CHAPITRE II
Rapports du maître et des élèves
Si Épîclèle se lient sur la réserve vis-à-vis des étrangers, s'il est même quelque peu farouche à leur égard, en revanche il met toutes ses complaisances en ses disciples ordinaires. Cependant il a une manière assez originale de leur manifester l'intérêt qu'il leur porte, et en général il paraît beaucoup plus dur avec eux qu'avec les profanes. Du reste, il est assez naturel qu'il traite avec une rudesse toute particulière ceux de ses élèves habituels qui ne se montrent qu'à demi ses disciples et que le monde tient encore par trop d'endroits. Il aurait voulu les voir secouer, comme nous disons, la poussière de leurs pieds avant de passer le seuil de l'école et laisser le vieil homme à la porte. Il concevait un peu la maison du philosophe comme ce vallon, séjour préféré du poète, où « le bruit lointain du monde expire en arrivant* ». Or le monde extérieur faisait trop souvent irruption avec eux dans cette paisible retraite. Ils y apportaient, non seulement leurs habitudes d'esprit et leurs préjugés, qui se reflétaient dans des conversations frivoles et dans des raisonnements tout profanes, mais aussi leurs préoccupations matérielles et leurs passions vulgaires. Encore tournés tout entiers vers le dehors, leurs esprits étaient mal préparés à recevoir la bonne parole, et la leçon était perdue. Quand Ëpictète leur parlait de la parenté des hommes avec Dieu, il aurait voulu les
^ Lamartine, Prem, Médit., IV.
voir, au moins sous l'impression du premier moment/ saisis d'un accès de mysticisme; mais une grave question les absorbait et les empêchait de penser à autre chose : ils n'avaient rien reçu de leurs familles, et se demandaient de quoi ils allaient vivre le lendemain ^ A ces soucis se mêlaient des arrière-pensées de vanité mesquine : là-bas, au pays, on comptait sur eux, on s'attendait à les voir revenir en possession de la science universelle, et ils ne demandaient eux-mêmes qu'à pouvoir émerveiller un jour leurs compatriotes. Seulement les études étaient plus longues et plus difficiles qu'ils ne l'avaient prévu, et en attendant l'existence était dure, et Nicopolis ne valait pas Athènes^. Ou bien, ils arrivaient encore tout agités d'une passion violente : ils venaient de battre leur esclave, sans doute pour une simple peccadille, et de mettre la maison sens dessus dessous, au grand scandale du voisinage; et c'est dans cet état qu'ils se présentaient, avec un calme apparent qui dissimulait mal le désordre de l'intérieur'. Enfin, s'ils avaient l'esprit assez libre pour écouter la leçon, c'était pour en juger la forme et le débit et pour apprécier avec la sévérité de la jeunesse l'improvisation sans prétention de leur maître*. Puis, comme s'il ne suffisait pas de venir aussi mal préparés, on aurait dit qu'ils craignaient d'emporter à leur insu quelque chose de l'école, tant ils s'empressaient d'aller s'en défaire au dehors, en se replongeant immédiatement dans la dissipation. De peur que les principes, même écoutés d'une oreille distraite, ne fissent en eux quelque impression durable, ils se hâtaient d'aller, au sortir de Tombre, comme on disait alors, les exposer au grand jour, où ils fondaient comme la cire au soleil^. Ils ne donnaient
« Kpiclèle, Entretiens, I, ix, 19-20: II, .\xi, 12-14.
• Id„ ibid., II, XXI, 10 et 13-14.
> Id., ibid., II, XXI, 11; cf. I. xiii, 2, et if., XII, 2.
* Id., ibid., II, XXI, 11.
» Id., ibid., III, XVI, «MO. Cf. Sénèque, Ep,, CVIII, 8: « sunl
quales jubenlur, si illaaninio forma pe^mancat,^i non impelum insignem prolinus populus, hone>li dissuasor, excipial. Pauci illam quam conceperant nientem dumiiin perferre potuerunt. »
RAPPORTS DU MAITRE ET DES ÉLÈVES. iOl
^ aucun effort continu, n'exerçaient aucune surveillance attentive et sévère à l'égard d'eux-mêmes. Au lieu de se livrer à quelque méditation, à quelque exercice d'application, au lieu de se dire : « Quel usage fais-je des objets qui se présentent à mes sens? Dis-je bien aux choses indifférentes que je n'ai rien à voir avec elles? » ils couraient, à peine la porte franchie, au théâtre, aux combats de gladiateurs, au gymnase, au cirque, variant sans cesse leurs distractions, passant constamment d'un lieu de plaisir à un autre, incapables de mettre quelque suite même dans leurs amusements, s'abandonnant, en un mot, à une dissipation complète ^ Au lieu d'être dans le monde comme s'ils n'y étaient pas et de n'y voir qu'une matière à l'application des principes entendus ailleurs, c'est l'école qu'ils traversaient sans y rien voir, sans y rien entendre. Ils s'asseyaient un instant sur les bancs, mais leur esprit était dehors^. C'est à l'aide des reproches mêmes d'Ëpictète qu'on a pu faire ce portrait peu flatteur d'une partie de ses auditeurs. Car il leur fait une guerre impitoyable, leur laissant entendre qu'ils seraient mieux à leur place ailleurs que dans une école de philosophie^
Aussi bien, il ne faudrait pas croire qu'il se montre beaucoup plus tendre pour les autres. Au premier aspect du moins, l'homme est brusque, et bourru : ennemi de toute sensiblerie, on le croirait même dépourvu de sensibilité^. En général, quand ses jeunes gens ont quelque sujet de tristesse ou d'inquiétude, il n'a pas un mot de compassion pour eux, il ne trouve guère que des reproches à leur adresser. C'était à eux de se mettre mieux en garde contre ces surprises. Que faisaient-ils au temps chaud? Ainsi pourraient se résumer un grand nombre de ses consolations^. Il va même si loin en ce sens qu'on devine
* Épiclète, Entretiens, III. xvi, 14-15.
> Cf. Sénèque, Ep.^ CVIII, 5: c ... quos ego non discipulos philosophorum, sed inquiiinos voco. i ^
3 Épiciéiey Entretiens, II, xxi. 8-11 et 15-16.
* Id., ibid.,, II, XVII, 37; III, xiii, 18-19. 5 Par ex., 111, xxvi, 11-20; III, v,4.
un calcul, une atlitudc adoptée : car, lorsqu*il a affaire à des profanes, il se montre moins intransigeant et autorise certains accommodements avec les faiblesses humaines. C'est qu'il ne veut pas risquer d'encourager ceux qui ne demandent qu'à se plaindre, en s'apitoyant sur leur sort. Aussi, appliquant lui-même une métliode qu'il recommande en plusieurs circonstances, il combat cet excès par l'excès inverse, en affectant un absolu mépris pour des sentiments même excusables. Il ignore de parti pris l'art des ménagements, il applique dans toute sa rigueur la doctrine d^ l'indifférence des choses extérieures; il souligne même volontiers son dédain d'une ironie assez cruelle.
C'est ainsi qu'un élève peu forlunë ayant eu le malheur de manifester quelque inquiétude au sujet de l'avenir, Épictèle se chargea, en se moquant brutalement de ses appréhensions, de lui ôter toute envie de se plaindre désormais. Tout d'abord, lui dit-il, le pis qui puisse arriver, c'est de mourir : or il est tant de fois question de la mort dans les dissertations d'école qu'on peut bien faire une fois ce dont on a parlé si souvent. Ne faut-il pas toujours en passer par là, et, qu'on meure de faim ou d'excès et d'indigestion, le résultat n'est-il pas le même? D'ailleurs, mourir de faim, n'avoir pas de quoi vivre, ce sont des mots. Les derniers des mendiants, qui sont sans feu ni lieu et se nourrissent on ne sait comment, n'arrivent pas eux-mêmes à mourir; sans compter qu'on peut toujours trouver à s'occuper, se faire copiste ou portier ou, comme Cléanlhe. porteur d'eau*. Et puis, au fond, ce n'est pas de la mort qu'on a peur, mais simplement de la gêne. Ce qu'on aime, ce dont on craint d'être privé, c'est le luxe, c'est la vie qu'on est convenu d'appeler élégante, vie bonne tout au plus pour des malades, mais indigne des gens bien portants, qui doivent être capables de se suffire à euxmêmes* L'élève interpellé essaie de s'en défendre; il
« Épiclète, Entretiens, 111, xxvi, 3-8 el'i3 ; cf. III, xxvi. 5 et fr. 11. * Id., ibid,, III, XXVI, 21-24
RAPPORTS DU MAITRE ET DES ÉLÈVES. i03
pense seulement qu'il peut lonibcr malade : que deviendrat-il seul et sans ressources, privé des secours et de la société des siens? Voilà, semble-t-il, des soucis plus naturels et plus excusables. Mais cette question est réglée aussi simplement que le reste, dans un dialogue tout (( laconique » qui vaut la peine d'être cité : « Et si je viens à tomber malade? — On peut être malade et se conduire convenablement. — Qui me soignera? — Dieu, tes amis. — Mais je serai durement couclié. — Du moins tu seras couché comme un homme. — Je serai dans une maison peu confortable. — Eh bien ! tu seras malade dans une maison peu confortable. — Et comment finira cette maladie? — Par la mort. C'est par là que finissent tous les maux. Ce n'est pas de la mort, c'est de la peur de la mort qu'il faut avoir peur*. »
Précisément ce que craignait celui-ci se réalise pour un autre : il tombe malade, se croit perdu pour un accès de fièvre et ne pense plus qu'à aller retrouver sa famille. Épictète le raille encore plus impitoyablement que le précédent* : c'est évidemment un parti pris. Le malade voudrait que sa mère soit à son chevet pour lui soutenir la tète : mais les moqueries un peu brutales de son maître lui tiennent l'âme haute, ce qui vaut mieux. Ce n'est pas que les jeunes gens soient toujours de cet avis, et il n'ignore pas ce qu'ils pensent. Quand un d'eux part pour Rome, voyage toujours périlleux, et qu'il se borne à le féliciter d'aller constater là-bas que la doctrine est vraie, que la pauvreté, les insultes, les persécutions, la prison, la mort sont sans importance, il sait qu'on est scandalisé de sa dureté et qu'on l'accuse à mi-voix de manquer de cœur. c Me laisser partir sans pleurer, sans me dire : « Quels dangers tu vas courir, mon enfant! Si tu échappes, j'allumerai mes flambeaux. » Mais il croirait ne pas aimer vraiment les jeunes gens en les aimant ainsi. Il préfère
* Épictète, Entretiens, III, xxvi, 37-39.
* Id., ibid., III, V, 1-4 et 12-13.
i04 DEUUÈME PARTIB. — CHAPITRB U.
les aimer d'une façon plus utile, quitte à recevoir leurs reproches : car ils se fâchent quelquefois, quand on leur donne des conseils ^ Il sait, comme Démosthène, à quoi doivent s'attendre ceux qui se préoccupent plus de servir les intérêts des autres que de flatter leurs faiblesses. Aussi frappe-t-il sans ménagements, s'inspirant sans, cesse de ce principe, exposé ailleurs par lui-même : c C'est la maison dun médecin que l'école d'un philosophe : on n'y vient pas pour son agrément; il faut souffrir avant d'en sortir. » II les persécute de toutes les façons, mettant, comme il le dit, le doigt sur leurs plaies, pour qu'ils sentent constamment leur mal-. A chaque instant, il leur reproche leur mollesse, leur apathie. Il s*incligne de ne les voir faire aucun progrès 3. Il s'emporte, autant qu'un philosophe peut s'emporter, contre la vulgarité de leurs préoccupations ; il raille leur goût pour les futilités, leurs prétentions littéraires, leur vanité, leur désir d'être admirés^. En un mot, si on s'en rapporte à un proverbe populaire, on doit croire qu'il les aime bien, car il les châtie bien.
Précisément cette rudesse, qui est voulue, cache, en réalité, un cœur excellent. Ce bourru est le meilleur des hommes, deux traits dont Talliance n*est pas rare; et, s'il dissimule souvent, par prudence, des sentiments affectueux, parfois aussi il les laisse voir à dessein, pour atténuer ce que cette rudesse pourrait avoir d'excessif. Quand il craint d'avoir frappé un peu fort des jeunes gens dont l'épidermexîst sensible, il sait effacer d'une main délicate l'impression pénible d'une scène trop vive; quand il a peur d'être allé trop loin et d'avoir indisposé ses auditeurs, il change de ton à propos, et l'harmonie est rétablie. Lecha-
* Épiclèle, Entretiens, II, xvii, 37-38.
« Id., iWd., III, xxiir, 30 et 37.
» Id., ibid., I, IV. 1-18; II, ix, 19 el 21 ; il, xvii, 35; II, xxi, 15-16; III, II. 13.
* Id., ibid., I, IX, 19 et 26 ; II, xxi, 12 et 14.
RAPPORTS DU MAITRE ET DES ÉLÈVES. i05
pitre II, XIX, un des plus vivants du recueil d'Arrien, un des plus fidèles aussi, selon toute apparence, est, à cet égard, plein d'intérêt. C'est, presque d'un bout à Tautre, une violente sortie contre ceux qui ne voient dans la philosophie que les ingénieuses subtilités de la logique, et traitent la morale, comme l'histoire littéraire, en l'apprenant par cœur. Il commence parles railler froidement, en récitant, d'un ton très sérieux et sans laisser voir où il veut en venir, une savante leçon de logique, hérissée de termes techniques et de noms propres. Puis, laissant deviner la parodie, il débite, sur le même ton, une leçon de morale, qu*il embrouille à dessein avec une leçon de littérature homérique. Il confond les définitions du bien et du mal avec les aventures d'Ulysse ciiez les Cicones, et attribue le tout à Hellanicos, en ses Égyptiaquest Qu'importe, en effet, que l'on confonde littérature et morale, si celle-ci se réduit, aussi bien que celle-là, à des formules apprises par cœur'? Mais la raillerie est finie, le ton s'élève. Que feraient de ces belles formules, en présence d'un danger réel, ceux qui ont si bonne mémoire? Comment recevraient-ils limportun qui leur rappellerait alors que la tempête et l'exil sont choses indifférentes? c Laissez-moi, lui diraient-ils, j'ai assez de mes maux, i Et ils auraient raison : ils auraient assez de leurs maux, c'est-à-dire de leurs passions ^. Comment de tels élèves osent-ils se dire stoïciens? Un vrai stoïcien, c'est un homme qui, au lieu de débiter des formules, les applique, qui trouve le moyen d'être heureux au milieu des pires dangers, enfin, qui a l'ambition de
1 Épictète, Entretiens, II, xix, l-t5.
< Id., ibid., II, XIX, 15-20. Ce philosophe stoïcien qu*Âulu-Gelle eut pour compagnon de traversée, entre Gassiopé et Brindes (cf. plus haut, p. 10, n. 4 fln), n*avait peut-être pas été auditeur d'Épictéte, mais pouvait, en tout cas, se dire son disciple. Or, précisément dans la circonstance prévue par Épictèle, le disciple fit honneur au maître. Car, s*il pâlit pendant la tempête, il n'eut pas peur, et il s'autorisa d'Épictète lui-même pour Juslifler sa pâleur. II est vrai qu'alors la tempête était passée.
i06 DBUX.IÈME PABTIE. — CHAPITRB 11.
devenir semblable à Dieu. Mais cet hoiiiine-là n'existe pas dans son école, et il désespère de l'y voir jamais. Il n'y voit que de faux stoïciens. Épicuriens en réalité, qui se dupent eux-mêmes et dupent les autres, et vont par le monde revêtus d'un costume d'emprunt et porteurs d'un nom dérobée C'est alors que, voyant ses auditeurs émus par ces violents reproches, soit qu'il craigne d'être allé trop loin, soit simplement qu'il juge atteint l'effet qu'il cherchait, il s'arrête brusquement, dépose ses foudres, descend des hauteurs, et, pour ainsi dire, leur tend la main pour les relever. Qu'ils ne se découragent pas : il est là pour les aider à mieux faire. Pourquoi de si médiocres résultats, quand aucun obstacle extérieur ne s'oppose au succès? Ce ne peut être que sa faute ou la leur. « Eh bien, conclut-il, disons, pour être plus exact, que c'est la mienne aussi bien que la vôtre. Mais voulez-vous qu'à partir d'aujourd'hui nous apportions ici la ferme intention d'aboutir? Laissons là tout le passé, mettons-nous seulement à l'œuvre. Fiezvous à moi, et vous verrez*. » On sent que toute la scène est prise sur le vif. C'est une de celles qui font le mieux comprendre ce qu'Arrien dit de Timpression produite par l'enseignement d'Épictète sur ses auditeurs', une de celles aussi qui permettent le mieux d'apprécier ce que le cœur de cet homme d'apparence un peu revèche renfermait de véritable bonté.
C*est une impression semblable que laisse, avec plus de vivacité encore, une scène pourtant toute différente. Elle commence par une anecdote fort joliment racontée. Un haut fonctionnaire, tombé en disgrâce, puis rentré en faveur, passant par Nicopolis à son retour d'exil*, avait fait ses confidences à Épiclète. Il lui avait juré ses grands dieux qu'il était revenu de toutes ses illusions : jamais, au
« Épiclète, Entretiens, II, xix, 20-29.
« Id., t6id., II, XIX. 29-34.
s ArrieD, Lettre à Gellius, 5.
* Peut-être avait-il été, comme Épiclète, exilé sous Domitien, puis rap-
RAPPORTS DU MAITRE ET DBS ÉLÈVES. i07
grand jamais, on ne le reprendrait à rentrer dans la vie publique. Le philosophe lui avait prédit qu'il n'en ferait rien, et il avait été bon prophète; car, depuis, le prétendu converti était devenu préfet des approvisionnements à Rome*. Épictète ne s'attarde pas longtemps à ce récit: conter pour conter lui semble peu d'affaire, et Tanecdote a une morale à laquelle il a hâte d'arriver. Elle n'était, en effet, qu'un prétexte pour reprocher aux jeunes gens leur indolence et leur apathie. S'ils mettaient, eux qui sont dans la force de l'âge, autant de vigueur que les vieillards de Rome en mettent à réaliser leurs ambitions, ils arriveraient à quelque chose^. (c Pourquoi donc, conclut-il, quand il s'agit d'intérêts infiniment plus importants, ne sommesnous pas plus actifs, moi tout le premier^? » Quelle est cette confidence inattendue? Ce nous était donc autre chose qu'une de ces atténuations dont Démosthène se sert si souvent pour ménager les susceptibilités des Athéniens? En effet, c'est plus qu'une confidence, c'est une confession qu'il faut dire. Ëpictète avoue que le matin — sans doute en hiver — il lui arrive parfois de rester paresseusement au lit, au lieu de préparer le travail de la journée. Il pense un instant, en s'éveillant, aux questions sur lesquelles doivent porter, ce jour-là, les lectures des élèves*; puis : € Bah ! se dit-il, que m'importe la lecture d'un tel? Le principal est de refaire un somme*. » Mais cet aveu, en apparence candide, lui donne le droit de prendre l'offensive, de reprocher aux élèves leur paresse, et même
pelé sous Nerva(Dion Cassius, LXVIII, 1 : toùç fêùfOVTaç xaTT^Yaye). Car le retour de l'exilé est un fait déjà ancien au moment où est contée l'anecdote (cf. Entretiens, 1, x, 5: Xcii:bv Iv s; évcç sxiffeawpsuxsv) ; et rien n'empêche d'admettre une vingtaine d'années d'intervalle. Cf. plus haut, p. 18.
* Épictète, Entretiens, I, x, 2-7.
« Id., ibid., I, X, 1.
s Id., ibid., I, X, 7-8. Cf. plus haut, p. 46, n. 3.
* Sur ce détail, v. plus haut, p. 36.
» Épictète, Entretiens, I, x, 8. Cf. dans Marc-Aurèle, Pensées, V, 1, un aveu tout à fait comparable.
i08 DEUXIEME PARTIE. — CHAPITRE II.
de les rendre un peu responsables de la sienne. Voilà un coup auquel ils ne s'attendaient pas. <( Mais, en réalité, estce moi seul qui suis paresseux et endormi? C'est vous tous les premiers, jeunes gens. Nous autres vieillards, de voir s'amuser la jeunesse, cela nous donne envie d'en faire autant. Mais si je vous voyais éveillés et animés, je me sentirais à moi-même beaucoup plus d'ardeur pour travailler avec vous*. » Qui n'aurait accepté de bon cœur des reproches présentés sur ce ton ? Les plus susceptibles auraient eu mauvaise grâce à se montrer froissés. Celte confession, qui paraissait avant tout naïve et ingénue, était en réalité pleine d'habileté et de délicatesse.
Quand on le voit s'y prendre ainsi avec ses élèves habituels, on n'est pas trop surpris de le voir traiter avec toutes sortes d'attentions, à la fois prudentes et affectueuses, un jeune débauché qui se présente à lui pour la première fois. Il a en effet reconnu en lui un homme à convertir; certains indices lui font croire qu'il peut sauver cette âme, comme Xénocrate sauva Polémon-. Il doit donc lui faire honte, tout en évitant de le blesser et de lui faire perdre l'envie de revenir^. Partagé entre ces deux préoccupations, il va et vient de Tune à l'autre, avec toutes sortes de périphrases, de corrections et de réticences, dont l'intention est visible^. D'abord^ il lui fait entendre, ou plutôt avouer, à l'aide de la méthode socratique, que, tout en soignant sa personne et ses vêtements, il n'est pas aussi beau qu'il se l'imagine^. Mais, ce premier pas fait, craignant d'être allé trop loin pour une entrée en matière, il s'arrête, et s'excuse d'en avoir tant dit. C'était son devoir de le faire; plus tard, une fois converti, son interlocuteur aurait eu le droit de lui reprocher sa réserve ; d'ailleurs,
< Épictèle, Entretiens, I, x, 12-13.
« Id., ibid.» III, I, 10-14 et 24 ; cf. IV, xi, 25-28 et 30. 3 En revanche, quand H a devant lui quelqu'un avec qui il sent qu'il nY a rien à faire, il s'entend à merveille à le décourager (II, xxiv). * Kpictète, Entretiens, III, i, 10, 15 et 41. » Id., tftid., ni, I, MO.
RAPPORTS DU MAITRE ET DES ÉLÈVES. i09
même sans espoir de réussir, il ne peut se dérober à sa mission, qui est de prêcher, comme un Socrate d'ordre inférieur^. Ces précautions prises, il s'enhardit de nouveau, lui dit quelques vérités assez dures, lui fait comprendre que sa conduite est indigne d'un homme. Puis il s'arrête une seconde fois pour s'excuser encore. Ce n'est pas en son propre nom qu'il lui a tenu ce langage, — il n'a pas l'habitude déparier sur ce ton à ses visiteurs^ — il n'était que le porte-parole de Dieu, comme Hermès était le messager de Zeus, et c'est à ce titre qu'il lui montre, une dernière fois, en quoi consiste la vraie beauté*. On ne saurait manier avec plus de délicatesse une âme qui a besoin à la fois d'avertissements salutaires et de ménagements.
Mais si on veut apprécier pleinement la sollicitude toute paternelle qu'Épictète a pour la jeunesse conOée à ses soins, il faut la voir s'épancher à loisir en de longues exhortations — xpoTpsiçTixa» 5[jLtX{ai, comme disaient les anciens^ — destinées à réconforter les élèves qui s'ennuient ou qui vont partir pour Rome. L'ennui, ou plus exactement une forme particulière de l'ennui, le mal du pays, parait frapper tous les nouveau-venus dans son école. La plupart de ces jeunes gens quittent sans doute leur pays pour la première fois; plusieurs ont laissé là-bas une famille en larmes : leur pensée les reporte sans cesse vers Athènes*. C'est à l'un de ceux-là qu'Épictète adresse un jour un long sermon où il prend successivement tous les tons, mais qui laisse une impression très nette sur le caractère de celui qui le prononce.
- Il fait d'abord appel à sa raison : Dieu nous a faits pour être heureux par nous-mêmes, sans dépendre des personnes et des choses; s'attacher déraisonnablement
1 Épictète, Entretiens, III, i, 10-24.
< Id., ibid,, III, I, 24-36.
s Cf. Stobée, Flor., XCVII, 28 = fr, 11 ; et plus haut, p. 22, note 1.
* Par ex., III, xxiv, U et 22 ; II, xvi, 82.
ilO DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE II.
à celles-ci, c'est se rendre malheureux à plaisir, faire de l'existence une succession de chagrins et permettre à l'univers entier de conspirer à son malheur. Et puis, il faut se conformer à l'ensemble des événements; le monde est entraîné par un mouvement perpétuel; les hommes, comme les choses, se déplacent incessamment et doivent être tantôt rapprochés, tantôt séparés ^ Après la raison, il fait appel à son amour-propre, en l'excitant par des comparaisons peu flatteuses. Ceux qui s'ennuient ressemblent aux enfants qui pleurent dès qu'ils ne voient plus leur nourrice ; ils sout inférieurs aux oiseaux du ciel, aux corbeaux et aux corneilles, qui changent de nids sans hésitation et passent les mers sans regretter leurs séjours précédents^. Ceux qui ne savent pas se résigner et ne veulent faire que ce qui leur plaît ne valent pas mieux que ces Épicuriens dont la journée est consacrée uniquement au plaisir et aux distractions les plus frivoles; ce sont de mauvais soldats, de mauvais matelots, qui refusent le service, quand le devoir serait d'obéir aveuglément aux ordres du chef et de deviner même ce qu'il veut'. Alors, par contraste, il propose à celui qu'il a prisa partie de grands exemples à imiter; parmi les demi-dieux et les héros, Héraklès, Ulysse, grands voyageurs, qui, en courant le monde, ne se crurent jamais abandonnés de Dieu; parmi les sages, Socrate et Diogène, qui savaient se rendre indépendants des hommes et des choses, et par là rester souverainement libres^. Puis il prend la peine de relever ses objections et de les discuter patiemment^. Enfin, quand il croit le moment venu, il le munit, pour conclure, de conseils pratiques, habilement gradués, grâce auxquels il sera sûr d'être heureux partout et de pouvoir supporter sans abattement les coups
* Épictète. Entretiens, III, xxiv, 1-4 et to-12. Cf. Rufus dans Ëpictète, fr. 8, et, plus haut, p. 49, n. 3.
« Id., tftid., III, XXIV, 5-6 et 8-9.
» Id., ibid,, III, XXIV, 38-40 et 31-37.
« Id., ibid., III, XXIV, 13-22 et 60-74.
• Id., ibid., III, XXIV, 4, 22-24, 44-58.
RAPPORTS DU MAITRR ET DES ÉLÈVES. ill
qui paraissent les plus terribles aux hommes ordinaires^ Mais, quelque intérêt qu'il portât à ces jeunes gens dépaysés qui regrettaient Athènes et leurs familles, il réservait sa plus grande sollicitude à ceux qui allaient partir pour Rome, soit pour y exercer des fonctions publiques, soit pour y faire des démarches auprès des grands personnages, peut-être même auprès de l'empereur. Le cas se présenta plus d'une fois^. C'était un événement dans la petite école de Nicopolis. Comme il arrivait dans les églises chrétiennes, à Tépoque des persécutions, quand un des fidèles était arrêté, ainsi, quand un élève allait passer l'Adriatique, les autres, impatients de leur inaction, regrettaient de ne pas être à sa place; le maître lui-même aurait voulu faire la traversée pour voir comment son disciple saurait supporter Tépreuve^. Assurément elle était redoutable, mais non pas au sens où le monde aurait pu l'entendre. Le danger était, surtout pour un homme qui arrivait de Nicopolis, de se laisser éblouir par les honneurs ou par les fortunes colossales qu'on acquérait à Rome par des moyens peu avouables^. Le danger était, non pas d'être persécuté, exjé ou décapité, mais de se laisser effrayer par ces prétendus dangers dont on parlait souvent à l'école et qu'on allait voir de près pour la première fois. Mais aussi, si on sortait de là victorieux, quel honneur pour l'école et le maître ! quelle justification éclatante de la doctripe ! « Voilà, dit Épictète dans l'une de ces occasions, le moment de montrer ce qu'on a appris-. Il faut laisser à d'autres les beaux raisonnements ; ce n'est pas ce qui nous manque aujourd'hui ; les livres des stoïciens en sont pleins, de beaux raisonnements. Ce qu'il nous faut à celte heure, c'est quelqu'un qui les applique et les confirme par sa conduite. Prends-moi ce rôle, pour qu'au
« Épictète, Entretiens, III, xxiv, 58-fln.
« Id., ibid., I, XXIV ; xxv; xxix; xxx; II, v; III, xiii; III, xxxiv; IV, iv.
3 Id., ibid., I, XXIX, 36 et 38.
* Id., ibid,, I, xxvi, 10-13.
lieu d'être réduits à emprunter toujours nos exemples à l'antiquité, nous puissions citer des exemples contemporains'. »
Il est visible que ces jeunes gens, qui vont subir des épreuves qu'autrefois il a subies lui-même, sont ses élèves de prédilection; car il accumule pour eux, en guise d'adieux, toutes les ressources de ses exhortations. Plusieurs chapitres, qui se rapportent apparemment au même sujet, et qu'Arricn, sans doute avec intention, a rapprochés dans son recueil, forment une sorte de bréviaire à leur usage ^. Il faudrait les étudier eu détail pour apprécier, ce qu'on ne peut faire en une rapide analyse, la variété du ton, tantôt railleur, tantôt paternel, tantôt éloquent, et l'abondance des moyens de persuasion, raisonnements, maximes, conseils pratiques, belles comparaisons, appels au sentiment religieux.
D'abord, pour préparer le terrain, il excite l'amourpropre du jeune homme par des compliments et des encouragements, déguisés sous forme de comparaisons. Il le félicite au lieu de le plaindre. Il le compare à un athlète, que le maître de gymnastique a mis aux prises avec un redoutable adversaire, pour lui faire remporter une brillante victoire; puis à un éclaireur, envoyé en reconnaissance pour voir si vraiment l'ennemi est à Rome, et si on peut s'y aventurer sans craindre les prétendus dangers que les ignorants y signalent^. Alors viennent les conseils pratiquer. Les seuls dangers réels sont la crainte et le désir*. Mais peut-on avoir peur d'un homme, fùt-il empereur, ou se laisser éblouir par les honneurs ou l'argent, quand on est pénétré des trois maximes suivantes : nul n'a de pouvoir sur les choses qui nous importent, et celles dont disposent les autres hommes sont indifférentes; —
* Ëpiclète, EtUretiens, l, xxix, 55-58.
< Id., ibid., I, XXIV ; xxv; xxix; xxx.
» Id., ibid.^ I, XXIV, 1-tl; cf. II, xvii, 38.
♦ Id., ibid., I, XXIV, 11-18.
RAPPORTS PU MAITRE ET DES ÉLÈVES. ii3
sauve par tous les moyens ce qui est à toi; ne convoite pas ce qui ne t'appartient pas ; — c'est en convoitant ce qui n'est pas à toi que tu perdras ce qui est à toi^ Un homme ainsi armé peut aller partout sans crainte : illi robur et aes triplex, Eufin, les exhortations se terminent comme elles ont commencé, par des comparaisons qui encadrent les conseils pratiques^. Par leur caractère pittoresque et élevé, elles sont de nature à faire sur Tesprit de l'élève une impression profonde, et à graver définitivement dans sa mémoire ce précepte qu'il importe de retenir : « C'est au moment de l'épreuve qu'il faut se rappeler tout ce qu'on a appris à l'école '. »
Munis de ce viatique, les jeunes gens devaient partir pleins d'ardeur, et, entendant encore résonner à leurs oreilles les éloquentes exhortations de leur maître^ ils devaient se dire en présence du danger : « Quoi! ce n'était que cela! Voilà ce que c'est que le pouvoir, l'antichambre d'un empereur et ses gardes du corps! Ce n'était pas la peine d'entendre tant de discours. Et moi qui me préparais contre tout cela en m'imaginant que c'était quelque chose*! » Ce jour-là, pleine justice était rendue à sa méthode; et ceux qui l'avaient trouvé trop dur devaient lui savoir gré de les avoir armés d'une façon aussi virile.
^ Ëpictète, Entretiens, I, xxv, 2 et 4.
* Id., ihid., I, XXIX, 34-50 et 58-64.
3 Id., ihid., I, XXIX, 33.
* Id., iftid., I, XXX, 6-7 ; cf. II, vi, 23.
l'exbrcice moral. 115