ENTRÉS DANS L'ÉCOLE
Le vulgaire, qui ne voit les choses que par l'extérieur et ne juge les gens que sur le costume, s'imagine qu'un vieux manteau et de longs cheveux sont non seulement Tuniforme et l'enseigne, mais la définition même du philosophe^. Aussi voit-on des gens qui s'improvisent philosophes du jour au lendemain. Ils laissent pousser leur barbe, jettent un grand manteau sur leurs épaules, interpellent les passants dans la rue pour discuter avec eux : il ne leur en faut pas davantage pour se croire dignes du sceptre et de la royauté. Ainsi, du temps de Molière, les plus naïfs ou les plus adroits prétendaient devenir médecins en endossant la robe et en se coiffant du bonnet de docteur. Mais ils ne font pas longtemps illusion : à la première défaillance ils sont jugés, et n'ont réussi qu'à jeter le discrédit sur la corporation entière, dont, bien à tort, ils se disaient membres. Du reste, ils ne s'en font pas plus longtemps accroire à eux-mêmes; cette ardeur pour la philosophie n'est qu'une fantaisie passagère d'estomacs blasés qui se dégoûteront aussi facilement qu'ils s'étaient épris >. Mais le vrai philosophe doit apprendre pour son compte, avant de l'enseigner aux autres, l'art d'être heureux en pensant juste, en réglant ses désirs, en accomplissant ses devoirs. Il doit connaître, en un mot, ce qui est utile et ce qui est nuisible; car, comment aurait-il la prétention de faire profiter les autres, s'il ne commençait par profiter lui-même^? Aussi est-il prudent de se préparer longtemps en silence, sans laisser soupçonner ses projets. D'abord, si quelques défaillances sont difficiles à éviter au début, elles ne font tort qu'au débutant lui-même, au lieu de compromettre aux yeux du monde la philosophie entière qui n'en peut mais. De plus, quand on travaille pour son profit, au lieu de travailler pour les spectateurs, on est plus sincère et plus exigeant envers soi-même, on fait des progrès plus
« Épictète, Entretiens, IV, vm, 15 et 84 ; cf. III, xxn, 1-13.
« Id., ibid,, IV, VIII, 1-10 et 34-35.
3 Id., iMd., IV, viu, 12, 20, 25 ; III, xxiu, 8.
sûrement^. Bien loin de se dire philosophe avant de Têtre, il faut souvent, même quand on est avancé dans la voie de la sagesse, se résigner à être méconnu du vulgaire, qui ne sait pas distinguer les hommes par leurs actes. Ainsi Socrate se gardait bien de détromper les gens qui venaient le prier de les présenter à des philosophes ; il les conduisait aux sophistes, qui étaient les vrais philosophes aux yeux de ces ignorants, satisfait, pour sa part, d'en être un à ses propres yeux*. A son exemple, dit Épictète, « commence par faire en sorte qu'on ne sache pas qui tu es : pendant quelque temps, sois philosophe pour toi seul ». C'est ainsi que le grain de blé doit rester un certain temps caché dans la terre et s'y développer lentement pour venir à bien ; s'il lève trop tôt, c'est en vain que l'épi s'est formé de bonne heure ; la tige est sans force et aussi délicate que les fleurs du jardin d'Adonis, et la plante ne résiste pas à la première gelée du printemps'.
Cette préparation sévère est indispensable : est-ce à dire qu'elle soit suffisante ? De tous ceux qui auront mûri à l'ombre, un petit nombre seulement seront autorisés à sortir de leur réserve, et, après avoir été philosophes pour eux-mêmes , pourront l'être pour autrui. Ceux-là seront tenus d'être envers eux-mêmes d'une sévérité impitoyable et de s'interdire comme un crime la plus légère défaillance. Les autres hommes peuvent se cacher et s'enfermer chez eux, quand ils se laissent aller à quelque faiblesse ; mais eux doivent être sans cesse exposés aux regards, et, se sentant constamment observés . n'auront d'autre ressource que d'être irréprochables : le respect d'eux-mêmes doit être pour eux ce que sont pour les autres les portes et les murailles. Leurs moindres actes doivent prêcher avant même qu'ils prennent la parole, et toute faute ren-
« Épictète, Entretiens, IV, viii, 17-18.
« Id., ibid., IV, VIII, 19-20 et 22-24 ; cf. III, v, 17 ; III. xxiii, 22 ; M., XL VI, 1.
> lé., ibid,, Vf, VIII, 35-41.
ENTRÉE DANS l'ÉGOLB. 75
drait de nulle valeur le témoignage qu'ils portent en faveur de la vertu ^ Aussi serait-il non seulement imprudent » mais coupable, de s'engager dans cette voie sans un appel formel d'en haut. Ici , comme en poésie , il est de toute nécessité d'avoir « reçu du ciel l'influence secrète o . Dieu, qui distribue les emplois dans l'univers , à chacun selon ses moyens, se réserve de désigner, par une vocation expresse, ceux qu'il destine à la mission d'éducateur. C'est lui qui charge le soleil d'échauffer le monde, le taureau de tenir tête au lion, Agamemnon de commander les armées : c'est lui aussi qui pousssait Socrate, Diogène et Zenon à instruire les hommes chacun à sa manière^. Comment donc oserait-on se passer de l'aveu du ciel pour une telle entreprise, quand on n'ose pas ensemencer avant d'invoquer Déméter, ni s'embarquer sans sacrifier aux Dioscures et les appeler à l'aide ? Ce serait une véritable profanation. Ce serait parodier grossièrement les mystères d'Eleusis en voulant les transporter chez soi : les formules y seraient peut-être, mais il y manquerait la foi et la consécration indispensables. On ne saurait donc trop retenir ceux qui seraient tentés de s'engager à la légère 3. En revanche , ceux qui sont marqués du signe d'élection n'ont pas besoin qu'on les excite à prendre le rôle auquel Dieu les appelle. Ils ont conscience de leur supériorité, comme le taureau sent sa force à la vue d'un animal sauvage. .Ils ne craignent pas qu'on leur dise : a Qui donc es-tu? tu as donc bien du temps à perdre pour te mêler des affaires des autres? » Us sont toujours prêts à répondre comme Socrate : « Je suis celui qui doit s'occuper des hommes. » Ils peuvent dire : « Je suis ce qu'est la bande de pourpre dans la toge. Ne me demande donc pas de ressembler aux autres hommes^. »
« Ëpiciète, Entretiens, III, zxii, 13-16; IV, viii, 32-33. « Id., tWd., III. XXII, 2-8 ; III, xxi, 18-19. s Id., ibid., UI, zxi, 12-18.
« Id., ibid., I, II, 17-18 et 30-33; III, i, 21-24; cf. III. xxn, 97-100 ; IV, Tlll, 42.
76 DEUXIÈME PARTIB. — GHAPITRB !•»■.
Épîctète a-Uil la prétention d'être un de ces hommes exceptionnels ? Il est trop modeste pour le croire : en tout cas, personne n'a mieux compris leur rôle ni mieux résumé leurs devoirs, et on est bien près de ressembler à ceux dont on parle en pareils termes. Il fait un admirable portrait du philosophe tel qu'il le conçoit, et, s'il s'est servi surtout, pour le tracer, des traits deSocrate et de Diogène,qui, à ses yeux, se sont le plus rapprochés de cet idéal, il n'est pas possible qu'il n'ait pas emprunté plus d'un trait à luimême. Du reste, s'il ne se croit pas comparable à l'oracle d'Apollon ni même à Socrate, il s'efforce du moins d'être digne de porter le vieux manteau et la barbe blanche, insignes de la sagesse, et d'être philosophe autrement que par le titrée Cela lui suffit pour donner des conseils aux autres au nom de la divinité. Ce n'est d'ailleurs pas par orgueil, mais plutôt par modestie, qu'il se dit l'interprète de Dieu, se défendant de parler en son propre nom. Il se retranche, pour ainsi dire, derrière lui, atténuant par là ce que ses reproches pourraient avoir de blessant pour les jeunes gens qui ne le connaissent pas et l'entendent pour la première fois. De là ce mélange de fierté et de simplicité dans son langage : c'est ainsi qu'il se compare à la fois au corbeau qui avertit l'homme par ses croassements et au vigilant meurtrier d'Argos, Hermès, messager de Zeus «. Sa modestie ne peut donner le change, et il ne paraît pas indigne d'exercer le sacerdoce qu'il a su si bien définir.
Il est vrai que lui-même demande encore quelque chose de plus à un maîlre de la jeunesse : à ces hautes garanties morales doivent s'ajouter des qualités en quelque sorte professionnelles. Sans parler de certaines dispositions, telles que l'àgc et l'extérieur, il faut, pour enseigner, des aptitudes particulières qui ne sont pas données à tous'.
» Éiiicièie, Entretiens, III, xxii ; III, i, 24. « Id., ibid,, III, I, 36-37 et 39.
» Id., ibid., III, XXI, 18.
BNTRÉE DANS l'ÉGOLB. 77
L'homme le plus sage n'est pas fait 'pour s'occuper des jeunes gens, s'il ne possède, avec sa science, l'art de la communiquer. Or — laremarque est d'Épictèle lui-même — c'est là un art qui manque trop souvent aux philosophes. Aussi la plupart, mis en présence d'un ignorant à instruire, ne trouvent rien à en faire, et, dès la première question, pour peu qu'il réponde à contre-temps, ne savent plus par où le prendre. Voyant leur impuissance, les plus raisonnables se contentent de renoncer à leur entreprise ; mais les plus téméraires s'emportent, et la discussion, dégénérant en dispute, se termine par une rupture ^
C'est à Socrate qu'Épiclète a demandé le secret pour rester toujours en communication avec ses interlocuteurs les plus ignorants ; car Socrate avait un incomparable talent pour conduire insensiblement les gens au point où il voulait les amener : il allait d'abord à eux pour les faire venir à lui. S'il avait à leur parler de l'envie, il ne leur demandait ni ne leur proposait du premier coup une définition abstraite et technique, qu'ils eussent été incapables de donner ou de comprendre. 11 descendait lui-même dans l'esprit des ignorants par des questions si simples et si clairement déduites les unes des autres qu'ils n'avaient qu'à suivre leurs propres pensées pour arriver à dire oui ou non. Il leur mettait sous les yeux leurs propres contradictions, et les amenait à convenir qu'ils avaient tort et lui raison; et cet aveu était pour lui le meilleur des témoignages ''. En même temps que de Socrate, il était naturel qu'Ëpictète relevât de celui dont il avait reçu directement l'enseignement, inspiré d'ailleurs des mêmes principes. Musonius estimait qu'une seule preuve bien claire, appuyée sur des faits ou des termes rigoureu-
« Épictète, Entretiens, II, xii, 1-3 et 12-13.
* Id., ibid., II, xn, 5-12 ; II, xxvi, 6. Le procédé est le même quand il 8*agit de diriger les hommes ; Socrate est un modèle pour le gouvernement comme pour TéducaUon : l'un se ramène à l'autre. C'est ainsi qu'Ëpictète recommande la méthode de Socrate à un magistrat (III, VIT, 84).
78 DRUXIRIIB PARTIE. — CHAPITRE !•'.
sèment connus, valait mieux qu'une multitude de démonstrations ; mais que, les esprits étant aussi variés que les corps, il fallait tenir compte de ces différences ; et il résumait d'un mot les devoirs du maître : descendre dans l'intelligence de l'auditeur ^ Or nous pouvons, en plusieurs occasions, le voir appliquer cette méthode. Il commence volontiers ses démonstrations par des exemples empruntés à la vie quotidienne, par les comparaisons socratiques du médecin, du pilote ou du maître de musique, du cheval ou du chien^ ; il aime à leur donner la forme d'interrogations; il tient à s'assurer l'adhésion de l'auditeur et l'aide à trouver des définitions claires et pleines de sens'.
Tout à fait semblable est la méthode qu'Ëpictète recommande à son tour aux éducateurs. D'après lui, la discipline à imposer aux esprits, c'est de les obliger à partir de ce qu'ils savent et de leur interdire de s'en écarter jamais. Les hommes, naturellement présomptueux, croient volontiers savoir ce qu'ils ignorent. C'est ainsi qu'ils ont vaguement la notion du bien et du mal, mais sans trop savoir eux-mêmes ce qu'ils entendent par ces mots : aussi les appliquent-ils à tort et à travers aux cas particuliers, déclarant sans hésitation comme sans raison qu'un tel a bien ou mal agi. De là toutes sortes d'erreurs, de contradictions avec eux-mêmes ou de disputes avec autrui^. Le remède est de commencer par faire table rase ^de tout ce qu'on croit connaître et par débarrasser son esprit de tout préjugé ; puis de n*avancer rien qu'on n'ait soigneusement mesuré, de définir rigoureusement les notions naturelles qui sont en chacun de nous, de les éclaircir, de les pré-
* Stobée, EeL, U, xxxi, 1S5 W.; v« parUculièrement, au début du dernier S : xaSixveTTÔâci Tfjç 8iav9(aç toO àxouovxoç (Plor.,lW,p.2%0, 1. 8 M.).
< Cf. 3* parUe, ch. m.
3 Voir, par exemple, le début même de ce morceau, ou encore le début de Fior,, XXIX, 78» et Ed., II, xv, 46 W., passim. Le morceau analysé plus loin, p. 92-93 (Stobée, Plor., LXXIX, 61) est un écbanUUon parfait de la méthode de Musonius.
* Épictète, Enlretiem, I, xxii, 3 et « ; xi, 4-12 ; II, xvii, 1-2 et 9-14.
ENTRÉE DANS l'ÉGOLB. 79
ciser, de les remplir, pour ainsi dire, de substance : c'est alors qu'on pourra, sans chance d'erreur, les appliquer aux cas particuliers ^ Voilà comment Socrate a pu dire que le point de départ de l'éducation est l'étude des mots. C'est ainsi que Xénophon disait de lui qu'il commençait toujours par examiner la signification de chaque terme ; c'est ainsi encore que Platon, comme le lui reprochait Théopompe, avait la prétention de tout définir ; c'est enfin en ce sens qu'on peut dire qu'une logique élémentaire est la préface obligée de toutes les questions-. .
Les occasions sont nombreuses de voir Épictète appliquer la méthode qu'il recommande et dont il donne luimême la théorie. Il blâme ses prédécesseurs d'avoir, avec toute leur science, négligé l'art de la communiquer, et il a la prétention d'être un des premiers stoïciens qui se soient préoccupés de savoir enseigner. Pensant, avec Socrate, que la philosophie doit commencer par un aveu d'ignorance, avec Musonius, que les démonstrations doivent s'appuyer sur des termes rigoureusement connus, on le voit d'abord, à toute occasion, commencer par détruire chez ceux qu'il veut instruire l'illusion qu'ils savent quelque chose ; mais cet état salutaire n'est qu'un point de départ; car, s'il faut détruire chez l'élève la présomption, il faut aussi lui épargner le découragement^; alors il le prend comme par la main, et, par une série de questions en apparence très simples, en réalité habilement graduées, il le conduit insensiblement au point où il voulait le voir venir^. En adoptant cette méthode, il ne fait pas seulement preuve de sagesse, il obéit à un sentiment assez délicat et dont il convient de lui faire honneur. Ce qu'il reproche de plus
« Épictète, Entretien, II, zi, 13 et 18 ; III, xiv, 8 ; II, xvil, 10 et 13.
« Id., ibid., II, xvn, 6 ; I, xvii, 6. Cf. l** partie, ch. ii,p. kZ,
8 Id., ibid,, II, xn, 1 ; III, xiv, 8-9.
* Voir, par exemple, I, xi ; II, xii, 17-25; II, xiv ; II, xxiv» 1-1 1 ; III, i, 1-10 ; III, vu, 1-7 ; et particulièrement IV, i, 51 et suiv., où le procédé est nettemeot accusé et comme souligné.
80 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE l*'.
g^rave à ceux qui procèdent sans méthode est de s'emporter contre leurs auditeurs ; or cet acte de violence est en même temps un acte d'injustice : au lieu de s'emporter contre l'ignorance d'autrui, c'est à leur propre ignorance qu'ils devraient légitimement s'en prendre. Montrez à un homme la vérité, et vous verrez comme il ira à elle. Faites voir une inconséquence à un esprit sensé, et il y renoncera. Mais si vous ne savez pas le faire, ne vous moquez pas de lui, ayez plutôt le sentiment de votre incapacité*. Ëpictète a conscience de sa responsabilité^ : aussi a-t-il la vertu qu'il admirait peut-être par-dessus tout chez Socrate : la patience. Un bon guide, quand il trouve quelqu'un d'égaré, ne le laisse pas là après l'avoir raillé et injurié; il le remet dans le bon chemin^. Comme on le verra plus loin, il est lui-même à chaque instant ce bon guide, et par là il est en droit de dire avec Socrate : « Je suis celui qui doit s'occuper des hommes^ ».
Ce n'est pas seulement pour enseigner la philosophie que la préparation et la vocation sont indispensables; c'est encore pour en recueillir l'enseignement. Parler ou écouter ne sont nil'un ni l'autre l'affaire du premier venu^. Ëpictète a une assez haute idée de ses devoirs envers ses auditeurs pour être en droit d'exiger quelque chose à son tour de ceux qui viennent à lui et de prendre à leur égard certaines précautions. Ce n'est pas pour lui qu'il le fait, c'est pour eux et avant tout pour la philosophie. Si l'enseignement de celle-ci est un sacerdoce, l'école où se donne cet enseignement est un temple : il est naturel que l'accès en soit rigoureusement interdit aux profanes. Et ces profanes, ce n'est pas seulement ceux qui sont moralement indignes
* Épictète, Entretiens, II, xii, 4 ; II. xxiv, 5 et 7 ; cf. I, xxvi, 13.
' Cf. II, XIX, 33, où il 8*en prend à lui-môme, autant qu'à ses élèves, du peu de procès qu'ils font.
s Ëpictète, Entr., II, xn, 3 et 14 ; cf. IV, v, S-4 et 33.
« ld.,ibid., III,i,2«.
. 5 Id., iW(J.,U, xxrv,8.11,
ENTRÉE DANS l'ÉCOLB. 81
et qui souillent tout ce qu'ils touchent : à ceux-là, si on en croit Aulu-Gelle, ou plutôt son maître Favorinus, Épictèle ne ménageait pas l'expression de son dégoûta Mais il y a encore d'autres profanes, plus dignes de ménagements : ce sont les esprits simplement curieux ; intelligents et ouverts d'ailleurs, capables même d'une admiration sincère poar le beau et le bien, mais avant tout épris de nouveautés et poussés par un enthousiasme subit plutôt que tourmentés par le désir de changer de vie. L'engouement d'un instant, si vif qu'il soit, ne saurait en aucun cas être confondu avec une vocation sérieuse. Ceux qui savent vraiment ce qu'ils veulent et où ils veulent aller, savent encore, ou du moins se demandent, par où il faut passer pour atteindre le but. Mais l'enthousiasme ne connaît même pas ces réflexions et ne s'arrête pas à ces calculs. Les enfants imitent tout ce qu'ils voient faire autour d'eux, et, sous l'influence de l'impression du moment, prennent successivement tous les rôles avec une égale ardeur. Ils jouent aujourd'hui au soldat ou à l'acteur, s'ils ont vu défiler des troupes ou assisté à une représentation ; demain ils feront l'athlète ou le gladiateur avec non moins d'entrain*. Beaucoup de gens viennent ^trouver Épictète sans être mieux préparés que ces enfants. Us ont entendu dans la bouche d'un philosophe de passage une éloquente leçon ; cela suffit pour qu'ils disent au sortir de là : if Et moi aussi je veux être philosophe^. » Seulement cela ne suffît pas pour que leur volonté dure. Même s'ils sont sincèrement épris des vertus, et non pas seulement du talent, cela ne suffit pas encore. Dans tous les métiers, le produit de l'art est séduisant, soit par sa beauté, soit par son utilité; mais l'art lui-même est pénible : c'est ce dernier point qu'ils oublient de considérer. La musique est pleine d'agréments et de charmes, même pour l'oreille des
« Aulu-Gelle, N, À., XVII, 19 ; cf. Épictète, Entr., II, XDV. < Épictète, Entretiens, III, xv, 6 ; cf. M,, XXIX, 3. 8 Id., ibid,, III, XV, 8.
ignorants; mais quoi de plus ennuyeux qu'une leçon de musique^ ? Qui ne s'est dit, en voyant couronner un athlète : « Et moi aussi, je veux vaincre à Olympie. » Mais on ne se demande pas de quel prix il lui a fallu payer cette couronne^. De même ici, les promesses de la philosophie ont do quoi tenter les gens. C'est une belle chose assurément que de ne jamais connaître ni contrariété ni déception, d'être en un mot parfaitement heureux en s'acquittant de tous ses devoirs. Mais comment s'obtient ce merveilleux résultat 3? Voilà une question inattendue. Au moindre jour ouvert de ce côté, les belles résolutions vont à vaul'eau. Avec les désillusions, les défections se produisent. On revient d'autant plus piteusement sur ses pas qu'on était parti avec une plus belle ardeur^.
Pour ne pas s'exposer à ces fâcheuses reculades, il ne faut s'engager qu'à bon escient dans la voie qui conduit à la sagesse. Le proverbe dit qu'en toutes choses il faut considérer la fin : Ëpictète dit qu'en philosophie il ne faut pas oublier de considérer les moyens ^. Ces désillusions et ces déconvenues sont toujours pénibles pour ceux qui en sont victimes, en même temps qu'elles risquent de compromettre, aux yeux du monde, la philosophie qui n'y est pour rien^. Afin d'éviter sûrement ce double danger, Ëpictète soumet lui-même ceux qui se présentent à lui pour la première fois à une épreuve décisive, qui lui permet de distinguer les vocations sérieuses des simples engouements. Il tient la méthode, nous dit-il lui-même, de son maître Musonius. Celui-ci avait pour principe de détourner d'abord les jeunes gens de la philosophie : c'était là, paraît-il, une pierre de touche infaillible. « Jetez une pierre en l'air, disait-il, elle redescendra d'elle-même à terre. C'est ainsi que.
« Ëpictète, Entretiens, II, xiv, 2-7.
« Id., ibid., m, XV, 2-6.
« Id.. ibid,, II, XIV, 7-10.
* Id., ibid., m, XV, 1.
* Id., ibid., III, XV, 1.
Id., ibid., IV, viii, 1-10.
ENTRES DANS CÉCOLE, 83
plus on éloigne de sa tendance naturelle un caractère heureusement doué, plus il y revient avec force*. » Ce mot convient bien au caractère de Musonius. C'est lui, en effet, qui, recommandant pour des philosophes, maîtres ou élèves , le séjour de la campagne et le travail des champs, ajoutait qu'entre autres avantages, ce régime dégoûterait du premier coup les jeunes amateurs sans ressort et sans énergie qui discréditaient la philosophie, et que ceux-là seuls resteraient qui seraient vraiment éprise.
A l'exemple de son maître , Ëpictète ne se fait aucun scrupule d'effrayer d'abord les jeunes gens par un tableau un peu sombre des épreuves qui les attendent dans l'école et dans la vie. Les natures molles ne résisteront pas ; car, d'après le mot pittoresque de Bion qu'il cite, on ne prend pas du fromage avec un hameçon 3. Certes, il ne ressemble guère en cela aux médecins de Rome, qui — depuis peu, il est vrai — se sont mis à faire la chasse aux clients, ni à ces faux philosophes dont Tunique souci est d'attirer les élèves, et qui, pour grouper autour d'eux un nombreux auditoire, ne reculent ni devant les invitations, ni devant les plus basses flatteries *. Mais l'intérêt de la philosophie est sa seule préoccupation, et il sait qu'il la sert en faisant parmi les candidats une sélection rigoureuse, de manière à ne lui réserver que des sujets d'élite. Si le bon éducateur ne doit, en aucun cas, rebuter les intelligences, il ne doit pas craindre d'épouvanter un peu les volontés des commençants.
Aussi, loin d'atténuer, il exagérerait plutôt la rigueur des obligations imposées à celui qui veut devenir philosophe et voir réaliser les promesses contenues dans ce beau titre. Sans doute, il n'est pas de plus bel état; mieux vaut être philosophe que consul ^ ; mais il n'en est pas non plus dont
t Éplctèie, Entretiens, III, vi, 10.
« Slobée, Plor., LVI, 18 (II, p. 339, 1. 11-17, M.) ; cf. plus loin, p. 91.
3 Épictdte, Entretiens, III, vi, 9; cf. Diog. L., IV, 47.
* Cf. plus loin : 2* partie, ch. iv.
K Épictète, Entretiens, IV, x, 18-23 ; cf. plus loin, p. 96, n. 4.
TappreDtissage soit plus pénible. Â quelle rude préparalion n'est pas astreint Fathlète qui yeut vaincre à Olympie I Discipline et régime sévères, exercices fatigants ou même dangereux, il doit être prêta tout*. Qu'est-ce en comparaison des épreuves réservées à celui qui veut remporter le prix de la sagesse, c'est-à-dire le bonheur ? Celui-là aura à livrer une terrible lutte contre lui-même et contre le reste des hommes, puisqu'il devra résister à ses passions et aux railleries du monde*. C'est à l'entrée de l'école, bien plus encore qu'à l'entrée de la palestre, que devrait être affiché en tête d'un « règlement » très sévère le vers :
Versate dia quid ferre récusent, quid valeant umeri ^
Tout le monde, dit Épiclète, n'est pas fait pour la même chose. Te sens-lu capable de ne plus commettre d'excès, de ne plus t'emporter, de supporter le mépris d'un esclave, d'être le dernier partout ? Pèse bien tout cela, et si tu consens à payer de ce prix le calme, l'indépendance, la tranquillité, viens à nous, la porte t'est grande ouverte*. Une telle invitation était bien faite pour mettre en fuite les moins résolus : les convaincus seuls osaient entrer.
C'est à peu près ainsi que procédait Virgile quand il invitait les oisifs de Rome à abandonner la ville pour la campagne. 11 n'a pas dissimulé les peines et les épreuves de toutes sortes réservées au nouvel habitant des champs, et bien des vers des Géorgiques forment un frappant contraste avec le fortunatos et l'épisode du vieillard de
Tarente. Sans doute l'existence du laboureur est la plus belle des existences, et l'ancien pirate de Cilicie, transporté par Pompée en Calabre, se trouve aussi riche et aussi heureux qu'un roi. Mais les récoltes de celui-là, les fleurs
« Épictète, Entretiens, III, xv, 2-5.
« Id., ihid,, IV, IX, 11 ; III, xvi, 11 ; Jf., xiii etxxii.
3 Horace, Ep., II, m, 39.
* Épiclète, Entretiens, III, xv, 10-12.
BNTRÉS DANS L'ÉGOLB. 85
et les a primeurs » de celui-ci ont dû être arrachées péniblement à une terre avare, qui ne livre plus maintenant qu'à contre-cœur ce qu'autrefois elle donnait en abondance; les siestes de midi, molles sub arbore somni^ ont été bien gagnées par le rude travail de la matinée. Cette vie-là est une lutte continuelle contre une fatale loi de décadence qui entraîne toutes choses en arrière, et une énorme somme d'efforts doit être dépensée, je ne dis pas pour remonter le courant, mais seulement pour empêcher l'embarcation d'aller à la dérive. Il y a deux notes dans le poème, et *celui qui n'entendrait que celle-ci croirait que Virgile s'est proposé de dépeupler la campagne et de décourager les bonnes volontés. En réalité, il a voulu simplement prévenir des déceptions pénibles, et, plus prudent que l'avocat Philippe, épargner à l'inexpérience de ceux qui n'avaient jamais manié une charrue la mésaventure de Yoltéius Menas. Épictète obéit à la même préoccupation en contrariant de parti pris les vocations philosophiques.
Il n'exagérait pas trop d'ailleurs en faisant entrevoir aux futurs philosophes, au moins pendant la période d'apprentissage, une assez rude existence. Plus tard, quand, bien armés, ils retourneraient dans le monde, ils diraient peutêtre en face des dangers contre lesquels ils avaient été mis en garde : (( Quoi ! ce n'était que cela « ! » Mais telle n'était pas l'impression que devait leur donner la vie qu'on menait à l'intérieur de l'école. Il s'agissait, en effet, d'y détruire des habitudes souvent invétérées, et cela en les remplaçant par des habitudes contraires , en combattant un excès par l'excès inverse*. Toute création d'habitudes représente un état violent. C'est un principe que les exercices préparatoires, ou, comme nous disons, les exercices d'entraînement, sont plus pénibles que les applications
« Épictète, Entretiem^ I, xxx, 7 ; II, vj, 23. » Id., ihid., I, XXVII, 4 ; III, xii, 7.
86 DEUXIÈME PARTIE. — GHAPITRE 1^^,
qu'il eo faudra faire, une fois Thabitude prise. Ainsi s'explique ce conseil d'Épictëte : « Travaille à te conduire comme un malade, pour te conduire un jour comme un homme bien portant. Jeûne, bois de Teau, interdis-toi toute espèce de désirs pour avoir un jour des désirs conformes à la raison ^ »
Une condition indispensable pour que les nouvelles habitudes se forment et que la rupture d'équilibre se produise en leur faveur est de renoncer absolument, sinon définitivement, au monde. « Une fois que tu es entré dans le temple, disait Pythagore, ne tourne plus la tête en arrière*.» Rien n'est sans doute plus difficile à obtenir de la jeunesse, et Ëpictète le sentait bien ; car c'est une des idées sur lesquelles on le voit revenir le plus fréquemment. Quoique entrés volontairement dans l'école, ces jeunes gens ne pouvaient s'empêcher de jeter vers le monde un regard charge de regrets : le sacrifice qu'on leur demandait leur paraissait quelquefois un peu lourd. Ils pensaient — cela est bien humain — beaucoup plus à ce qu'ils perdaient qu'à ce qu'ils gagnaient. On leur disait qu'ils avaient choisi la meilleure part, qu'aucun lot n'était comparable au leur 3 ; mais ils n'en songeaient pas moins, avec quelque amertume, que d'autres arriveraient aux honneurs, à la fortune, seraient invités chez les grands personnages, pendant qu'eux resteraient pauvres et ignorés, en tête à tête avec l'austère sagesse. Cela leur semblait injuste. 11 fallait qu'Épictète leur ftt comprendre qu'il n'y avait rien là qui ressemblât à une iniquité. Il est logique , leur disait-il , que ceux qui se donnent tout entiers au monde soient mieux traités par lui que ceux qui travaillent en vue d'autre chose. Parce qu'on se préoccupe avant tout d'avoir des opinions justes, est-ce une raison pour avoir le premier rang même sur d'autres points? Autant vaudrait
« Épictète, Entretiens, III, xin,21. Cf. plus loin,2« partie, cb. m, p.l26, n.4.
* Simplicins, Comm., L, p. 134, 1. 51.
> Épictèle, Entretiens, IV, vi, 38 ; IV, viii, 2.
ENTREE DANS l'ÉGOLB. 87
prétendre» pour le même motif, réussir mieux que les archers dans l'art de tirer de Tare, ou que les forgerons dans l'art de battre le fer. On ne saurait tout avoir; la sagesse populaire dit qu'on n'a rien pour rien, ou encore qu'on ne fait pas bien doux choses à la fois^ Or, pour ceux qui ont choisi la philosophie, le sacrifice est infiniment petit cl le gain infiniment grand. On ne voit pas de quoi sont privés ces autres qu'on envie ; on ne pense pas qu'ils paient leurs faux biens par toutes sortes d'inquiétudes et de bassesses. Si c'est quelque chose d'être riche et puissant, n'est-ce rien de pouvoir se passer de la puissance et de la richesse, et de conserver sa tranquillité , sa dignité et son indépendance? La vérité est que ce lot est incomparablement meilleur *. Donc il n'y a place ni pour les regrets, ni pour aucune arrière-pensée.
Il y a bien encore cette mauvaise honte qui fait qu'on n'ose rompre entièrement avec ses anciens amis et avec les joyeuses compagnies dont on était autrefois l'ornement. On redoute leurs railleries ; on craint d'être montré du doigt et d'entendre dire sur son passage : « Regarde donc : un tel est devenu philosophe, lui qui était ceci ou cela\ » Pour éviter ces aifronts, on voudrait tout concilier, donner une part de soi-même au monde et l'autre à la sagesse. Maladroit calcul ! La sagesse et le monde sont également exclusifs, et ni l'un ni l'autre ne s'accommoderaient du partage. On ne peut servir deux maîtres, surtout deux maîtres aussi différents ; on ne peut jouer à la fois le rôle de Thersite et celui d*Agamemnon*. Le philosophe est tourné tout entier vers le dedans, l'homme ordinaire, tout entier vers le dehors *. Il faut savoir de quel camp on veut être, mais
* Éplclète, Entretiens, IV, vi, 25-32; IV, ii, 2; cf. Sénèque, £p., XIX, 3-4.
« Id.. ibid,, IV, IX, 1-6 ; Jf.. XXV.
3 Id., ibid., III, XVI, 11. Cf. l'oxciamalion de Phidippide (Aristophane, Nuées, 119-120). quand son père lui propose d'aller à l'école de Socrate.
* Id.,tW(J., IV, 11,10.
< Id., ibid., III, V, 13.
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on ne peut avoir un pied dans chacun. Aller tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, est le moyen de ne pas avancer ; vouloir tout concilier est le moyen de tout compromettre. On ne fait naturellement aucun progrès sérieux en philosophie, tout en n'étant plus le joyeux compagnon d'autrefois. Il faut choisir, ou de s'enivrer avec ses anciens amis et de continuer à leur plaire, ou d'être sobre et de n'être plus de leur goût. Si, tout bien pesé, on estime que mieux vaut être tempérant que de faire dire de soi : « Le charmant garçon! », il faut sacriGer résolument ceci à cela*. Mais, ingénieux à se tromper eux-mêmes, ceux qui croient rompre franchement avec le monde y restent encore attachés par quelque endroit. Ils se figurent n'avoir plus pour lui que du mépris : ils continuent a en faire plus de cas qu'ils ne l'imaginent. Il leur est pénible de penser qu'on les plaint et qu'on les croit dupes, et que l'excellence de leur lot n'est pas évidente à tous les yeux 2. Ils sont, humiliés d'être crus malheureux, et, comme pour se mieux convaincre qu'ils ont eu raison de quitter le monde, ils voudraient en convaincre par surcroît ce monde lui-même. Soit pour leur propre satisfaction, soit au besoin pour rendre service aux autres, ils ne seraient pas fâchés de les détromper. Mais Épictète voit plus clair qu'eux au fond de leur âme, et analyse finement leurs secrets motifs, qu'ils ne soupçonnent qu'à demi. 11 leur fait voir qu'ils sont leurs propres dupes, au point de se mettre en contradiction avec eux-mêmes. Ils croient, avec le vulgaire, que mieux vaut faire envie que pitié : Ëpictète, que le paradoxe n'effraie pas, leur soutient que c'est le contraire qui est vrai. Il leur cite le mot d'Antisthène : « C'est un lot de roi, quand on est bien, d'entendre dire qu'on est mal. » La pitié d'autrui vaut la peine d'être savourée délicieusement, quand on est certain, condition indispensable, de ne pas la mériter. Qu'importe d'être privé de certaines choses exté-
* Ëpictète, Entretiens, IV, n, 1-10.
« Id., tWd., IV, VI, 12.
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rieures, argent, honneurs ou plaisir, si on possède la seule qui ait quelque importance, une opinion juste sur la vraie valeur de ces choses-là^ ? Mais si on se préoccupe des jugements d'autrui, il y a au moins une chose sur laquelle on a une opinion fausse, et par cela même on mérite d'être plaint^. En réalité, on se trompe soi-même en voulant détromper les autres. Si quelqu'un tient à leur faire savoir que son lot est le bon, c'est qu'il n'en est pas bien convaincu lui-même. Ceux-ci ne se fâchent pas quand il les plaint, parce qu'ils sont satisfaits de ce qu'ils ont : mais leur pitié le touche, parce qu'il ne se contente pas de ce qu'il a. S'il était réellement persuadé qu'il a les vrais biens en partage et que les autres se trompent, leur opinion sur son compte le laisserait indifférent ^.
Que dire alors de ceux qui, en conservant quelques attaches avec les profanes, ont la secrète ambition d'exercer sur eux une influence salutaire? Si ce n'est pas là 1^ dernier sophisme de l'amour du monde qui épuise tous les moyens avant de se résigner à disparaître, c'est au moins le comble de la naïveté. Quoi ! celui que Dieu destine à enseigner les autres ne pourrait descendre au milieu d'eux qu'après s'être longuement mûri dans la solitude, comme le blé qui ne se risque à la lumière qu'après être resté longtemps enfoui sous la terre, et le débutant, qui soupçonne à peine ce qu'est la sagesse, aurait la prétention d'édifier ses semblables! Il n'est pas encore bien convaincu lui-même, et il se mêlerait de convaincre les autres ! Le monde aurait bientôt fait de le reprendre et de convertir à lui le convertisseur. Cruche et pierre, dit le proverbe, ne peuvent aller ensemble^ I Le novice va tomber au milieu d'une conversation mondaine : il entendra causer sérieusement de choses frivoles, gladiateurs, chevaux ou athlètes.
« Ëpictëte, Entretiens, IV, vi, 20-23.
« Id., ibid., IV, VI, 1».
» Id., ibid,, IV, VI, 87-38.
« Id., ibid., III, in, 12.
90 DRUXIBMB PABTIB. — CHAPITRB I*.
OU, ce qui est plus grave, apprécier la conduite du prochain, dauber les absents. Quelle sera son attitude? Il faut être déjà très sûr de soi pour distinguer le vrai du faux dans la bouche des autres, à plus forte raison pour les amener, comme faisait Socrate, à ses propres sentiments. C'est eux qui seraient naturellement les plus forts ; car ils exposeraient leurs idées avec une entière conviction et sans arrière-pensée ; et la conviction est toujours irrésistible. Mais le novice n'a pas encore, pour les idées qu'il connaît à peine, le profond enthousiasme et la foi ardente qui se communiquent : il débiterait sa leçon du bout des lèvres, et ses sermons maladroits recevraient un accueil glacial. Aussi, tant que les principes ne seront pas profondément gravés en lui, qu'il évite de se commettre au milieu des hommes ordinaires, sous peine de les voir fondre au grand jour. Tant que ses principes seront de cire, qu'il se tienne loin du soleils
Si pénible que soit ce sacrifice, il peut arriver que les jeunes gens aient à sacrifier davantage encore à la philosophie. Pour que la rupture avec le monde soit franche et complète, et pour que la retraite produise tous ses fruits, il n'est rien de tel que de s'expatrier. Les médecins prescrivent un changement d'air à ceux qui sont atteints de maladies chroniques : les philosophes ressemblent aux médecins sur ce point. Sur place, il est bien difficile d'échapper entièrement aux tentations, de s'élever au-dessus du respect humain, de braver les railleries des anciens camarades, ou même simplement de se défaire de ses vieilles habitudes s. Le plus sûr est de s'éloigner: fuir les occasions doit être autre chose qu'une métaphore. En parlant ainsi des philosophes en général, Ëpictète pensait sans doute expressément à son maître Musonius, dont nous l'avons déjà vu appliquer plusieurs fois les principes en matière d'éducation. Celui-ci. dont nous avons conservé une sorte d'éloge de
« Éplclèle, Entretiens, III, xvi, Ml ; cf. M., XXXIII, 1-7. Md., tWd.,lII,xvi, 11-16.