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CHAPITRE III

L'exercice moral

Bien qu'il n'ait pas encore été proprement question du fond des entretiens d'Ëpictète avec ses disciples, on entrevoit déjà quel en était le principal objet : c'est là qu'il leur apprenait à mettre la doctrine en pratique. Il leur répétait bien souvent que la plus belle morale n'avait de valeur qu'à condition que ses principes aboutissent à des actes : c'était un effort de volonté qu'elle réclamait. Mais cet effort était apparemment celui que donnait le plus malaisément la jeunesse : toujours est-il qu'une génération auparavant, son maître Musonius avait dû, à bien des reprises, en dire autant à ses propres disciples. La philosophie est avant tout d'ordre moral, la morale est avant tout d'ordre pratique*, voilà ses deux idées favorites, voilà les deux points autour desquels on le voit tourner avec le plus d'insistance. Sur le second en particulier, nous avons conservé tout un chapitre consacré à opposer le \byoq à TlOoç et à présenter l'un comme une simple préface, de l'autre. Si celuilà, dit-il, est nécessairement le premier dans Tordre chronologique, celui-ci est le premier par ordre d'importance : il est le but, l'autre n'étant que le moyen*. Aussi estimet-il qu'il faut faire le moins de part possible à Tensei-

* V. I" partie, ch. ii, p. 47, n. 2.

* Slobée, £d., II, xv, 46 W. ; v. parliculièrement la conclusion (Flot., IV, p. 164, 1. 3 el suiv. M.).

146 DBUX.IÈMB PARTIE. — CHAPITaS III.

gDcment théorique et à la démonstration. Une bonne preuve, bien claire, vaut mieux que l'étalage dialectique le plus savant ; car la nécessité des preuves tient uniquement à rinsuffisance de l'esprit humain, et il serait à souhaiter que la vérité apparut à notre intelligence, comme à l'intelligence divine, avec une évidence immédiate, afin que la morale fût réduite à la pratique. En tout cas, le devoir du maître et celui du disciple sont nettement tracés sur ce point : à une démonstration aussi simple que possible, le maitre doit joindre son propre exemple: par là, la pratique pénétrera dans renseignement même. Quant à Télève, il doit s'attacher à comprendre la preuve qu'on lui donne sans en réclamer d'autres, et s'empresser, une fois convaincu, de mettre sa conduite en harmonie avec ses convictions ; car la philosophie n*est profitable que si l'on fournil des actes en rapport avec les théories qu'on a admises'.

Pour n'être pas exposées sous une forme didactique, mais le plus souvent sous la forme de reproches, les idées d*Épictète sur cette question ne sont pas moins nettes que celles de Musonius, et l'expression en est beaucoup plus vive. Il s'en prend aux maîtres absents, qui ne se préoccupent pas de donner leur conduite en exemple, et leur oppose le philosophe idéal, dont la vie est un enseignement '. Il s'en prend surtout aux disciples présents, trop naturellement portés à confiner la morale dans le domaine de la théorie. Assurément il les approuve de ne pas négliger celle-ci : il serait ridicule de vouloir commencer par la pratique^; mais il n'est pas non plus d'une excellente méthode de s'arrêter à mi-chemin. Or la plupart de ces jeunes gens.

* Stobée, Eel.filf xxxi,125W.; v.parUcuIièremenl la conclusion /'FZor., IV, p. 220, 1. 4 et suiv. M.). Cf. Flor., XXIX, 78 (II, p. 13, l. 6 et 8uiv.; 1. 25 et suiv. M.).

> Ëpictète, Entretiens, III, xxi, 5-8; 111, xxiir, 17-18; III, xxii, 4i6 et

» Id., iMd., I, XXVI, 3-4.

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plus riches de mémoire, d'inlelligence même, que de volonté, connaissent à fond les doctrines stoïciennes, mais ne se doutent pas que leur conduite doive s'en ressentir, comme des gens qui entasseraient des provisions dans un cellier au lieu de s'en nourrir '. Par exemple, ils savent à merveille que les choses se divisent en bonnes, mauvaises et indifférentes, que les bonnes sont les vertus et tout ce qui s'y rattache, que les mauvaises sont leurs contraires, que les indifférentes sont la richesse, la santé, la réputation, la vie et la mort, le plaisir et la peine^. Ils diront mieux que personne qu'il ne faut pas chercher son bien ou son mal dans les choses extérieures, mais en soi-même, que, loin d'être des maux, la pauvreté, la maladie, l'obscurité, peuvent être l'occasion d'im bien 3. Enfin, ils n'ont plus à apprendre que l'homme n'a jamais lieu de se quereller avec ses semblables, qui ne peuvent rien lui prendre, qu'au contraire il perdrait ses biens véritables en leur disputant des biens imaginaires ^ Toutes ces belles théories leur sont familières, et ils sont pleins de verve tant qu'il ne s'agit que d'en parler^. Le malheur est qu'elles ne sortent pas de l'école. Que dis-je ? dans l'école même, quand ils sont en train de les exposer, si une occasion de les appliquer se présente à Timproviste, ils ne pensent pas à s'en servir. Pendant qu'ils débitent leur leçon et classent doctement la réputation parmi les àiii^opa, il suffit qu'un des assistants se mette à rire pour qu'ils perdent contenance : tant il est vrai que l'opinion d'autrui leur est indifférente^ ! Qu'est-ce, quand ils ont passé la porte de l'école ! De même que d'autres oubliaient de déposer en entrant leurs préoccupations matérielles et leurs passions habi-

* Kpictète, Entretiens, II, ix, 18.

« Id., ibid., II, XIX, 13; cf. II, ix, 15. Cf. également Musonius dans Stobée. Flor., XXIX, 78 (II, p. 13, 1. 22 M). a Id.. iWd., III, XX, 16-17.

* Id., ibid,, IV, V, 36; II,x, 30.

fc Id., fWd., II, XVI. 20.

* Id., ibid., II, IX, 16.

418 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE lU.

tuelles, ceux-ci oublient d'emporter au dehors les armes qu'ils ont reçues, ou du moins ils ne songent pas à en faire usage. On dit bien dans l'école qu'il n'y a jamais lieu de se quereller avec autrui : mais, chez eux, ils n'ont rien de plus pressé que de se disputer avec leurs esclaves et leurs voisins, ou avec ceux qui se moquent d'eux ^. Et ceux qui récitent si bien la liste des choses indifférentes, y compris la prison, l'exil et la mort, s'ils se trouvaient au fort d'une tempête ou en présence de l'empereur, comme ils perdraient subitement la mémoire et recevraient mal l'importun qui s'aviserait de rappeler leurs souvenirs envolés*! Ainsi, tant qu'il ne s'agit que d'écrire, de lire ou d'applaudir des dissertations sur les principes, on est très fort ; mais autre chose est de les appliquer. Les Lacédémoniens étaient des lions chez eux, des renards à Éphèse : eux sont lions dans l'école et renards au dehors 3.

Ce qui les abusait sur leurs prétendus progrès, c'est qu'ils les mesuraient aux gros livres qui servaient aux explications et qu'ils dévoraient sans les digérer^. Épietète n'a pas assez de railleries pour ceux qui se croient plus avancés parce qu'ils savent expliquer Ghrysippe s. Ce n'est pas qu'il le méprise, assurément^; mais Chrysippe n'est que l'interprète de la nature, dont le livre n'est pas toujours suffisamment clair, et c'est un interprète qui a besoin d'être expliqué à son tour. Dès lors, quelle besogne deux fois subalterne que de se faire l'interprète d*un interprète '^ ! L'œuvre de Chrysippe vaut bien cinq deniers ; le

« Épiclète, Entretiens, in,xx, 18.

s Id., ibid,, II, XIX, 15-20; cf. plus haut, p. 105.

3 Id., ibid,, IV, V, 37.

* Id., ibid., I, XII, 16.

» Id., ibid., I, IV, 9-10; II, xyii, 40 ; M., XLIX.

* Id., ibid., l, IV, 28 et suiv. Épiclète en parle, au contraire, en termes presque lyriques, et en fait un demi-dieu, pour lequel il réclame un temple et des autels, comme Lucrèce pour Épicure. Le passage I, iv, 30 rappelle tout à fait Lucrèce, D. R. N., V, 16. L'un et l'autre traitent probablement un thème plus ancien qu'eux.

î Id., ibid., I, XVII, 16-17; cf. Jf., XLlX.

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commenlateur no vaut même pas cela^ a Je te demande, dit Ëpictèle à un élève, quels progrès tu as faits, et tu me réponds : Voici le traité de la volonté ; voyez comme je l'ai lu. C'est comme si je disais à un athlète : Fais-moi voir tes épaules, et qu'il me répondit : Voici mes haltères. Va te faire pendre avec tes haltères, lui dirais-je : ce que je veux voir, c'est le parti que tu en as su tirer. » C'est donc une sottise de féliciter celui qui peut déjà lire Chrysippe tout seul, et de croire que c'est là avoir appris quelque chose d'utile s. Dans cette voie, on n'a pas fait un pas vers le but, eût-on lu d'un bout à l'autre toutes les introductions et tous les traités de Chrysippe, en y ajoutant, au besoin, ceux d'Antipater et d'Archédémos^. On pourra avoir passé des années dans l'école sans avoir franchi pour cela le seuil de la sagesse ^. On sera grammairien , si on veut, mais philosophe, non pas; car c'est être grammairien que d'interpréter les pensées des autres, que ce soient celles d'Homère ou celles de Chrysippe ^. En tout cas, on ne sera pas plus stoïcien qu'Épicurien; car quelle différence y a-t-il entre exposer des idées qu'on n'applique pas et exposer les doctrines d'une autre école? Ceux qui connaissent à fond Chrysippe sont capables d'exposer tout aussi bien rÉpicurisme. Se dire stoïcien dans ces conditions, c'est se duper soi-même et duper les autres, c'est se promener par le monde revêtu des habits d'autrui et porteur d'un nom dérobé ®.

Voilà assurément l'une des idées qui reviennent le plus fréquemment dans Épictète : il est juste de dire qu'il en varie l'expression avec toutes les ressources de son imagination '^ ; ce n'est pas moins une sorte de delenda Karthago qu'il fait servir de conclusion à la plupart des discus-

* Epictôle, EntreiieM, I, iv, 6.

< Id., ihid,, I. IV, lS-14 el 9-10.

> Id., ihid.^ II, XVII, 39-40.

« Id., ibid., II, XVI, 34.

» Id., tWd., II, XIX, 14; II, IX. 14; cf. Jf., XLIX.

• Id., ibid., II, IX, 19; II, xix, 20, 22 et 28.

' V., par ex., Itwtrceieiw, I, xxix, 55-58; H, xvi, 20; III, m, 17;

sioos et donl il poursuit ses auditeurs comme d'une obsession. Son insistance ne peut guère être comparée qu'à celle de Démosthène, qui ne cessait de redire aux Athéniens, sur tous les tons, que les délibérations occupées par les plus brillants discours et closes par les plus viriles résolutions ne servent qu'à perdre le temps si elles ne sont suivies d'un effort énergique*. Le Manuel^ qui commence, comme les Entretiens, par des définitions théoriques fondamentales, se termine par une invitation pressante à mettre les principes en pratique^: Arrien doit avoir fidèlement rendu en cela l'impression d'ensemble qui se dégageait de l'enseignement d'Épictète. De son côté, Favorinus, qui paraît avoir été au courant de ses habitudes, racontait qu'il s'élevait fréquemment contre les faux philosophes dont les formules ne dépassent pas les lèvres : çiXiaoçoi aveu tcu xpaTteiv ^iip^ Tcu X^Ystv ^. Nous pouvons affirmer, pour notre part, qu'il faisait tout pour empêcher ses disciples de leur ressembler un jour. Nous verrons qu'il comparait volontiers les apprentis philosophes à des athlètes ; mais, quand on le voit batailler continuellement avec eux pour les décider à devenir stoïciens autrement que par le nom, on trouve que la comparaison s'applique encore plus exactement au maître qu'aux apprentis : le véritable lutteur est ici Ëpictèle luimême.

Mais ces reproches sur l'insuffisance de la théorie n'avaient guère qu'une valeur négative; ils étaient trop vagues et trop généraux pour que des jeunes gens natu-

IV, 1, 138; IV, VI, 14. Sur rinuUlitô de la lecture réduite à elle-même,

V. III, X, 10-13 et IV, IV, 1-19 ; cf. IV, iv, 46 : ceux qui se plaignent de voir leurs études interrompues par la maladie ou par une mission à Bome devraient, au contraire, s'en réjouir ; ils lisaient sans but : voilà une occasion inattendue d'appliquer ce quMls ont lu ; c'est ce qui peut leur arriver de plus heureux.

* V. une coïncidence curieuse dans les idées et dans les termes entre Démosthène, 01.^ III, 15, et Musonius dans Slobée, Ed., II, xv, 46 W. (Flor., IV, p. 164, 1. 6 et suiv. M.). Cf. plus haut, p. 115 et n. 2.

s Épictète, Jf., LI.

> Aulu-Gelle, iV. .4., XIX, 7.

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rellemcnt portés à rimiolencc en pussent tirer parti d'une manière vraiment efficace. Abandonnés à leur propre initiative, ceux-ci auraient trop souvent laissé passer, sans les voir, les occasions d'agir : il fallait les leur indiquer d'une façon positive, leur préparer, en quelque sorte, la besogne toute faite, et rester à cùté d'eux pour leur faire signe au moment voulu. On devine par les Entretiens qu'Épictète ne devait pas reculer devant des recommandations précises jusqu'à la minutie. Déjà les anciens stoïciens, estimant que la vertu peut se manifester dans les plus petites choses, descendaient volontiers dans l'extrême détail des obligations de l'individu, et visaient, par leurs prescriptions, les diverses circonstances de la vie de tous les jours. Certaines de ces prescriptions nous étonnent par une précision qu'on est tenté de traiter de mesquine, pour ne pas dire de puérile ^ Alexandre d'Aphrodisias rapporte, pour en donner un échantillon, que dans leurs icept T<ov xa6r|X9VT(i)v les stoïciens examinaient s'il convenait de croiser les jambes dans l'école d'un philosophe, ou bien, étant à table avec son père, de s'attribuer la plus grosse part^. Parmi les vertus stoïciennes, qui étaient divisées et subdivisées à l'infini, ainsi d'ailleurs que les vices et défauts correspondants, Stobée cite une au^jLxoTix*}) ipvHi qui se définissait èici9Ti^|(AV) tou tcuç isX i^iyeahM ta au|A^sffia xal tôl3 içûç 8eT (jujjLwfveiv*, et, d'après Athénée, le philosophe Pcrsaeos en avait longuement traité dans ses aufxrroTtxol SiiAoyoi^. Dès lors, on ne saurait être surpris de voir Musonius Rufus énumérer longuement les différentes

* C*esl ce que pensait déjà le ptiilosopiie Ariston de Gtiios, qui déclarait superflue la icapaivsTixiQ, c'est-à-dire ta partie de la morale qui concerne les préceptes particuliers : « Si ludum litterarium intraveris, scies ista, quae ingenti supercilio ptiilosoptii jactant, in puerili esse praescripto. » (Sénèque, Ep., XGIV, 9; cf. Sextus Kmplricus, Àdv. Math., VII, 13). Cf. plus loin p. 123, n. 2. Sur Ariston de Cliios, voyez R. Thamin, Un problème moral dans l'antiquité, ch. ii, p. 41-51.

« Alex. d'Aptirod., Top., XLVI m. Cf. Kpictète, M., XXXVI, et Aulu- GeIle,JV. ^., II, 3.

* Stobée, Ed., II, vi, 5(11, p. 34, 1. 29 et sulv. M.). « Athénée, IV, 162 b.

manières de pécher par gourmandise, et, s*il parle de la façon dont on doit porter les cheveux et la barbe, Ghrysippe, d'après le même Athénée, l'avait déjà fait avant lui^ A son tour, Ëpictète estime que le philosophe ne doit rien faire comme les autres, ou du moins sans se souvenir qu'il est philosophe; il va jusqu'à dire que tous les actes de la vie, même pendant les repas, peuvent être une occasion de plaire aux dieux ^. Après avoir cité un mot d'Euphratès, que le philosophe doit se reconnaître à ses actes, et non à son costume, il ajoute, reprenant la pensée pour son propre compte : « Regardez comment je mange, comment je bois, comment je dors... »; et ces trois mots, qui désignent les actes les plus simples et les plus communs de la vie courante, sont suivis des trois mots àwéxecj6ai, àvéye(70ai, (juvepveTv, qui représentent les trois grands points de vue de la vie morale' : c'est dire assez nettement que ces actes doivent être faits philosophiquement. En fait, il laisse entendre expressément qu'il existe des prescriptions sur la façon de se conduire à table, au bain ou au gymnase^; ailleurs il rappelle qu'il y a des préceptes relatifs aux repas, au bain, au lit, et qu'il ne faut pas manquer de les avoir présents à l'esprit quand vient l'occasion de les appliquer^. Les allusions aux repas sont de beaucoup les plus nombreuses^; mais on voit fréquemment figurer, à côté de ceux-ci, non seulement le sommeil, le bain et le gymnase'', mais le vêtement et la

» Stobée, Flor., XVIII, 37 H. (I, p. 298 M.); VI, 24 H. (I, p. 1.^6 M.); Athénée, XIII, 565 a. Cf. Kpiclète, Entr., I, ii, 29.

* Cf. Entretiens, I, xii, 8, où le principe est posé, et I, xiii, où, en réponse à une question, il est appliqué à la conduite à tenir pendant les repas.

» Épictète, Entretiens, IV, viii, 20. Cf. plus haut, !»• partie, ch. ii,p.61.

* Id., ibid., IV, IV, 8 ; Cf. Jf., XLVI, t.

6 Id., ibid., III, X, 1.

« Id., ibid., 1, IV, 20; II, viii. 12 et 15; III, xiir, 23 ; III, xv, 10 =: Jf., XXIX, 6 ; III, XXI, 5 ; IV, viiï, 17 ; IV. xii, 7 ; Jf., XXXIII. 7 ; XXXVI ; XLI ; cf. Entr., II, iv, 8 ; M. XV; fr. 17.

' Id.. ibid., I, IV, 20 ; II, viii, 12; III, x, 1 ; IV, iv, 12 ; IV, vm, 20 ; IV, IX, 8; IV, XII, 7; Jf., IV; XLI.

l'exercice moral. 423

tenue, les conversations elles rapporls des deux sexes ^ Des conseils pour l'usage de la maladie remplissent même un chapitre entier^.

Ce chapitre mis à part, il faut reconnaître que ces prescriptions, dans les Entretiens, sont Tobjet d'allusions plus nombreuses qu'étendues, surtout si on les compare aux longs développements que nous trouvons sur ces mêmes questions dans les fragments de Musonius'. Mais on doit croire que les instructions auxquelles ces allusions se rapportent avaient sensiblement le même caractère chez le disciple que chez le maître : l'article XXXIII, 7 du Manuel, qui condense sans doute bien des paroles d'Ëpictète, est, en trois lignes, l'expression très fidèle de plusieurs pages de MusoniusS et est animé exactement du même esprit. Or ce qui frappe dans les prescriptions de Musonius, outre leur précision minulieuse, c'est un certain air de rigueur et d'austérité, une affectation de simplicité dans les mœurs qui a l'apparence d'une protestation contre les excès du luxe et les raffinements de la civilisation, et qui rappelle les prédications des cyniques. Cette disposition, à vrai

< Ëpiclèle, £n<rea'6n«, II, vm, 12 et 15; III, XXI, 5; III,xxii, 7î; IV,ix,S; IV. XII, 7 ; M., XXXIII, 7-8 ; XLI.

- C'est le ch. Ill, x, dont le début a été cité plus haut; cf. III, v. Horace fEp., I, I, 33 et suiv.) fait allusion aux préceptes relatifs au traitement des différentes passions. Le début de VÉp. XGIV de Sénèque fait voir qu'il y avait également des préceptes relaUfs aux différents devoirs de l'homme suivant la situation qu'il occupe dans la société... « eam philosophiae partem quae... marilo suadet quomodo se gerat adversus uxorem, patri quomodo educet liberos, domino quomodo servos regat... i Mais c'est plutôt au ch. v qu'il sera question de ces derniers. — Les avis étaient partagés sur Tintérét de toutes ces prescrlpUons détaillées : les uns eu niaient l'utilité, alors que d'autres prétendaient y réduire la morale. G*est à la discussion de celte question que sont consacrées les Ép. XCIV et XGV de Sénèque, qui ne prend parti ni pour les uns ni pour les autres (Cf. P. Wendland, Quaestiones Musonianae, p. 12-13).

' V., notamment, Stobée, Flor., I, 209 H. : Mouffwvbu èx Toy llepl ffxértiç; VI, 23 H. :...Il6pt àfpoîtffiwv; VI,24 H. :.. Ilept xoupaç; XVII. 42 et XVIII, 37 H. .«...Ilepl tpoffiç.

* Cf. Musonius dans Stobée, Flor,, I, 209 H.; XVII, 42 IL; XVIII, 87 H.

dire, n'a Jamais été étrangère au stoïcisme, qui, au début, se rattachait au cynisme par des liens assez étroits ^ Ces liens purent se détendre, ils ne furent jamais entièrement rompus, et, peut-être sous rinfluence des progrès du luxe, ils tendent même à se resserrer sous l'Empire^. S'il y a des cyniques qui se rapprochent du stoïcisme, comme Démétrius et Démonax, il y a, d'autre part, chez Musonius et, après lui, chez Épictète, des points de contact avec le cynisme. Ce n'est pas qu'ils aient, comme Dion Ghrysostome, le goût du sermon populaire et s'en aillent prêcher la réforme des mœurs publiques sur les places et dans les carrefours : en tout cas, on ne connaît de chacun d'eux qu'une tentative en ce sens, et on sait que le vieux Musonius comme le jeune Épictète y échouèrent pareillement >. Mais, par là même qu'ils s'adressent à un auditoire restreint et facile à conduire et ont sous la main des disciples habituels à former à l'intérieur d'une école, ils sont amenés naturellement à leur donner des conseils dont l'austérité contraste avec les mœurs du monde et rappelle certains traits du représentant le plus populaire de l'école cynique*.

Il est juste de dire que des idées de ce genre ne manquent pas dans Sénèque lui-même, et que le nom de Diogène revient fréquemment sous sa plume pour faire antithèse avec les vices de l'époque^. Mais sa vie, mêlée presque

1 Cf. Diogène Laerce, VI, 10%, et Juvénal, Sat„ XIII, 121.

< V. Zeller, Ph. d. Gr., III. i, p. 734, el surtout P. Wendland, QuaestionesMusonianae, Cf. Wilamowilz-Moellendorr, PkiloL Unters., IV, Àntigonos von Karystos, Excurs III, Der kynische Prediger Teles, p. 298 et suiv.. et Hense, Teletis reliquiae, p. xiii, note.

• V. l'« partie, ch. i, p. 8, n. 2 et 3.

* On s'explique ainsi qu'un écrivain chrétien du commencement du V* siècle, S. Nil, ait cru pouvoir adapter le Manuel à la vie monastique, en se bornant à des inodiflcalions de détail insignifiantes, par exemple en remplaçant 6ss'! par 633c, en substituant S. Paul à Socrate, et en supprimant quelques détails xspl âfpoSifficJV.

» Sénèque. £>.. XG, 11 ; De ir. an,, VIII, 3; De benef,^ V, iv, 3 et VI, I.

L*BXERCICE MORAL. 425

lout CDtière aux affaires du siècle, affaiblit singulièrement Taulorité de ses déclarations, sans compter qu'il a pris soin de revendiquer expressément pour le philosophe le droit d'être riche, et même très riche*. Il ne faut donc pas trop s'arrêter aux passages où il défend la philosoptiie, comme d'un crime, d'avoir inventé tout ce qui sert aux commodités de la vie, où il fait l'éloge de Tàge d'or, ce siècle où il n'y avait pas d'architectes, vante la simplicité du costume des sauvages, et rappelle Diogène couchant dans un tonneau et buvant de l'eau dans le creux de sa main^. Ce qu'il en faut surtout retenir, c'est que ces idées étaient dans l'air environnant et familières aux philosophes — et aussi aux rhéteurs — de l'époque*.

Chez Musonius, ces tendances cyniques paraissent beaucoup plus sérieuses. Elles sont certainement plus frappantes et ont été remarquées depuis assez longtemps, puisqu'Eunape lui donne expressément la dénomination de cynique et le range, à ce titre, à côté de Déniétrius et deMénippe^. En fait, les prescriptions de Musonius auxquelles il a été fait allusion plus haut rappellent souvent de très près, non seulement par le fond et l'esprit, mais même par le détail des mots, l'opuscule le Cynique^ autrefois attribué à Lucien, où sont exposées la vie et la doctrine d'un philosophe de la secte. Quel que soit l'auteur de cet opuscule, même si on admettait qu'il s'est inspiré de Musonius ^

( Sénèqae, De viia beata, XXI-XXI V.

« Sénèque, Ep., XC, passim.

s Marcks fSymbola critiea ad epistolographos graeeos, Bonn, 1883) a démontré qu'au i«' siècle après J.-G. la secte cynique eut une sorte de renouveau et que c'est alors que furent fabriquées les lettres apocryphes de Diogène et de Craies. Hense {Teletis reliquiae, p. xiii, noie) pense que rèiciTOjJit) i% xôv TëXtiTOÇ dont Stobée (Flor., XGV, 21 et XGVII, 31 ; EcL, II, XV, 47 W.) nous a conservé des extraits, date de la même époque.

* Ëunape. V. des Soph., p. 3 Boiss.

^ V.Wendland,Ouaes<. Muson., p.2i,au bas. Dans une autre dissertation (Philo und die kynisch stoische Diatribe), Wendland relève entre Musonius et Philon, au moins au point de vue des idées, des coïncidences et

il n'eo serait pas moins significatif qu'il se soit cru en droit de voir dans ces prescriptions un type des doctrines cyniques.

Ce qui domine tout ce cynisme, c'est l'idée qu'il faut bannir le superflu et se régler uniquement sur le besoin réduit au minimum, sur la nécessitée L'éloge de la vie patriarcale, présentée comme supérieure à toute autre pour le philosophe, n'en est que l'application <. L'idée que la simplicité, l'eÙTéXEifl, est meilleure que le luxe, reparait sous toutes les formes, qu'il s'agisse de l'habitation ou de l'ameublement, de la nourriture ou du costume 3. Ëpictète donnait à ses disciples des conseils analogues. Outre l'article XXXIII, 7 du Manuel, cilé plus haut, il faut rapprocher les nombreux passages où il leur recommande, pendant la période d'apprentissage, non pas de régler leurs désirs comme leurs aversions, mais de supprimer en eux toute espèce de désir ; par exemple celui-ci : « Jeûne, bois de l'eau; abstiens-toi de tout désir, en attendant que tes désirs soient conformes à la raison^. » D'ailleurs, ce n'est

des rapports assez frappants. Mais ici il n'y a pas à chercher d'influence directe de Tun sur Taulre, ni à recourir à l'hypothèse d'une source commune bien déterminée. U y avait, comme nous le verrons 3* partie, ch. III, un certain nombre de thèmes que traitait volontiers la philosophie populaire, et dont on retrouve des traces dans Sénèque et Juvénal, dans les satires d'Horace, dans les traités philosophiques de Gicéron, et dans les fragments de Télés conservés par Stobée.

* Cf. Diogéne Laôrce, VI, 105 : 'Apioxei B'auToTç xal Xitûç Piouv, aÙTdpx€7t ^p(i)|Aévoiç TiTioiç xal Tp{6(«>9i (JLOVOiç ; et Philon, De fort., III, p. 377, Harris, Fragments, p. 101 b ; Wendiand, ouvr. cité, p. 8,n. 3, rapproche Xénophon, Mémor., I, vi, 10.

« Stobée, Flar., LVI, 18.

s Id., ibid., I, 209 H. (I, p. 37, 1. 6 et suiv.; p. 38, 1. 10 et suiv. M.) ; XVII, 42 H. (I, p. 285, 1. 21 et suiv. M.) ; XVIIl, 37 H. (I, p. 299, 1. 25 et suiv. M.) ; LXXXV, 20 (111, p. 147, 1. 22 et suiv. M.). On peut en dire autant de Philon; v. Wendiand, ouvr. cité, p. 10, note. Cf. Horace, Sat., II, II, p. 70 et suiv.; Télôs dans Stobée, Flor., I, 98 H. (I, p. 123, 1. 15 et suiv. M.); Pseudo-Télès, ibid,, XGIII, 31 (III, p. 188, 1. 4 M.). Sur les deux développements faussement attribués à Télés (Stobée, Flor., XGI, 31 et XGIII. 31), v. Wilamowitz.Moellendorflr, PhiloL Unters., IV, p. 293 et suiv., et Hense, Teletis retiquiae, préface, p. xv. Sur le cynisme de Télés, v. Wilamowitz, ibid,, et Hense, p. xxxm.

* Épictète, Entretiens, III, xiii, 21 ; cf. I, iv, 1 ; III, xii, 8 ; III, xxii, 13 ;

l'exkrgice moral. 127

pas nécessairement sous une forme dogmatique et générale qu'étaient présentés ces conseils; ils pouvaient surgir incidemment, à propos d'une circonstance particulière, qui leur donnait plus d'intérêt et d'à-propos. Le passage le plus frappant où il s'élève contre le luxe s'adresse aux jeunes gens qui se plaignent d*étre laissés sans ressources par leurs familles et craignent de manquer du nécessaire. Au fond, leur dit-il, ce n'est pas de mourir de faim qu'ils ont peur, mais d'être obligés de renoncer au superflu auquel ils sont habitués ^ Et il leur fait un tableau ironique de la vie élégante des gens du monde, qui ne peuvent rien faire par eux-mêmes, et ont besoin de l'entremise d'un cuisinier, d'un valet de chambre et d'un baigneur. C'est là, conclut-il, une vie bonne pour les gens impotents : ne vaut-il pas mieux vivre comme les gens bien portants, suivre le régime des esclaves, des ouvriers et des vrais philosophes, de Socrate, de Diogène et de Cléanthc^? La forme du passage est très vive et très originale ; mais l'exemple des esclaves et des ouvriers et la mention du nom de Diogène disent assez que les idées sont d'inspiration cynique.

Si on voulait entrer dans le détail des recommandations de Musonius contre le luxe et le superflu et étudier les diverses applications de l'idée qui les domine toutes, on verrait qu'elles rappellent souvent, d'une part, les cyniques proprement dits, et font penser, d'autre part, à certains conseils d'Ëpictète^. Nous nous bornerons à Texemple le plus frappant, relatif à la toilette ou plus exactement à la

IV, IV, 18 et 33 ; M., II, 2 ; XLIX, 3 ; fr. 27. Cf. encore Entr,, III. xir, 11 ell7; III, XIV, 4; Jf.,XLVII.

* Cf. plus haut, p. 102.

> Épictète, Entretiens, III, xxvi, 24. Cf. Musonius dans Stobée, Flor., XVIII, 37 H. (I, p. 299, I. 26 et suiv. M.) : tojç yo^^ otxétaç xwv SeoxoTcôv t3oiç Sv a>ç iizX xo icXeTrcov ^(«>(JiaXea>Tépouç ovTaç.

* Par exemple, à propos du mobilier, après avoir critiqué les lits d*ivolre et les tapis de pourpre (Stobée, Flor,, LXXXV, 20 = III, p. 147, 1. 21 M. ; cf. Pseudo-Télès dans Stobée, Flor., XGI,31 s lU, p. 188,1. 7 M. ;

tenue. Il étail, pour ainsi dire, de tradition dans la secte cynique d'attaquer les jeunes élégants qui, tout en étant trop bien peignés, se rasaient et s'épilaient, et de présenter cette mode comme le comble de la dégradation pour un homme. Un philosophe cynique s'étant fait arrêter pour avoir, à ce propos, raillé un proconsul, Démonax prit la défense de son confrère, et renchérit sur lui en adressant au personnage un mot spirituellement sanglant*. Ëpictète, faisant parler un jeune homme qui veut s'affilier à la secte cynique, lui fait dire : c Je coucherai sur la dure, je prendrai une besace et un bâton , et, si je vois un homme

Pseudo-Luc, Cyn., IX ; cf. aussi les déclarations cyniques citées par Épictète, Entr,, I, xxiv, 7 : àr'àŒrpciTW wéîo) xa6£u8eiv X^yei 3ti {iUzXaxcoTdétv) xoitTi èort ; III, xxii, 47 : '/a\>,OL\ xoi|ji(ô|xai ; III, xxn,87 : V; àçeXTjç xat Xitt; xoli uirdROpoç hiavia ouSè to rà{iuz Xu(jiatv£Tai), il dit que les vases de terre et de fer valent mieux que la vaisselle d'or et d'argent (il ne va pourtant pas jusqu'à juger Técuelle de terre superflue, comme Diogène, parce qu'on peut boire dans le creux de la main ; cf. Fhilon, /)6 sofim., I, 20, p. 639; Sénèque, Ep., XG, 11; CXIX, 2). On 8*y désaltère tout aussi bien (cf. Horace, Sat., I, ii, 114 ; Pseudo-Luc, Cyn., IX) ; ils sont plus faciles à acquérir, et, excitant moins les convoitises, demandent moins de surveillance (Stobée, Ftor,, LXXXV, 20 = III, p. 14S, 1. 20 M.). Épictële, exprimant la même idée à propos d'une mésaventure personnelle, est peut-être encore plus austère, malgré le tour enjoué qu'il donne à sa pensée : le fer lui-même est pour lui un objet de luxe, capable de tenter les voleurs, et, depuis qu'on lui a pris sa lampe de fer, il Ta remplacée par une de terre ; de cette façon, si le voleur revient, c'est lui qui sera volé (Entretiens, î, xviii,' 15). Dans le même passage, il conseille à celui qui ne veut pas se faire voler son manteau de n'avoir pas de manteau (I, xvin, 14 et 16) : le mot rappelle les déclarations cyniques citées par lui-même (Entr., 1, xxiv, 7 : tb Y^l*^^^ sîvai Xëysi oti xpsTaaiv èaxt iciorjç .icepwcopf upou ; t6ï(i.,lll,xxu,47: 6V Tpiécovdtpiov), ainsi que le mot de Musonius (Stobée, F/or.,I, 209 H. = I, p. 37, 1.29 M.) : TO iJièv èvl XP^^^^ x^*^^^^ "^^^ 8£î(j6ai 8uoîv 7:poTi|xt)Téov, tou 8*£vt xp^^^i X^'^^^^ "^^ |Ji.t)8evt, àXXà i]LX'zi(ù (Ji6v9V. Cf. Diog. Laêrce, VI, 105 : Tp(6(i)7t |A9voiç. Gomme confirmation de l'origine cynique de tout le développement de Musonius, V. le jeu de mots qui suit immédiatement sur l'inutilité de la cliaussure : Dion Ghrvsostome {or.^ VI, p. 203 R.) nous apprend expressément que le mot est de Diogène le Gynique. Sur le cynisme de Musonius et ses rapports avec le Pseudo-Lucien ainsi qu'avec Clément d'Alexandrie^ v. P. Wendland, Quoestiones Musonianae, p. 18-32. * Lucien, D^mofkix, L.

l'bxercicb moral. 129

trop bien peigné du qui s'épile, je lui dirai son fait^. » On voit parla que c'était un des sujets consacrés des sermons cyniques. Il serait surprenant que le cynique par excellence, Diogène, n'eût pas dit son mot sur la question. Effectivement, Diogène Laërce et Athénée nous rapportent qu'il dit un jour à un de ces élégants : a Jeune homme, en voudrais-tu par hasard à la nature d'avoir fait de toi un homme au lieu d'une femme»? »

De Musonius nous avons non pas un mot, mais une série de prescriptions dont l'esprit est le même. Il en veut surtout à ceux qui prennent trop de soin de leur chevelure, comme les femmes; mais il interdit aussi de retrancher la barbe, qui est, dit-il, le signe du mâle, comme la crête pour le coq et la crinière pour le lion 3. Le Cynique du Pseudo-Lucien dit aussi, probablement d'après Musonius, qu'elle est l'ornement du sexe viril, comme la crinière est l'ornement des chevaux et des lions : par elle on reconnaît l'homme, tandis que la peau lisse convient aux femmes*. Tous ces détails se retrouvent, soit textuellement reproduits, soit développés d'une façon originale, dans deux passages d'Épictète, une fois en particulier, d'une manière assez inattendue, à l'appui d'une démonstration de la Providence. Exprimant cette idée que Dieu n'a rien fait d'inutile à l'homme, il en prend occasion, peut-être à propos d'une objection, pour commenter assez vivement lé au|A6oXov TcO ôfppevoç de Musonius, ainsi que le àvSpeç çaCveaOat, qui avait sans doute passé de Musonius dans le Pseudo- Lucien. « Par la barbe, dit-il, le sexe de chacun de nous crie de loin : Je suis homme : traite-moi en conséquence ; inutile de chercher d'autres signes : voilà ma marque... En est-il une plus noble et plus majestueuse? la crête des coqs a-t-elle autant de beauté, la crinière des lions autant de

* Épictôte, Entretiens^ lil, xxii, 10.

< Diog. L., VI, 65 ; Athénée, XIII, 565 c. Cf. Épictète, Entretiens, 1, ii, 29 et 35-26.

3 Slobée, Flor., VI, 24 H. (I, p. 156, 1. 23 et suiv. M.).

4 Pseudo-Luc, Cyn., VI ; cf. p. 130, n. 3.

i30 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE III.

magoîiicence? » Et la conclusion fait bien voir qu'il s'agit moins de justifier la Providence que d'adresser indirectement une critique à ceux qui méconnaissent ses intentions, ou plutôt un conseil aux disciples présents qui pourraient être tentés de les imiter : a Voilà pourquoi on devrait conserver ces signes que Dieu nous a donnés, au lieu de les sacrifier et de confondre, autant qu'il est en nous, les sexes qu'il a séparés^ i Ce dernier détail sert de thème à tout un chapitre, où il s'adresse, cette fois, et de la façon la plus précise, à un de ces jeunes élégants que n'épargnaient ni Diogène ni Démonax, ni Perse ni Ju vénal*. Malgré ses ménagements et ses précautions oratoires, Ëpictète est ici en plein dans le rôle d'un philosophe cynique, et il reproduit non seulement la comparaison du lion et du coq de Musonius, mais encore le mot cité plus haut de Diogène', pour lequel Ëpictète a, comme on sait, une vive admiration, et qu'il présente volontiers comme modèle aux jeunes gens.

Cette prédilection pour le représentant le plus connu de la secte cynique apparaît particulièrement dans le chapitre où, pour détourner un jeune homme de s'y affilier en lui montrant qu'il n'est pas encore mûr, il fait un portrait célèbre du Cynique, qui devient le type du philosophe apôtre, sorte de ministre envoyé par Dieu sur la terre pour édifier les hommes par sa doctrine et par son exemple : un grand nombre de traits sont, en effet, empruntés à Diogène V A côté et au-dessus de Diogène, le philosophe idéalisé, un autre modèle, ici et ailleurs, est présenté aux jeunes gens dans la personne du demi-dieu Héraklès.

* Ëpictète, Entretiens, I, xvi, 9-15.

« Perse, IV, 35 ; Juvénal, VIII, 15 et 114.

' Ëpictète, Entretiens, III. i, 45 et 30. Cf. aussi III, i, 27 : èxstvi] (yuvi^) çuaei Xeta -^iyo'iz xat Tpufspi et Pseudo-Luc, Cyn., VI : XeiitîîTa ffapxbç yu^^aiÇ, Tipéreiv •fjVouvTO. La suite de III, i, 30, après la citation directe, est encore inspirée de Diogène (Stobée, F/or., Vl,5 M., et Diog. L., VI, 64)

* Par ex., III. xxii, 24, 67, 80, 88, 91.

l'exercice moral. 131

Or on sait que les cyniques avaient fait d'HérakIès leur patron. Antisthène, le fondateur de Técole, avait, dans deux dialogues parallèles, opposé le héros grec au roi barbare Cyrus*. Le CyniquQ du Pseudo-Lucien l'oppose aux hommes mous et efféminés^. Ëpictèle, à son tour, le présente, à plusieurs reprises, comme un modèle de patience et de force à ceux qui manquent de cœur et d'énergie'. Deux fois en particulier il se sert de cet exemple pour faire honte aux jeunes gens qui ne peuvent vivre séparés de leurs familles et qu'il compare ironiquement à des enfants qui ne veulent pas se laisser sevrer : Héraklès, dégagé de nos attachements un peu étroits h une famille, à une patrie déterminée, est bien là le type du héros cynique, redresseur de torts avant tout, et élevé au-dessus des lois ou des conventions de la société^» Les préférences des stoïciens, qui se plaisaient à interpréter philosophiquement les poèmes homériques, allaient plutôt à Ulysse : en face des personnages de l'Iliade, qui représentaient les hommes ordinaires esclaves de leurs passions, le héros de TOdyssée leur servait à montrer ce que peuvent la volonté et la raison *. Épictète réunit volontiers le héros stoïcien et le demi-dieu cynique , et il leur adjoint quelquefois Diogène, quand il veut donner l'idée d'hommes dégagés de nos attachements et de nos besoins ®. Voilà, semble-t-il, un dernier motif pour être en droit de reconnaître la trace de l'influence cynique

* Diogène Laôrce, VI, 2,

s Pseudo-Lucien, Cyn,, XIV. Cf. l'allusion de Juvénal. Sat., II, 19, aux cyniques hypocrites qui attaquent les vices au nom d'Hercule : qui talia verbis HercuUs invadunt.

' Épictète, Entretiens, III, xxii, 57 ; I, vi, 32 et suiv. ; IV, x, 10.

« Id., ibid,, II, XVI, 34 et 44; III, xxiv, 9, 13 et suiv.

* Horace, £p., I, ii, 17 :

Quid virtus et quid sapienUa possit uUle proposuit nobis exemplar Uiyxen.

8 Épictète, Entretiens, III, xxiv, 13-32 et 64-75; III, xxvr, 31-35 et 23. Cf. Sénèque, De const, sap., II, 1 : « Catonem autem certius exemplar sapienUs viri nobis deos immortales dédisse quam Uiyxen et Herculem prioribus seculis. »

dans les prescriptions minutieuses et austères qu'Épictète, à l'exemple de Musonius» proposait à ses disciples. Dès lors ceux-ci n'avaient plus qu'à s'exercer sous l'œil du maître. Leur tâche était préparée; elle n'en devait pas être moins dure, comme Épictète avait eu la prudence de les en avertir, et le régime auquel ils devaient se soumettre évoquait naturellement l'idée de l'entraînement des futurs athlètes. Musonius, qui attachait à ces exercices une extrême importance et estimait que, nécessaires dans tous les métiers, ils le sont surtout dans le métier de philosophe, emploie précisément, à plusieurs reprises, l'expression Y£Y*<J(JLvi90ai, qui s'applique aux lutteurs en formel C'est sans doute à lui en particulier que pense épictète quand il dit : « Les philosophes déclarent qu'il ne suffit pas d'apprendre la théorie , mais qu'il y faut joindre la pratique et Texercice^ )> Il insiste lui-même longuement sur la nécessité de l'exercice 3, et la comparaison des athlètes est une de celles qu*il emploie le plus volontiers et qu'il se plaît le plus à développer en détail*. Elle est, en effet, expressive et ne manque pas de Justesse : car les jeunes gens ont en face d'eux des adversaires qui ne se laissent pas vaincre du premier coup et dont on ne peut avoir raison qu'au moyen d'efforts méthodiques et soutenus : ce sont, d'une part, les impressions extérieures et, d'autre part, les habitudes^.

« Stobée, Flor,, XXIX, 78(11, p. 13, 1. 11, 14. 16, 24 M.).

« Épiclèle, Entreliens, II, ix, 13.

' Nous avons précisément de lui, comme de Musonius, un chapitre intitulé : irspl à7xr|7£(i)^ (ill. xii). Cest ici le cas de rappeler que Kant, à son tour, dislingue deux parties dans l'éducation : la didactique et l'ascétique.

* Épictète, Entretiens, I, iv, 13 ; I, xvin, 21-23 ; I, xxiv, 1-2 ; I, xxix, 36 et 38 ; IH, X, 6-7 ; III, xv. 1-8 = Jf., XXIX ; III, xx, 9-10 ; III, xxi, 3 ; III, xxn, 61-53; III, XXV, 2-5; IV, iv, 11-12 et 30;IV,ix, 15-16; Af., LI, 2. La comparaison des athlètes est aussi dans Philon. Mais celui-ci va plus loin et critique pour eux-mêmes les combats d'athlôtes proprement djts, qu'Ëpictète ne désapprouve que très rarement et très discrètement (Entretiens, III, xvi, 4 et 14; Jf., XXXIII, 2), et c'est à propos de ces critiques qu'il dit que les vraies luttes sont celles qu*on engage contre les passions et les vices (De ayric. XXV et XXVIl, p. 317-318).

s Ëpietète, Entretiens, l, xxvii, 3. Musonius (Stobée, Ftor., XXIX,

l'kxbrgigk moral. 133

Pour faire de nos impressions un usage convenable (xpil^iç ofa 86Î çavxaaiôv), il pourrait sembler d'abord qu'il suffit d'être instruit théoriquement, puisque s'instruire^ c'est partager le monde en choses qui dépendent de nous et en choses qui n'en dépendent pas*. Avec une notion très claire du bien, de ses conditions essentielles et de ses caractères fondamentaux, peut-on être exposé à le voir où il n'est pas? Mais, quand il s'agit de monnaie, s'il est facile d'apprendre qu'il faut refuser la mauvaise et accepter la bonne, qui ne sait combien il est difficile de distinguer celle-ci de celle-là? à quelles précautions minutieuses, à quels moyens de contrôle multipliés il faut avoir recours? Car les apparences sont trompeuses et la confusion facile*. De même ici, pour être capable de reconnaître le danger en toute occasion, il faut s'être exercé longtemps à l'avance, afin de n'être jamais pris au dépourvu et de ne pas se laisser saisir au premier abord par une impression. Car notre esprit s'est habitué à juger au hasard. Par exemple, dès que nous voyons un consul, nous n'hésitons pas à le proclamer heureux; dès que nous voyons un pauvre, un exilé, un homme qui pleure, aussitôt et sans méfiance nous nous empressons de le plaindre*. Qu'est-ce, quand il s'agit, non plus des autres, mais de nous-mêmes^? Or ces idées ne résistent pas d'ordinaire à l'examen. Il faut donc, avant de se laisser saisir par l'impression, se mettre pour ainsi dire sur le qui-vive et voir si elle mérite que nous la laissions passer *. Si,par exemple, l'idée que la mort

78 = II, p. 14 M.) distingue les exercices qui n'intéressent que Tâme et ceux auxquels le corps prend aussi sa part. La première catégorie de Musonius et la première catégorie d'Ëpiclète paraissent bien se correspondre.

* Épîctète, Entretiens, I, xxii, 10; IV, v, 7.

« Id., ibid., I, vu, 6-7.

» Id., ibid., III, III, 17; cf. Af., XIX, 2.

< Id., Jf., XXVI

s La comparaison est d*Épictète lui-môme : l'impression est comme un homme qui se présente à l'entrée d'un camp ou d'une place ; la sentinelle l'arrête au passage et exige qu'il fournisse le mot d'ordre (III, xir, 16 ; II, XVIII, 24 ; cf. M., I, 6 ; X; XX; XXXI V).

134 DEUXIÈMS PART». — CHAPITRB OI.

est un mal se présente, il faut garder son sang-froid et lui opposer immédiatement le moyen de contrôle qui lui convient : nous avons le devoir d'éviter le mal, or la mort est inévitable ^ C'est par des exercices continuels qu'on en arrivera là, et tous les instants de la journée sont bons pour ces exercices. Dans l'école, les habiles s'exercent à l'avance contre les questions captieuses ; ils se rompent au maniement de la logique pour n'être pas pris au dépourvu par les sophismes des sceptiques^ : les novices vont au plus pressé et s'exercent à répondre aux choses qui se présentent à eux ; car elles aussi nous posent des questions. a Dès que tu sors le matin, quelque chose que tu voies ou que tu entendes, examine la question avant de répondre. Un tel vient de perdre son fils, d'être déshérité, d'être condamné. — Cela ne dépend pas de la volonté : ce n'est pas un mal. — Il s'en est afQigé. — Cela dépend de la volonté : c'est un mal. — Il s'est conduit courageusement. — Cela dépend de la volonté : c'est un bien... » Voilà les exercices auxquels Épictète conseille de se livrer du matin au soir et dont il garantit l'efficacité'. Il recommande aussi de prendre des résolutions au commencement de la journée et avant d'entreprendre quoi que ce soit^ puis, le soir venu, de récapituler toutes ses actions dans un examen de conscience, conformément aux préceptes connus de Pythagore, que suivaient déjà Horace, Sextius et son élève Sénèque, et bien d'autres encore avant eux *.

Ainsi l'élève, aiT lieu de se plonger dans la dissipation au sortir de la leçon, ne quitte pas l'école, ou plutôt c'est

* Épictète, Entretiens, l, xxvii, 7; cf. Musonius dans Stobée, Flor.^ XXIX. 78 (II, p. 14, 1. 28 et suiv. M.)-

« Id., ibid., III, VIII, 1 ; I, xxvii, 2-6; cf. I» vu.

» Id.. ibid., III, ni, 14-17 ; cf. III, viii, 1-7 et II, xvi, 2-3.

« Id., ibid., IV, VI, 34 ; .V.. IV ; cf. I, xii, 17 et II, xxi, 16. Cf. Horace, £p., II, II, 205-212 et Sat., I, iv, 130-137.

» Id., ibid., III. X, 2-3 ; IV, vi, 35 ; IV, iv. 17-18 ; cf. II, xviii, 12-15 et III, XVI, 16. Cf. Sénèque, De ira, IIÏ, 36; Ep., LXXXIII, 2. Surcetle pratique d'origine pythagoricienne, voyez C. Martlia. Études morales sur l'antiquité : VExamen de conscience chez les anciens, p. 213 et suiv.; R. Thamin, Un problème moral dans ^antiquité, p. 205 et suiv*

l'bxergicb moral. 135

le monde qui devient pour lui comme un prolongement de l'école, une véritable école d'application. Il continue à subir un examen ; mais ce n'est plus le maître, c'est la vie elle-même qui pose les questions. Par là il se familiarise avec la réalité, et il ne risque pas de ressembler, lorsqu'il rentrera définitivement dans le monde, à cet avocat qui, le jour de ses débuts au Forum, perdit la tète parce qu'il ne voyait plus les banquettes et le plafond de la salle de déclamation. Déjà dans l'école, Épictète recommande de s'exercer d'abord dans les petites choses avant de s'attaquer aux grandes^ : on ne saurait se préparer plus prudemment aux épreuves sérieuses de la vie. Car les choses extérieures, auxquelles nous tenons encore, ne nous intéressent pas toutes au même degré : il faut donc s'en détacher graduellement et par des progrès habilement ménagés. On commence par ne pas s'emporter quand un esclave casse un verre ; on finit par conserver son calme quand on perd un être aimé, également fragile et périssable^. On se laisse prendre sa lampe, puis son manteau, puis enfin sa femme, sans entrer en fureur^ : le voleur prépare au ravisseur. De même, ce n'est pas du premier coup qu'on se laisse emprisonner ou décapiter sans protestation ; on a la faiblesse de tenir à sa liberté et à sa vie ; mais, si on s'exerce d'abord à supporter sans se plaindre un léger malaise, à ne pas dire « hélas ! » pour un simple mal de tête ou d'oreille, on peut arriver à se laisser enchaîner la jambe ou couper la tête *. Xinsi on profite, en vue de l'avenir, des moindres circonstances qui se présentent. De même qu'un athlète ne se croit pas invincible parce qu'il a eu raison du premier adversaire qu'il a rencontré, mais pense à ce qu'il ferait en présence d'un autre adversaire, sur une autre arène, par une autre température, de même, quand on a dédaigné de l'argent, on se

« Épictète, Entretiens, I, xviii, 18 ; Af.. XII, 2. « Id., ibid., IV, I, 111 ; Jf., III et XXVI.

» Id., ibid., I, XVIII, 15 et 11 ; cf. Jf., XII, 2. « Id., ibid., I, XVIII, 17.

i3& DEUXIÈME PARTIE. -^ CHAPITRE m.

demande si on ferait également fi d'une femme, si on mépriserait les insultes et la mort, et cela dans les conditions les moins favorables au succès. Il faut toujours prévoir des dangers plus grands, des tentations plus fortes, avec complications et circonstances aggravantes : c'est ainsi qu'on peut arriver à n'être jamais troublé par aucun objet extérieur quel qu'il soit, à être, en un mot, invincible*.

Parmi les impressions dangereuses auxquelles sont exposés les jeunes gens dans l'école même, il en est deux ou trois qui méritent une surveillance et un traitement particuliers. Ici Épictète multiplie ses conseils, leur dicte, pour ainsi dire, point par point la conduite à tenir, et leur communique, pour qu'ils puissent les utiliser immédiatement, les résultats d'une longue expérience.

Bien qu'il choisisse volontiers l'emportement comme exemple*, il y a un autre défaut de jeunesse qui est, de sa part, l'objet d'une attention plus minutieuse et dont il donne le traitement le plus détaillé : c'est le goût du plaisir'. Là il ne suffit pas, par un brusque retour sur soi-même, de gagner l'instant de répit nécessaire pour examiner l'impression. Aussi vives que celles de la colère, les tentations de cet ordre sont plus tenaces : elles poursuivent de leurs obsessions celui qui a réussi à conserver son sang-froid ; elles reviennent à la charge, font des retours offensifs, et il faut, pour en avoir raison, recourir à toute une série de manœuvres savantes. D'abord, pour empêcher Timage impure de gagner du terrain en représentant à l'esprit tous les détails, on la chasse en suscitant contre elle quelque autre image belle et noble ^. Par exemple, on oppose au

« Épictète, Entretiens, I, xviii, 21-23.

* Par ex., Jf., XII, 2 ; Entretiens, I, xiii, 2 ; II, xxi, 11 ; et surtout II, XVIII, 12-15 (cr. plus loin, p. 142 et suiv.). C'est particulièrement sur la colère que s'examinent Sextius et,Sénèque (De ira, III, xxxvi, 2 et 3).

' Pour Musonius, ce sont les plaisirs de la table, en particulier, qui demandent le plus de surveillance et d'exercice; car, oulre que les péchés de gourmandise sont exlrèmement variés, les occasions d*y tomber se présentent, pour ainsi dire, à chaque instant (Stobée, Flor., XVIII, 38 H. = l, p. 297, 1. 26 — p. 298, 1. 19 M.).

* Épictète, Entretiens, II, xviii, 25 ; cf. II, xviii, 16.

l'bxercicb moral. 137

moment de la jouissance le moment suivant, celui des regrets et du remords, puis, en regard de ces sentiments, on pense aux joies et aux satisfactions intérieures qu'on éprouvera si on s'abstient ^ Ce moyen est-il insuffisant? il y a, suivant l'expression de Platon, des sacrifices expiatoires pour conjurer le maléfice et détourner l'influence maligne. On se réfugie, en imagination, dans la société d'un sage, vivant ou mort, qui sera comme un dieu secourable. On prend, par exemple, Socrate pour modèle : on se propose pour idéal la conduite qu'il tenait en pareille circonstance elles victoires qu'il remportait sur lui-même*. Mais la puissance tutélaire par excellence, c'est Dieu. C'est à lui qu'il faut vouloir plaire, c'est à ses yeux qu'il faut être pur. On l'appelle à l'aide, on implore son assistance, comme les marins en détresse invoquent les Dioscures. Est-il, en effet, pire tempête au monde que ce déchaînement de nos impressions, dont la violence peut jeter la raison hors de son assiette ^ ?

La maladie, ou plus exactement la crainte des privations et de la mort , c'est-à-dire encore un produit de l'imagination , est aussi une de ces tempêtes qui désemparent facilement la jeunesse. Deux fois les Entretiens nous montrent Épictète obligé d'intervenir pour tendre la main à des jeunes gens qui ont perdu pied au premier accès de fièvre et veulent planter là la philosophie au moment même où il s'agirait de s'en servir*. Ce qu'ils n'ont pas su faire, il le fait à leur place, et, s'asseyant près de leur lit, leur donne une consultation qu'ils ne demandaient pas. Il serait encore moins absurde de la part d'un athlète, leur dit-il en substance, de renoncer à la lutte par peur des

« Épictète, Af., XXXIV; cU Entretiens, \\\, xxv, 1.

« Id., Entretiens, II, xviii, 20-23; cf. If., LI, 3. C'est un conseil que donnaient déjà, mais d*une façon plus vague et plus générale, Ëpicure et, d'après lui, Sénèque, £p., XI, 6-7 ; XXV, 4-7 ; CIV, 21-22 ; De otio, XXVIII, 1. Sur les < saints laïques » que les stoïciens prenaient volontiers pour patrons, v. R. Thamin, ouvr, cité, p. 250-268.

» Épictète, Entretiens, II, xviii, 19 et 29.

* Id., ibid., III, X, 5-6 ; cf. III, v, 1-2.

138 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE lU.

coups ; car, si on peut fuir la lutte, on ne peut pas échapper à la fièvre.; et, puisqu'il faut être malade, ne peut-on Têtre du moins en se conduisant convenablement? Les devoirs d'un malade ne sont qu'une application particulière des principes connus : ce qui ne dépend pas de nous n'est ni bien ni mal; on n'a pas à conduire les événements, mais à les suivre*. Ils consistent donc à se soumettre sans se plaindre à toutes les nécessités, même aux diètes les plus sévères, à ne craindre ni désirer avec impatience ce que pourra dire le médecin, à penser à la mort comme à la chose du iponde la plus naturelle^. Si on s'inquiétait de faire des progrès dans l'art de la résignation et du mépris des choses extérieures, loin de se tourmenter, on se réjouirait d'être malade et même de mourir. L'exemple de Socrate peut servir ici, comme dans les tentations : car, tandis que d'autres étaient heureux, disait-il, d'améliorer leur champ ou leur cheval, lui-même était heureux de faire tous les jours des progrès dans l'art de n'adresser jamais de reproches à personne et de faire toujours bon visage aux choses^. Comme dans les tentations encore est proposée enfin la pensée de Dieu , qui nous envoie cette épreuve et regarde d'en haut comment nous nous en tirerons. Le dernier acte de l'existence doit être, comme tous les autres, un acte de soumission joyeuse, et l'idéal est de pouvoir, en faisant devant Dieu un dernier et solennel examen de conscience, affirmer qu'on ne lui a jamais rien reproché*.

Épictète est de ces médecins qui ne connaissent qu'un remède et le préconisent à tout propos. Car c'est encore le même traitement qu'il applique à une maladie d'une nature particulière, l'ennui ou plutôt le mal du pays. Il intervient assez souvent pour des cas de ce genre, et nous avons vu plus haut^ l'exhortation pleine de sollicitude qu'il

« Épictète, Entretiens, III, x, 5-8, 18, 10-13. î Id., iWd.. III, X, 13-18.

« Id.. ibid., in. V, 4 et 18, 14 et 16 ; cf. III, xx, 14. 4 Id., ibid., III, X, 8 (cf. I, xxx, 1); III. v, 7-12. » Cf. ?• partie, ch. ii, p. 109 et suiv.

l'bxbrgige moral. 139

adresse à un de ceux qui en sont atteints. Une fois le terrain préparé par là, il finit par lui recommander un remède énergique, efficace non seulement pour la séparation momentanée, mais pour la séparation définitive, non seulement pour le séjour à Rome, mais pour la prison et la déportation. Avant tout, lui dit-il, il est bon d'avoir médité à l'avance sur ces séparations, toujours possibles, même sur la séparation suprême, à laquelle seule une sotte superstition nous empêche de penser, et d'être décidé, quoi qu'il arrive, à se conformer à la volonté de Dieu, à mourir quand il lui plaira, à vivre en attendant où bon lui semblera. Dès lors, quand le fait se produit, c'est déjà un grand point de n'être pas pris au dépourvu et de pouvoir conserver son sang-froid. Comme ce père qui, à la nouvelle de la mort de son fils, a dit : « Je savais que je l'avais engendré mortel », c'est beaucoup de pouvoir se dire : « Je savais que j'étais exposé à mourir, à quitter mon pays, à être exilé, emprisonné. » On a ainsi le temps de se replier sur soi-même, de songer que l'événement, ne dépendant pas de la volonté, est indifférent, que notre conduite, en revanche, ne l'est pas, qu'il y a un devoir à remplir et qu'il faut obéir aux ordres de son chef ^

Si l'impression est tenace et revient nous obséder, on la traite comme les tentations voluptueuses : on l'empêche de regagner du terrain et de représenter à l'esprit les agréments d'Athènes, si on est à Rome, ceux de Rome, si on est à Gyaros ; on oblige la pensée à se concentrer sur le devoir du moment^. Enfin, ici comme ailleurs, l'idée de Dieu est le suprême renfort à opposer à l'ennemi pour le chasser définitivement 3. A tous les plaisirs qu'on est tenté de regretter on en oppose un autre infiniment supérieur : on songe que Dieu nous a choisis pour nous exercer, pour

< Ëpictëte, Entretiens, III, xxiv, 84-107.

« Id., ibid,, III. XXIV, 108-109.

3 L'exemple des grands hommes manque ici ; mais il est proposé plus liaut (III, XXIV, 64 et suiv.), ainsi que dans une circonstance tout à fait analogue (v. lech.II, xvi, qui parait être une simple réplique de celui-ci)

140 DBUXlillS PARTIS. — CHAPITRE IH.

voir s'il peut compter sur nous, puis pour démontrer au monde que les sages ne sont pas des prêcheurs d'utopies, que les vertus sont possibles, que les événements indépendants de la volonté n'ont rien d'effrayant. C'est quelque chose de pouvoir se dire : a Ce sur quoi les autres déclament dans les écoles comme sur des faits merveilleux, extraordinaires, incroyables, je l'accomplis aujourd'hui ; ce sont mes vertus qu'ils analysent sur leurs bancs, c'est moi qui suis l'objet de leurs éloges. Zeus a voulu me faire servir à démontrer la réalité de tout cela. > Peut-on, quand on a été investi d'une telle magistrature, s'occuper encore de l'endroit où l'on est et des gens avec qui Ton vit*?

En somme, dans tous ces cas particuliers, la marche est la même : nous sommes en présence d'un système à la fois savant et simple, d'une méthode toujours applicable. Qu'Épictète en ait emprunté les divers éléments à ses prédécesseurs et en particulier à son maître, cela n'est guère douteux. Mais la netteté avec laquelle il la présente et l'insistance avec laquelle il la recommande font assez voir qu'il l'a faite sienne en l'adoptant, et on devine, à certaines allusions, qu'il en avait éprouvé l'efficacité sur lui-même*.

Quand il s'agit de lutter, non plus contrôles impressions du moment, mais contre des habitudes contractées, le traitement est différent. C'est surtout à cause de ces dernières que Musonius jugeait l'exercice nécessaire, et plus nécessaire en philosophie que partout ailleurs : car l'apprenti médecin ou l'apprenti musicien n'ont contre eux que leur ignorance et n'apportent qu'une table rase; mais le futur philosophe, avant d'aborder la vertu, a longtemps vécu dans le vice et arrive rempli de mauvaises habitudes auxquelles il obéit plus facilement qu'aux idées justes'.

« Épiclète, Entretiens, III, xxiv, 110-116.

* C'e$«t tout à fait ainsi que Musonius, pour réconforter un exilé, le faisait profiler de son expérience personnelle : o\ç Se XsY^ffjJLoT; )(po)[JLai

ericoipt'av (Slobée, Flor., XL, V = II, p. 74, i. 29 et sulv. M.). » Stobée, Flor., XXIX, 78 (II, p. 14. 1. 1-8 ; p. 16, 1. 1? et 27 M.).

l'sxbrgigs moral. 141

Nous ne savons quel traitement il préconisait : nous sommes mieux renseignés sur celui que recommandait Épiclète. Toute habitude se formant et se fortifiant par des actes analogues, le premier soin doit être de ne pas lui donner d'aliment et de ne pas mettre de bois au feu ; puis de remplacer cette habitude par une autre , de préférence par l'habitude contraire*. « Par exemple, j'ai du penchant pour le plaisir : pour m'exercer, je vais me rejeter avec exagération en sens inverse; j'ai de Taversion pour le travail : je vais rompre et plier mes idées dans ce sens pour faire disparaître cette tendance 2. » Pour cela nous n'avons affaire qu'à nous-mêmes : « C'est contre toi que tu as à lutter, dit-il à quelqu'un, c'est à toi qu'il te faut t'arracher. Tu n'as à tuer, à arrêter, à violenter personne. Sans sortir de chez toi, tu n'as qu'à te parler à toi-même : et qui t'écoutera mieux, qui sera plus persuasif que toi? » Rien de plus maniable que l'âme humaine; il n'y a qu'à vouloir et la chose est faite : on est corrigé 3.

Est-ce à dire que ce beau résultat s'obtiendra immé^ diatement?La tâche serait vraiment trop facile si une seule résolution avait raison d'habitudes invétérées. Ce n'est pas impunément qu'on a laissé l'esprit prendre une fâcheuse direction. Le succès final est assuré, si on y tient, mais au prix de luttes pénibles, terminées par d'inévitables échecs. L'habitude nouvelle, à peine naissante, sera nécessairement vaincue plus d'une fois par l'ancienne, avant d'être assez forte pour lui faire contre-poids, puis l'emporter définitivement. 11 y a bien des coups à recevoir dans cette lutte : Épictète, procédant ici avec la même prudence qu'à l'égard des aspirants, a soin d'en avertir à l'avance les jeunes athlètes pour leur épargner les déceptions et le découragement final. Quand l'enjeu est le bonheur, on ne doit reculer devant rien ni, une fois qu'on a cédé, s'abandonner

^ Èpicièie, Entretiens, I, xxvii, 3-4; II, xviii, t et 4 ; III, xii, 6; cf. II, IX, 10-13.

« Id., ibid., III, XII, 7.

» Id., ibid., IV, IX, 11-14 et 16.

complètement, d'autant plus qu'après un échec il n'est pas nécessaire d'attendre quatre ans le retour des nouveaux jeux olympiques. Ici, comme dans un simple gymnase, dès qu'on s'est ressaisi, on peut rentrer en lice; si on succombe encore, recommencer encore ; et, quand enfln on a été vainqueur, c'est comme si on n'avait jamais connu la défaite'. Car ces échecs successifs ne tirent pas à conséquence; ils ne créent ni n'entretiennent l'habitude, quand on se ressaisit aussitôt. Si, après une faiblesse, on se rend compte de son mal, le mal est enrayé et tout est remis en état. C'est seulement quand la maladie n'est pas soignée radicalement qu'elle risque dépasser à l'état chronique; c'est quand la meurtrissure n'est pas cautérisée à fond qu'elle menace de devenir une plaie '. N'espérons donc pas être infaillibles du premier coup : tout ce qu'on nous demande, c'est de nous efforcer constamment de ne pas faillir. Si, en ne se relâchant jamais de cette surveillance, on évite un certain nombre de fautes, on peut déjà s'estimer heureux^. La conscience qu'on n'arrivera pas à la perfection ne dispense pas de l'effort^. Par suite, il faut moins s'affliger des échecs subis que se réjouir des échecs évités; et la considération des fautes, loin d'être décourageante, peut être, au contraire, un élément d'encouragement, si on constate qu'elles deviennent de plus en plus rares. On peut ainsi dresser une table décroissante^, qui permet de marquer les étapes du progrès et de mesurer la distance qui sépare encore du but, et cela au moyen d'examens de conscience à termes de

* Épiclète, Entretiens, III, xxv, 2-6 ; IV, ix, 14-15. « Id., ibid., II, xviii, 8 et 10-11.

a Id., ibid,, IV, xn, 19.

* Id., tWrf.,I, II, 37 ; cf. IV, i, 177.

^ Le raol n'est pas dans Épiclète et nous est simplement suggéré par le souvenir de la célèbre table divisée en petits carrés où Franklin enregistrait ses fautes. Le rapprochement, en effet, s'impose (v. G. Martha, Études morales sur l'antiquité, p. 230 et suiv.). Mais Ëpictète ne pousse pas la minutie à ce point, et ne parle pas d'inscrire les défaillances ailleurs que dans la mémoire. Il est certain qu'elles y sont mieux a leur place que sur une feuille de papier.

l'exercice mobal. 143

plus en plus éloignés. Ëpictète recommande fort cette ingénieuse application de la statistique à la morale : n Si tu veux perdre l'habitude de t'empôrter, commence par te calmer, puis compte les jours où tu ne te seras pas mis en colère. Par exemple : autrefois je m'emportais tous les jours; maintenant ce n'est plus qu'un jour sur deux, puis sur trois, sur quatre. . . Si tu atteins le mois, fais un sacrifice. » Bientôt ce ne sera plus par jours, c'est par mois qu'il faudra compter : « Voici un jour, deux jours, puis voici deux mois, trois mois que je ne me suis affligé : j'ai eu plusieurs occasions de m'emporter, mais je me suis surveillé... Si tu en viens là, tu peux te dire que tout va bien*. »

Le progrès se marque encore d'une autre manière. Non seulement on échappe plus souvent au danger, mais on échappe à des dangers plus graves. Ici Ëpictète, au lieu d'imaginer des exemples, fait à ses auditeurs, non pas une confession, à proprement parler, mais des confidences personnelles dont la franchise a quelque saveur. Quand il est passé près d*une belle femme sans la désirer, sans souhaiter d'être à la place du mari, il est content de lui, plus content que s'il avait résolu un sophisme embarrassant. Et si la femme n'était rien moins que farouche, si elle le sollicitait et l'encourageait par les avances les plus provocantes, alors il est plus fier que s'il avait résolu le plus difficile de tous les sophismes qu'on propose dans les écoles'. Quand on en est là, on peut même, si une occasion se présente, aller chercher le danger de propos délibéré au lieu de se borner à l'attendre. C'est là un jeu que doivent s'interdire les novices : caria lutte ne serait pas égale entre une belle femme et un apprenti philosophe ; ce serait le combat du pot de terre et du pot de fer^. Mais tel est

* Épiclète, Entretiens, II, xviii, 12-15.

« Id., ibid., II. XVIII, 15-19.

3 Id., ibid,, II, XH, 11-12. Épictèle dit exactement : /uTpa xai xéxpa O'J 9U[Jif (ovet. L'allitération, à défaut du mot çaa(, suffirait à faire recon-

nattre là un nrovArhA nonnlaipA

naître là un proverbe populaire.

l'effet de la persévérance dans l'effort qu'un jour viendra où ils pourront accomplir cette prouesse.

Les caractères étant variés à l'infini, il en est qui n'ont pas besoin d'être mis en garde contre le découragement et réconfortés après un échec : au contraire ils en prennent trop aisément leur parti. Aussi y a-t-il toujours dans ces sortes d'exhortations deux points de vue successifs : encouragements pour ceux qui veulent bien lutter, reproches pour ceux qui renoncent à le faire*. Dans les concours, on voit toujours de ces mauvais athlètes qui sont comme voués aux rôles de vaincus : ce n'est pas qu'ils en soient fiers, Épictète dit même qu'ils sont penauds comme des cailles qui se sauvent ; mais, comme ils en ont l'habitude, ils font encore assez bonne contenance dans le défilé des concurrents. Ëpictète n'admet pas cette résignation d'un nouveau genre, qui n'est qu'une abdication de la volonté. Les vaincus qui ont pour soutien le souvenir de la défaite d'hier, et non l'espérance du succès de demain, restent en chemin comme les découragés : ils reculent même au lieu d'avancer, parce qu'ils regardent en arrière au lieu de regarder en avant. Un tel avoue qu'il ne sait pas résister à la vue d'une femme, au plaisir de médire du prochain ; mais il se dit que même chose lui est déjà arrivée la veille et qu'il ne s'en est pas trouvé plus mal. Il se trompe : le mal est peut-être moins cuisant que les coups de fouets qu'on donne aux esclaves coupables de quelque sottise, ou moins sensible que les maux de tête qu'on éprouve pour avoir désobéi aux prescriptions du médecin, il n'en est pas moins réel. On a fortifié en soi le goût du plaisir ou de la malveillance en lui donnant des aliments^. Dès lors l'avenir est sérieusement compromis. Ce n'est pas qu'on renonce définitivement à vaincre ; il ne s'agit que d'un délai d'un jour : demain on

1 Par exemple, III, xzv et IV, xii. Rappelons à ce propos que Musonius recommandait à l'éducateur de se régler sur les caractères des Jeunes gens, comme les médecins se règlent sur les tempéraments des malades (Slobée, EeL, II, xxxi, 125 W. = F/or..IV, p. 218, 1.21 et suiv. M.).

« Épictète, EntrelienSy III, xxv, 5-10.

l'exercice moral. 145

fera Teffort nécessaire. Illusion dangereuse, doublée d'une sottise ! Quelle absurdité que de remettre au lendemain d'être heureux et honnête ! Si l'attention doit être bonne et utile demain, à plus forte raison le sera-t-clle aujour-^ d'hui. Dire : « Demain je me surveillerai » revient à dire : « Aujourd'hui je vais me conduire sans retenue, sans dignité, sans souci des convenances; je vais laisser aux autres le pouvoir de m'affliger ; aujourd'hui je vais être colère et envieux. » Et^ quand on peut tenir de tels raisonnements, on peut les tenir deux jours de suite ; et alors où s'arrêter? Il faut veiller sur soi dès aujourd'hui, si on veut être capable de le faire encore demain et de ne pas remettre au surlendemain ^, Sinon, de remise en remise, on arrivera à être si malade et si faible qu'on ne s'apercevra même plus de ses fautes et qu'on en viendra à se justifier s. C'est ainsi que notre perte est entre nos mains comme notre salut; mais combien l'une est plus facile que l'autre ! Le pilote, pour faire chavirer l'embarcation, n'a pas besoin d'autant de préparatifs que pour la sauver : il suffît que, dans un moment de distraction, il la tourne un peu contre le vent et tout est perdu. De même ici, pour peu qu'on s'oublie, c'en est fait de tous les résultats acquis jusque-là. Surveillons donc, conclut Épictèle, tout ce qui se présente à nous, et ayons constamment l'œil ouvert 3. En donnant ces conseils aux esprits trop confiants et en les invitant à une continuelle vigilance, il s'inspire, ici encore, de l'enseignement de Musonius. Nous n'avons, à vrai dire, qu'un mot de ce dernier sur ce point ; mais ce mot résume aussi fidèlement que possible les conseils qu'on vient d'entendre. Aulu- Gelle nous dit qu'il aimait à le répéter, et sa forme même permet d'y reconnaître un de ces préceptes faits pour rester gravés dans les mémoires : « Remittere animum quasi amittere est *. »

« Éplctète, Entretiens, IV, xn, 1-2, 6, 20-21. « fd., iWd., II, xvin; 31 ; cf. Jf.. LI, 1.

' Id., ibid., IV, IX, 16 ; IV, m, M.

* Aulu-Gelle, iV. A., XVII, n, 1. R. Hîrzel, Der Dialog, II, p. 242, n. 3,

Qu'il est difficile de rencontrer des jeunes gens qui sachent se tenir dans la juste mesure ! On demandait à quelques-uns de n'être pas négligents : en voici qui, par maladresse, vanité mal placée, excès de zèle, donnent trop d'efforts et les donnent à tort et i travers. Il ne s'agit plus de secouer l'indolence de ceux-là; il faut modérer leur* ardeur pour leur épargner d'inutiles dépenses d'énergie. Apparemment pour faire de leur corps un instrument docile, ils se livrent à des exercices qu'Épictète qualifie de tours de force. On devine qu'ils se soumettent à des fatigues et à des travaux excessifs et s'imposent des privations et des austérités contre nature, hors de proportion avec leur résistance physique. En principe, Musonius était loin de désapprouver, comme compléments de l'exercice moral, certaines pratiques destinées à assouplir le corps, qui est, pour la plupart des actes vertueux, un instrument indispensable; il croyait bon de l'habituer à supporter le froid et le chaud, la faim et la soif, une nourriture frugale et un lit dur, en général à se passer des choses agréables et à endurer les choses pénibles ^ Épictète ne pense pas autrement^ ; mais il estime aussi qu'il ne suffit pas qu'une chose soit difficile et dangereuse pour qu'il y ait lieu de s'y exercer : il faut laisser les acrobates s'exercer à marcher sur la corde raide en portant des fardeaux à bras tendus. Il n'admet, en fait d'exercices, que ceux qui conduisent au but proposé à nos efforts : or ce but est d'ordre

prend texte de ce raot pour croire que Musonius ne parlait pas toujours grec; mais laplirase d'Aulu-GelIe est très probablement une traduction. En ce cas, Tallitération existait certainement dans l'original, que M. Croiset (Hist. de la Litt Gr., V, p. 419, n. 3) rétablit ainsi : 0|jloiov Tb

« Stobée. Ftor./xXIX, 78 (H, p. U, 1. U-17 et SO-23 M.). Ainsi pensait ou plutôt ainsi Taisait déjà Épicure, « ce maître de volupté », dit Sénèque, qui recommande cet exemple à Lucilius (Ep., XVIII, 7 et 5). Sénèque lui-même nous dit que, fldèle aux enseignements d'Atlale, il a conservé l'habitude de certaines austérités et de certaines abstinences (ibid. CVIlï, 15-16 et 23).

> V. plus haut, p. 126 et n. 4. Cf. Diog. L., VI, 105.

l'exbrgicb moral. 147

tout moral*. S'il désapprouve, pour ce motif, les austérités contre nature, on devine ce qu'il pense, à plus forte raison, de ceux qui, pour se bien comporter^en face du vin, s'habituent à en boire le plus possible ! Il est encore plus simple et plus utile de s'habituer à s*cn passer ^ : encore faut-il le faire discrètement et sans ostentation. Épictète connaît bien la jeunesse. Pour lui, tous ces tours de force marquent autant de vanité que de désir de s'exercer 3. Réalisés peut-être à la suite de* gageures entre camarades, ils tendent en tout cas à soulever les applaudissements de la galerie. On se montre sans doute avec admiration les auteurs de ces beaux exploits, comme on se montre l'élève extraordinaire qui a lu tout Ghrysippe. C'est à ces élèves, qui travaillent pour les autres, qu'Épictète rappelle, fort à propos, ce mot d'un ancien : « Veux-tu t'exercer pour toimême? Un jour de forte chaleur, où tu auras bien soif, mets dans ta bouche une gorgée d'eau fraîche, puis rejettela ; et n'en parle à personne *. »

D'autres enfin, animés d'excellentes intentions , mais maladroits, veulent tout entreprendre à la fois. Il faut leur apprendre à concentrer leurs efforts contre les habitudes où ils se laissent aller le plus facilement, et cela en procédant par ordre : par exemple, on commence par combattre en soi le goût du plaisir et le dégoût du travail ; puis on s'exerce à la patience, puis à la sobriété et à la continence, et ainsi de suite 5. Voilà par quelle gymnastique morale, aussi prudente que résolue, aussi méthodique que persévérante, le jeune homme se rendra capable de vaincre les ennemis qu'il trouve au dedans de lui-même. Nous voilà bien loin, non seulement des élèves distraits et dissipés,

* Épictète, Entretiens, III, xii, 1-6.

♦ Id., ibid,, m, XII, 11.

* Cf. Sénèque, Ep., V, 1. Ce que ces jeunes gens faisaient par vanité, les gens du inonde le faisaient par mode ou par fantaisie d'estomacs blasés ; v. Sénèque, Ad Helv., XU, 2 ; Ep., XVIII, 6.

♦ Épictète, Entretiens, III, xn, 16-17. Cf. HI, xiv. 4-7 et Jf., XLVII. s Id., ibid., III, XII, 7-8 et 10-11.

148 DBUXIÈIIS PARTIS. — CHAPITRK HI.

mais même de ces auditeurs ou lecteurs attentifs qui connaissent les principes sur le bout du doigt et à qui les œuvres complètes de Chrysippe ne font pas peur , mais dont la science malheureusement se borne là. Les vrais élèves d'Épictète doivent être, en quittant son école, rompus à la pratique par des exercices incessants qui mettent en œuvre leur activité morale. La métaphore par laquelle il les compare à des athlètes qui s'entraînent est dès lors parfaitemcnljustifiée. Le régime auquel ils sont soumis est sévère, si sévère qu'il a quelque chose d'ascétique et rappelle sur certains points les austérités préchées par les cyniques. Mais il faut retenir dès maintenant qu'il a la prétention de demeurer pratique, au sens vulgaire et non philosophique du mot, c'est-à-dire éloigné de tout excès inutile et toujours approprié à son but.

l'étudb db la logique. 149

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