C. Martha, Ut Moralistes sous VEmpire Romain, p. 191 et
revêtaient ses méditations. Ëpictète enseignait, et tout son enseignement n'était pas borné aux Entretiens. Entre ces causeries familières, nées souvent d'une objection, d'une question, d'une visite, d'une circonstance imprévue, trouvaient vraisemblablement place des leçons proprement dites, où étaient exposées méthodiquement les doctrines traditionnelles. Les causeries ont élé notées de préférence par Arrien, comme étant seules vraiment caractéristiques de la manière d'Épictète ; mais elles n'avaient tout leur sens pour les auditeurs que précédées d'exposés dogmatiques. Ceux-ci avaient probablement eux-mêmes pour points de départ des explications de textes tirés des maîtres les plus autorisés du Portique, particulièrement de Chrysippe. Les allusions à ces exercices sont très fréquentes dans les Entretiens, et, s'ils y sont généralement pris en mauvaise part, c'est uniquement à cause de l'abus qu'en faisaient les élèves ' . Les jeunes gens avaient aussi à rédiger, sur des questions dogmatiques proposées d'avance par le maître, des dissertations, qui étaient lues ^ et corrigées publiquement '. De toute façon, il y avait autre chose derrière les Entretiens, oh les termes de la conversation courante et familière voisinent avec les termes techniques déjà employés par Zenon et Chrysippe et dont nous trouvons les définitions dans Diogène Laërce et dans Stobée^.
* Épictèle, Entretiens, I, iv, 7 ; I, xvii, 13 ; II, xvi, 34 ; II, xxi, 10 et 11 ; III, XXI, 7 ; U., XLIX. Cf. I. Bruns, De sehola Epicteti, p. 13-14.
« Id., ihid., I, X, 8 ; II, i, 30 et 34 ; II, xiv, 1 ; II. xvii, 36 ; III, xxvi, 3 ; IV, V, 36! Cf. I. BruDS, ouvr, cité^ p, 6 et suiv.
s C*est à ces corrections que parait se rapporter le mot èxavxp^ûvat (ï, X, 8), avec le sens de « reprendre une lecture ». V. I. Bruns, ouvr, cité, p. 8.
* Diogène Laérce, VII, 83 et suiv. ; Stobée, Ed., II, v et suiv. Voici, par exemple, en quels termes Épictèle pose, en passant, le problème psychologique: « Il faut savoir quels sont les éléments consUtutifs de la raison; puis quelle est la propriété caractéristique de chacun d'eux ; puis comment s'opère leur harmonie mutuelle. » (IV, viii, 12.) Voici le même problème posé en d'autres termes : « De combien de parUes se compose la raison ; comment s'opère leur unité ; quelles sont ses différentes fonctions et en quoi consistent ces fonctions? » (IV. vu, 38.)
LA DOCTRINE d'ÉPICTÈTE. 37
On sent, en les lisant, que celui qui parle a toujours en main un fil conducteur, qu'il tient solidement, même quand il paraît s'égarer à droite et à gauche. Il s'agit simplement ici de retrouver ce fil conducteur, en suivant les indications qu'il donne lui-même sur les principes et sur l'ordre de son enseignement dogmatique.
Si la philosophie gréco-romaine du premier siècle, comme on s'accorde généralement à le reconnaître, a développé fortement la tendance qu'avait déjà le stoïcisme primitif à faire prédominer la morale*, il importe de noter dans quelle mesure cette remarque s'applique à Ëpictëte en particulier. Ce moraliste approuve pleinement ses prédécesseurs qui mettaient la logique en télé de la philosophie^. C'est à la raison que tout se ramène en dernier lieu, alors que celleci se ramène à elle-même^, La logique est tellement primitive qu'on n'en peut démontrer l'utilité qu'en se servant de ses propres règles*. 11 faut hien étudier en soi ce qui permet d'étudier tout le resle, et, avant de mesurer ou de peser quelque chose, savoir ce qu'est une balance ou un boisseau^. Comment raisonner ou entendre raisonner sur quoi que ce soit avant de savoir ce qu'est un raisonnement, comment démontrer avant de savoir ce qu'est une preuve, ce qu'on entend par vérité et erreur, par accord et contradiction •? Alors même qu'il y aurait des choses plus pressantes, il faudrait commencer par là^.
De ces idées pleines de sens il est peut-être équitable de
* V. Zeller, Ph. d. Gr,, III, i, p. 695 ; BonhôfTer, ouvr, cité, 1. 1, préface, début.
« Épictëte, EnireiieiM, I, xvii, 6 ; cf. I, xxvi, 3, où t; Oscopia, d'après ce qui précède, parait bien désigner la logique, a Id., iWd.. I, XVII, 1-4 ; cf. II, xxni, 1215 : I, i, 3-7.
* Id., t6id.. II. XXV.
6 Le passage III, xxvi, 17 parail ôlre eu conlradiction formelle avec celui-ci; mais Ëpictète s'adresse là, comme on le verra (2« partie, ch. iv) à ceux qui étudient la logique pour elle-même et s'en tiennent là. Il est naturel, dans ces condiUons, que l'expression dépasse sa pensée; car il s'agit moins de la logique elie-môme que de ses raffinements.
* Épictèle, Entretiens, I, xvii, 5; II, xxiv, 13-14; M,, LU, 1.
7 Id., ibid., I, XVII, 4
faire quelque honneur au maître d'Épictète, Musonius Rufus. Car, si les fragments qui nous restent de lui se rapportent exclusivement à la morale et s'il y déclare lui* même que la science théorique est très simple^ on sait par Ëpictète qu'il exerçait soigneusement ses élèves à raisonner juste et qu'il reprit un jour un d'entre eux qui s'était permis de traiter cet art avec quelque légèreté-. Cet élève était précisément Ëpictète» qui s'est souvenu de la leçon et, à son tour, met ses disciples en garde contre une telle étroitesse d'esprit. Ses paroles s^adressent, par-dessus la tète des jeunes gens trop pressés, aux philosophes à tendances cyniques qui prétendaient que la morale se suffit à elle-même. Car il a soin de faire remarquer qu'il n'exprime pas là seulement l'idée des maîtres du Portique, de Chrysippe, de Zenon et de Cléanthe, mais encore celle d'Antisthène et de Socrate, c'est-à-dire de philosophes en qui on est habitué à voir surtout des moralistes'.
Ce langage pourrait, avec non moins d'à-propos, s'adresser à Sénèque, qui ne manque pas une occasion de répéter qu'on perd son temps à s'occuper de définitions et de syllogismes^, et qui exerce volontiers sa verve et son esprit aux dépens des subtilités de Zenon ^, sans se demander s'il ne serait pas bon de faire grâce à celles qui intéressent directement la morale. Il n'épargne pas plus les résolutions de sophismes de ses prédécesseurs que les objections des sceptiques et des Éléates contre la connaissance sensible®. Il y a peut-être là plus d'étourdèrie que de conviction bien sérieuse. Celui qui s'élève ainsi contre ces subtilités dialectiques ne pourrait se vanter de n'y être jamais tombé pour son propre compte, et on voit qu'il n'est pas fâché de montrer qu'il est très au courant de ce
« Stobée, Eel„ II, xxxi, «5W. fFlor., IV, p. 217-220 M.). < Kpiclëte, Entretiens, I, vu, 31 et suiv.
» Id., ibid,, I, XVII, 11-12.
* SôDèque,Ep.. XLV, 4-9;XLVIII; XLIX, 5-8.
5 Id., Ep., LXXXII, 7-9; LXXXIII, 7.
• Id., Ep., LXXXVIII, 35-ÛD.
LA DOCTRINK d'ÉPICTÈTE. 39
qu'il critique^ Épictètc, plus respectueux des maîtres et des traditions, est plus conséquent avec lui-même en ne mettant pas dédaigneusement de côté un instrument qu'il sait être utile, et, malgré les prétentions de Sénèque, il fait preuve d'un esprit plus réellement pratique.
Car il ne s'attarde pas pour cela aux subtilités oii se complaisaient ses prédécesseurs; mais, au lieu de supprimer, il met en réserve ce dont il ne croit pas devoir s'embarrasser d'abord. Il simplifie fortement la logique stoïcienne, et il le fait quelquefois en termes assez hardis. On trouverait chez lui, aussi bien que chez Sénèque, des attaques contre la science qui avait rendu Chrysippe justement célèbre ; tous deux mettent résolument à l'écart le problème de la connaissance^; maisËpictète raille moins ces études que ceux qui s'y livrent à contre-temps. Comme il y a des besoins plus pressants à satisfaire ^, ceux-là seuls qui ont du loisir pourront étudier en détail les lois du raisonnement et se demander où et comment la sensation se produit en nous^. D'ici là, tant que l'objet principal de la philosophie n'est pas encore atteint, on peut se passer de ces raffinements. Si on avait à plaider pour un petit bout de champ, irait-on s'embarrasser d'un avocat? 11 suffirait de laisser parler les faits. De même ici, n'existe-t-il pas un fond solide sur lequel on puisse s'appuyer? Il y a des choses dont l'évidence s'impose. Sans connaître exactement le mécanisme et le siège de la sensation, on peut s'en rapporter au témoignage des sens, qui nous font distinguer les divers objets et nous empêchent de prendre un balai pour du pain ou d'entrer au moulin quand nous voulons aller au bain ^. De même, c'est l'évidence qui nous
• Sénèque, Ep., GVI, CXIII, CXVII.
« Cf. Sénèque. Ep., LXXXVIIl Hn, et Épîclèle, Entr,, I, xxvii, 21. » Épiclète, Jr., LU, 1 et 2 ; cf. Entr., I, xvii, 4.
* Id., Entretiens, III, ii, 5-7 et 16-18 ; I, xxvii, 21. « Id., ibid., I, XXVII, 18-19; cf. II, xx, 28.
apprend que vous et moi sommes deux individus ditféreots et que Tétat'de veille n'est pas identique au sommeiP.
Il est vrai qu'il y a des gens qui » de parti pris, nient révidence et acceptent la contradiction, ou qui, en dépit des sens, refusent de croire à la réalité du monde extérieur. On les appelle sceptiques , pyrrhoniens ou académiciens : ils s'appellent eux-mômes esprits forts. Mais , comme le laisse entendre spirituellement Épictète, ce nom est tout à fait impropre. Si c'est une marque de faiblesse d'esprit de ne pas voir la contradiction, que dire de ceux qui, la voyant, font comme s'ils ne la voyaient pas ? L'imbécillité naturelle n'est rien au prix de cette imbécillité volontaire *.
Il existait contre les sceptiques un argument traditionnel : c'est qu'ils ne peuvent formuler leurs négations sans les infirmer du même coup en s'appuyant sur les principes qu'ilsrefusent de reconnaître. On traduisait sous les formes les plus variées cette contradiction initiale à laquelle on prétendait que se condamnaient les sceptiques, et Épictète en donne complaisamment une série d'exemples^. Il ajoute, et non sans malice, que, dans la pratique, ils 'Se gardent bien d'appliquer leurs théories. Leurs négations , qui sont la mort de l'esprit, seraient la mort du corps, s'ils voulaient, ne fût-ce qu'un instant, rester fidèles à leurs doctrines absurdes. 11 suffirait que quelques esclaves résolus, entrant à leur service, les prennent au mot à propos de tout, pour les réduire bientôt à demander grâce et à changer de système^. Ce trait final n'est d'ailleurs qu'une boutade. En réalité, Épictète est convaincu que ces gens-là sont impossibles à convertir, et il n'admet même pas qu'on discute
« Ëpictèle, Entretiens, I, xxvii, 16-17, et I, v, 6. On reconnaît là la doc- Irine stoïcienne de la x2TaXY)7:TiXY] favTavta, tant attaquée par les Académiciens et les Pyrrhoniens. Voir, par exemple, Gic. Àcad., II, 16-19 et 77 ; Diog. L., VII, 46.
« Id., ibid., 1, V, 3-6 et 8-10.
3 Id., ibid., II, XX, 1-6 ; cf. Aulu-Gelle, N. À . XI, v, 8.
« Id., ibid., II, XX. 28-32.
LA DOCTRINE d'ÉPICTKTE. 41
avec eux. Ils tuent leur intelligence et refusent d'en convenir; on ne peut ni les rappeler à la vie ni leur faire comprendre qu'ils sont morts : les ignorer, voilà la seule attitude qu'il convienne d'avoir à leur égards S'ils ne tiennent pas compte de l'évidence, on peut, par un juste retour, ne pas tenir compte de leur scepticisme. Ils se mettent, en quelque sorte, hors la loi.
On ne peut s'empêcher de remarquer en passant que, si les sceptiques compliquaient un peu certaines questions à plaisir, Êpictète, de son côté, les simplifie à l'excès. Son dogmatisme intransigeant se refuse à entrer, ne fût-ce qu'un instant, dans l'état d'esprit de certaines gens. Lui, si indulgent pour ceux qui se trompent en matière de morale, devient d'une intolérance farouche à l'égard de ceux qui mettent en doute certains principes fondamentaux, comme l'existence d'un critérium de la certitude ou la supériorité de l'esprit sur le corps. Quand il a affaire à ces gens-là, il n'admet plus, comme il recommande de le faire avec les ignorants, que c'est toujours malgré elle qu'une âme est sevrée de la vérité, et il a raison d'eux au moyen d'une réfutation aussi violente que sommaire. Cette attitude contraste singulièrement avec la tolérance un peu molle de Sénèque, dont l'éclectisme affecte à chaque instant d'emprunter des idées à droite et à gauche. Alors que celui-ci réprouve formellement la haine implacable que les stoïciens avaient vouée aux sectateurs des autres écoles^, nous revenons, avec Êpictète, aux traditions des âges hé-
« Êpictète, Entretiens, I, v, 1-2 et 7; II, xx. 36-37. Ces passages n'en font pas moins voir qa*à côté de l'explication des auteurs stoïciens, l'enseignement d'Ëpictète laissait place à la discussion des objections fondamentales et en quelque sorte classiques, ainsi qu'à la réfutation des doc« Irines adverses, TËpicurismeet le Pyrrhonisme (cf.I, 5 ; I, 23 ; II, 20 ; III, 7; II, IX, 15-20; II, XIX, 22).
* Sénèque, De otio, XXXII, U : « Deposita oontenUone depositoque odio quod implacabile diversa sequenlibus indiximus, videamus an haec omnia ad idem sub alio atque alio Utulo perveniant. » Cf. Zeller, Ph. d. Gr., 111,1, p, 695, n. 1.
roïques de la doctrine ^ A son dogmatisme et à son orthodoxie sincères, il faut peut-être ajouter, pour expliquer son attitude, qu'il est préoccupé d'inspirer à ses jeunes gens, au début de son enseignement, une aversion profonde pour ces théories et leurs partisans, et porté à exagérer encore ses allures naturellement belliqueuses.
Une fois ces êtres exceptionnels mis à part, Ëpictète pense que les hommes peuvent aisément se mettre d'accord au moyen d'un critérium de la vérité. Il retrouve en chacun d'eux, comme fond uniforme, un certain nombre de notions (xpoXritJ^iç, ëvvouci fufftxai, II, xvu, 7), comme la notion du bien, du beau, du bonheur, de Futile et de leurs contraires. Elles entrent dans la formation de quelques principes, universellement admis, dont l'esprit part pour formuler des jugements : tel est ce principe, sur lequel tout le monde s'entend, que ce qui est juste est beau, que le bien est utile et désirable et qu'en toute circonstance il faut tacher de Tatleindre^. D'ailleurs, Ëpictète ne parait pas s'embarrasser de rechercher l'origine de ces notions : il admet qu'elles sont innées en nous et les oppose à celles qui sont acquises, comme celle du dièse ou du triangle rectangle^. Sans insister sur ce point plus qu'il ne l'a fait luimême, il faut remarquer là, en tout cas, une tendance rationaliste qui ne coïncide pas exactement avec l'empirisme du stoïcisme primitif.
Mais le vulgaire parait croire qu*avec les notions et les principes il possède naturellement l'art de s'en servir : de là la sécurité avec laquelle il formule ses jugements^. S'il en était ainsi, comment deux hommes , partis du même
* Diogène Laérce signale (X, 6) la violence des attaques d*Épictète contre Épicure : *Eic{xtijt6; Te xivai86XcYOv (allusion à III, xxiv, 3S) aÙTOv xaXeî xa\ ïi [AaXiTca Xoiîopeï. Cf. Entr., I, v, 10.
s Ëpictète, Entretiem, I, xxii, 1 et5>6. Cf. Husonius dans Stobée, EcL, II, XXI, 125 VV. fFlùr., IV. p. 218, 1. 10 et 18 M.). ' Ëpictète, Entretiens, II, xi, 2-3.
* Id., ibid.. Il, XI, 4, 7 et 9; II, xvii, 1-2 et lu
LA DOCTRINE D*ÉPICTÊTE. 43
point, arriveraient-ils à se contredire entre eux ? comment chacun en particulier, partant d'un principe incontestable, aboutirait-il à une conclusion qu'il ne peut admettre <? En réalité, les impressions à la suite desquelles nous donnons notre assentiment peuvent être fausses , puisque deux hommes tiennent quelquefois pour vraies deux impressions contradictoires, puisque le fou lui-même, aussi bien que l'homme raisonnable, exprime dans ses jugements ce qui lui parait vrai ^. L'erreur se produit quand il s'agit d'appliquer la notion générale à un cas particulier, et de dire, par exemple : a Un tel a bien agi, ou un tel est malheureux 3. » C'est que nous ne prenons pas Ja peine d'éclaircir et de préciser les notions avant de formuler un jugement. Nous employons les mots de la langue sans en savoir la signiGcation exacte ; nous nous servons des notions sans en vérifier le contenu, en un mot, sans les avoir définies. Il est, en fait, impossible d'appliquer les notions générales aux cas particuliers, si on n'a commencé par les décomposer et examiner quels objets il faut ranger sous chacune d'elles^. C'est ce qu'on appelle s'instruire : le premier acte du philosophe est de se défier de la simple apparence et de la remplacer par une définition précise, qui seule permet d'arriver au vrai*. En ce sens, on peut dire que la philosophie doit commencer par l'étude des mots. Ainsi pensaient Socrale et Platon <'. Théopompe reprochait à ce dernier de vouloir tout définir, même les mots les plus usuels : sans doute, répond Épictète, on avait parlé avant lui du
« Épictéte, Entretienê, I, xii. 13-17; II, xvii, 14-19.
« Id . iMd.. II, XI, 10-13; cf. III, ix, 5.
a Id., ihid., I, xxii, 2 et 5; II, xi, 5 et 8 ; II, xvii, 9 ; cf. I V, i, 41-45.
* Id., ibid,, II, xvii, 7, 10 et 13.
» Id., ihid., I, XXII, 9; II, xi, 13 et 17-18; cf. I, xx, 7. Voir plus loin. 2* partie, cbap. I, p. 77-80 où cette méthode est étudiée avec plus de détails, à propos de ses rapports avec l'enseignement.
^ Id., ihid., II, xiv,14 ; I,xvii, 12. C'est ainsi encore qu'An tisttiène, d après Diog. Laérce (VI, 17) avait écrit un ouvrage wspi xaiSetaç ^ 9V0|JiiT(i)V ; cf. Xénoption, Mém., IV, vi, 1, et ÀpoL, \in.
44 PRBMIBRB PARTIE. — CHAPITRi: II.
jusle et de Tinjuste, comme on avait parlé de santé et de maladie avant Bippocrate ; mais autre chose est d'employer les mots, autre chose d'en connaître parfaitement le sens ^
On voit quel est le rôle de cette logique élémentaire. Elle n*a pas d'intérêt par elle-même : en même temps qu'elle fournit un instrument de démonstration dûment contrôlé, elle prépare et déblaie en quelque sorte le terrain, en décomposant, en précisant, eu définissant les termes et les notions préliminaires. C'est plutôt une méthode générale qu'une partie de la philosophie à proprement parler. Dans la manière dont Ëpictète traite la logique, il est permis de saisir Tinfluence éloignée de Socrate et Tinfluence prochaine de Musonius. Il est moins hardi que les Cyniques en lui faisant une part au début et en réservant le reste pour l'avenir, plus prudent et plus réellement pratique que Sénèque, en se bornant, au lieu de la railler, à critiquer ceux qui la traitent pour elle-même. Par là, tout en obéissant aux tendances de son époque, il reste en relation avec l'ancien stoïcisme; d'autant plus que ceux mêmes qui avaient traité la logique avec le plus d'ardeur l'avaient néanmoins considérée comme accessoire par rapport à la philosophie proprement dite '.
En réduisant ainsi, au moins provisoirement, la logique à une simple introduction, Ëpictète peut arriver assez rapidement à l'éthique. Avant d'en venir là, l'ancien stoïcisme passait généralement ^ par une physique très étendue et très compliquée. Mais, depuis Panétius, la philosophie stoïcienne parait avoir tendu à se restreindre de plus en plus à la morale, et Tesprit pratique des Romains ne pou-
* Kpiclèle. Entretiens, II, xvii, 5-10 ; II, xiv, 14-17. Comme application, Kpiclète éclaircit el précise la noiion du bien (I, xxir, 11-17: II, XI, 19-fln). Ces passages rappellent de très près un passage où Musonius démontre, a litre d'exemple, que le plaisir nVst pas un bien ni la peine un mal (J^lobée, Eet., II, xxxi, 125 W. = F/or., IV, p. 218, l. 7- 20 M.).
« Cf. Zeller, Ph. d. Gr,, III, i, p. 61.
' V. Zeller, ihid,. n. 3.
LA DOCTRINE d'ÉPICTKTE. 45
vait que favoriser celle tendance. C'est peut-être ici qu'Épictète prend le plus nettement position, comme doivent le reconnaître ceux mêmes qui veulent voir en lui le plus fidèle représentant du stoïcisme primitif ^
Avant lui, Sénèque, malgré ses déclarations, n'était pas allé aussi loin dans cette voie. Sans doute il aifecte un profond mépris pour toutes les occupations étrangères à la philosophie^; et dans la philosophie même, dont il connaît dans le détail, aussi bien que personne, les divisions traditionnelles ^ il considère comme inutile tout ce qui ne touche pas à la morale ^ et ne se fait pas faute de répéter que la philosophie n'a d'autre objet que la vertu*. Mais, malgré cette insistance, il est difficile d'oublier dans quelles directions variées s'est exercée l'activité du ministre de Néron. En réalité, à part l'érudition mesquine, qui paraît n'avoir jamais excité que sa verve railleuse «, tout intéresse cet esprit naturellement curieux ^. Les Questions Naturelles ne sont pas l'œuvre d'un homme qui ne voit d'autre philosophie que celle qui conduit directement à la pratique de la vertu ®. Le livre s'ouvre par un éloge en règle des recherches métaphysiques ; et de ces hauteurs, c'est à peine si Sénèque distingue encore la morale à ses pieds. Il est vrai qu'il ne faudrait pas s'en laisser imposer par ce morceau soigné, préface rédigée sans doute après coup ; car, plus loin, une fois redescendu sur la terre, il voit dans la connaissance de la nature^ non pas une fin en
t Voir Bonhôffer, ouvr. cité, t II, préf., p. v; cf. Taveu qui termine la p. 12% ot celui qui commence la p. 126.
« Sénèque, Ep„ LXXXVIII; De brev. vit,, XIV. 3 ; Qu nat,, III, préf., 5-8; Debenef,,\ll,i.
» Id., Ep., LXXXIX, 8-12; XGIV, 45-47; XCV, 10.
• Id., Ep., LXXXVIII, ftn ; CXI ; GXVII. 21-23.
s Id., Ep., LXXXIX, 6-7; XGIV, 39 ; CXVII, 11.
• Id., Ep„ LXXXVIII, 5-8 et 32-36; De brev. vit., xm et xiv.
7 Sôoéque, De otio, XXXII, 2 ; « Guriosum nobis natura ingenium dedit... Acies nostra aperitsibi investigandoviam...utinquisitio transeat ex aperUs in obscura ».
• Voir en particulier Quaest. nat., VI, iv, '2.
46 PRBMIKRB PARTIE. — GHAPITRB II.
soi, mais un moyen pour Thomme de s'améliorer *. En réalité, ces études, telles qu'il les entend, telles que les entendaient Posidonius et, avant lui, les Péripatéticiens de l'école de Théophraste, ne sont ni au-dessus ni au-dessous de la philosophie morale : elles ont pour objet un certain nombre de ces curiosités qu'ailleurs il se plaisait à railler comme inutiles. On dirait, du reste, qu'il sent la contradiction; car il s'efforce de mêler à ses développements scientifiques des considérations morales et des essais d'applications pratiques qui sentent souvent l'artifice et quelquefois la déclamation <.
Quant à la physique proprement dite, — nous dirions plutôt la métaphysique, — qui était, pour les anciens stoïciens, Tune des deux parties essentielles de la philosophie, voilà, semble-t-il, ce que doit sacrifier résolument celui qui prétend réduire celle-ci à la morale. Mais comment croire que la métaphysique, je ne dis pas laisse indifférent, mais n'intéresse pas pour elle- même l'auteur du traité de la Brièveté de la Vie, quand il engage Paulinus à abandonner ses fonctions de préfet des approvisionnements pour se livrer tout entier à des travaux plus relevés, à des recherches sur la nature des dieux, sur le sort réservé à l'àme après la mort, sur les éléments et les phénomènes célestes ' ? C'est le même qui, dans le traité du Repos du Sage, vante l'utilité du loisir pour l'étude de certaines questions comme l'unité de substance, le plein et le vide, le passé et l'avenir du monde, l'infinité de l'espace, la divisibilité de la matière et une foule d'autres problèmes qui préoccupaient autrefois Démocrite et Heraclite, et.
« Sénëqae, Quae^t, nat., III, préf., 10-18; £p., LXV, 15-18.
• Id., Qwuit, Mt„ III, 18; IV, 13 ; V, 18 ; VI, 2.
s Id., De brev. rit., xix. Par une coïncidence curieuse, Épiclèle, qui a été, lui aussi, en relations avec un préfet des approvisionnements, compare, du même ton railleur que Sénèqne, les occupaUons de ces fonctionnaires aux occupations philosophiques; mais, quoiqu'il emprunte ses exemples à Chrysippe, il les choisit exclusivement dans la morale (Entretiens, I, i, lo).
LA DOCTRINE D'ÉPICTèTE. 47
après eux, Épicure et Zenon. Et il conclut : « L'homme étant né pour de telles recherches, juge combien peu de chose est le temps qui lui a été accordé, alors même qu'il se le réserverait tout entier^ » Nous voilà loin de la philosophie purement morale. Certes, Sénèque connaît bien les tendances de son temps, et il les suit assez souvent ; mais il s'intéresse à trop de choses pour y demeurer toujours fidèle, et la préoccupation dominante de cet esprit très souple et très ouvert n'est pas d'être logique et constant avec lui-même.
Épictète, suivant en cela l'exemple de son mattre Musonius \ afGrme aussi nettement que Sénèque que l'objet de la philosophie est d'ordre moral; mais, plus logique que lui, il la contient strictement dans ce domaine. Sans être l'objet d'une exclusion catégorique, la physique n'en est pas moins absente de ses préoccupations : il le prouve en ne la faisant pas figurer au programme de la philosophie, telle qu'il la conçoit, et en lui refusant une place à part dans son enseignement. Il n'ignore évidemment pas plus que Sénèque la division établie et adoptée par ses prédécesseurs : il n'en est pas moins vrai qu'il s'abstient d'y faire aucune allusion. On trouve dans les Entretiens, nous l'avons vu plus haut, l'expression xi XoYixa^ ; on y trouve naturellement ta igOixa ^ ; on y chercherait vainement t» fuaixa. Il a une classification à lui, ou plutôt il en a deux : l'une et l'autre distinguent, comme la classification traditionnelle, trois parties (t6icci) ^ dans la philosophie; or la physique manque dans l'une et dans l'autre. Dans un passage célèbre du Manuel^, ces trois parties sont classées
* Sénèque, De otio, XXXI, 2 et 3 ; XXXII, 6^ ; cf. Ep„ CXVII, 19-20; LXV, 19-21.
« V., par ex., Stobée, EcL, II, xxxi, 123 W., fin ; II, xxxi, 125 W., (In ; II, XXXI, 126 W. (Flor,, IV, p. 221, l. 9 et 19; p. 223, 1. 11 M).
s Épictète, Entretiem, I, zvii, 6.
« Id.,iW(<.„II, XIX, 11.
s Cette dénomination était attribuée aussi aux divisions usuelles, concurremment avec jJiépt), eBt) et y^vy). Diog. L., VII, 39.
e Épictète, Jf., LU, 1.
par ordre d'importance et dans Tordre inverse de leur ordre rationnel : la troisième, qui a pour objet les déûnitions et la démonstration en soi, correspond évidemment à la logique; la première, relative à l'usage des préceptes théoriques (par exemple, le fait de ne pas mentir), ne peut être que la morale appliquée. Quant à la partie intermédiaire (par exemple, d'où vient qu'il ne faut pas mentir), même si on veut y voir Tétude des fondements métaphysiques de la morale plutôt que la morale théorique, elle est présentée en tout cas comme une simple introduction à la morale pratique. Ëpictète dit formellement qu'elle n'est nécessaire que par rapport à cette dernière * ; et, si les élèves n'attachent d'importance qu'à la troisième, lui n'attache d'importance qu'à la première. Du reste, cette classification n'apparaît qu'une fois, incidemment, dans le Manuel, et ne rappelle aucun passage des Entretiens. Par contre, on voit figurer très fréquemment dans ceux-ci une autre classification, qui est évidemment celle que préfère Ëpictète: or, nous le verrons plus loin, elle n'admet que la morale et la logique, et aucune sollicitation de textes ne permettrait d'y faire* entrer la physique comme enseignement à part. Et tout porte à croire qu'elle est de l'invention d'Ëpictète: dans Musonius lui-même, du moins dans ce qui nous reste de lui, on ne trouve rien qui en donne une idée, alors qu'elle apparaît plusieurs fois, concurremment avec la division traditionnelle, chez Marc-Aurèle^ qui, comme on sait, connaissait et appréciait hautement les Entretiens, Il y a bien là, chez Ëpictète, toutes les apparences d'un parti pris.
En fait, la physique, prise au sens un peu plus restreint de cosmologie, occupe dans l'enseignement d'Ëpictète beaucoup moins de place que chez aucun de ses prédécesseurs, Musonius mis à part, et que chez Marc-Aurèle
1 Ëpictète, Jf.. LU, 2
«Marc-Aurèle, Pensées, VII, 55; VIII, 7; VIII, 28; IX, 6 et 7; XI, 87.
LA DOCTRINE d'bPICTÈTE. 49
lui-même 1. Dans un seul fragment de Musonius, qui paraît provenir de la partie perdue du recueil d'Arrien, sous forme de cilatioQ ou de mention faite par Épictète ^ il est question de la nature du monde, du déterminisme universel, des changements auxquels sont soumis nécessairement tous les êtres et jusqu'aux éléments ; mais Musonius ne fait à ces choses qu'une brève allusion pour en tirer immédiatement une conclusion pratique, l'appel à la résignation. Or Épictète, dans un chapitre des Entretiens ^, procède exactement de la même façon.
C'est avec un pareil souci de Inapplication pratique et en vue d'une conclusion analogue que, dans un autre chapitre^ il fait une courte allusion à la théorie stoïcienne de l'embrasement du monde et de la décomposition de l'homme en ses éléments après la mort. Mais l'étude de ces questions pour elles-mêmes ne tient, en somme, aucune place dans son enseignement. Et même, si on regardait comme l'expression de sa pensée personnelle le fragment d'Arrien le plus considérable que nous devons à Stobée^, il serait allé jusqu'à professer hautement son dédain pour la métaphysique incertaine, en tout cas inutile, de ses prédécesseurs, se plaçant ainsi au point de vue du cynique Ariston de Chios, qui considérait le ^ujinbç toicoç comme hors de notre portée <'. Mais ces audacieuses déclarations d'indépendance, qui n'auraient rien de surprenant de la part de
< Maro-Aurèle, Penséeê, X, 31 ; X, 9; VIII, 13 ; cf. VII, 67.
* Épictète, fr. 8. = S tob., F/or., CVIII, 60. V. Zeller, Ph.d, Gr.,Ul,\, p. 731, note 3, et Asm, QiMest, Epict., p. 41 etsuiv.
s Épictète, Entretiens, III, xxiv, 10, 92 et suiv. Cf. le sujet de la plus grande partie du chapitre (par ex. t:(ùç o5v fé^fiùiiai fiXoGropyoç; III, XXIV, 58 et suiv.) et le titre du fragments : *PoufOu âx tcjv Exir,vfyzo\) 'juept ^Chiaç, Par suite, il est probable que la résignation dont parle Musonius est la résignation à la perte des êtres chers ; et le rapprochement avec le fragment 4 (voir particulièrement la fin : e\xe TÔv i?a(Sa>v BéoiTO eîre xfjç icaTp{8oç), qui est de môme provenance, confirme bien cette supposiUon.
« Id., ihid,, III, xin, 4 et 15.
» Stobée, EeL, II, i, 81 W. fFlor., LXXX, 14 M.).
• Diog. L., VI, 108; VII, 160; Sénèque, Ep„ LXXXIX, 11 ; CIcéron, Àcad., II, 123. Cf. Philon, Quod omn. prob, lib., xu.
Sénèque, ne sont pas dans les habitudes d'Ëpictète : il ne se permet ces sorties que contre les écoles adverses. En réalité, il développe ici et transpose à sa façon une idée socratique i, partagée par Protagoras et Gorgias, qu'il fait exprimer par un interlocuteur fictifs. Il est vraisemblable qu'au fond il est bien près de l'approuver; mais il ne faudrait pas le lui faire dire malgré lui et lui faire dépasser sa pensée ^. A défaut d'une déclaration de principes formelle, son extrême discrétion dans l'ensemble des Entre-tiens est assez signiGcative par elle-même.
Il est juste de reconnaître que la théologie tient un peu plus de place que la cosmologie dans les préoccupations d'Ëpictète. C'est ce que fait bien comprendre la un du même fragment, malgré le mauvais état du texte. Si, comme le prétend l'interlocuteur, une seule chose est nécessaire, à savoir la science du bien et du mal et la possession des règles qui servent à la conduite de la vie, le yvcjOt (7£2UT9v nc va pas sans la connaissance de la puissance qui administre l'univers : Tétude de l'homme suppose l'étude de son auteur*. Aussi Épictète peut-il dire dans les Entretiens, citant ses prédécesseurs : « Avant lout, l'homme doit se demander s'il y a un Dieu > ^ ; et il répond à cette question par des démonstrations sommaires de l'existence, de l'omniscience et de la providence divines. Il y a sur Dieu toutes sortes de théories contradictoires : depuis l'athéisme jusqu'à la croyance en la providence, toutes les opinions sont représentées^. La sienne, oii se retrouve
* XônophoD, Mém., I, i.
s C'est C6 qui ressort de remploi du mot ^Tt (cf. plus loin, S* partie, chap. III). La ponctuation de Téd. Schenkl nous paraît préférable à celle du Stobée de Wachsmuth.
* Surtout pour dire ensuite que le passage ne tire pas à conséquence, ou que nous n'en pouvons saisir actuellement la vérilable portée. V. BonhOfTer, ouvr. cité, t. II, p. 124.
< Cf. Entretiens, II, xiv, 19-20, où les deux termes sont également réunis, mais sans que leur rapport soit aussi étroitement marqué. ■ Épiclète, Entretiens, II, xiv, 11.
* Id., ibid,, I, XII, 1-4.
LA DOCTRINE D*KPICTÈTE. 5i
celle de ses prédécesseurs, y compris celle de Socrate, est aussi éloignée que possible de l'alhéisme. Le philosophe se distingue de la foule parce qu'il a la curiosité de se demander s'il y a quelqu'un qui gouverne l'univers*. Or un simple coup d'œil jeté sur cet univers ne lui permet pas d'en douter. Il y a un Dieu auteur de toutes choses s ; c'est lui qui dirige le monde et y maintient l'admirable harmonie qu'on y voit régner s. Si, tous les jours, la combinaison des parties dans une œuvre nous fait conclure forcément qu'elle n'est pas le produit du hasard, la merveilleuse organisation de l'univers, l'organisation plus merveilleuse encore de notre entendement démontrent évidemment l'existence de l'ouvrier suprême*. Ce Dieu voit et connaît tout. La puissance de notre attention et de notre mémoire, qui peuvent embrasser des choses innombrables, n'est qu'une image infiniment réduite de la capacité de l'attention divine s. Il voit particulièrement au fond de nos âmes : ce ne sont pas seulement nos actions, ce sont nos moindres sentiments qui ne peuvent lui échapper^. S'il est en harmonie avec le reste du monde, c'est avec nous qu'il est dans l'harmonie la plus intime. C'est pour les hommes qu'il a tout disposé ici-bas : ce Dieu est, en un mot, une Providence i.
On voit déjà que, tout en s'élevant à ces hauteurs, Ëpictëte ne perd pas l'homme de vue. On peut dire en général
1 Ëpictète, Entretiem, II, xiv, 25-26.
« Id., tMd., IV, VII, 6.
« Id., ibid., I, XIV, 16.
< Id., ibid,, I, VI, 7 et 10.
» Id., ibid., 1, XIV, 7-12.
• Id., ibid,, I, XIV, particulièrement 13-14 ; II, xiv, 11.
^ Id., ibid., I, XVI. Cette conception d'un Dieu qui domine et embrasse tout l'univers se concilie, pour Ëpiclète comme pour ses prédécesseurs, avec un polytliéisme qui reconnaît des dieux subordonnés. Aussi passet-il souvent du singulier au pluriel et du pluriel au singulier, quand il parle de la divinité, par ex. II, xiv, 11. Le pluriel est d'ailleurs l'exception chez lui, et tout fait croire qu'en l'employant il ne fait, le plus souvent, que se conformer aux habitudes du langage vulgaire.
qu'il ne parle jamais de Dieu sans un retour vers Thomme et ses devoirs : sa philosophie est toujours prête à redescendre du ciel sur la terre. Si l'homme doit avant tout apprendre qu'il y a un Dieu, dont la clairvoyance s'étend sur toutes ses actions et toutes ses pensées, il doit, immédiatement après, apprendre ce que sont les dieux > ; et s'il est sur la terre pour contempler la divinité cl ses œuvres, il ne doit pas se borner à une contemplation passive, il doit, de plus, interpréter ce qu'il voit et y conformer sa conduite'. Son devoir est de plaire aux dieux en toutes choses, et sa Gn est de les suivre'. Le moyen de leur plaire et de leur obéir est de tacher de leur ressembler dans la mesure de ses forces, et, quoi qu'on dise ou quoi qu'on fasse, de prendre la divinité pour modèle^. 11 y a, en un mot, deux ordres de questions qui se suivent et s'appellent nécessairement. D'abord, y a-t-il quelqu'un qui gouverne l'univers? quel est-il et comment le gouverne-t-il ? Ensuite, qui sommes-nous? qu'avons-nous à y faire? quel rapport y a-t-il entre lui et nous*?
Ainsi la métaphysique, comme plus haut la logique, n'est pas traitée pour elle-même ^ : elle est au seuil de la morale. Parfois même, Épictète les présente toutes deux simultanément'', comme un retard, mais un retard indispensable à l'étude des questions plus importantes. Si, dans ce cas, il insiste sur la longueur de ce retard, c*est qu'il veut arrêter des aspirants trop impatients d'arriver aux résultats pratiques ; c'est, de sa part, un procédé pédagogique
* Épictète, Entretiens, II, xiv, 11.
« Id., ibid., I, VI, 19 et 21 ; cf. I, xvn, 13 et 28; I, xii, 15; Jf., XXXI, 1; cf. également Musonius, cité par Épictète, fr. 4 =z Stobée, Ed., II, vm, ao w.
< Épictète, Entretiens, I, xni ; I, xx, 15^ I, xii, 5 et 8.
* Id., ibid., II, xrv, 12-13 ; cf. Musonius dans Stobée, Flor., CXVII,8(IV, p.88, 1.23 et suiv. M.), etXVlI, 42 H. (I, p. 286, 1. 10 M.) ; Sénèque, Ep„ XCV,50.
* Épictète, Entretiens, II, xiv, 27 ; cf. I, x, 10.
* Cf. Entretiens,}, xvii, 1-13 pour la logique, et fr, 1, 1. 15 et suiv., pour la métaphysique.
7 Épictète, Entretiens, II, xxiv, 12, 13-14, 19; I, xx, 15-16 et 19.
LA DOCTRINE d'ÉPICTëTE. 53
que Dous le verrons appliquer plusieurs fois. Mais, en réalité, sans aller aussi loin que les cyniques, qui supprimaient hardiment toute introduction théorique à la morale, aussi bien, comme dit Sénèque, la rationnelle que la naturelle 1, il semble avoir réduit au minimum la part des études spéculatives s. Aucun autre stoïcien, sauf peut-être Musonius^, ne parait avoir simplifié la philosophie à ce point. Le fait est significatif, et il est inutile d'essayer, comme on Ta fait ♦, d'en atténuer l'importance.
En tout cas, la morale ne peut manquer de s'en ressentir. Non seulement il est naturel qu'elle soit, par compensation, plus approfondie et plus précise, plus soucieuse du détail et de l'application pratique^; mais, en réduisant la physique, comme le fait Épictète, à servir d'introduction élémentaire à la morale, il fait mieux ressortir le fondement religieux de celle-ci. C'est la pensée de Dieu, pourrait-on dire, qui est le commencement de la sagesse. Le problème moral étant posé, dans les termes que nous avons vus: (( Que sommes- nous par rapport à Dieu et qu'avons-nous à faire?» la définition de l'homme, qui est la base de l'éthique, est toute religieuse : elle est faite, pour ainsi dire, « en fonction » de Dieu. L'homme est composé de deux éléments qui s'opposent nettement^. Tandis que le corps nous est commun avec les animaux, la icpoa(psnç, c'est-àdire ia faculté qui raisonne, qui juge et qui agit — ce que
« Sénèque. £p., LXXXIX, 11. Cf. pi. haut, p. 49, n. 6.
> Il est même probable que ces études, qui avaient sans doute pour points de départ les explications de textes, étaient mêlées assez librement aux éludes morales proprement dites. V. par ex. le passage du Manuel, LII, 1, cité plus haut, p. 48, où une division de la philosophie est donnée à propos de la question du mensonge.
' Philon, avec qui Musonius a bien des rapports au point de vue des tendances vers le cynisme, abandonne la physique (cosmologique) aux {JLCTeupoXéoxûci, comme la logique aux Xo^oO^pai fQu.omn.proh. lit., XII); mais il n*est pas toujours aussi exclusif, par ex. Migr, Àbr,, XIV.
« V. BonhOiTer, ouvr. cité, II. p. 126.
> Épictète, Jf., LU, 2. : 6 iï àvaY^^iôxaTOç xat 07:ou àvaicaùeoOai 5sî, h i:po>T9ç (t3t:o;).
• Cf. Musonius dans Stobée, Flor., XXIX, 78 (II, p.l4, I. 8 et suiv. M.).
nous appelons plus vaguement l'àme^ — nous est commune avec Dieu. Par elle nous sommes en relation avec lui, nous sommes une partie de lui-même <. C'est là une des idées sur lesquelles Ëpictète, comme Sénèque, insiste le plus volontiers. A vrai dire, c'est cette faculté seule qui constitue notre personne 3. Déjà dans Sénèque, l'opposition des deux éléments de l'être humain et l'inGnie supériorité de l'un sur l'autre sont fortement mises en relief : à peine dit-il un mot^ à l'occasion, de la nature matérielle de l'âme ^; en revanche, son imagination lui fournit les comparaisons les plus variées pour marquer le peu de valeur du corps : c'est pour l'àme un vêlement, une demeure passagère, un fardeau, une prison^. Le matérialisme stoïcien tient peut-être encore moins de place chez Épictète ^. Même quand il laisse entendre que l'àme et le corps ont la même origine divine, il ne parle du corps que pour mettre un abîme entre l'âme et lui''. Le corps, fait de boue artistement arrangée*, est distinct de nous : non seulement il n'est pas nous, mais il n'est même pas à nous^. C'est une entrave, un fardeau inévitable ; c'est la dernière enveloppe de l'homme qui se laisse dépouiller successivement par le tyran de tout ce qui ne lui appartient pas en propre ^^. Épictète définissait encore l'homme, d'après le témoignage de Marc-Aurèle, une âme portant un cadavre *^
* Épictète lui-même l'appelle quelquefois ^u^ ; mais plus souvent i 'kbyoç xat i^ y^w^iiq ; cf. III, vu, 2 et I, m, 3 ; I, xii, 26.
* Épictète, Entretiens, I, m, 3; I, xiv, 6 ; II, viii, 11. 3 Id., ibid., IV, V, 11 ; II, x, 1.
* Sénèque, Ep., CVI, 4 ; L VII, 6-6 ; L , 7. ,
& V. les passages réunis dans Zeller, Ph. d. Gr., III, i, p. 710, note 4 .
* Épictète, Entretiens, III, xiii, 15.
' Id., ihid., I. XIV, 5.
* Id., ibid., I. r, 11 ; IV, i, 100.
» Id., ibid,, I, I, 24 ; I, xxix, 5-6 et 16 ; III, i, 40; III, xui, 17 ; cf. I, ix, 34 ; I, I, 32; II, XVI, 17 : III, X, 15. Ailleurs (III, vu, 2) le corps est présenté comme intermédiaire entre nous et les choses extérieures ; même distinction II, xxii, 19; cf. I,ix, 12 fin.
« Id., ibid., I, xxiv, 13; I, xxv, 21 ; cf. I, xx, 17; 1, xxiii, 1.
" Fr. 26, cité par Marc-Aurèle, IV, 41.
LA DOCTRINE d'ÉPICTÈTE. 55
Quant à cette âme, cette Tzpoxiptaxq qui constitue proprement Thomme, elle est, de sa nature, entièrement indépendante ^ Est-ce l'effet indirect du régime politique? Toujours est-il que c'est sous le despotisme impérial et à Tépoque des persécutions que le stoïcisme met le plus nettement en lumière la liberté intérieure de l'individu. Les déclarations de Sénèque sur ce point sont innombrables s. Musonius affirme, moins souvent sans doute, puisque il ne nous reste de lui qu'un petit nombre de pages, mais tout aussi fortement, que l'âme échappe à toute contrainte extérieure, et cet exilé dit, en citant son propre exemple à l'appui, que, si on peut enlever à un homme sa patrie , on ne peut lui enlever sa liberté^. A l'exemple de Musonius et presque dans les mêmes termes, c'est cette liberté qu'Ëpictète relève avant tout dans l'âme humaine ; c'est sous cet aspect qu'elle se présente d'abord à lui, avec tant d'évidence qu'il ne saurait y avoir là matière à doute ni objet à démonstration*. Cette liberté, qui est notre bien le plus précieux, ou, pour mieux dire, notre seul bien, est un don fait par Dieu à chacun de nous s. Par une faveur insigne, qui est le comble de la bonté, en détachant une partie de lui-même pour nous la donner, il ne s'est réservé aucun recours contre elle : à plus forte raison a-t-il voulu la soustraire à toute autre influence ^. Nous avons là comme une citadelle imprenable, où nous pouvons braver tous les assauts de l'extérieur, comme un domaine inaliénable, où nous régnons en maîtres absolus'^.
Rien donc n'agit sur nous que nous-mêmes. Les choses extérieures se bornent à nous envoyer des impressions, à
* Épictéte, Entretiens, I, xvii, 21-27 ; I, xix, 9; I, xxv, 3 ; II, ii, 2-6. « V. Zeller, Ph. d. Gr., III, i, p. 722, n. i.
3 Slobée, Flor., LXXIX, 51 (III, p. 94, 1. 16 et suiv. M.) ; XL, 9 (II, p. 74, 1. 21 el suiv. M.) ; cf. Rufus dans Ëpiclèle, fr. 4.
* Épictéte, Entretiens, II, ii, 2-8; III, xxii, 42-43; IV, i, 68 et suiv.
& Id., ibid,» IV, XII, 12 ; IV, v, 34.; cf. Musonius dans Stobée, Flor., LXXIX, 51 (III, p. 94, 1. 16 M.).
« tplcièie, Entretiens, I, i, 23; I, vi, 40; I, xvn, 27; III, m, 10. ^ Id., ibid., IV, v, 25-26.
propos desquelles nous formons des jugements. Le principe qui est naturellement libre ne peut être troublé ou empêché que par lui-même; ce sont ses jugements qui ont prise sur lui >. Les jugements que nous formons à propos de nos impressions sont bons s'ils sont conformes à la nature des choses, par exemple, si nous déclarons indifférent ce qui effectivement ne dépend pas de nous. C'est dans cette XP^<^< ^^^ ^^^ favtanûv que consiste, pour Ëpictète comme pour Musonius, le véritable exercice de la liberté 2. C'est, d'ailleurs, tout ce que nous pouvons faire à Tégard des choses : elles échappent en dernier ressort à notre influence, comme nous échappons à la leur ^. Inutile de vouloir à toute force les changer à notre gré : c'est nos jugements qu'il faut changer, s'il y a lieu*. On peut donc dire encore que la liberté consiste à accepter les choses telles qu'elles sont : « Il n'y a de libre que celui à qui tout arrive comme il le veut et que rien ne peut contraindre. Mais quand cela se produit-il? Quand il veut les choses comme elles arrivent, c'est-à-dire comme les a voulues et réglées le régulateur souverain *. »
Par suite, le monde se divise, pour chaque individu, en deux parties bien distinctes : ce qui dépend de lui et ce qui n'en dépend pas. Ce qui dépend de nous, c'est notre icpoa{p£(nç et tous les actes qui s'y rapportent ; ce qui ne dépend pas de nous , c'est notre corps et ses différentes parties, ce sont nos biens, nos parents, nos enfants, notre patrie, en un mot tout ce qui nous entoure. Cette distinction, que personne, avant Ëpictète, n'avait faite aussi nettement que son mattre Musonius^ a été évidemment à
t Ëpictète, Entretiens, II, xxiii, 19: III, xix, 2; IV, v, 28; I, xix, 12: I, XVII, 25-26 ; IV, I, 70.
* Cf. Rufus dans Ëpictète, Tr. 4, et une foule de passages des £n<r€(teii<. V. rindex de Schenkl au mot çavxaaia.
3 Ëpictète, Entretiens, I, i, 7 ; I, m, 4; l, xviii, 2. « Id., ibid., III, XIX, 3; cf. Tôles dans Slobée, Ftor,, 1,98 H. (I. p. 124, 1. 21 et suiv. M.).
* Ëpictète, Entretiens, I, xii, 9 et 16.
* Rafus dans Ëpictète, fr. 4.
LA DOCTRINE d'ÉPIGTÊTE. 57
'dessein placée par Arrien en tôle du Manuel et des Entretiens, où on la retrouve à chaque instant. Telle est, en effet, son importance aux yeux d'Ëpictète qu'il a pu dire que tout l'effort de la sagesse consiste à savoir la faire ^ Car ridée de moralité, inséparable d'ailleurs de l'idée d'utilité ', est étroitement liée à celle de l'indépendance de la rpoatpenç'. La notion de bien et de mal ne peut s'appliquer qu'à ce qui nous appartient; rien de*ce qui n'est pas à nous ne peut être qualifié de bon ou de mauvais. Au risque de choquer des préjugés vulgaires, il faut dire hautement que la santé, que la vie elle-même n'est pas un bien, non plus que la patrie et la famille^. C'est Dieu qui a établi la loi suivante : « Si tu veux quelque bien , tire-le de toi seul ^. » Le mot de bien n'a de sens qu'à propos d'actes libres qui tendent à conserver la icpoaCpenç telle que nous la tenons de la nature , TiQpetv ttjv ^poaipevtv xaxà f(j9tv l^ouffav^, ou, ce qui revient au même, à lui faire réaliser pleinement ce qu'elle n'est qu'en puissance.
L'activité de la icpoaipsdtç peut être envisagée particulièrement de deux points de vue, suivant qu'elle s'applique à des désirs (cpegiç; terme opposé : îxxXitk;) ou à des mouvements proprement actifs (6p{A^ ; terme opposé : àfopiA^). De là deux étapes dans la morale ?.
« Épictète, EfUretUnê, I, xxn, 10.
* Id., t'Hd., I, xxn, 1 ; II, vni, 1.
s Id., ibid,, II, xxni, 19 et 28.
* Id., ibid., I, XXII, 11-12 et 18 ; I, xxv, 1 ; H, i, 4 ; III, x. t« ; IV, x, 8 ; IV, xii, 7 ; cf. Rufus dans Épictèle, fr. 4, fin.
» Id.. ibid,, I. xxix, 4.
* Id., tWd., I, XV, 4 ; I, XXVI, 2 ; II, ii, 2 ; Jf., IV.
7 Ce sont ces deux t5xoi (6 icspt tàç op^Çsiç xat tàç èxxXCaetç, III. 1, 1, et h xept tàç ipiJiàç xat àfOp|JL2ç, III, i, 2) qui, avec un troisième relaUf au jugement ou plus exactement à TassenUment (5 i?spt Tâcç auYxataO^ffsiç, III, l, 2) forment ce groupe dont il a déjà été ques* tion plus haut, p. 48, et auquel Ëpictète fait si souvent allusion (v. l'Index de SchenkI, au mot tsroç (tpsTç totcoi) ; le loeu$ clasêicus est III, ii, 1-6). Telle est la classification particulière de la philosophie qu'il parait avoir adoptée pour son enseignement.
L'homme doit commencer par surveiller ses désirs et ses craintes, s'il veut sauvegarder l'indépendance qu'il tient de Dieu, ou, en termes techniques, conserver sa xpcaCpcoiç conforme à la nature, c'est-à-dire avant tout libre «.Ce n'est pas seulement sa liberté, c'est sa tranquillité, disons mieux, c'est son bonheur qui est à ce prix. Nos désirs et nos craintes s'appliquent la plupart du temps à des objets extérieurs : par là nous nous rendons esclaves des hommes et des choses, en général de tout ce qui peut nous procurer l'objet de nos désirs et nous faire éviter l'objet de nos craintes^. Celui qui tient à sa liberté doit s'imposer une indifférence absolue à l'égard des choses extérieures, réservant ses désirs et ses craintes pour la seule chose qui dépende de lui, le bon et le mauvais usage de ses impressions. La mort, ne dépendant pas de nous, ne doit nous inspirer que de l'indifférence : nous n'avons ni à la désirer — cas exceptionnel ' — ni à la craindre. La seule chose que nous ayons à redouter, c'est précisément d'avoir peur d'elle, c'est-à-dire de faire un mauvais usage des impressions qu'elle produit sur nous : ce qui est un mal, c'est de croire qu'elle est un mal ♦. De même, ce n'est pas la pauvreté qui est à craindre, mais l'idée fausse qu'on s'en fait généralement*. Car nous pouvons éviter celle-ci par nousmêmes, tandis que nous dépendons des hommes et des choses qui peuvent nous faire éviter celle-là. Ainsi s'explique le double précepte àv^x^u, onc^x^u, qui est, non pas le
t Épiclèle, Entretiens, IH, ii, 3; II, xvii, 29-30. Cf. Simplicius, Comm., prèf., p. 1, 1. 22 (a propos de Tobjet du Manuel) : èXeuOépav deicoTeXéaai TTjv if)|ASTépav 'J^u^tiv ofav a'jTt;v xal ô i:oii^|7aç xat 'Ysvvi^aaç StjiJLioupYbç xai 7:aTt)p wposSiXXsTO, wors ijli^ts ço6eTar0a{ ti ixi^te XuweTffOat èzt Tivi ^i^-zt ùiro tivoç twv xsip9v(i>v BeorciÇeff^ai.
* Id., ibid,, I, IV, 1»; I, xxv. 23-24; II, il, 10-U et 25-26 ; III, xxiv, 72 et 75 ; IV, IV, 1, 23, 33 et 38 ; IV, vu, 10 ; IV, xiii, 21 ; Jf., I, 3 ; XI V, 2. Cf. Rufus dans Épictète, fr. 4.
JId.,t*td., 1.1,27.
«'id., ibid,, 11,1,14; M,,V, Cf. I, xxvii, 10; ï, xxix, 60-61 ; II, xvi, 19.
» Id,, ibid., III, xvii, 9.
LA DOCTRINE d'ëPIGTÈTE. 59
résumé, mais le point de départ de la sagesse stoïcienne, et qu'Ëpictète, d'après Favorinus*, aimait à répéter : supporte sans murmurer tout ce qui arrive, c'est-à-dire n'aie d'aversion pour aucune chose extérieure; abstiens-toi de rechercher rien de ce qui t'entoure, c'est-à-dire n'aie de désir pour aucune chose extérieure ; sans quoi c'en est fait de ton indépendance.
Ce double précepte n'est pas seulement la garantie de la liberté ; il renferme encore le secret du bonheur. Voir toujours ses désirs "satisfaits sans jamais voir ses craintes justifiées, telle est la chimère que poursuit vainement le monde. Quelle que soit la puissance d'un homme, jamais il ne se pourra flatter de l'atteindre, tant qu'il voudra sortir de lui-même, tant qu'il craindra ou désirera des objets extérieurs. Il y a pourtant un njoyen de réaliser ce rêve. « Ne considérez, ditÉpictète, comme bonnes ou mauvaises que les choses qui dépendent de nous, et je vous garantis un bonheur constant, quoi qu'il se passe autour
de vous Vous avez, dit-il encore, un moyen de n'être
jamais vaincus : c'est de rester sur le terrain où la victoire ne dépend que de vous -. » Se délivrer du désir au lieu de chercher à le satisfaire, changer ses façons de voir plutôt que de vouloir changer l'ordre du monde^, tel est le moyen infaillible de ne se plaindre jamais de rien ni de personne. Quand un homme en est arrivé là, rien ne peut le tirer de son calme, ni la perte de sa fortune, ni la mort de ses proches, parce qu'il savait d'avance qu'aucun de ces objets ne lui appartenait : il a atteint l'apathie 4, Tataraxie, l'équilibre.
< Aulu-Gelle, N, À„ XVII, xix, 6. Le témoignage de Favorinus est confirmé par un passage des Entretiens eux-mêmes (IV, vui, 20), où la première parUe de la lâche du philosophe est résumée par les mots iscoç avé^O(iai, 1C6)Ç aicé^O[i.âci, suivis de leurs synonymes techniques T:(ùq bpé^Bi xpÇ^V^^f ^^? èxxXtaei.
* Épictète, Entretiens, III. m, 19; III, vi, 7 ; II, 1 ; M., XIX, 1.
» Id., Entr., IV, i, 175 ; cf. Télés dans Slobée, Flor.,l,9S H.(l, p.l2ft. 1.26 M.).
* La passion provient, en effet, d'une cpsÇiç àicoTUY^ivsuaa ou d'une
Mais la morale ne saurait se réduire au règlement du désir et de la crainte ; ce n'est pas seulement l'indépendance qu'il importe de conserver intacte pour que le bien soit pleinement réalisé et le bonheur pleinement atteint. Celui qui s'en tiendrait là, sous prétexte qu'il est indépendant de tout ce qui l'entoure, se dispenserait de toute initiative, et il vivrait dans le monde comme s'il représentait à lui seul toute l'humanité ou plutôt comme si Tunivers se réduisait à lui. Sans doute, il faut avant tout supprimer en soi ce qui cause les troubles et les gémissements^ ; mais il ne faut pas oublier que l'homme ne doit pas être insensible comme une statue, àicaOf] coç àvSptovTa '. Or la icposipsoiç n'a pas seulement la faculté d'éprouver le désir ou l'aversion : à côté de la Suvaixt; opsxTixv] xal ixxAiTixi^ s'exerce la Suvapiiç ipixY^TtxT) xal àf oppivjTixi^ , plus proprement active^. De là une seconde étape, un second tôxoç dans la morale.
Cette division de la morale est-elle de l'invention d'Épictète ? L'auteur de la Philosophie des Grecs, après avoir compulsé les témoignages de Diogène Laërce et de Stobée, d'Épictète, de Sénèque et de Cicéron, sur les divisions de l'éthique stoïcienne, désespère de les mettre d'accord*. Tout ce qu'on peut dire, c'est que celle d'Épictète n'est complètement identique à aucune autre, et qu'aucune autre n'est plus simple ni plus nette. On sait qu'il se piquait de savoir mieux se faire comprendre que ses prédéces-
sxxXtfftç xspiictTCTOuw (III, II, 3). Cf. IV, X, 13, où âiciOsiav exroveTv résume le premier totcoç.
1 Épictète, EairtiitM, I, iv, 12; III, ii, 3.
» Id., ibid , III, II, 4.
3 Id., ibid,, I, 1,12. De mùme que Tétai parfait, pour l'sps^iÇy esldene jamais manquer son objet, d'élre àvzzdTS'JXTOÇ (terme opposé : sxxXiffi^ àxspiiUTCOTO^), Tidéai, en fait d'5p{Ai^, est de n'être jamais en faute, àva|Aip7t)T9^ (I, IV, 11 ; I, xix, 2; II, viii, 29), ou encore d'ôlre conforme à la raison et aux convenances (III, ii, 2 ; III, xii, 13; IV, iv, 16).
* Zeller. Ph, d. Gr„ III, i. p. 207, note.
LA DOCTRINE d'KPICTÈTE. 61
seurs », et il est très vraisemblable qu'il se soit efforcé sur ce point en particulier de justifier cette prétention. Les termes d'cpeÇiç et d'ôppii^ dont il se sert sontnalurellement stoïciens; mais nulle part on ne les trouve opposés ainsi. Dans la classification de Sénèque, impetus ^ qui paraît être la traduction de6p{jii^, s'oppose à actio; or, par certains détails, celle-ci paraît correspondre à Tcpixift d'Épiclèle^. Dans la classification de Stobée, les isaOr^ qui dans Épictète se rattachent à TopcÇiç^, font partie de Tcpixi^ comme subdivision ^. Les pages conservées de Musonius, à qui Épictète doit tant, ne fournissent aucune indication sur ce point. Nous remarquerons pourtant que la philosophie se ramène, pour Musonius, à la pratique des quatre vertus cardinales : c'est son cadre favori ; il n'est pas de moule où il ait plus volontiers coulé ses développements®. Or la division d'Épictète n'est pas sans rapports avec cette vieille division. Si les deux points de vue du premier toicoç peuvent être, on l'a vu, représentés par t:wç oltzIxo^tx^ xw; crtiyo^K^ on reconnaît là la orcoç poaOvY) et l'avipsut ; quant au second ts^oç, qui est résumé par ic(5ç duvepYO)'', il a à peu près le même objet que la îtxatoorûvî; de Musonius *.
t Épictète, Entretiens, IF, xii, 1.
« Sénèque, Ep., LXXXIX, 12.
> Cf. Épicléle, III, II, 2; III, xii, 13; IV,iv, 16, el Sénèque, tdtd., 13 : « Quid prodest impetus repressisse et liabere cupiditates in tua poteslaie, si in ipsa rerum actione tempora ignores, nec scias quando quidque et ubl et quemadmodum agi debeal? »
« Epictète, Entretiens, III, ii, 3.
5 Stobée, Ecl„ II, vi, 6 (p. 47, 1. 4 et 5 M.).
• Stobée, Eel, II, xxi, 123 W. (Flor,, IV, p. 212-213 M.); II, xxxi, 126 Vi.iFlor., rV, P.221-222M.); Flor,, XL VIII, 67 ; XXIX, 78 (II, p. 13, 1. 15 el suiv. M.) ; cf. Ftor., CXVII, 8 (IV, p. 88, 1. 21 et suiv. M.) ; XL, 9 (II, p. 76, 1. 3-4. M.).
' Épictète, Entretiens, IV, viii, 20.
' Le troisième tozcç, dont Tobjet est, on le verra, à la fois intellectuel et moral, n'est pas non plus sans rapports avec la çpcvr|7iç, qui consiste principalement, pour Musonius, à savoir disUnguer le bien du mal au moyen de preuves appropriées (v.les passages cités plus haut, et surtout Ftor., XXIX, 78 (II, 14. 1. 28 et suiv. M.). Celte définition, à son tour, fait penser au -ïrspi iyoï^iù^ y.al xaxo)v de Diogène Laôrce (VII,84), et au pretia rébus imponere de Sénèque {Ép, LXXXIX, 12). En ce cas, la
62 PRBMIRHR PARTIR. — GHAPITRB II.
Il a, en effet, pour objet xb luxOfjxsv*. Or l'idée de xaO^xov, moins générale que notre idée de devoir, correspond plus particulièrement, chez les stoïciens, et notamment chez Épictète, aux devoirs de Thomme envers les autres êtres avec qui il est en relations. Ici encore la rpoaipenç doit se maintenir en conformité avec la nature, c'est-à-dire conserver intactes les qualités qu'elle tient de Dieu et qui la rendent semblable à Dieu. C'est surtout cette partie de la morale qui est dominée par le précepte yvwOi aeauTov *. Ces devoirs se tirent de notre définition même, et énumérer les différents titres ou les différents rapports (ox^aeiç) par lesquels nous sommes en relation avec les autres êtres, c'est énumérer les différentes obligations qui s'imposent à nous '. C'est pour cela que l'homme n'a à chercher son devoir que dans sa conscience, et non dans l'exemple ou dans les conseils des autres hommes^; ce sont nos opinions, et non les choses extérieures, qui doivent déterminer nos actes, comme elles déterminent nos désirs^. Or l'homme peut être considéré de deux points de vue, d'abord comme être raisonnable, ensuite comme membre d'une société composée d'individus semblables à lui. De là deux séries de devoirs •.
L'homme est avant tout un être raisonnable. Par là il se
divfsion d'Épiclète rappellerait d'assez près la division de Té Ihique donnée par Diogène Laërce (du moins les trois premiers lermes, les suivants n'étant, d'après Zeller, que des subdivisions). Elle ressemblerait aussi à celle deSénèque, si tmpeliM était la traduction d'5peÇiç et non d'5p|JLi4 : en tout cas, impetus repressisse a pour conséquence habere eupiditates in sua potestate. Quoi qu'il en soit, on voit par là combien est dominante chez Épictète la tendance morale de la philosophie, puisque la seule division de la philosophie qu'on trouve chez lui rappelle la division de l'éthique seule chez les autres stoïciens.
1 Épictète, Entretiens, II, xvn, 15 ; III, ii, 2 ; IV, xu, 16.
« Id., ibid., III, I, 24 et suiv.; cf. fr. 1.
> Id., M., XXX ; cf. Entretiens, II, x, Utre. IIûç auvepYÛ, cité plus haut, p. 61, a pour synonyme technique tcwç Tîjpo) Taç a^^aetç xiç çuoixiç ^ èriO^TOuç (IV, vui, 20).
* Épictète, Entretiens, II, vu, 3 ; I, xi, 6 ; cf. II, n, 21 et I, n. » Id., ibid., I, XI, 33 ; I. xviii, S.
* Opposition très nettement marquée, ibid., II, x, 1-2 et 3-4.
LA DOCTRINE d'kPICTÈTK. 63
distingue en général du reste du monde et particulièrement des animaux. Ceux-ci se réduisent à des corps : chez lui an contraire le corps n'est qu'un accessoire. Vivre comme si on n'était qu'un corps^ce serait cesser d'être un homme i. Les animaux savent user de leurs ipripressions, en vue de conserver leur existence corporelle ; par là ils se distinguent des êtres inanimés et particulièrement des plantes, qui n'ont pas cet usage -. Mais ce n'est là pour l'homme qu'un point de départ : il doil, pour atteindre entièrement sa fin, aller jusqu'au bout de sa nature, c'est-à-dire faire de ses impressions un usage raisonné et raisonnable, puisque c'est la raison et la faculté de comprendre qui constituent proprement l'homme'. Un être ne conserve ses quahtés naturelles que par une série d'actes en rapport avec sa nature : l'être dont la raison est la qualité essentielle ne demeurera tel que par des actes raisonnables ^. La nature et lu raison sont ici termes synonymes. Agir avec le sentiment de la dignité humaine, c'est-à-dire avec la conscience des devoirs que nous impose notre faculté principale, c'est appliquer le principe général, agir conformément à la nature *.
Dans Épictète, pour prendre un mot d'Épictète luimême. Dieu est toujours là. Le sentiment religieux, qui n'était pas absent de l'apathie et de l'ataraxie ^, sert ici de base au principe du respect de la dignité humaine. C'est Dieu qui a voulu que nous fissions de nos impressions un usage intelligent, en nous donnant cette faculté rationnelle qui est une partie de lui-même et qui, en même temps qu'elle nous distingue des êtres inférieurs, nous identifie
« Épictèle, Entretiefis, I, m, 5-9 ; II, ix, 1-6 ; II, x, 2 ; cf. I, ix, 26. « Id., ibid., I, VI, 13-14, 17-18 ; II, vin, 4-7.
3 Id., ibid., I, VI, 13 et 15, 19-20; cf. III, i, 26.
4 Id., ibid.. H, ix, 10 ; cf. I,ii, 4.
^ Id., ibid.» III, i, 25. V. quelques applications, 1, m, 7-9; II, ix, 1-13; IV, V, 13-22.
• Id., ibid,, II, XVII, 24-26 ; IV, i, 90 ; cf. I, xxii, 16 ; I, xxvii, 13-H ; II, XXII, 17 ; IV, V, 86 ; IV, vu, 11 ; Jf., XXXI, 1-5.
64 PREUIBRR PARTIE. — CHAPITRE 11.
en quelque sorte avec lui ^ Toute noire conduite doit être inspirée de cette pensée que nous portons un Dieu en nous. Chacun de nous est comme une statue dont Dieu est à la fois l'artiste et le modèle, et c'est à nous-mêmes qu'il a confié la garde de son œuvre ; nous devons faire en sorte qu'elle soit toujours digne de l'artiste et semblable au modèle^. C'est ainsi que de notre définition se tire une première série de devoirs, que deux mots peuvent résumer, respect de la dignité et de la raison humaine, et respect du Dieu que nous portons en nous.
L'homme n'est pas seulement un être raisonnable, mais un être sociable. Nous devons pouvoir, au besoin, vivre seuls, mais la nature nous a faits pour nous aimer les uns les autres et être heureux de nous trouver ensemble : chacun de nous est citoyen du monde'. Indépendant ne veut donc pas dire isolée. Si l'homme, indépendant de Dieu luimême, a pourtant des devoirs envers ce Dieu dont il descend, l'indépendance ne le dispense pas davantage de toute obligation envers ceux qui en descendent comme lui. Il appartient à la société à différents titres, comme fils, frère, époux, père, simple citoyen ou magistrat^. Chacun de ces titres, qu'il soit naturel ou acquis (fudixoç, èicCOsToç), représente un devoir et ne peut être conservé que par des actes en rapport avec lui : manquer à un de ces devoirs, c'est perdre un de ces titres et, par conséquent, se diminuer soi-même*.
Dès lors, l'indépendance de la personne humaine n'est nullement en contradiction avec les devoirs de l'homme
< Épiciète, Entretiens, I, vi, 13 et 19 ; I, i, 7 et 12 ; I, ix, 6 ; I, xiv, 6 ; II, vm, 10.
« Id., iWd., I, m, 1-2 ; II, vm, 12, 21 et 23 ; II, xiv, 13; cf. I. ix.
» Id., ibid,, 1, xxiii, 1 ; I, xxvm, 20; IV, i, 120 et 126 ; IV,v. 10 et 17 ; fr. 1 nn; III, xni, 6; II, x, 3.
* Id., tMd., Il,v, 24; II, ix, 4.
» Id., ibid., II, X, 7-11 ; II, xnr, 8; II, xvu, 31; III, u, 4 ; III, vn, 26; IV, VI, 26: IV,vni,20.
Id., ibid , II, X, 11-16 ; cf. IV, v, 12-22.
LA DOCTRINE d'ÉPICTÈTE. 65
envers ses semblables. Chaque individu, de même qu'il est une partie de Dieu est une partie de la société : sa définition comprend des éléments empruntés à cette société ; si bien que les autres hommes, à proprement parler, le touchent de plus près que son propre corps. Il travaille donc pour lui en travaillant pour les autres. Zeus agit toujours en vue de lui-même; mais, s'il v*eut être le distributeur de la pluie, le producteur des fruits, le père des dieux et des hommes, qui ne voit qu'il n'accomplit ces fonctions qu'à condition d'être utile à Tunivers? De même, il adonné à tout être raisonnable une nature telle que celui-ci ne peut atteindre son bien particulier qu'en étant utile à la société*. Agir toujours en vue de soi, rapporter tout à soi, se préférer à tout et ne sacrifier à rien au monde son bien véritable, voilà, semble-t-il, la formule de Tégoïsme et la négation même de l'esprit de société * : c'est pourtant par la rigoureuse application de cette formule qu'Épictète prétend supprimer toutes les discussions, rivalités, haines, guerres et séditions qui éclatent entre les hommes et sauver les devoirs sociaux. Le rapport de ces deux points de vue n'avait peut-être jamais été mis aussi fortement en lumière. Cette idée , d'allure paradoxale , que l'homme le plus jaloux de son indépendance, le plus attaché à son intérêt propre, est celui qui pratiquera le mieux les vertus sociales les plus positives , est une des idées favorites d'Épictète, et son imagination lui fournit, pour l'exprimer, les ressources les plus variées. Le monde ne connaît d'autres pertes que les pertes matérielles : perdre de l'argent ou perdre un membre, voilà ce qu'il cherche à éviter è tout prix. Comme si on pouvait perdre des objets extérieurs 1 On ne perd que ce qu'on a ; et c'est précisément en voulant retenir ce qui n'est pas à soi qu'on perd ce qui est à soi '.
« Épictète, Entretiens, I, xix, 11-14.
» Id.,t«(i., I, XIV, 17 ; II, XIX, 11 ; II, xxk, 15, 16 et 19 ; III, ra, 6; III , iv,10; IV, V, 30-81.
8 Id., tMd., II, X, 14, 19 et 27-30 ; I, xvui, 16 ; I, xxv, 4.
L'âme seule possède des biens dont la conservation est un avantage et la perte un dommage. Ne tenons-nous pas de la nature la loyauté, la bienfaisance à Tégard les uns des autres, et celui qui laisse endommager en lui tout cela, comment ne subirait-il pas de préjudice ^ ? C'est pourtant ces biens véritables qu'on sacrifie le plus souvent à des biens imaginaires, ^rendant du même coup toute société impossible. Si des objets extérieurs se placent entre nous et nos semblables, père, frère, enfants, patrie, rien de tout cela n existe plus, quand il s'agit de les leur disputer <. Si, au contraire, nous plaçons notre bien en nous-mêmes, c'est alors seulement que nous pourrons être bons amis, bons (ils ou bons pères; car notre intérêt sera de conserver la loyauté, la patience, la générosité, en général toutes les qualités que nous tenons de la nature 3. Ces qualités que personne ne peut nous prendre malgré nous, quelle sottise d'aller les sacrifier de gaîté de cœur! les conserver jalousement est ce que l'homme peut faire de plus habile. L'égoïsme vulgaire manque son but : c'est le défaut de ceux qui cherchent leur bien en dehors d'eux. Au contraire, ce qu*on appelle communément dévouement ou sacrifice n'est qu'une forme, très élevée d'ailleurs, de l'intérêt bien entendu. C'est ne rien sacrifier que de sacrifier de faux biens pour des biens véritables, et celui qui abandonne à son frère une salade ou une préséance pour sauvegarder sa générosité fait une excellente affaire. C'est, comme dit pittoresquement Épictète, troquer un âne contre un cheval*. Jamais les devoirs de la famille, de l'amitié, du patriotisme, ne sauraient exiger de sacrifice au sens ordinaire du mot'. De cette manière, l'indépendance de
« Épictète, Entretiens, II. x, 21-24 ; cf. I, xviii, 8 ; IV, i, 125-128 ; IV, V, 13-18.
* Id., ibid., i, XXII, 13-14 ; II, xxii, 9-18 ; III, m, 6. » Id., tftid., II, xxii, 20 ; III, m. 8.
* Id., ibid., II. X, 9 ; III, m, 8 ; IV, m. 1-2. » Id.. fbid , lïK XXIV, 49 ; AT.. XXIV, 3.
LA DOCTRINE d'bPICTÊTE. 67
rindividu, qui tout à l'heure servait de fondement à Tapathie et à Tataraxie, reste entière, même quand s'élargit le cercle de son activité morale et qu'il fait un nouveau pas dans la voie de la perfection ou de la vie conforme à la nature.
Telles sont, dans les grandes lignes, les principes sur lesquels s'appuiera l'enseignement d'Épictète, qu'il s'agit maintenant de suivre à l'intérieur de l'école. Car il n'y a pas à examiner en détail, pour le moment du moins, ce troisième t6icoç, relatif à la formation du jugement, qui a été mentionné plus haut : il a, en effet, un caractère accessoire, formellement marqué par Épictète lui-même, et c'est suivre ses propres indications que de le réserver pour le moment où il trouve effectivement place, c'est-à-dire à la fin de son enseignement, dont il n'est que le couronnement. Le lieu et le rôle qu'il lui assigne justifient bien la première impression recueillie au cours de cette revue très rapide et qui peut se résumer ainsi : tendance à réduire les théories abstraites et les études spéculatives au profit de la pratique. Une autre impression qu'il importe de retenir à ce propos, c'est combien son attitude est nette, sans aucun de ces flottements, de ces hésitations et contradictions un peu déconcertantes qu'on rencontre trop souvent chez Sénèque ; et il semble qu'il est permis de démêler là une influence de son maître Musonius. En traitant la logique à la fois avec les égards et la discrétion qu'on a vus, il fait la part aux tendances de son époque, tout en restant en communication avec les maîtres du stoïcisme primitif. Il est plus hardi en supprimant, sinon en principe, du moins en fait, les études cosmologiques, simplification significative qui équivaut bien à une divergence positive : en même temps, la part qu'il laisse aux choses religieuses fait entrevoir, simplement par le contraste, combien il tient celles-ci en honneur. Quant à la morale, à laquelle il fait de beaucoup la plus belle part, c'est là surtout qu'il fait éclater, dans le traitement des principes traditionnels de l'école, la netteté et la rigueur systématique de son esprit.
Toute la morale du désir est étroitement concentrée autour du principe de l'indépendance de Tindividu, comme autour d'un point d'appui inébranlable ; et les devoirs positifs ne sont pas moins solidement rattachés à la définition de ce même individu. Sans doute, on se souvient d'avoir vu ailleurs, notamment dans Sénèque, des idées qui rappellent ses idées sur la liberté ainsi que ses idées philanthropiques et reh'gieuses. Mais il sera bon de ne pas s'en tenir à cette impression, et de se demander, dans la dernière partie de celte étude, si, outre cette netteté qui lui est propre, Épictète ne leur imprime pas encore une marque plus profondément personnelle.