‹ Étude sur ÉpictèteChapitre 13 sur 24 · ENTRÉS DANS L'ÉCOLE · texte numérisé non relu

ENTRÉS DANS L'ÉCOLE

Texil, comptait précisément au nombre des avantages de ce prétendu mal les facilités qu'il donnait pour cultiver la philosophie : loin d'empêcher d'étudier et de s'exercer, l'exil, disait-il, — et il en parlait en connaissance de cause, — ne pouvait qu'y aider, en rendant l'homme indépendant de sa patrie et de ses amis, qui sont trop souvent un obstacle au succès de ses efforts vers la- perfection*. En particulier, •pour les jeunes étudiants de vocation sérieuse, il recommandait le séjour à la campagne, au besoin dans un mauvais village : là, vivant constamment sous les yeux du maître, ils échapperaient aux distractions malsaines de la ville, si funestes à la philosophie 2. Épictète n'est pas allé jusqu'à choisir comme résidence ce mauvais village dont parlait Musonius, exagérant évidemment sa pensée; mais il est permis de croire qu'il obéissait à des préoccupations de ce genre en s'établissant à Nicopolis plutôt qu'à Athènes, qui était toujours le centre de l'enseignement philosophique et où il eût trouvé plus facilement un nombreux auditoire. Ceux qui étaient vraiment épris de philosophie et que sa réputation attirait étaient obligés de s'expatrier. Arrivant de la grande ville dans la modeste bourgade d'Épire, ils pouvaient s'y sentir dépaysés et croire qu'ils avaient quitté le monde civilisé 3; mais, ils étaient dans les meilleures conditions pour faire des progrès.

Certes, le sacrifice était rude : Épictète ne faisait pour le reconnaître aucune difficulté. Car il ne s'agissait pas seulement de rompre avec d'anciens compagnons de plaisir; il fallait briser des liens établis par la nature même, les liens de la famille. Mais il ne reculait pas devant cette conséquence : cette rupture est précisément une des épreuves pénibles qu'il faisait entrevoir au jeune homme dont on l'a vu plus haut éprouver la vocation^. Les nou-

« Stobôe, Flor., XL, » (II, p. 71. 1. 8 et suiv. M.).

< Id., ihid., LVI, 18 (II, p. 339, 1. 18 et suiv. M.) ; cf. plus haut, p. 83. ' Épictète, EntreiiûM, II, xxi, 14.

< Id., ibid., III, XV, 11 ; cf. III, xxi, 8 ; III, xxra. 32; III, xxiv, 78.

veau-venus ne supportaient pas toujours très bravement cette séparation; quelques-uns commençaient par être entièrement désemparés, regrettant amèrement le temps où ils étaient choyés par leur mère^ On ne saurait être surpris de ces sentiments; mais ce qui est surprenant» c'est qu'un grand nombre de ces jeunes gens paraissent être en assez mauvais termes avec leurs familles. On peut saisir plus d'une allusion à ces sortes de brouilles, et la question d'argent y intervient quelquefois^. Ce qui est plus surprenant encore, c*est qu'Épictète semble donner tort aux familles. Sans doute, il recommande aux jeunes gens de n'oublier jamais les obligations que leur impose le titre de fils ; mais il laisse entendre discrètement, en leur permettant des représentations respectueuses, que les parents, eux, ne se conduisent pas comme ils le devraient avec leurs enfants'. Quand il veut donner à ceux-ci l'exemple d'un désagrément extérieur, dont ils seraient coupables de se troubler et de s'inquiéter, ou d'une mauvaise nouvelle dont ils n'ont pas le droit de s'affecter, il n'est pas rare que l'exemple soit emprunté à ces dissentiments^ Or il est bien facile de deviner l'origine de ceux-ci, si on se souvient d'une page de Musonius où il est question d'une situation de ce genre. Un jeune homme, dont le père contrariait la vocation philosophique, donna un jour à résoudre à Musonius ce cas de conscience : ne faut-il pas quelquefois désobéir à ses parents? Celui-ci, par une ingénieuse définition de la désobéissance et de Tobéissance, appuyée d'exemples variés, lui démontra qu'en certains cas c'est proprement leur obéir et répondre à leurs véritables désirs que de faire précisément ce qu'ils défendent, et particulièrement

t Éptctète, Entretiens, III, v, 12-13 ; cf. III, xxiv, 22.

s Id., ibid,, I, XXIX, 55 ; III, xvn, 7 ; III, xvui, 8 ; III, iii, 9 ; II, xxi, 14.

3 Id., ibid., III, XVIII, 6; I, xxvi, 5.

« Id., ibid,. I, XII, 27-30 et 20 ; II, xxi, 12 et W ; III. v, 4 ; III. vni, 2 ; III, XI, 4-5 ; III, XVII, 7 ; III, xvra, 3 : lU. xix, 1 ; UI, xx, 11 ; lU, xxi, 5 ; m, XXVI, 8 ; IV, 1,48 ; If., xxx.

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en ce cas, où le fils savait mieux que le père ce qu'était la philosophie. Que le jeune homme essaie donc par des représentations respectueuses d'obtenir le consentement paternel ; s'il n'y réussit pas, qu'il passe outre : il persuadera son père du moins par des faits, le jour où il lui fera voir que la philosophie a fait de lui un fils modèle. Même alors, si son père ne se rend pas, il aura la ressource de se dire qu'il obéit à Dieu, père commun de tous les hommes. Si enfin son père emploie la force et l'enferme, ce n'est pas cela qui l'empêchera de faire de la philosophie : car sa conscience est hors de toute atteinte, et c'est avec elle qu'on recherche le bien et qu'on évite le mal : or c'est par là, et non en portant le manteau traditionnel, qu'on est philosophe ^

Les jeunes gens qui voulaient suivre l'enseignement d'Ëpictète se heurtaient souvent à une opposition semblable et venaient le trouver sans l'autorisation paternelle. De nos jours, les braves gens qui ont rêvé de faire de leur fils un honnête commerçant s'effraient en voyant s'éveiller en lui le goût des arts ou de la littérature. Dans l'antiquité, la vocation philosophique d'un jeune homme n'inquiétait sans doute pas moins les bourgeois timorés, qui avaient entrevu pour leur fils un métier plus lucratif, et, sinon plus honorable, au moins plus honoré. Us essayaient de le décourager, et il faisait son maître confident du trouble que jetaient en lui leurs lettres de rappel. Les parents les plus modérés représentaient au jeune homme qu'il perdait son temps et qu'il n'avait rien à apprendre à l'école d'Ëpictète. Celui-ci, tout à fait dans la manière de Musonius, l'engageait à répondre qu'ils n'étaient pas compétents pour juger cette question^. D'autres recouraient à des moyens plus énergiques, et espéraient avoir raison du jeune homme récalcitrant en lui coupant les vivres '; Épictète le

« Stobôe, Fhr,, LXXIX, 51.

* Épictète, Entretiens, I, xxvi, 5-8 ; cf. I, xxii, 18-20 et )• partie, cli.iv.

' Id., ibid., III, xvin, 3 ; III, m, ix ; II, xxi, 12.

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tranquillisait de son mieux en l'assurant qu'il est toujours possible de se tirer d'affaire ^ Quelquefois enfin, reportant leur affection sur un autre fils resté au toit paternel, ils déshéritaient l'inOdële à son proGt^. De là, sans doute, ces rivalités entre frères dont il est question plusieurs fois s. Là, Ëpictète répondait invariablement que c'est au père ou au frère à connaître son devoir, et qu'en aucun cas le jeune homme lésé ne peut être autorisé à oublier le sien ; qu'un mauvais père ou un mauvais frère sont punis par leur faute même, et qu'il se ferait tort à son tour en perdant le respect ou Taffection qu'il leur doit^. Quand un jeune homme avait passé par ces épreuves et en était sorti victorieux, Ëpictète devait se féliciter : la terre était bonne, et il y pouvait semer sans crainte. Celui qui était capable de quitter son père et sa mère pour s'attacher à la philosophie, celui-là était digne d'être son disciple.

C'eût été donc le connaître bien mal que d'espérer se faire son disciple pour un instant, juste le temps nécessaire pour entendre un beau discours, ou, ce qui valait mieux encore, obtenir une consultation. Effectivement, on voit défiler dans son école, attirés par sa réputation, un certain nombre de profanes, curieux ou intéressés, bourgeois de Nicopolis ou fonctionnaires impériaux, qui viennent le voir, l'entendre et souvent lui poser des questions^. Cela est tout à fait conforme aux habitudes de l'époque. Dion, dans le discours où il raconte comment de rhéteur

* Épiclèle, Entrelietis, III, xxvi, 8; cf. I, ix, 8 et 1».

« Id., ibid.y III, III, 9 ; III, vni, 2; III, xxvi,8.

« Id., ibid,, I, XV ; II, xxi, 14; UI, lu, ix ; III, x, 1» ; III, xi, 5 ; III, XXI, 5 ; M., XXX.

< Id., ibid., III, XI, 6 ; M,, xxx ; III, xvra, 6-6.

« V. f partie, ch. i, p. 10, n.3 ; cf. iîntr., II, iv ; II, xiv,II,xxiv. Gomme ces profanes entrent quelquefois pendant qu'Ëpictète est occupé à traiter une question ou à corriger un devoir (II, iv, 1 ; II, xiv, 1), on en conclut, sinon que son 6cole était ouverte à tout venant (comme pourrait le faire croire III, ix, 14), du moins que certaines séances n'étaient pas exclusivement réservées aux auditeurs habituels. V. I. Bruns, Deschola EpieteUf p. 11-12.

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il devint philosophe, dit que pendant son exil on le considérait généralement comme un vagabond et un mendiant, mais que parfois aussi on le prenait pour un sage. Il se laissait nommer ainsi pour ne pas résister au public ; mais le mot, qui ne paraissait pas devoir tirer à conséquence, finit par entraîner la chose. Du moment qu'il passait pour un philosophe, on venait de tous côtés le consulter à ce titre, si bien qu'il fut obligé, pour n'avoir pas l'air d'un ignorant, de réfléchir sur la morale*. Si Dion était consulté comme un sage, alors môme qu'il n'était encore qu'un sophisterhéteur, errant de ville en ville, à plus forte raison Épictète, qui ne fut jamais autre chose que philosophe, devait-il être consulté, une fois qu'il fut fixé à Nicopolis, d'où sa réputation s'étendit au loin. Les uns venaient simplement avec l'espoir d'entendre un beau langage, soigné et fleuri comme celui d'un rhéteur d'Asie. D'autres s'étaient laissé dire que la philosophie fournissait des ressources pour toutes les difficultés de la vie, et ils comptaient que, d'un mot, Épictète saurait les tirer d'affaire : « Maître, je voudrais être nommé prêtre d'Auguste. — Maître, que dois-je faire pour gagner mon procès? — Comment réussirai-je dans ce que je vais tenter à Rome? — Comment m'y prendre pour que mon frère ne soit plus brouillé avec moi*? »

Si on comprend, d'après les habitudes de l'époque, qu'il fût ainsi consulté par des clients de passage, on comprend mieux encore, d'après ses principes, le langage qu'il leur tenait. En général, il n'aime pas ces auditeurs éphémères qui, une fois le discours entendu ou la consultation obtenue, ne se soucieront plus de lui ni de son enseignement et ne changeront rien à leur façon habituelle de parler ou d'agir. Car ils sont riches, souvent haut placés, et tiennent au luxe et aux honneurs, même quand ils prétendent le con-

« Dion Chrysostome, Or. XIII, 12, p. 424 R.; cité par Mariha, Les Moralistes sous l'Smpire romain, p. 241.

* Épictète, Entretiens, I, xix, 26 et suiv.; II, n ; III, ix ; I, xv.

96 DEUXIÂME PARTIS. — CHAPITRS I*.

traire. Parfois même, il affecte de croire qu'ils viennent par pur désœuvrement, par distraction, par exemple en attendant que parte le bateau qui doit les emmener à Rome, où ils vont demander de l'avancement'. Il ne s'intéresse vraiment qu'à ceux sur qui il peut exercer une influence durable. On n'entre pas dans son école pour y demeurer toujours : encore faut-il, on l'a vu, y faire un stage assez sérieux et assez long pour avoir le temps d'y oublier momentanément le inonde. Voici, en conséquence, comment il procède le plus souvent à l'égard de ces profanes : il refuse de satisfaire leur désir ^, mais il leur offre, en même temps, plus et mieux que ce qu'ils demandaient ; il leur propose de se faire philosophes pour tout de bon. Son maître Musonius avait démontré un jour à un roi de Syrie, qui était venu le voir en passant, que les rois ont, autant que personne, intérêt à cultiver la. philosophie'. Ainsi Épiclète, au lieu de donner à ses visiteurs une recette pour la solution d'un cas particulier, les engage à acquérir une science qui donne réponse à tout^, et il essaie de leur faire entrevoir l'utilité de cette philosophie dont ils ne soupçonnaient pas l'intérêt, préoccupés qu'ils étaient jusqu'ici desimpies bagatelles. Les questions qui touchent à la conduite sont essentiellement personnelles, et d'autre part reposent sur des principes qui doivent dominer les actions de l'existence entière. On peut consulter un devin pour savoir ce qui arrivera, mais non pour savoir ce qu'on doit

< Épictèle, Entretiens, III, ix, 6 et U-17 ; cf. I, x et II, xiv, 18. C'est un peu à ces gens-là qu'il pense quand il dil à un jeune homme : « Autrement tu seras, comme les enfants, aujourd'hui philosophe, demain publicain, puis rhéteur, puis procurateur de César » (III, xv, 12).

* On voit, en parUculier (III, ix, 14), qu'il ne se met pas en frais d'éloquence pour ceux qui sont venus avec l'espérance de l'entendre bien parier, et s'inquiète fort peu d'être jugé « surfait ».

» Stobée, Flor., XLVIII, 67.

« Musonius terminait sa démonstration par Texposé du paradoxe stoïcien c que le sage est le véritable roi » ; c'est tout à fait de la même manière qu'Épictète démontre à un de ses visiteurs que la philosophie lai assure tout ce que celui-ci ambitionne (III, ix, 15-22). Cf. 3* parUe, ch. m.

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faire. La conscience morale, éclairée par la connaissance du bien et du mal, est le seul oracle qu'on puisse consulter ici*. Si Ton n'a pas cette connaissance, il faut Tacquérir, et dès lors on n'a plus besoin de s'adresser à personne. C'est ce qu'Épictète fait comprendre par une ingénieuse comparaison à un visiteur qui, ayant un procès, l'avait apparemment pris pour un avocat consultant^, u Vous ressemblez à un liomme qui, ne sachant pas écrire, viendrait me dire : Indiquez-moi quels caractères je dois tracer, si on me donne à écrire tel ou tel nom... Si je lui apprenais à tracer le mot Dion, et qu'on lui donnât ensuite à tracer, non plus Dion, mais Tliéon, il serait bien avancé. Si, au contraire, vous avez appris à écrire une fois pour toutes, vous serez prêt pour tous les noms qu'on vous demandera. Ayez la science générale, et vous n'aurez pas besoin de conseils^. » En d'autres termes, Épictète conseille sérieusement à son visiteur ce que le Béralde de Molière conseille plaisamment au malade imaginaire : se faire médecin soi-même pour se guérir à coup sûr, plutôt que d'avoir recours aux lumières d'un intermédiaire.

Mais ce n'est pas l'affaire d'un instant. S'il suffit, à en croire Béralde, de recevoir la robe et le bonnet de médecin pour apprendre tout ce qu'on doit savoir, c'est-à-dire « parler latin, connaître les maladies et les remèdes qu'il y faut faire », au point de devenir plus habile qu'on ne veut, Épictète répète trop souvent que le vieux manteau et la longue barbe ne font pas le philosophe, pour laisser à ses visiteurs la moindre illusion à cet égard*. Quand le fruit du figuier est si lent à mûrir, il serait trop commode, en vérité, de n'avoir qu'à cueillir les fruits de la sagesse humaine, sans

» Épictète, Entretiens, II, vn, 1-9; cf. III, ix, 2; I, n, 9-tl; Jf., XXXV.

' En général, il n'admet pas qu'on le prenne pour un donneur de recettes : ici il dit c pour un écrivain public », ailleurs c pour un marchand de légumes ou un cordonnier » (III, ix, to).

' Épictète, Entretiens, II, ii, 21-26.

* Par ex., IV, vm, 15 ; cf. Musoniusdans Stobée, Fior., LXXIX,51, fin.

avoir eu la patience ni pris la peine de les cultivera L'étude qu'il leur propose est longue et difficile, puisqu'elle les oblige à se remettre à Técole et à reprendre les choses par le commencement, même celles qu'ils croyaient bien connaître, et jusqu'au sens des mots les plus usuels'. Sans doute, la plupart feront la grimace devant cette perspective : tels certains mendiants à qui on offre, au lieu du pain qu'ils demandent, du travail qui les dispensera désormais de tendre la main. Heureux encore s'ils ne se froissent pas de s'entendre dire qu'ils ne savent rien. Du inoins ne se gèneront-ils pas pour dire que les philosophes sont fous'. Mais sans doute Épictète est satisfait s'il réussit à en ébranler un ou deux, et à leur faire entrevoir qu'ils ignorent ce qu'ils croyaient savoir et qu'ils ont négligé jusquelà, pour des niaiseries, leurs intérêts essentiels. Bref, tous ceux qui s'adressent à lui reçoivent, qu'ils Taient désiré ou non, une légère teinture de la doctrine, jusqu'à ce procurateur d'Épire qui s'était fait huer au théâtre pour avoir manifesté trop ouvertement sa sympathie pour un comédien *. Peut-être dans le nombre s'en trouvera-t-il un qui ait envie de la connaître plus complètement et de devenir un véritable disciple d'Épictète ^.

* Épictète, EntretienSy I, xv, 8.

« Id., ibid., I, XI. 39-40 ; III, ix, II ; II, xiv, U-15.

» Id., ibid., II, XIV, 20-23 et 29 ; I. xxv, 32-33; I. xxii, 18-19.

* Id., ibid., II,iv; III, iv, 9-10.

* Par ex., III, i, 10; I, xi, 39.

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