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CHAPITRE IV

L'étude de la logique

Aux élèves qui ont suivi avec conscience et appliqué avec persévérance renseignement moral d'Épictète, et qui ont appris, sous sa direction, à mettre leurs désirs et leurs actes en conformité avec la nature, il reste une dernière étape à parcourir. Ceux qui, au moyen d'efforts acharnés, se sont rendus maîtres de leurs désirs et de leurs habitudes ont encore à exercer leur jugement. Bien qu'Épictète paraisse, en principe , faire & de tout ce qui n'est pas la morale, en réalité, il ne traite pas avec une égale indifférence les deux autres parties de la philosophie de ses prédécesseurs. La physique seule est, comme on l'a vu, à peu près entièrement sacrifiée. Quant à la logique, quoiqu'il n'en parle la plupart du temps — on verra pourquoi — que pour s'en moquer, il lui réserve une place dans son enseignement, et, lorsqu'il veut donner une idée de l'ensemble de celui-ci, il ajoute au Tii:oç Trepi tûcç opéÇsiç xal xàç âxxXCjsiç et au xoicoç icspl xàç ôpixàç xat i^opyiaç le toxoç %€p\ TY]v àveÇaicanQfffov xai àvsixaiOTiQTa xat oktùç 6 xepl Toeç ffuyxaTaô^asiç * .

La place qu'il lui réserve est d'ailleurs la dernière*.

* Épictète, Entretiens, III, n, 1-2; III, xii, 13-14; cf. I, iv, 11-12; I, XVII, 22 et 24 ; I, xviii, 1-2; T, xxi, 2 ; II, viii, 29 ; II, xiv, 22 : II, xvn, 15 ; III, XXI, 23 ; IV, i. 69, 70 et 74 ; IV, vi, 18 et 26 ; IV, x, 13.

* Si parfois la logique est placée en tête (par ex. I, xvii, 6 ; cf. I,xxvi,3), c'est qu'il est question de cette logique élémentaire qui précède néces-

ioO DBUXlàME PARTIB. — CHAPITRB lY.

Certains passages pourraient même faire croire qu'il considère ces éludes comme purement accessoires. Il semble les présenter comme un simple délassement, comme une occupation intelligente réservée à ceux qui, n'ayant plus rien d'indispensable à apprendre, ne veulent pourtant pas rester désœuvrés. La logique ne serait ainsi que le couronnement de Tédifîce, c'est-à-dire un ornement sans utilité, qui n'ajoute rien à la solidité de l'ensemble. « Ces études ^ ditil à un élève, conviennent à ceux qui sont capables de s'y livrer sans trouble (c'est-à-dire qui ont atteint l'état d'ataraxie) et qui ont le droit de dire : a Je n'ai plus de colère, de chagrin ni d'envie ; je ne connais plus d'obstacle ni de contrainte. Que me reste-t-il à faire? J'ai du temps et je suis tranquille. Voyons donc comment on doit se tirer de la conversion des syllogismes ; comment, une hypothèse étant acceptée, on évitera de se- laisser entraîner à une conséquence absurde. Quand tout va bien, les matelots ont le droit d'allumer du feu, de manger, et même, à l'occasion, de chanter et de danser*. » De même, voulant démontrer à un riche qu'il est plus riche que lui : « Ta vaisselle est d'or, lui dit-il, mais ta raison, tes opinions, tes jugements, tes volontés et tes désirs sont en terre cuite. Puisque chez moi tout cela est conforme à la nature, pourquoi ne m'amuserais-je^ pas à cultiver maintenant ma raison? J'ai du temps, et rien ne distrait ma pensée. Ya-t-il

sairement renseignement de la morale et qui a pour objet de définir les notions avec précision, mais sur laquelle, on l'a vu, Épiclèle évite de s'attarder. (Cf. !'• partie, oh. ii, p. 37 et suiv.).

< n s*agit de la lecture de Ghrysippe, d'Antipater et d'Archédémos. C*est Chrysippe, accompagné ou non d'Anlipaler el d'Archédémos, qui est ordinairement pris comme type de logicien. l\ était, en effet, célèbre dans l'antiquité pour les subtilités de sa dialectique. Cicéron reproduit et discute, dans le De divinatione el le De fato, les laborieux arguments par lesquels il essayait de concilier le libre arbitre et la nécessité, le destin et la divination. Cf. Aulu-Gelle, N. À„\U, 1 el 2.

« Épictéte, Entretiens, III, ii. 16-18 ; cf. IV. x, 13.

» Le mot TSXvoAsyeTv, employé par Épiclèle, se dit à propos de ces choses un peu spéciales dont les amateurs s'occupent avec goût, en artistes et en connaisseurs.

l'btudb de là logique. 151

une occupation plus digne d'un homme? Vous autres, quand vous ne savez que faire, vous êtes en peine, vous entrez au théâtre, vous flânez sans but. Pourquoi le philosophe n'exercerait-il pas sa raison? Tu t'occupes de verreries et de porcelaines, moi du Menteur ou du Syllogisme Négatifs, » Le sage est ainsi plus riche que tous les riches, parce qu'il a à la fois le nécessaire et le superflu.

Mais c'est la discussion qui a amené Ëpictète à présenter ces études comme superflues ; elles ne le sont que par rapport à d'autres qui sont indispensables au premier chef. Il s'adressait en effet à des profanes, qui méconnaissaient l'utilité des études morales. Dan^ sa pensée, la logique convient aux élèves les plus avancés, comme complément naturel de ces études antérieures. Il y a même là de quoi surprendre ces derniers, habitués à l'entendre répéter qu'une seule chose est nécessaire, ou plus exactement deux, le règlement du désir et la pratique du devoir , et que toute la philosophie est là. Quoi ! il ne perd pas une occasion de railler ceux qui se plongent dans la lecture des gros livres de Chrysippe*; il proclame bien haut qu'il y a plus de mérite à résister à une tentation voluptueuse qu'à résoudre le plus difficile des sophismes^; et, maintenant qu'ils sont avancés sur le chemin de la sagesse, ce sont ces subtilités, CCS inutilités qu'il propose à leur activité. Voilà comment il est amené à prêcher en faveur de la logique, et à prouver que l'élude des syllogismes, interrogatifs ou hypothétiques , est liée à la question du bien et du mal, hors de laquelle il n'est point de philosophie pour l'homme de bien, et que par suite le vrai sage ne peut se dispenser d'avoir approfondi l'art de raisonner*.

Du moment, en effet, que le sage a souvent l'occasion d'interroger ou de répondre, c'est pour lui un devoir, sous

« Ëpictète, Entreiiem, III, ix, 18-21.

> Cf. plus haut, p. 118 et suiv.

» Épictèle, Entretiens, II, xviii, 17-18; cf. plus haut, p. 143.

* Id., ihid,, I, vu, 1.

152 DBUXIÈIIE PARTIE. — CHAPITBE lY.

peine de cesser d'être le sage, de ne pas le faire au hasard et sans réglée II doit savoir démontrer lui-même ce qu'il avance et comprendre les démonstrations des autres, sans confondre des sophismes avec des preuves*. Car on a déjà vu tirer une conclusion fausse de prémisses régulièrement accordées, et, en acceptant comme hypothèse une chose possible, on peut être amené à un résultat impossible^. Si donc on doit se préoccuper de raisonner rigoureusement et se mettre en garde contre Terreur et le sophisme, on ne saurait traiter de superflus les exercices qui y préparent, et on n'a pas le droit de se dérober à cette tâche. — Mais, objectaient ces jeunes gens inexpérimentés, une erreur de raisonnement n'est pas un crime. — Sans doute, répondaitil, se tromper en raisonnant, ce n'est pas tuer son père. Ce n'en est pas moins la plus grande faute, ou plutôt la seule faute qu'on puisse faire en la circonstance. Et il leur rappelait, à ce propos, un souvenir de jeunesse, invoquant, pour justifier sa réponse, Tautorité de son mattre Musonius. Un jour que celui-ci lui reprochait de n'avoir pas trouvé un point omis dans un syllogisme et qu'il avait répliqué : c Ne dirait-on pas que j'ai mis le feu au Capitole*? »,Musonius lui avait fait comprendre sa sottise, en lui montrant que c'est toujours une faute de se servir de ses impressions au hasard ^. Celui qui lui avait appris à apprécier la logique et à la respecter comme elle le méritait était

( Épictëte, Entretiens, I, vu, 3 et 27.

« Id., ibid,, I, VII, 11 ; cf. I, xxvii, 20. On a vu d'ailleurs (l" parlie, ch. II, p. 41, n. 1) que l'enseignement d'Kpiclèle parait avoir comporté la discussion et la réfutation des doctrines adverses.

» Id., ibid., I, VIT, 13-25.

* Cf. plus haut, l'* partie, ch. ii, p. 38. R. Hirzel (Der Dialog, II, p. 246, note) explique cette réponse en disant qu'Épiclète commença par être cynique et fut ensuite converti au stoïcisme par Musonius (cf. BonhOfTer, ouvr cité, t. II, p. iv). C'est faire à un mot d'élève étourdi un honneur dont Épiclète lui-même aurait sans doute été surpris. Car, au moment où il le prononça, il était ce que sont ses élèves au moment où il le cite ; or ceux-ci ne sont pas des cyniques, mais simplement des jeunes gens sans expérience.

* Épictète, Entretiens, I, vii, 28-33.

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pourtant le même qui répétait , à toute occasion et sous toutes les formes, que la philosophie n'est autre chose que la science de bien vivre ^ II estimait, en effet, qu'il y avait des rapports étroits entre la logique et la morale. Ce même Musonius, ayant reçu, probablement pendant son exil à Gyaros, la visite d'un roi de Syrie, avait commencé par lui démontrer que les rois doivent être philosophes et que leur conduite doit se ramener à la pratique des quatre vertus cardinales ; mais il avait ajouté que, pour être des philosophes complets, ils doivent être capables de discuter victorieusement avec les rhéteurs et de réfuter leurs sophismes^. Épictète, on le voit, suivait fidèlement, sur ce point, les idées de son maître.

D'autre part, il répétait volontiers que toute faute peut se ramener à une erreur de jugement; car on ne désire que ce qu'on a jugé être un bien, et on ne fait que ce qu'on a jugé convenable de faire^ Une conduite irréprochable ne va donc pas sans l'infaillibilité du jugement, et l'exercice de celui-ci convient à ceux qui sont déjà avancés sur les deux autres points, parce qu'il a pour objet de leur assurer définitivement les progrès déjà faits et d'empêcher qu'en aucun cas, même dans les conditions les plus désavantageuses, ils ne soient victimes d'une impression reçue sans examen*. C'est ce qu'Épiclète laisse entendre à un élève qui a peur d'être pauvre. Ses craintes, indignes d'un homme de cœur, lui dit-il, viennent de ce qu'il a commencé la philosophie par le dernier chapitre. Au lieu de chercher à s'affranchir des troubles et des passions, il ne s'est occupé que de syllogismes. Comme si tout le reste était en bon état, il est ailé droit à l'exercice qui assure l'infaillibilité. Et que voulait-il donc rendre infaillible? Probablement ses passions, lui dit-il ironiquement, c Tu travailles à ne pas te

* Cr. plus haul, f* partie, ch. il, p. 47, n. 2.

* Slobée, Flor., XL VIII, 67 (II, p. 273, I. 28 M.).

* Épictèle, Entretiens, I, xi, 30 et 33 ; I. xviii, 2; I. xxviii, 6.

* Id., ihid., III, n, 5 ; II, xvii, 33 ; I, xvui, 23 ; cf. Jf., LU.

laisser entraîner par les sophismes, mais entraîner loin de quoi ? Montre-moi d'abord ce que tu as* à mesurer ou à peser : alors seulement tu pourras me montrer ta balance ou ta mesure. Montre-moi d'abord ce qui rend les hommes heureux, ce qui fait que tout leur réussit à souhait, qu'ils n'en veulent et ne s'en prennent à personne, qu'ils se conforment à l'économie de l'univers. Toi, tu me montres comment tu sais analyser des syllogismes. Ce n'est qu'une mesure, ce n'est pas une chose à mesurer. Il fallait, pour être logique, commencer par acquérir, et après seulement t'occuper de mettre tes acquisitions en sûreté. » Autrement, dit-il spirituellement, c'est mettre un portier où il n'y a pas de porte ; c'est construire un mur de clôture quand on n'a rien à entourera

De ce passage on peut conclure, semble-t-il, que, dans la pensée d'Épictète, les subtihtés de la logique avaient pour principal intérêt d'aider à résoudre certaines difficultés de la vie morale. Il ne s'explique pas davantage sur ce point ; mais le De officiis de Gicéron, surtout le troisième livre, et le De beneficiis de Sénèque font voir comment la logique pouvait servir d'auxiliaire à la morale dans les écoles philosophiques , et particulièrement chez les stoïciens 2. Aussi bien ne pouvait-il guère en être autrement. Celui qui sait reconnaître son devoir dans les circonstances ordinaires de la vie peut se trouver embarrassé lorsque deux devoirs sont en conflit; et, comme le sage ne doit jamais se trouver pris au dépourvu, il faut qu'il soit rompu, par des exercices appropriés, au maniement des difficultés de ce genre. Il est donc tout naturel qu'Épictète ait fait une part à ces exercices. Dans un chapitre des Entretiens où il compare la logique et la morale, il dit qu'on rencontre dans celle-ci plus d^obslacles que dans celle-là pour se con-

« Épictèle, Entretiens, III, xxvi, 13-20.

< l'oiir l'ensemble de la question, nous renvoyons au livre de M. R. Thamin : Vn problème moral dans l'antiquité ; étude sur la C4isuistique stoïcienne.

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former aux règles apprises * : il est probable qu'il veut parler avant tout du respect humain et des habitudes contractées ^ Mais, dans Tentreticn suivant, à propos des erreurs contre lesquelles il faut être en garde, il réunit dans la même énuniération les habitudes et les sophismes» et oppose à celles-là les habitudes contraires, à ceux-ci la logique, à laquelle on doit être exercé et rompu 3. Ce rapprochement parait indiquer qu'il s'agit ici de la logique spécialement appliquée à la morale, et que Tétude de ce que nous appelons les « cas de conscience )> ou la casuistique trouvait place dans son enseignement.

Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il avait été à l'école d'un casuiste expérimenté. Musonius traitait les cas de conscience en véritable virtuose , et l'échantillon que Stobée nous a conservé de son talent en cette matière est d'autant plus intéressant que le « cas » , au lieu d'être purement imaginaire, comme il arrivait souvent, avait été fourni par la réalité même. Nous savons par les Nuits Attiques qu'on discutait fréquemment dans les écoles la question des limites des droits des parents et des devoirs des enfants, et Aulu-Gelle , qui cite les trois solutions possibles , les accompagne de commentaires qui paraissent tirés de ses « cours de philosophie* >>. Or l'extrait qui a pour titre, dans Y Anthologie de Stobée : Mou(7(i)v{ou ex toO Eî içavTa lîsicrcéov ToTç Yovsycn, n'est pas une dissertation d'ordre général : c'est la réponse à une question précise, qui fut posée un jour à Musonius par un jeune homme dont le père contrariait la vocation philosophique. Nous avons vu que Musonius fit appel à toutes les subtilités de l'art du raisonnement pour répondre dans le sens des désirs du jeune

« Épiclète, Entretiens, I, xxvi, 3.

* Cf. plus haut, 2* parUe, ch. i, p. 87 et suiv., et cti. m, p. 140 et suiv. ' Épictèle, Entretiens, I, xxvn, 2-5 et 6.

* Aulu-Gelle, iV. ^4., II, 7 Cf. un cas analogue traité devant Aulu-Gelle par le philosophe Taunis (ihid., II, 2). Cf. encore ihid,, 1, 13. Les Controverses de Sénèque le Père font voir que des questions de ce genre étaient traitées également dans les écoles de rhétorique ; cf. R. Thamin, ouvr, cité, p. 190 et suiv.

homme, et parvint à lui démootrer qu'un fils pouvait avoir le droit et même le devoir de désobéir aux ordres de son père. N'alla-t-il pas jusqu'à soutenir ce paradoxe qu'en l'espèce c'était vraiment se conformer à la volonté paternelle que de passer outre * ?

Or Épictète eut à traiter, lui aussi, plusieurs cas tout à fait comparables, et on se souvient que, sans porter au bon sens vulgaire des défis aussi hardis, il répondait dans le même sens^. La lecture des Entretiens suggère encore d'autres questions d'ordre moral oii la dialectique pouvait avoir à intervenir. Le devoir, a-t-on dit, éternel par essence, est aussi fils du moment '. Il peut varier avec les faits et les circonstances : Inapplication de la règle est souvent affaire d'à-propos*. Nous avons vu qu'il n'est pas toujours bon de s'exposer de parti pris au danger pour éprouver ses forces *. Dans nos rapports avec nos semblables, quand et dans quelle mesure convient-il de leur rendre des services, de faire pour eux des démarches, de leur donner des consolations ou des conseils^? La question du droit au suicide, posée et discutée par Socrate au début du Phédon de Platon '^^ est posée plusieurs fois par Épictète, et la variété qu'on trouve dans ses réponses s'explique sans doute par des motifs d'opportunité, qui pouvaient donner prise à des discussions serrées*. Enfin, on pouvait se demander s'il est toujours possible de ne pas faillir, même dans les circonstances les plus désavantageuses, quand la conscience et la volonté paraissent être presque abolies sous l'influence de notre état physique, en particulier dans le

« Slobée, Ftor., LXXIX, 51. Cf. plus haut, p. 92 etsuiv.

* Cf. plus haut, p. 93.

» V. Tbamln, ouv. cité, p. 122.

* Épictète, Entretiens, III, xii, 13 ; IV, xii, 17. > Cr. plus haut, ch. m, p. 143.

« Cf. plus loin, ch. v, p. 191-195.

' Platon, Phédon, p. 61 et sulv.

* Cf. des variations analogues chez Musonius et les conseils diamétralement opposés qu'il donne à Thraséa (Ëpiclèle, Entretiens, I,i, 26-27) et à Plautus (Tacite, Annales, XIV, 59). 6ur l'ensemble de la quesUon, V. Bonhoffer, ouvr, cité, t. II, p. 29-39; cf. Excurs II, p. 188-193.

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sommeil, dans l'ivresse, dans les accès d'humeur noire ^ Voilà apparemment à quels exercices Ëpictète conviait ses élèves les plus avancés, et voilà comment il était amené à leur vanter les vertus de la logique.

Il est à croire que ceux-là se laissaient aisément convaincre; carTutililé de la logique n'est démontrée qu'une fois dans les Entretiens, Par contre, il est plus de vingt fois question de ses inconvénients. La grande difficulté n'était donc pas d'amener à elle les élèves déjà avancés, mais d*en détourner les élèves trop pressés, qui voulaient la cultiver avant d'être mûrs pour le faire. Si invraisemblable que paraisse, à première vue, chez des jeunes gens, cet engouement pour des études qui passent à bon droit pour austères 3, il est si réel qu'Épictète, en le combattant, est obligé de revenir constamment à la charge pour en avoir raison, à tel point qu'on est tenté de le prendre pour un ennemi de la science qui a rendu Ghrysippe célèbre. D'où vient donc un tel empressement? Pourquoi si peu de moralistes et tant de logiciens? Ëpictète l'explique en partie par ce défaut inhérent à la nature humaine qu'il appelle ortjaiç, la présomption, dont il faut se défaire en abordant la philosophie et que Socrate s'appliquait à combattre avant tout chez ceux qui se présentaient à lui pour la première fois'. Socrate croyait qu'il ne savait rien : les autres hommes, s'ils ne croient pas tout savoir, croient du moins n'avoir rien à apprendre sur le bien et le mal*. C'est ainsi que tous les contemporains d'Horace se jugeaient capables de faire des vers :

Navem agere ignanis navis timet; habrotonum aegro non audet nisi qui didicit dare ; quod medicorum* st promittunt medici ; tractant fabrilia fabri : scribimus indocti doctique poemata passim^

« Épictète, Entretiens, III, ii, 5; II, xvii, 33; I, xvm, 23.

* On pense naturellement ici aux écoliers du moyen Âge et à Tincroyable succès de la scholastique. ^

» Épiclète, Entretiens, II, xi, 1 ; II, xvu, 1 ; III, xiv, 8-9.

* Id., ibid,, II, XI, 3 ; II, xvu, 2.

* Horace, Sp., II, i, 114 et suiv

io8 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV.

C'est que, si on ignore en naissant jusqu'aux notions les plus élémentaires de géométrie et de musique, tout le monde a naturellement la notion du bien et du mal. Aussi neseprive-t-onpasd'en parler avec une parfaite assurance ^ Autre chose est pourtant d'avoir cette notion, autre chose est de rappliquer à propos. Mais on ne soupçonne pas qu'on ignore précisément ce qui est essentiel, et, quand on croit savoir une chose, il est impossible qu'on se mette à l'apprendre. Dès lors, pourquoi vient-on trouver le philosophe? Pour apprendre ce qu'on ne croit pas savoir, c'est-à-dire la logique^. La logique, pour beaucoup de jeunes gens, voilà à quoi se réduit la philosophie. C'est d'ailleurs un préjugé courant qu'ils apportent dans l'école. Pour le monde, un philosophe est un homme qui propose des syllogismes'. Il ne faudrait pas que celui qui commence à soupçonner ce qu'est réellement la philosophie s'avisât d'aller raconter au dehors qu'il s'occupe du bien et du mal : on lui rirait au nez. Un vieillard en cheveux blancs, aux doigts chargés de bagues, secouerait dédaigneusement la tète, et lui dirait d'un ton doctoral : « Écoute, mon garçon, il n'est pas mauvais de faire de la philosophie, mais il n'est pas mauvais non plus d'avoir de la cervelle. Ce sont des bêtises que tout cela. Les philosophes t'apprendront les syllogismes ; mais ce que tu dois faire, tu le sais aussi bien qu'eux*. »

Arrivant dans l'école avec ces préjugés, bien des jeunes gens n'écoutaient les leçons morales que d'une oreille distraite, et s'empressaient encore moins de les mettre en pratique. Que faisaient-ils alors? Puisque le maître refusait de leur exposer en détail la théorie des enthymëmes et des épichérèmes, ils se plongeaient seuls dans ces éludes, qui avaient pour eux l'attrait de l'inconnu^. Mais le jour où

< Epiclëte, Entretiens, II, xi, 2-6.

« Id., ibid., II, XI, 7-10 ; II, xvii, 1-3.

3 Id., ibid., m, V, 15-16.

4 Id., ibid,, I, XXII, 18-20.

» Id., ibid., I, vin, 1-5 ; II, xvii, 34.

l'étude de la logique. i59

quelque désagrément, un accès d'ennui, une mauvaise nouvelle, une maladie, venaient ralentir leur ardeur, il avait beau jeu, en les voyant abattus et découragés, pour réhabiliter son enseignement méprisé et leur démontrer que toute leur science de logiciens, dont ils étaient si fiers, n'était qu'un bagage encombrant, qu'un peu de cette morale si dédaignée serait bien mieux leur affaire et leur épargnerait précisément leurs déceptions et leurs déboires actuels. Mais, leur disait-il, on ne récolte que ce qu'on a semé. Ils n'ont jamais pensé à se mettre en garde contre les événements, mais contre les pièges de leurs adversaires ; ils ne se sont exercés à répondre qu'aux sophismes, et jamais aux questions que leur posaient les choses ^ La morale est démodée : autrefois on y faisait des progrès, parce qu'on s'en occupait sérieusement : aujourd'hui les syllogismes sont à la mode, et il faut reconnaître qu'on y est plus fort qu'autrefois*. Ils auraient tort de se plaindre. Ne sont-ils pas devenus plus beaux parleurs ? ne savent- ' ils pas faire la conversion des syllogismes? n'étudient-ils pas les propositions du Menteur et les raisonnements hypothétiques ^ ? Seulement, pour en arriver là, fallait-il quitter sa famille? Il vaut la peine de s'expatrier, quand il s'agit d'acquérir le calme de l'âme, d'apprendre à n'accuser personne, à ne jamais rencontrer d'obstacles ni subir de dommages; mais l'art d'analyser un syllogisme avec plus de dextérité et de se tirer d'un raisonnement hypothétique, cette marchandise mérite-t-elle qu'on vienne la chercher de si loin? Et maintenant qu'ils en reconnaissent l'inutilité, ils accusent la philosophie de ne servir à rien*! Mais ce n'est pas là de la philosophie. Tout est à recommencer. Qu'ils débarrassent leurs esprits de ce fardeau qui les encombre ; qu'ils tâchent de désapprendre tout ce qu'ils ont appris, convaincus que jusqu'ici ils n'ont réellement

» Éplclèle, EntreiienB, IV, iv, 14 ; II, xxi, 19 ; II, xvi, 3.

« Id., ifttd., III, VI, 3.

» Id., ibid,, II, XXI, 17 ; cf. II, xix, 10.

* Id., tWd., III, XXIV, 78-82.

rien fait d'utile, et qu'ils s'attachent résolument à la vraie science, comme on étudie la géométrie et la musique, quand on n'en connaît pas le premier mot^

Surpris d'un tel langage, on croyait qu'il en voulait à la logique elle-même et qu'il la considérait comme un jeu inutile, pour ne pas dire dangereux. Mais c'eût été invraisemblable de la part d'un homme qui possède cette science aussi bien que personne, qui sait analyser les sophismes classiques dans le plus minutieux détail et manie ces abstractions avec la plus grande aisance, qui enfin se fait fort d'énumérer au besoin tous les auteurs qui ont écrit sur ce sujet ^. Aussi a-t-il soin de remettre les choses au point et de dissiper toute équivoque. A ses yeux, cette science n'est nuisible que parce qu'on s'y livre avant qu'elle puisse être utile. Elle absorbe un temps précieux et fait perdre de vue les besoins les plus pressants ; elle donne de nouveaux défauts à ceux qui l'abordent avant de se débarrasser de ceux qu'ils avaient déjà ^. Mais les syllogismes ne lui paraissent pas, par eux-mêmes , plus mauvais que les cataplasmes , les onguents ou les haltères pour ceux qui savent en faire un usage convenable. « Je me charge au besoin, dit-il, d'en démontrer l'utilité. — Gomment donc se fait-il qu'ils ne m'ont servi à rien ? — Si un homme atteint de dysenterie me demande si le vinaigre peut servir à quelque chose, je lui répondrai oui ; s'il peut lui servir à lui, je lui répondrai non ; mais qu'il commence par arrêter sa diarrhée et guérir ses entrailles. Vous aussi, mes amis, commencez par soigner vos plaies ; et, quand votre esprit sera calmé et n'éprouvera plus de tiraillements, vous apprendrez quelles sont les vertus de la logique*. »

Si, en effet, la logique a pour objet, comme il parait, d'assurer définitivement les progrès déjà réalisés en morale et de prévenir les rechutes, même dans les circonstances les

« Ép\cièle,Entretiens,U, xvi, Zk ; III, xxvi, 20; II, xyii, 27 et 39-40. s Id., ibid., II, XIX, 1-5 et 9; cf. I, vu ; I, viii, \-ï ; III, ix, 21. ' Id., ibid., I, xxvii. 21 ; ï, viii, 6 ; cf. M., LU. « Id., ibid,, II, XXI, 20-22 ; cf. 1, xxvi, 15-16.

l/ ÉTUDE DE LA LOGIQUE. 461

plus difficiles, comment ceux qui font fi de celle-ci soupçonneraient-ils le véritable intérêt de celle-là? La plus grave erreur de ceux qui se passionnent à contre-temps pour la logique est de prendre les moyens pour des fins. Dédaigner la morale parce qu'on croit la savoir est un défaut naturel à l'humanité en général, s'attacher pour ellemême à une science qui ne doit être que l'auxiliaire d'une autre est un défaut propre aux époques raffinées. C'est le défaut favori des Grecs en particulier. Pour le Grec, un art, quelles que soient son origine et sa destination, devient aisément l'objet d'une étude désintéressée par cela même qu'il est un exercice et une application de l'intelligence. Peu importe à quoi il sert : le principal est de l'exécuter supérieurement. Aussi la Grèce a-t-elle été de tout temps la terre bénie des rhéteurs. Du jour où de l'éloquence naturelle et instinctive on eut dégagé les lois non écrites qui la régissaient, on vit des hommes s'intéresser uniquement aux règles du développement et de l'expression de la pensée, au point d'imaginer des sujets fictifs pour le seul plaisir de les y appliquer. Il en fut de même quand furent découvertes les lois du raisonnement. Or on avait l'occasion d'étudier celles-ci dans les écoles de philosophie, comme on étudiait dans les écoles de rhétorique les lois de la composition et du style. Comment les élèves d'Épictète ne se seraient-ils pas laissé entraîner au défaut de leur race? Les définitions préliminaires, les explications de textes, les sujets d'étude proposés aux élèves plus avancés leur révélaient tout à coup une science dont ils n'avaient pas jusque-là soupçonné l'existence. Ils y trouvaient des choses si fines et si ingénieuses qu'ils ne pensaient plus qu'à l'apprendre en détail et à la pousser jusqu'en ses dernières profondeurs*. Et, comme de gros livres avaient été écrits sur ces questions, ils se plongeaient, malgré leur maître, souvent même à son insu, dans ces lectures indigestes pour eux, sans se laisser rebuter par les obscurités

^ Épiclèle, Entretiens, II, xvii, 3 ; cf. I, vu, 1-4.

et les abstractions, amplement payés de leurs peines s'ils découvraient quelque subtilité nouvelle, quelque finesse inattendue. Ils continuaient à mentir; mais ils n'étaient pas en peine de faire voir comment on démontre que le mensonge est défendu ^

Ajoutons à ce goût du fin un peu de vanité, au plaisir de découvrir des cboses ingénieuses le plaisir de les faire admirer et, du même coup, de se faire admirer par les autres. Car il est bien bumain de ne pas garder pour soi ces sortes de trouvailles, surtout si on peut s'en servir pour briller à peu de frais. Ceux qui « mortifiaient leurs sens » n'avaient garde de se cacber quand ils s'imposaient des privations pénibles, et c'est quand ils étaient vus qu'ils affectaient de ne boire que de l'eau; aussi Ëpictète leur recommandait-il spirituellement, on s'en souvient, de s'abstenir même d'eau et de n'en parler à personne*. A plus forte raison, les jeunes logiciens ne se privaient-ils pas de faire parade de leurs connaissances à tout venant. On était montré avec admiration quand on avait lu Ghrysippe et Antipater, et, si on allait jusqu'à Arcbédémos, on passait pour un phénix 3. Les anciens, surtout à cetle époque, ne détestaient pas les conversations où on étalait une abondante érudition ou bien les subtilités de la science des sophistes. Aulu-Gelle et ses camarades, au temps où ils étaient étudiants à Athènes, se livraient pendant les repas, en manière de divertissement, à des conversations dont le pédantisme nous parait insupportable*. On aime à voir, dans ses Nuits Attiçues, le professeur Favorinus donner à plusieurs pédants des leçons méritées^; mais il n'est pas sûr que Favorinus lui-même évite toujours le défaut qu'il reproche aux autres. Quant à Fronton, c'est le mattre du genre. Pourtant quelques esprits sensés protestent fran-

* Épiclèle, Entretiens, I, viii, 5 ; II, xvii, 34 ; I, xxvi, 16; Jf., LU, 2.

« Id., ibid,, I II, XIV. 4 ; III, xu, 16-17 ; Jf., XLVII. Cf. plus haut, p. 147.

3 Id., tbid., II, XIX, 10 ; III, n, 13.

4 V., par ex., Aulu-Gelle, N. À., XVIII, 2 et 13 ; VII (Hertz), 13.

* Voyez, par ex., ibid., I, 10 ; IV, 1.

l'étude de la logique. i63

chement contre ces goûts. C'est ainsi que Lucien ridiculise, par la bouche du savetier Micyle, un vieux sophiste qui, dans un dîner, obsédait ses voisins en leur proposant à résoudre les sophismes classiques ^ Êpictète lui-même disait que, s'il aimait à se faire valoir, il saurait, tout aussi bien qu'un autre, particulièrement à table, émerveiller l'assistance en citant tous ceux qui ont écrit sur tel sophisme célèbre; mais il déclarait laisser ce soin aux bavards et aux importuns, et ne voyait, pour son compte, aucune nécessité d'en faire autant 2. C'est sans doute de son maître Musonius qu'il tenait cette aversion pour les pédants^ ; car celui-ci n'était pas tendre pour eux. Il s'amusait un jour à développer cette idée que l'école d'un philosophe devrait être en même temps une sorte de colonie agricole, et que les jeunes gens, en regardant travailler leur mature et en travaillant eux-mêmes, en apprendraient beaucoup sur la pratique des vertus cardinales. Et il ajoutait, non sans malice : (Y II ne faut pas tant de paroles pour faire de la bonne philosophie; nos jeunes gens n'ont que faire de ces tas de théories dont nos sophistes sont bourrés et sur lesquelles il y a de quoi consumer toute une vie humaine. L'essentiel, l'indispensable, peut s'apprendre en travaillant... Je sais très bien qu'il y en a peu qui s'accommoderaient de ce régime ; mais quand la plupart de ces jeunes gens sans ressort et sans, vigueur qui prétendent faire de la philosophie y renonceraient avant d'essayer, ce ne serait pas un grand malheur, au contraire ^. » Ce même Musonius, chez qui les idées originales ou paradoxales n'allaient jamais

^ Lucien, Le Coq, XI.

« Épictôte, Entretiens, II, xix, 8-10.

' Il n*est pas sans intérêt de remarquer incidemment, à ce propos, qu'Ëpictète, qui Uent de Musonius son antipathie pour la sophistique, parait Tavoir, à son tour, transmise à Marc-Aurèle par l'intermédiaire de Rusticus. Car l'énumération des services que Tempereur reconnaît avoir reçus de son maître commence par xb [JL-f] èxTpaxfJvai etç ÇfjXov œoftOTtxbv (JLY]8è ffuyypafeiv icspl tûv Oea)pT){AaT(i)v, et se termine, comme on sait, par xb èvTu^eTv toTç 'ETCiXTtjTStotç u7C0[j.vi^iJLaffiv. (Marc- Aurôle, Pensées, 1, 7.)

« Stobée, Flor,, LVI, 18 (II, p. 339, 1. 4 M.).

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sans un grand bon sens, soutenait un autre jour qu'on devrait enseigner la philosophie aux jeunes filles aussi bien qu'aux jeunes gens*, et, prévoyant lui-même l'objection qu'on en ferait ainsi des raisonneuses , qui s'en iraient discuter en public avec les hommes, soutenir des sophismes et décomposer des syllogismes, au lieu de rester chez elles à filer : « Je n'admets pas, disait-il, que les hommes euxmêmes abandonnent les occupations qui leur conviennent pour ne s'occuper que de discours , et je prétends qu'on ne doit jamais parler qu'en vue d'agir*. »

On devine par ces derniers mots, et, du reste, il le dit expressément ailleurs 3, que le goût^du beau langage et la recherche d'une virtuosité toute verbale n'étaient pas moins antipathiques à Musonius que la manie de subtiliser et de raisonner. La rhétorique et la sophistique sont sœurs, en effet, et Épictèle, à son tour, avait à combattre à la fois rinfluence de l'une et de l'autre. Quand ses élèves se lisaient entre eux leurs travaux philosophiques^, ils se congratulaient mutuellement sur leur style, et leurs hyperboles admiratives arrivaient jusqu'à ses oreilles. Ils étaient tous, à les entendre, de grands écrivains, celui-ci dans la manière de Xénophon^ celui-là dans celle de Platon, un troisième dans celle d'Anlisthène^. Ils ne se ménageaient pas plus entre eux que le jurisconsulte et le rhéteur d'Horace, qui se traitaient de Mucius et de Gracchus, ou que ces deux confrères en poésie, le Vadius et le Tçissotin de l'antiquité, qui se jetaient mutuellement à la tête, en guise d'épithètes laudatives, les plus grands noms

* L'idée elle-même, qu'il développe en y appliquant sa modération et son bon sens personnels, est d'origine cynique. En eiïet, parmi les placita d'Antistliène, Diogène Laêrce (VI, 12) cite, d'après Dioclès : àvBpbç xal Y'jvaixbç tIj ai-tj ipsTiQ.

« Stobée, Ed., II, xxxi, 126 W. ^Flor., IV. p. 222, 1. 31 M.)- » Id., ibid., II, XXXI, 123 W. (Flor., IV, p. 216. 1. 2 M. ).

* Peut-être Arrien a-t-il noté ici une allusion à ce goût pour Xénophon qui devait le rendre célèbre plus tard et qu'il avait pu manifester dès cette époque.

> Épictète. Entretiens, II, xvii, 35.

l'étudb de la logiquk. 165

de la littérature grecque ^ Ils étaient entièrement absorbés par ces préoccupations purement littéraires. Ils croyaient n'avoir plus rien à désirer, quand ils avaient composé une dissertation assez bien tournée. S'ils écoutaient leur maître, c'était surtout pour apprécier, avec une sévérité sur laquelle il ne se faisait pas d'illusions» le style de ses commentaires ou de ses improvisations, dont l'allure familière choquait leur purisme chatouilleux, et, s'ils lisaient V Apologie de Socrate, ils la traitaient comme un discours d'Isocrate ou de Lysias, le chicanant pour un pluriel qui eût été avantageusement remplacé par un singulier*. Épictète a bjfn vu que ce pédantisme littéraire ne faisait qu'un avec le goût de la sophistique ; car il les combat tous les deux à la fois et avec les mêmes arguments, soit en s'appuyant sur l'exemple de Socrate, soit pour son propre compte. Il rappelle que Socrate considérait ces deux pédantismes comme également étrangers à la philosophie : quand un ignorant le priait de lui enseigner l'art du beau style et la science de la logique, — car c'est là ce que le monde entendait par philosophie, — il le conduisait chez Protagoras ou chez Hippias, comme il eût conduit chez un jardinier celui qui fût venu lui demander des légumes^. A son tour, attaquant personnellement ces deux sortes de pédantismes, Épictète les confond dans les mêmes reproches^ et les rattache à la même erreur, qui est de prendre les moyens pour des fins et de cultiver pour eux-mêmes des arts qui ne doivent être que les auxiliaires de la morale. « Comme l'enseignement de la logique est nécessaire pour arriver à la perfection et que cet enseignement exige certaines formes de style, de l'in-

* Horace, Ep., II, n, 87-101.

* Épictète, Entretiens, II, i, 30 et 34 ; II, xxi, 11 ; III, xxiu, 20. Cf. Sénèque,£p., GVIII, 6.

3 Id.. ibid., III, V, 15-17.

* Il se défend, d'autre part, d'être Tennemi de l'art de bien dire, comme il se défend d'être l'ennemi de la logique ; et, dans les deux cas, sa jusUfication est la même. Voyez Entr.^ II, xxiii, fln et II, xxi, fin; cf. III, xxui, 25.

166 DBUXIÂMB PART». — CHAPITRE lY.

géniosité et de la finesse, on s'attarde et on se laisse prendre à ces choses-là, les uns s'attachant au style, les autres aux syllogismes, et on s'y consume comme devant les Sirènes. • Si un homme, au retour d'un voyage, s'arrêtait et s'installait dans une auberge qui lui plût, on serait en droit de lui dire : « Mon ami, vous avez oublié ce que vous vous proposiez : ce n'est pas là que vous alliez, vous ne faisiez qu'y passer. Ce que vous vouh'ez, c'était regagner votre pays, rassurer votre famille, remplir vos devoirs de citoyen*. » De même, on peut dire aux victimes du pédantisme : « Vous vous proposiez, en arrivant ici, d'apprendre l'art de devenir parfaitement heureux, sans avoir à vous plaindre jamais de personne. Puis, séduits par de belles phrases ou des questions de logique, vous vous y arrêtez, vous vous y installez comme chez vous, parce que cela vous paraît joli. Eh ! qui vous dit le contraire? Mais on peut être très malheureux en parlant comme Démosthène ; on peut analyser des syllogismes aussi bien que Chrysippe lui-même et être en proie à l'envie et à tous les troubles de l'âme. C'est que c'étaient de simples lieux de passage, et que là n'était pas le but à atteindre 9. »

Épictète met une telle insistance à rappeler aux jeunes gens qu'ils se fourvoient, qu'il s'expose par ses critiques, il le sait, à passer pour un esprit étroit, pour un béotien ou un barbare 3, comme disaient les anciens. C'est que le danger lui paraît grave : il sent déjà qu'ils commencent à se soustraire à son action, et, s'ils lui échappent définitivement, il les voit perdus pour la philosophie et allant grossir la troupe des rhéteurs et des sophistes. La logique, en effet, commence par tourner la tète aux jeunes gens sans expérience : c'est par la vanité qu'elle les prend. Dès qu'ils ont goûté à ce fruit défendu, leurs yeux s'ouvrent :

* Épictète, Entretiens, II, xxni, 4041 et 36-89. « Id., ibid,, II, xxm, 42-46.

' C'est précisément ce mot quMl met dans la bouche d'un auditeur avec qui il vient d'avoir un entretien : oùSèv ^"^ à 'EtcCxtiqtoç,

èffoXofxiCsv, è6ap6aptÇsv (ibid., III, ix, 14).

l'étude de la logique. 167

éblouis à la vue de ce qu'ils peuvent, ils ne veulent plus rien entendre ni dépendre de personne. « Non contente de distraire l'esprit des préoccupations les plus essentielles, la logique est un puissant encouragement à la présomption et à Torgueil. Car c'est une grande force que l'art d'argumenter et de persuader, surtout s'il est fortifié par l'exercice et s'il emprunte un certain prestige à l'art de parler. D'ailleurs, toute puissance, en général, est dangereuse aux mains des ignorants et des faibles, à cause de l'exaltation et de la fierté qu'elle leur inspire. Comment, en effet, persuader au jeune homme qui a acquis quelque supériorité sur un point, qu'il ne doit pas dépendre de sa science, mais que sa science doit dépendre de lui ? Dès lors, il foule aux pieds toutes les raisons. Il s'en va tout fier et tout plein de lui-même, sans supporter qu'on l'approche pour lui rappeler qu'il n'est plus dans le bon chemin*. »

La vanité appelle naturellement l'ambition. L'art de raisonner et de discuter est un moyen sûr de se faire connaître, d'acquérir des influences, de se pousser dans le monde, de réussir, en un mot. L'incroyable fortune de certains sophistes de l'époque était bien faite pour exciter les convoitises, et, dans l'école même d'Épictète, on devine que les moins naïfs y rêvaient déjà. Parmi ceux qui veulent apprendre la logique auprès des philosophes, il distingue ceux qui n'en voient que la finesse et l'ingéniosité et ceux qui, plus pratiques, savent qu'on peut l'utiliser pour s'enrichir 9. Tous n'apportent pas chez le philosophe, dit-il ailleurs, la disposition d'esprit qu'ils devraient. Quelquesuns, en particulier, n'y viennent que pour être capables de montrer à table qu'ils connaissent les raisonnements

* Épictdte, Entretiens, I, vin, 6-11. La remarque psychologique qu'Ëpictète fait ici avait déjà été faite par Aristophane dans les Nuées. On sait que dès que Phidippide a goûté aux leçons du sophiste Socrate, il n'écoute plus les remontrances paternelles et ferme la bouche & Strepsiade.

« Id., ihid., II, XVII, 3.

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hypothétiques, espérant avoir un jour pour voisin quelque haut personnage, qu'ils pourront émerveiller par leur faconde. Car c'est à Rome qu'on trouve de belles occasions. Ce qui passe pour une fortune à Nicopolis fait là-bas l'effet d'une misère : on y est pauvre avec un million et demi de sesterces, et on y trouve des âmes charitables — Épictète en a été témoin — pour venir en aide à un tel dénûment^.

Mais, comme il ne s'agit là, en somme, que de cas isolés et exceptionnels, il se borne à de rares et discrètes allusions contre ces ambitions prématurées. En revanche, — et cette tactique est à la fois plus habile et plus efficace, — il ne ménage pas ses attaques è ceux qui les inspirent, à ces sophistes qui font de leur science métier et marchandise. On sait par les contemporains que ces personnages peuplaient alors la Grèce et l'Asie Mineure ; mais on le devinerait à la seule lecture des Entretiens. Épictète ne frapperait pas avec tant d'insistance et de violence, s'il ne sentait sa philosophie sérieusement menacée par ces concurrents déloyaux. Il les estime d'autant plus dangereux qu'ils cachent leur jeu : s'ils excitent, par leur habileté et leurs succès, la convoitise des plus clairvoyants, ils font illusion aux plus simples et aux plus naïfs. Aussi s'attachet-il à démasquer leurs intentions avec une vigueur d'argumentation et une violence peu ordinaires, faisant en même temps un tableau pittoresque et satirique de ces séances de déclamation qui font fureur de son temps.

A ses yeux, la meilleure preuve que ces soi-disant philosophes ne sont que des égoïstes et des ambitieux, c'est qu'ils sollicitent les auditeurs et les invitent à venir les entendre. En leur laissant voir qu'il a besoin d'eux, le rhéteur se découvre. Le philosophe n'appelle pas le monde à lui : c'est en offrant sa conduite en exemple qu'il attire ceux à qui il doit être utile. L'architecte ne demande pas qu'on vienne l'entendre disserter sur l'architecture; mais il se charge de

• Épictète, Entretiens, I, xxvi, 8-18.

l'étude de la logique. i69

construire une maison, et c est par là qu'il montre s'il connaît son métier. De même, c'est en remplissant scrupuleusement ses devoirs qu'on montre ce qu'on est et à quoi on peut servir*. Mais, pas plus qu'un médecin n'invite les malades à venir se faire soigner^, le philosophe ne prie pas les gens de venir apprendre qu'ils sont pleins de défauts et qu'ils sont malheureux. Car c'est là ce qu'on entend dire dans la maison d'un philosophe : ce n'est pas un lieu de distraction où l'on a le loisir de se pâmer d'admiration devant de belles phrases et d'applaudir des pensées ingénieuses^. Et pour démontrer aux gens qu'ils tournent le dos au but, puisqu'ils veulent atteindre le bonheur et qu'il n'est pas où ils le cherchent, on ne lance pas d'invitations, on n'installe pas des milliers de banquettes, et on ne monte pas, en costume d'apparat, sur une estrade, raconter la mort d'Achille*. Toute cette mise en scène, tout ce cabotinage est la négation même de la philosophie. Au lieu de penser à être utiles aux autres, ces faux philosophes, préoccupés uniquement de leurs succès et de leurs intérêts, ne pensent qu'à réunir autour de leur chaire des auditeurs nombreux ou influents. Au lieu de chercher à les guérir de leurs défauts, ils les flattent par des compliments qu'ils savent immérités, soit pour les retenir auprès d'eux, soit pour s'en faire des amis et s'en servir, quand ils sont puissants ou flls de hauts personnages^.

En regard des intrigues de ces ambitieux, Épictète fait admirer la modestie de Socrate, qui n'a jamais dit à ses visiteurs en les reconduisant : « Venez m'entendre parler aujourd'hui chez Quadratus », mais évita toujours soigneusement d'avoir rien de commun avec Gorgias ou Protagoras, qui avaient une enseigne et tenaient boutique de

« Epictète, Entretiens, III, xxi, S-6.

* Il y a ici dans le texte (III, xxiii, 27) une restriction maligne sur les mœurs nouvelles des médecins de Rome.

3 Épictète, Entretiens, III, xxiii, 27-28 et 23.

* Id., tfrtd., III, XXIII, 34-35.

» Id., ibid., III,xxui, 10-20.

philosophie ^ Il suggère par là un rapprochement, qui, même sans ce détail, s'imposerait naturellement. Épictète, qui propose souvent Socrate comme modèle, non seulement aux autres, mais à lui-même, a, ici en particulier, un trait frappant de ressemblance avec lui '. Il a, comme lui, à lutter contre des sophistes, qui font à la philosophie une concurrence déloyale, et qui sont, comme ceux d'autrefois, beaux parleurs, habiles raisonneurs, adroits à dissimuler leur égoïsme et leur ambition , et d'autant plus dangereux pour la jeunesse. Aussi Épictète est-il, comme Socrate, constamment préoccupé de combattre leur influence 3. De là un chapitre en quelque sorte négatif qu'il est obligé d'ajouter à son enseignement. Il ne veut pas que la science de ces hommes prenne à l'intérieur de son école la place de la morale : car, au lieu d'en sortir armés, les jeunes gens n'auraient fait que s'y préparer à tomber plus sûrement entre leurs mains.

« Épictète, Entretiens, III, xxni. 22-23 ; cf. IV, viii, 22-23 et III, v, 17.

* La comparaison avec la médecine (III, xxi^ 21) est directement imitée de Platon, Phèdre, p. 268 b.

' Remarquons, à ce propos, que son principal grief contre ses adversaires en généraient la fâcheuse influence qu*ils exercent sur la jeunesse. V. notamment les reproches qu'il adresse aux Académiciens et aux Épicuriens (II, xx, 24-26 et 34; III, vu, 20).

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