‹ Etude sur Dictys de Crête et Darès de PhrygieChapitre 9 sur 10 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Darès chrétien, latin, peut-être même Romain.

Ignorance des rites. — Les bâtards de Priam. — Remarque de Ch. Wagener sur les traductions. — Acta publica ; Jupiter Stator ; Œdes Concordiae

Il connaît trop peu les rites du paganisme pour être païen. Paris débarqué dans l'île de Cythère, se rend au temple de Vénus (ch. 9), et là fait un sacrifice, sait-on à qui ? à Diane. Cela est d'autant plus étrange, que l'auteur nous dit plus loin qu'il y avait dans cette île, à Hélœa, un temple en l'honneur de Diane et d'Apollon (ch. 40). Il est vrai que Ch. Wagener met cette faute au compte non de Darès, mais d'un sot copiste qui aurait confondu Dionœ avec Dianœ. Passons donc, bien qu'on puisse répondre à cet érudit que ce serait le seul passage où Darès aurait désigné Vénus par ce nom de Dione. Au reste, dans le chapitre suivant (ch. 10*, on trouve une faute anssi grave, et qui retombe incontestablement sur Darès. Il nous dit qu'Hélène et ses femmes couchèrent dans le temple de Diane et d'Apollon. Elles auraient pu coucher dans une église chrétienne , comme le prouvent les canons de plusieurs conciles; et c'est ce qui trompe Darès, qui se figure qu'elles auraient pu en faire autant dans un temple païen.

Il y a encore dans le chap. 4, une phrase relative aux bâtards de Priam. qui ne peut venir que d'un chrétien : « il avait aussi d'autres fils nés de concubines ; mais personne n'a reconnu comme étant de naissance royale que ceux qui étaient nés d'épouses légitimes. » Or, on sait qu'après Auguste le concubinat était parfaitement entré dans les mœurs, et constituait un état légal ; qu'il avait « la qualité

d'une union juridique, d'une union légitime d'ordre inférieur, mais analogue au mariage par la plupart de ses effets ; que la plupart des empereurs en donnèrent l'exemple ; qu'il fut très vivace ; que le christianisme essaya vainement de l'abolir ; que les lois rigoureuses de Constantin durent être rapportées ; et que Justinien le qualifia de licita Consuetudo (1) ». Revenons à la phrase de Darès : elle forme une véritable digression sur les enfants nés du concubinat. A quel propos, lui qui affecte tant la concision du compterendu, tient-il à nous donner ici son opinion sur l'illégitimité de la naissance de ces fils de Priam ? C'est qu'il est évidemment scandalisé de ce qu'on les a honorablement traités dans les récits de la guerre de Troie. D'où peut venir cette protestation, sinon d'un chrétien habitué à entendre prohiber le concubinat ? Un païen aurait-il pris la peine d'interrompre son récit pour dénier le titre « d'enfants royaux » aux bâtards de Priam ?

Darès était latin ; ce point a été mis hors de doute par Ch. Wagener (v. p. haut, page 44). Après avoir établi en principe que moins un traducteur est intelligent, plus il fait passer de tours de l'original dans sa traduction, il constate l'extrême rareté ou plutôt l'absence de tours grecs chez Darès, qui pourtant ne brille pas par l'intelligence (v. p. haut, pag*8, v . Il faut en conclure que Darès n'a pas traduit son livre, et par conséquent qu'il est latin.

Peut-être est-il Romain ? car comme il est postérieur à Dracontius qu'il a imité (v. p. haut, page 17), on peut se demander si un latin provincial postérieur au 5 e siècle, et d'une pareille ignorance, aurait pu faire mention des acta publica (chap 44?. Après l'invasion des barbares et l'effondrement de l'Empire , cette expression toute locale et officielle, très rare dans la littérature proprement dite, n'a

(1) Communication faite à l'Académie des sciences morales et politiques, par M. Giraud, le 6 mars 1880.

pas dû avoir cours dans les provinces ; mais elle a pu se maintenir à Rome par la force de la coutume. C'est là que Darès l'aura prise.

Comment encore un provincial ignorant, assez longtemps après la chute de l'Empire, aurait-il parlé du temple de Jupiter Stator (1) et de ÏŒdes Concordiae (chap. 4 — chap. 41)? Ce sont deux temples, comme on sait, propres à Rome. Elle seule avait un temple de Jupiter Stator, voué par Romulus , et un temple de la Concorde, voué par le dictateur Furiu s Camillus. L'ancienne Grèce avait élevé à la Concorde, non deux temples, mais deux autels, l'un à Olympie (Pausanias, 5, 14, 49), l'autre (s'il faut en croire Apollonius 2, 7, 48, qui nous transporte à l'époque fabuleuse), dans l'île de Thynia. Mais l'ignorant Darès n'a pu voir ces deux autels, ni avoir connaissance des deux passages qui en font mention. On ne peut s'expliquer chez un ignorant, à l'époque de Darès, la persistance des souvenirs de la Rome païenne que par la vue même des lieux auxquels ils étaient attachés. A Rome seule, ils pouvaient se maintenir par cette vue constante, et aussi parla vanité locale intéressée à leur conservation. Ainsi, si l'on peut affirmer hardiment que Darès était chrétien et latin, on est très disposé à admettre qu'il était né à Rome.

(1) F. Meister, pour amender son auteur et faire disparaître ses anachronismes, supprime arbitrairement « Statori », donné par le précieux manuscrit de Saint-Gall et les deux qu'à consultés Jos. Mercier.

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