésiens ; il aime au contraire l'Attique. C'est ici qu'il choisit ses deux héros favoris : Ajax, fils-de
Télamon, et Palamède, inconnu d'Homère. Il a pour eux une haute admiration, qu'il cherche à communiquer* à" son lecteur. Il relève le rôle de Ménesthée, roi d'Athènes; qui disparaissait de l'Iliade à partir du chap. 13, 690, et qui n'était pas nommé une seule fois dans l'Odyssée. Chez Dictys, il est un des rares chefs, qui à leur retour ont été bien accueillis par leurs su;ets ; il purifie Oreste et le rétablit dans son royaume. Homère ne citait nulle part les deux Athéniens, Démophoon et Acamas : Dictys les fait figurer dans son Ephéméris. Homère ne mentionnait pas dans son catalogue Epée venu des Cyclades ; et il faisait de lui un des rares personnages ridicules de son poème (Iliade, 23, 670, 840). Dictys le range parmi les chefs au catalogue, lui fait jouer un rôle très honorable, et, sans faire allusion à sa lâcheté, montre son habileté d'archer, son adresse à construire des machines où à réparer le mal fait aux vais* seaux par l'incendie. Si l'auteur est de Chypre, on s'expli* que aisément tant d'intérêt pour l'Attique. Chypre et Athè* nés se trouvaient étroitement unies par des traditions communes. L'une avait fourni à l'autre quatre colonisateurs, Teucer, Démophoon, Acamas et Solon. Teucer chassé de Salamine par son père vint fonder à Chypre la ville de Salamine, tradition que Dictys se garde bien de passer sous silence (6, 4). Démophoon et Acamas, fils de Thésée, s'étant vu fermer les portes d'Athènes, cinglèrent vers Chypre, et y bâtirent dans un lieu élevé et naturellement fortifié, la ville d'j£péa. C'est à Démophoon surtout, qu'on rapportait l'honneur d'avoir jeté les fondements de cette ville. Pour Acamas, il attacha son nom à un cap dont Strabon (liv. 14, 6, 2) indique la position et la forme, et dont Hésychius dit « il reçut le nom d'Acamas, frère de Démophoon et fils de Thésée ». Voilà probablement pourquoi Dictys fait figurer dans son livre ces deux héros inconnus à Homère.
L'origine cypriote de Dictys expliquerait encore sa sym-
pathie pour Agapénor et pour Sarpédon. Agapénor est le seul des chets Péloponésiens qui soit mieux traité dans l'Ephéméris que dans l'Iliade. La première, pourtant beaucoup plus courte, lui fait beaucoup plus d'honneur. Homère se bornait à le porter au catalogue. Dictys, en outre, le représente combattant et se faisant blesser dans la grande bataille où périt Patrocle. Pourquoi s'intéresse-t-il autant à cet Arcadien ? Ne serait-ce pas parce que celui-ci revenant de Troie débarqua dans l'île de Chypre et y fonda une ville 4 ? Pausanias (8, 5, 2) dit que ce fut la ville de Paphos (cf. Strabon, 44, 6, 3). Il ajoute même que ce héros y aurai bâti un temple en l'honneur d'Aphrodite, et aurait introduit* le culte de cette déesse dans l'île, qui, jusque-là, n'aurait adoré que la déesse Golgis. Dictys n'aurait pas admis que la fondation de Paphos fût l'œuvre de ce roi d'Arcadie, puisqu'il cite cette ville comme existant déjà avant la fin de la guerre de Troie. Néanmoins, il reconnaissait probablement en Agapénor un des colonisateurs de Chypre. De là sa sympathie.
Pourquoi cite-t-il toujours avec éloge Sarpédon, malgré son origine asiatique et sa présence dans l'armée troyenne? Pourquoi éprouve-t-ii une sorte de regret de le voir figurer dans les rangs ennemis ? Pourquoi le fait-il solliciter par Phalis, roi des Sidoniens (1, 48), de renoncer à l'alliance troyenne? C'est que Sarpédon, comme Acamas, avait laissé son nom à un promontoire voisin de la ville de Carpasia (v. Pausartias et Strabon, ibid.). Voilà pourquoi il lui est si pénible de compter ce guerrier parmi les adversaires des Grecs.
Faut-il ajouter un dernier argument ? Nous avons déjà parlé de l'expression vague de Dictys (p. 71). Pourtant il lui est arrivé (6, 11) de faire une description assez vive, quoique courte, des ravages accomplis par les sauterelles. Il doit parler d'après des observations personnelles. Il doit habiter un pays exposé aux sauterelles ; sans cela, pour-
quoi imaginer ce fléau, plutôt qu'un autre, pour avoir une occasion d'envoyer consulter l'oracle de Delphes? Ne pouvait-il pas, à l'exemple de tant de poètes, supposer une peste affreuse, et la décrire? Or, d'après M. Emile Burnouf, qui connaît bien la Grèce et l' Asie-Mineure, ce fléau des sauterelles « est absolument inconnu dans la Grèce et dans ses îles ». Revue des deux Mondes, 1 er octobre 4866. Chypre, au contraire (que l'éminent écrivain ne doit pas comprendre dans les îles de la Grèce), est horriblement ravagée par des nuées de sauterelles, malgré tous les efforts des habitants et de l'administration pour en délivrer l'île (v. Hamiiton Lang « Chypre », Paris, chez Quantin, 4879, pages 462- 468).
Ce motif et les autres qui ont été exposés dans ce chapitre, m'inclinent à croire que Dictys est originaire de Chypre. Cette hypothèse explique bien des choses, dont on ne pourrait rendre raison autrement.
J'ai montré que Dictys était postérieur à l'an 478, chrétien, peut-être prêtre ; connaissait l'hébreu et le grec ; avait pourtant écrit en latin, et était cypriote. J'ai proposé comme seulement vraisemblables deux de ces points, sa qualité de prêtre et son origine cypriote, regardant les autres points comme prouvés. Si j'avais voulu accumuler les hypothèses dans un pareil sujet, j'aurais eu beau jeu. Mais j'ai tenu à épargner au lecteur toute conjecture qui n'aurait pu s'appuyer que sur des arguments trop subtils. Remarquez toutefois qu'on n'est pas obligé de rapporter Dictys au 5 e siècle, et que je ne fixe pas de limite inférieure. On peut le rapprocher de Malalas, le premier qui le cite. Par là on évite le reproche adressé à ceux qui le plaçaient au 4 e siècle, et considéraient cette limite inférieure comme infranchissable (v. p. haut, page 60).