CHAPITRE IX
Pseudo - Darès.
Je me bornerai à montrer : 1° qu'il n'est pas favorable aux Troyens, ni hostile aux Grecs, comme on le croit généralement. 2° Qu'il était chrétien, latin, peut-être même Romain. 3° Qu'il a vécu après Dictys.
Darès n'est pas favorable aux Troyens.
Mépris des Troyens. — Les mœurs des Grecs valent mieux que celles des Troyens — Les Grecs mieux traités dans les portraits. — Darès nullement ému contre les traîtres qui livrent Troie.
Il n'est pas l'ami des Troyens celui qui les opposant aux Grecs a pu écrire la phrase suivante : « mais Hector craignait que les Troyens ne fussent incapables d'achever ce qu'ils entreprenaient ; la Grèce aurait beaucoup d'auxiliaires, l'Europe renfermait des hommes belliqueux, l'Asie avait toujours vécu dans l'inertie; aussi n'avait-elle pas de flotte » chap. 6. Ce langage se comprendrait dans la bouche d'un Grec, car un ennemi n'est pas tenu à la stricte justice envers son ennemi. Mais ici c'est un Troyen, c'est Hector qui parle dans le Conseil de Priam. 11 faut donc que l'auteur soit bien convaincu de la lâcheté des Troyens.
Il y a d'autres indices de ses préférences. Les mœurs des Grecs, chez ce prétendu Troyen, valent mieux que celles des Troyens. La conduite des premiers est irréprochable. Agamemnon est un modèle d'abnégation et de désintéressement. Quand il s'aperçoit que l'armée est travaillée par Palamède, il offre de déposer le commande-
ment, pour qu'on puisse élire un chef plus digne que luimême (ch. 25). Rétabli au pouvoir après la mort de Palamède (ch. 29), son premier soin est de faire célébrer de magnifiques funérailles à celui qui l'avait dépossédé de sa dignité. Les deux seuls Grecs qui prêtent à la critique sont Achille et Palamède. Achille a le tort de se tenir quelque temps à l'écart, et de refuser son concours aux Grecs ; mais le but qu'il a en vue atténue sa faute : amoureux de Polyxène à la main de qui il aspire, il voudrait par sa retraite amener les Grecs à faire la paix . Quant à Palamède, il mérite un blâme sévère pour avoir supplanté Agamemnon par ses cabales ; mais il a tant d'intelligence, tant d'habileté et de bravoure, qu'on est disposé avec l'auteur à lui pardonner son excès d'ambition. C'est chez les Troyens que se trouvent les actes coupables. Paris enlève Hélène, non de sa maison, mais (ce qui est plus grave) d'un temple (ch. 10). Bien plus, il ravit de force ses compagnes, emmène en captivité nombre d'hommes qui se sont opposés à son attentat, et pille le temple même. Ainsi la légende est modifiée/ mais non en faveur des Troyens. Quand Achille est tué par trahison dans un temple (ch. 34), ce meurtre odieux n'est plus seulement l'œuvre de Paris et de Déiphobe, mais de l'élite des guerriers de Troie, qui ont été postés de nuit pour perpétrer l'assassinat projeté par Paris. Quand les partisans de la paix ont élevé la voix (ch. 38), et que Priam furieux a renvoyé le Conseil, il prend à part Antimaque et lui propose de massacrer traîtreusement leurs adversaires. Et voyez dans quelles circonstances aggravantes : le lendemain dans la citadelle, il fera le sacrifice ordinaire, qui sera suivi d'un repas auquel il les invitera. Antimaque avec des soldats envahira brusquement la salie et les tuera. Malheureusement pour lui, sa conspiration est déjouée par une autre conspiration ; sa trahison est prévenue par celle de ses adversaires. Voilà les mœurs des Troyens.
La préférence de l'auteur pour les Grecs se remarque même dans les deux chapitres de portraits (12 et 13). Sur 24 portraits de guerriers, il n'y en a que 7 pour les Troyens; encore se borne-t-il à dire de Déiphobe et d'Héiénuspour le physique, qu'ils ressemblaient à leur père. Quoi! ce prétendu Troyen ne devait-il pas s'intéresser à Memnon, à Sarpédon, à la guerrière Penthésilée, à Glaucus et à Rhésus, cinq chefs qui ne figurent pas dans ses portraits, plutôt qu'aux 17 Grecs qu'il dépeint, surtout à des personnages secondaires, tels que Protésiias , Mérion , Podalirç et Machaon ?
Enfin, il y a une raison décisive qui prouve bien que son cœur n'est pas avec les Troyens . Quand les partisans de la paix, redoutant la vengeance de Priam, ont résolu de livrer leur patrie aux Grecs, il ne trouve pas, lui, ce soidisant Troyen, un seul mot pour flétrir leur abominable complot, qui de sa cité, auparavant si populeuse, ne fait plus qu'une méchante bourgade de 2.500 habitants (ch. 44). Pas un mot ému, pour raconter ce sac si fameux de Troie, où périrent tant de ses compatriotes. Est-il contristé de cet événement ? Non, il est de cœur avec les ennemis des Troyens.
Comment donc se fait-il que tant d'érudits (1) se soient accordés à le déclarer hostile aux Grecs, et aient tenté d'expliquer par cette hostilité la préférence que lui accorda le moyen âge sur Dictys (v. p. haut, page 20)? Nous avons vu que cette préférence pour le premier devait s'expliquer par la forme de son livre, qui en imposait par l'apparence d'une plus grande exactitude et d'une impartialité plus complète.
(1) A l'exception du seul Kôrting (v. p. haut, page 39).