‹ Étude sur ÉpictèteChapitre 17 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Rentrée dans le monde

Le moment est venu de suivre au dehors ceux dont les études sont achevées, et de se demander, comme se le demandait souvent le maître lui-même*, de quelle façon ils vont se comporter dans la société. Car l'école est un lieu de passage, .et non un cloître où on s'enferme pour la vie, enchaîné par des vœux perpétuels. Il ne s'agit pas d'y vieillir à l'ombre , comme disaient les anciens : c'est aux débutants seulement qu'on impose une rupture momentanée avec le monde. Si le blé doit rester quelque temps enfoui sous la terre, c'est afin de s'y fortifier assez pour pouvoir, une fois sorti du sol , affronter impunément le froid et n'avoir rien à redouter des gelées du printemps «. Cette comparaison, qu'Êpictète propose à ceux qui voudraient prêcher trop tôt 3, il pourrait aussi bien la proposer, en sens inverse, à ceux qui seraient tentés de s'éterniser dans l'école. Il se moque de ceux qui se désolent de quitt^r le calme de Nicopolis et leurs chères études pour le tumulte de Rome et le tracas des affaires, des démarches et des fonctions publiques. Il estime qu'on n'est à l'école que pour se préparer à vivre : or vivre, c'est changer de place, c'est, comme Ulysse, voir constamment de nouvelles figures et

< Épictdte, Entretiens, II, viii, 15.

« Id., iftid., IV, vin, 3«-40.

s Cf. plus haut, 2* parUe, ch. i*', p. 7%.

des séjours nouveaux^ Là société des hommes est d'ailleurs un beau spectacle, comparable à celui d'une panégyrie perpétuelle, et ce spectacle est en même temps le plus intéressant et le plus instructif de tous les livres s. Aussi, dès qu'un de ses auditeurs est appelé à jouer quelque rôle au dehors, bien loin de le plaindre, il le félicite d'avoir été choisi avant les autres pour mettre en pratique les préceptes du stoïcisme, et il espère que ceux-ci, impatients d'être appelés à leur tour, voudraient être à sa place au lieu de se morfondre sur leurs bancs ^. Sénèque invitait à la retraite des personnages qui connaissaient la vie et avaient déjà tenu leur place dans le monde. « On a bien le droit, dit-il dans le traité du Repos du Sage, quand on a fait son temps do service et qu'on est avancé en âge, de changer d'occupations et de se retirer à l'écart pour se consacrer tout entier à la contemplation de la vérité *. » C'est à cette conclusion qu'aboutit le traité de la Brièveté de la vie : « La plus grande, en tout cas la meilleure partie de ta vie a passé au service de l'état : il est temps de t'en réserver pour toi-même quelques instants^. » Dans les conseils de retraite qu'il adresse à Lucilius, on sent la lassitude des fonctions publiques. La retraite dont il parle est donc comme l'examen de conscience qui termine la fin de la journée. « Mieux vaut, — dit-il à Paulinus , préfet de l'annone, pour l'engager à déposer sa charge, — régler les comptes de sa vie que ceux des subsistances publiques®. » Lui-même n'a fui réellement le monde qu'après l'avoir connu. C'est à la fin de sa carrière qu*il quitta la société des hommes, prévenant la disgrâce impériale en restituant ses richesses et ses dignités''. Tout autre est la condition

« Épictète, Enlretiensi, IV, iv, 11 ; III, xxiv. 10-14. « Id., ifttd.. IV, IV, 7 et 27; cf. I. xii, 21.

5 Id., tWd., II, XVII, 37 ; I, XXIV, 1-6; i, xxïx, 33-34 et 36; cf. iV, iv, 6 et 46.

* Sénéque, De otio, XXIX, 2.

5 Id., De brev, titae, XVIII, 1.

• Id..iWd., XVIII. 2; cf. Ep,, XIX.

7 Tacite, AnnaUs, XIV, 56.

des disciples d'Épictète. Ce sont, en général, des jeunes gens qui viennent chez lui, non pas pour se reposer, mais pour faire des provisions de forces en vue de Favenir. La retraite qu'il leur impose est à Tentrée de la vie : elle représente le moment de la journée où on prend les résolutions en vue des occasions qui peuvent se présenter. Aussi quelle est sa crainte quand un jeune homme le quitte? C'est qu'il n'oublie au dehors les principes appris chez lui, que ses actes, son genre de vie, ses liaisons ne soient pas conformes à ce qu'on attend d'un stoïcien *.

Pour nous, c'est une autre question que nous serions tentés de nous poser. Quelle figure vont faire dans le monde des hommes qui ont reçu une telle éducation, précisément s'ils n'oublient rien de ce qu'ils ont appris? On pense involontairement au personnage d'Horace que plusieurs années d'études à Athènes ont entièrement dépaysé*. S'ils appliquent à la lettre une doctrine qui leur prêche le mépris de tout ce qui n'est pas en leur pouvoir, c'est-à-dire des hommes et des choses, y compris leur propre corps, comment pourront-ils demeurer dans une société où on ne vit que pour son corps, pour les choses matérielles et l'opinion d' autrui ? Il semble qu'ils vont traverser le monde sans le voir et que, ne voulant avoir d'autres compagnons de route que Dieu 3, ils vivront solitaires au milieu de la société. D'autre part, détachés de toutes choses, uniquement soucieux de conserver intacte leur ataraxie, ne dédaigne- - ronl-il pas de s'abaisser, pour vivre, comme les profanes, aux mesquines préoccupations de la vie de chaque jour, comptant d'ailleurs que Dieu^ qui donne la pâture aux oiseaux du ciel , saura bien pourvoir à la subsistance de

* Épictèle, Entretiens , H, vm, 15.

* Ingenium sibi quod vacuas desumpsil Âthenas et studiis annosseplem dédit insenuitqae libriset curis, statua tacilurnius exit plerumque et risu populum quatit.

Horace, Ep., II, ii, 81 et suiv.

» Èi^icièie, Entretiens, II, vm, 16-17.

174 OBUXIÈMB PARTIE. — CHAPITRB V.

ses serviteurs*? Dès lors le sage d'Épictète serait tout près de justilier, après coup, les « charges » de Cicéron et d'Horace <. Rappelons-nous qu'il a une profonde admiration pour Diogèoe le Cynique, et propose pour modèle, à toute occasion, ce personnage devenu légendaire dans l'antiquité pour sa désinvolture à fouler aux pieds toutes les conventions sociales. Il reconnaît lui-même que les pln'losophes passent communément pour des fous et qu'ils doivent accepter cette réputation : car on ne peut être sage qu'à condition de passer pour fou aux yeux de ceux qui sont les fous véritables s. Des ascètes et des solitaires, objets d'étonnement et même de risée pour le reste de l'humanité, voilà, semble-t-il, ce qu'Épictète, avec sa doctrine, va faire des hommes que le monde lui a confiés un instant.

C'est là, en effet, l'impression que laissent, non seulement l'ensemble du Manuel^ mais encore un grand nombre de chapitres des Entretiens, Mais on a vu que le Manuel est une sorte de bréviaire composé arbitrairement par Arrien à l'aide de maximes choisies un peu partout dans ces derniers, et qu'à être ainsi séparées de leur entourage elles ont pu prendre une rigueur qu'elles n'avaient pas primitivement*. Quant aux Entretiens , si certains passages paraissent animés d'un esprit d'austérité et d'ascétisme, d'autres pourraient être mis en regard qui donneraient une impression toute différente, au point qu'on les croirait dictés par un autre homme. Déjà la lecture des pages conservées de Musonius produit un effet semblable, et d'une manière peut-être plus frappante. On y peut distinguer deux groupes : les unes semblent être d'un solitaire, on les dirait extraites d'un règlement pour la vie monastique^; les autres sont simplement d'un honnête homme de bonne compagnie, qui parle de la vie de famille

« Ëpictèle, Entretiens, III, xxvi, 27-28 ; cf. I, ix, 9.

« ClcéroD, Pro Mur,, 61-64 ; Horace, Sat,^ I, m. 133.

s Èplciéie, Entretiens, I, xxn, 19 et 21 ; I, xxi, 4; M., XIII.

* Cf. 1'* partie, ch. r% p. 26 et suiv.

» Cf. plus haut, ch. m, p. 123-124.

et de réducation des enfants avec beaucoup de modération et de sens pratique ^ Aussi ne peut-on l'appeler, comme on l'a fait, « le philosophe de toutes les rigidités et de tous les fanatismes* » qu'à condition de négliger complètement de considérer l'un des deux aspects sous lesquels il se présente à nous. Dans Musonius, on ne peut que constater le contraste ; mais, dans Ëpictète,on voit comment peut s'expliquer Ja contradiction apparente et comment les deux hommes n'en font qu'un en réalité. Les disciples doivent un jour quitter l'école, et ce changement de lieu doit faire voir les choses sous un angle un peu différent : ce sont ces deux points de vue qui apparaissent alternativement dans les Entretiens, La question est de passer, sans être ébloui, de l'ombre au jour, des exercices de l'école à la pratique de la vie quotidienne. Voilà, pour un moraliste, le cas de conscience par excellence, qui contient la matière de beaucoup d'autres; et la dialectique qu'il faut pour le résoudre exige autant de mesure, de tact et de bon sens que d'ingéniosité d'esprit. Épiclète nous fait voir comment peuvent se résoudre ces différents cas et comment peut s'éviter l'erreur de ceux qui ont pris à la lettre la théorie de l'universelle indifférence. Tout ce qui semble excessif dans son enseignement est surtout pour l'école : la période d'entraînement et d'exercices préparatoires exige des efforts exceptionnels ; la destruction des habitudes au moyen d'habitudes contraires s'obtient par une espèce de violence, qu'Épiclète lui-même qualifie d'exagération calculée 3. Alors le mépris des objets extérieurs, la suppression totale du désir sont exigés avec une entière rigueur, et c'est presque uniquement sur ces points qu'est concentrée l'attention des débutants. Mais peu à peu est mis sous leurs yeux un

i Cf. plus haut, ch. iv, p. 163-164.

> R. Thamin, owyr, cité, p. 195 ; cf. p. 99 et 113. On est surpris de rencontrer une appréciation aussi tranchée dans un livre qui met'heureusement en lumière la souplesse de la doctrine stoïcienne.

3 Ëpictète, Entretiens, III, xii, 7.

176 DBUXIBMB PARTIE. — CHAPITRR V.

autre principe qui esl la sagesse même, parce qu'il interdit tout excès et met exactement les choses au point : les objets extérieurs sont indifférents, mais Tusage qu'on en fait ne Test pas*. Il n'est pas plus permis de les négliger que de s'en tourmenter ; car la négligeace dépend de nous tout aussi bien que l'inquiétude. II faut donc concilier l'application qui fait attention aux objets et le calme qui ne s'en préoccupe pas, conciliation difficile sans doute, mais non impossible 2. C'est ainsi qu'au jeu de dés les points et les dés sont indifférents, car nous ignorons le coup qui va venir ;^mais une fois qu'il est venu, il dépend de nous d'en profiter avec toute notre attention et toute notre science du jeu. D'une façon générale, nous avons toujours à exercer notre activité sur une chose qui n'a de valeur que comme matière à l'exercice de cette activité, de même que le tisserand ne fabrique pas sa laine lui-même, mais déploie son habileté à propos de celle qu'on lui fournit 3.

Ce principe s'applique en particulier au corps et à tout ce qui s'y rattache*. Quand Épictète semble regretter que ses auditeurs ne soient pas pris du désir de s'affranchir de leur corps, cause de loute sorte d'embarras et de servitudes, pour aller rejoindre plus tôt le Dieu dont ils descendent, c'est qu'il a à leur faire honte des soucis matériels et vulgaires dont ils sont encore absorbés; c'est parce qu'ils vivent comme s'ils n'étaient que des corps qu'il leur reproche do ne pas vivre comme de purs esprits ^ De

< Épictèle, Entretiens, H, v, l et 7 ; II, vi, 1-2.

« Id., ibid., II, V, 6 et 8, 2 et 9.

5 Id., iôid., II, V, 3 et 20-21.

^ Id., ibid., II, V, 22 et II, vi, 2. Cf. Musonius associant le corps à râmc dans les mêmes exercices, parce que, dit-il, il est souvent pour la pratique des vertus un instrument indispensable (Stobée, Flor.^ XXIX, 78= II, p. 14, 1. 16 M.), c Aucune partie de l'homme, dit-il un peu plus haut à propos du corps {ibid , 1. 13), ne doit ôtre en mauvais élat. • Sur la nécessité de ménager le corps dans l'intérêt de Tftme, à cause de l'influence du physique sur le moral, v. encore ibid», LVI, 18 (II, p. S87, 1. 23-32 M.).

» Id., ibid,, I, IX, 10-16, 19 et 26.

même, à qui dit-il qu'il ne faut pas se préoccuper de quoi Ton vivra, que les animaux trouvent toujours de quoi manger, que d'ailleurs mourir de faim n'est pas un si grand malheur? A ceux qui craignent de ne pouvoir plus continuer une vie de luxe et d'élégance ^ Mais, s'il combat ici un excès, il saurait, à l'occasion, trouver de solides raisons pour combattre l'excès inverse*. Il ne faudrait pas objecter qu'on ne saurait être trop dur à Tégard du corps, et que, sans aller jusqu'à le supprimer, il est prudent du moins de tenir à distance ce dangereux compagnon par tous les moyens possibles, de l'accabler de privations, d'austérités et de macérations, comme pour lui rappeler constamment qu'il n'est qu'une chose extérieure. S'il y a là un danger, la vraie bravoure, aux yeux d'Épictète, ne consiste pas à le fuir^; mais à l'aborder en face et à se familiariser avec lui. C'est en s'adressant aux débutants encore novices qu'il dit, à propos de dangers de ce genre, que « ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups ♦ » ; mais l'homme instruit qui se conduirait ainsi prouverait qu'il a peur de ne pas pouvoir estimer les choses à leur juste valeur. Autant vaudrait déclarer tout de suite, comme font certaines gens, qu'il n'y a aucune différence entre la beauté et la laideur, et qu'il faut éprouver la même impression en face d'Achille et de Thersite, à la vue d'Hélène et d'une femme quelconque. La vraie bravoure est moins grossière : elle laisse à chaque chose sa nature et en apprécie la valeur réelle ; elle distingue ce qu'il y a de plus important et s'y attache en toute circonstance, et considère le reste comme accessoire en comparai^n, mais sans pour cela le négliger. Dès lors, parce que l'àme est le principal, il ne s'agit pas de négliger ses yeux et ses oreilles, ses mains

« Ëpictèie, Êniretièns, III, xvi, 3-4 (cf. I, ix, 9), 21-22. Cf. plus haut, p. 102 et 127.

« Id., ihid,, I, IX, 16-17.

' U aurait pu ajouter, d'après Musonius, qu'il n'y a pas moins de danger, pour l'àme môme, dans les excès de l'ascétisme. Cf. page précédente^ n. 4, fin.

« Ëpictète, Entretiens, III, xn, 12. 12

178 DEUXIÈlIfi PARTIS. — CHAPITRB V.

et ses pieds, ses habits et ses chaussures, en général le corps et tout ce qui s'y rattache >. On peut, on doit même s'en occuper, et, dans la mesure indiquée, faire des eiforts et des démarches pour le conserver'. C'est dans ce sens qu'Épictète dit : a Je ne dois pas prétendre conserver à tout prix mon corps et ma fortune, le pouvoir et la réputation... Tenons donc en tout cas à ce qui est notre bien propre : quant à ces autres choses, contentons-nous d'y tenir dans la mesure fixée par la raison '. »

Parmi les soins à donner au corps, Épictëte recommande avec une insistance toute particulière, assez surprenante même au premier abord, ceux qui sont destinés à entretenir la propreté. Il fait véritablement de celle-ci une demivertu, et, si le mot n'est pas chez lui, l'idée y est déjà, nettement exprimée. La propreté du corps, dit-il en substance, est l'image delà pureté de l'âme; par celle-ci nous nous rapprochons de la divinité, par celle-là nous nous élevons au-dessus des animaux. Elle est tout à fait conforme aux intentions de la nature, qui a mis à notre disposition tout ce qui est nécessaire pour l'entretenir, et tout à fait caractéristique de l'espèce humaine^. Loin de nous élever au-dessus de l'humanité, la négligence des soins corporels nous fait descendre même au-dessous de certains animaux; car tous ceux qui vivent avec l'homme ont le goût de la propreté. Toute aberration a sa source dans notre nature, mais celle-ci est bien près de n'avoir rien d'humaine

Il y a là, aux yeux d'Épictète, un devoir d'autant plus impérieux que nous vivons en société. Si un homme, dit-il, croit devoir s'empester lui-même, qu'il s'en aille dans un désert, où il sera mieux à sa place, et se réserve la jouissance de sa malpropreté. Mais quand on demeure dans

< Ëpictète, Entretienê, II, xxm, 31-35 et 26.

* Id., ibid., II. V, 10 et 25 ; cf. I, ii, 37. « Id., ibid., IV, ni, 10-11 ; cf. III, x, 16.

* Id., ibid., IV, XI, 1-13.

» Id., ibid., IV, XI, 31-32 et 36.

RBNTRéE DANS LE UOHDK. 179

une ville» de quel droit empester ses voisins^ ? 11 faut retenir ce dernier motif. On voit par là que ce discours intéresse particulièrement ceux qui vivent dans le monde. Dans un certain nombre de prescriptions adressées aux débutants, nous avons cru plus haut pouvoir démêler une influence cynique : ici l'inspiration est différente. En arrêtant par des paroles sévères un jeune élégant qui se présentait à la porte de son école, Épictète était dans son rôle de philosophe cynique^: ici il abonde tellement dans le sens de la thèse opposée qu'il va jusqu'à dire qu'un soin excessif du corps est la marque d'une nature supérieure. L'homme trop soigneux de sa personne et de sa toilette offre du moins quelque prise par oii on peut le ramener dans la vraie voie. Il a l'idée et le goût du beau : seulement il le cherche où il n'est pas. Il suffit de détourner ce goût dans une direction meilleure, et de lui faire voir que ce n'est pas son corps qui mérite d'être embelli. Aussi Épictète déclare-t-il préférer sans hésitation le jeune homme qui se présente à lui pour la première fois trop bien frisé que sale et mal peigné^.

Ces déclarations, l'insistance avec laquelle il s'arrête sur des devoirs si simples s'expliquent par la nécessité de mettre ceux qui doivent se mêler au monde en garde contre certains excès dont ils voyaient des exemples autour d'eux. Il ne manquait certainement pas, de son temps comme du temps d'Horace ou de Lucien, de ces cyniques qui, par cabotinage ou pure aberration, prétendaient s'élever au-dessus del'humanité vulgaire et manifester leur mépris pour la matièreen s'abstenant des soins corporels les plus élémentaires: pour eux, la malpropreté était, non pas le commencement, mais la marque de la sagesse; la barbe inculte, la crasse et les haillons étaient l'uniforme du philosophe^. Aucun

* Épictète, Entretiens, IV, xi, 14-17.

* Cf. plus haut, ch. ni, p. 130.

' Épictète, Entretiens^ IV, xi, 25-26 et 30.

^ Voy., III, xxu, 80, une allusion très claire à la grossièreté des cyniques de l'époque : sic Toùç vDv à7Co5Xé70[Jiev, toùç Tpa^el^ijaç xuXacopouç, 01 oùSèv (xi{i.oOvTai àKcfvouç ri et ti dtpa x6pSa)V£ç -^i^o'^'çai^ oXXo S'oùSév. Cf. Sônèque,£p., V, 1 et 4.

180 DBUXIKMB PARTIS. — GHAPITilE V.

satirique n'a traité plus sévèrement qu'Épictète ces répu> gnants personnages, et ses raisons sont faciles à saisir. Qu'on se laissât entraîner à suivre leur exemple, ou qu'au contraire on s'en détournât avec répugnance, ces caricatures de Diogène le Cynique faisaient le plus grand tort à la pliilosophie : ces erreurs d'un petit nombre d'exaltés, dont l'austérité extérieure pouvait cacher des vices réels, jetaient, comme il arrive toujours, le discrédit sur la secte entière, que le monde confondait volontiers avec eux'. Sans être davantage philosophes, les sophistes, dont la seule ambition était de séduire leurs auditeurs par leurs arguments captieux ou leurs spécieux paradoxes, et de s'enrichir en leur débitant de belles phrases, faisaient moins de tort à la philosophie que n'en faisaient ces cyniques en dégoûtant dès le premier aspect ceux qui pouvaient être tentés de s'y adonner. « Voyez-vous cet aimable jeune homme, ce vieillard séduisant â qui un père amènera son (ils à instruire et qu'on trouvera donnant ses leçons sur un tas de fumier*! » Épiclète, on Ta vu, ne dissimule pas les difGcultés de la philosophie à ceux qui viennent chez lui'; mais surtout il ne veut pas que ceux qui en sortent aillent la discréditer de telle façon, en prenant â rebours ou du moins en appliquant avec inintelligence et étroilesse d'esprit les préceptes qu'ils y ont appris. Comme Sénèque^ et comme Montaigne (les deux stoïciens se rencontrent ici avec l'Épicurien), il veutqu'elle soit belle et avenante et n'ait rien d'un fantôme â dégoûter les gens. Et il prétend être en cela plus fidèle que les soidisant cyniques aux vraies traditions de la secte : il veut que Socrate n'ait pas été séduisant seulement par son

^ G*est précisément ce que leur reproche Dion Chrysostome, à propos de leur grossièreté, de leur paresse et de leur goinfrerie : < Us font un mal immense ; car ils habituent tous ceux qui Jugent légèrement à se moquer des philosophes. » (Or., XXXII, p. 657 R.).

> Épictète, Entretiens, IV, xi, 35.

' Cf. plus haut, 2* partie, ch. i", p. 80 et suiv.

« Bônèque, Ep., V, 2.

langage, mais encore par son aspect extérieur, et que Diogène lui-même ait exercé le même attrait sur la jeunesse*. Aussi ne soyons pas surpris qu'il ait donné ces dehors aimables à ce Cynique idéal dont il fait ailleurs le représentant de la philosophie. Zeus, en chargeant son prêtre de prêcher la sagesse au monde, Ta dispensé de certains devoirs imposés au commun des hommes, mais, loin de le dispenser de soigner son extérieur, il lui a imposé ce devoir plus rigoureusement qu'à aucun autre. Il faut, en effet, que sa bonne mine séduise les hommes et plaide pour sa doctrine autant que ses discours. S'il a un aspect chétif, pâle et malingre, son témoignage n'aura plus la même valeur. Il ne suffit pas qu'il montre aux profanes, en leur faisant voir son âme, qu'on peut très bien vivre en se passant de tout ce qu'ils admirent; il doit encore leur montrer par son corps que la vie simple qu'il mène ne nuit pas à la santé. Il ne faut pas qu'il fasse pitié, qu'il ait l'air d'un mendiant qui inspire de la répulsion et dont tout le monde se détourne; jusque dans sa négligence, il doit avoir quelque chose de séduisant^. Voilà ce que devient le cynisme d'Épictète quand il doit entrer en contact avec les autres hommes.

On voit par ce passage que le souci de la santé est aussi légitimé que celui de la propreté. D'une manière générale, même sans être investi de la haute mission du Cynique, rhomme doit se préoccuper d'entretenir l'existence qu'il tient de la nature. M usonius reprochait à Thraséa de préférer la mort à l'exil sans raison suffisante. Pareillement, Épictète estime que l'homme n'a pas le droit de sacrifier sa vie sans un ordre formel de Dieu ni même de l'exposer sans motifs 3. Aussi n'admetlrait-il pas qu'on se laissât mourir de faim, non seulement par une bizarre aberration de la volonté, comme cet ami qu'il dut sermonner pour le faire

« Épictète, Entreliens, IV, xi, 21-22.

* Id., ibid., III, XXII, 86-90.

3 Id., ibid., I, I, 26 ; I, xxix, 29 ; I, ix, 16 ; II, v, 10.

182 DfiUXIÈMB PARTIE. — CHAPITRE V.

revenir sur son absurde résolution', mais même par simple insouciance. Il ne faut pas se méprendre, on Ta vu^, sur les passages où il raille ceux qui craignent de n'avoir pas de quoi vivre, eux et leurs familles, en disant qu'il vaut mieux mourir de faim que d'indigestion, que d'ailleurs les mendiants qui n'ont ni feu ni lieu vivent peut-être plus longtemps que les autres hommes 3. Car il ajoute : « Du reste, quand on a des pieds et des mains, ne peut-on pas toujours faire un métier, être copiste, précepteur ou portier ? » Puis il cite l'exemple d'un stoïcien illustre, Cléanthe, qui était porteur d'eau tout en donnant des leçons de philosophie. « Un bon soldat, dit-il encore, un bon ouvrier, un bon cordonnier trouvent toujours à se faire employer, et l'honnête homme ne le pourrait pas! Dieu se désintéresserait-il à ce point de ses serviteurs, de ceux qui lui permettent de prouver que le sage, pendant sa vie ou après sa mort, n'a aucun mal à craindre^? » Le rapprochement, à plusieurs reprises, du sage et du manœuvre est significatif : le sage doit travailler pour gagner sa vie, et se préoccuper, d'ailleurs sans trouble et sans inquiétude, des moyens d'entretenir son existence'». Quand donc Épictète dit que Dieu n'abandonne jamais les siens, il le dit au sens où nous disons : « Aide-toi, le ciel t'aidera. »

Voilà pourquoi on ne doit pas dédaigner les biens de la terre, qui s'obtiennent, pour ainsi dire, par la collaboration de l'homme avec Dieu : l'homme doit, au contraire, remercier Dieu de lui avoir donné les fruits, le vin, l'huile et tout ce qui sert à la vie, comme de lui avoir donné les yeux pour voir et les oreilles pour entendre^. Il ira plus loin, il

1 Ëpictète, Entretiens, II, xv.

• Cf. plus haut, p. 177.

> Cf. plus haut, ch. ii, p. 102, et ch. m, p. 127. « Épictète, Entretiens, III, xxvi, 7, 23 et 26-28.

> Cf. Musoniusdans Stobée, Flor., LVI,18: tiç 5 ^tXoas^fo 7rpo9i^|Xa)V xbpoç ; passim,

* Ëpictète, Entretiens, II, xxni, 2 et 5. Cf. les passages I, u, 37 ; III, x, 16; IV, m, 10-11, cités plus haut, p. 178, à propos de l'existence, qui

pourra môme faire effort pour conserver ce qu'il a acquis et défendre ses biens contre ceux qui voudraient l'en dépouiller, à condition, bien entendu, que cet effort n'exige pas le sacrifice d'un bien supérieur. S'il s'est laissé, sans regret, voler la lampe qui brûlait devant ses dieux pénates, c'est qu'elle était en fer, luxe inutile même pour un objet destiné au culte. Mais rien ne l'empêchera de défendre son champ, si on lui en conteste la propriété légitime*. Il ne refusera pas de voir le juge, de le solliciter, de plaider devant lui et de faire valoir les arguments favorables à sa cause. Il ne dira pas, comme le Misanthrope : « Qui je veux? La raison, mon bon droit, l'équité. » S'il ne faut, à aucun prix, sacrifier sa dignité, il ne la croira pas compromise par une démarche qui n'a rien d'humiliant. La raison peut, dans certains cas, nous déterminer à nous rendre à la citation du juge. Dès lors, il faut être conséquent avec soi-même et faire son possible pour le persuader, à condition de ne pas compromettre les biens réels, les seuls qui soient vraiment à nous en toute propriété. Aussi serait-il absurde d'aller, par une inconséquence bizarre, provoquer gratuitement ses juges, et, par une ridicule parodie du procès de Socrate, perdre fatalement son procès. C'est ce que fit un des amis d'Épiclète, qui, plaidant un jour à Rhodes pour un bout de terre, s'avisa, après avoir démontré la justice de sa cause, de conclure par cette péroraison tapageuse : a Cependant je ne vous prierai pas, et je m'inquiète peu de la sentence que vous allez porter : c'est vous qu'on juge, bien plutôt que moi. » Quel besoin, ajoute-t-il fort sensément après avoir conté cette anecdote, avait-il de gâter ainsi son affaire? Bornezvous à ne pas prier; mais n'ajoutez pas : « Je ne vous prie

s'appliquent également aux biens. V. également Cicéron, De off,, II, 86 : « In hisautem utilitaliim praeceptis Ânlipaler Tyrius, stoicus, qui Athenis nuper esl mortuus,duo praeterita censet esse a Panaetio^valetudiniscura- Uonem et pecuniae. i Cf. Sénèque, De vita beata, lll, 3, et Zenon dans Athénée, VI, p. 233 b.

t Ëpictète, Entretiens, I, xxvn, 16.

184 DBUXIBIIB PARTIB. — CHAPITBB V.

point », si vous u'avez quelque motif légitime pour provoquer les juges ' .

Ainsi, dans toute cette conduite vis-à-vis des objets indifférents, on ne saisit aucune singularité, aucune exagération, aucune tendance à l'ascétisme. Quoique assez durement élevés, des hommes formés d'après ces maximes ne se distingueront pas extérieurement de ceux au milieu desquels ils vivront. Il y avait, en effet, au fond de Tesprit d'Épictète, tout comme chez Musonius, une modération et un sens pratique qui, même quand il réglait la rude vie de l'école, ne disparaissaient pas entièrement. Nous l'avons vu blâmer tout exercice inutilement pénible^, et, s'il vante, quelque part, le régime austère du Cynique, il ne manque pas de faire valoir, comme son maître, qu'il est profitable à la santé '. A plus forte raison, dans la vie proprement dite, évite-t-il de recommander les privations sévères et les souffrances qu'on s'impose de parti pris. De même que Musonius trouvait Thraséa absurde de préférer la mort à l'exil, s'il la choisissait comme moins douce, Epictète

< Epictète, Entretiens, II, ii, 17-18.

* Cf. plus haut. ch. m, p. 146 et suiv.

s Cf. Epictète, Entretiens, III, xxii, 87-8d, et Musonius dans Stobée, Flor,, XVII, 42 H. (I, p. 286, 1. 30 et suiv. M.); XVIII, 37 H. (I, p. 299, I. 25 et suiv. M.); LVI, 18 (II, p. 338, 1. 8 M.). Il est à remarquer que sur un point (zspl àçpcBiTÎtov) Kpiclèle est moins auslère que Musonius (cf. Stobée, F/or, VI, 23 IL = 61 M., et Épiclèle, M., XXXIII. 8). D'autre part, si Musonius parait désapprouver l'usage de la viande (Stobée, Flor,, XVII, 42 II.). il ne faudrait pas en faire un pythagoricien, comme ce Sotion qui avait réussi à convertir le jeune Sénèque, au moins jusqu'au moment où son père crut devoir mettre le holà (Sénèque, £p., GVIII, 17-23). Nous ne croyons pas qu'il s^abstint habituellement et par principe, comme on Ta dit, de la chair des animaux (R. Thamin, ouvr, cité, p. 135; c'est précisément à ce propos qu'il est appelé < le philosophe de toutes les rigidités et de tous les fanalismes I. Kn réalité, c'est une fois en particulier qu'il fut amené, à l'occasion, à faire l'éloge du régime qui a contribué à la célébrité de Pythagore. Le rédacteur fait même remarquer expressément, au début et à la fln (I. p. 285. 1. 19, et p. 287, 1. 26 M.), que l'entretien de ce jour-là tranchait nettement avec les nombreux entretiens où Musonius parlait de la nourriture. Il faut d'autant plus le remarquer que beaucoup de cyniques étaient pythagoriciens sur ce point (Diog. L., VI, 105 : evioi yoOv xal }oxi)tMÇ xai xavTdncaotv

trouve absurde de chercher de soi-même des épreuves pénibles, pour avoir des occasions extraordinaire de pratiquer telle ou telle vertu*. Ceux qui font d'un régime exceptionnel de privations la règle habituelle de leur conduite sont présentés par lui comme des êtres à part, supérieurs à l'ensemble de Thumanité. « Souviens-4oi que tu dois te comporter dans la vie comme à table. Un plat qui circule arrive en face de toi : tends la main et sers-toi avec modération... Conduis-toi ainsi à l'égard de la famille, du pouvoir, de la richesse, et tu mériteras un jour de t'asseoir à la table des dieux. Que si, toutes ces choses t'étant oflfertes, tu les refuses et les dédaignes, alors ce n'est plus seulement au banquet des dieux, mais à leur puissance que tu auras part. C'est par là que Diogène, Heraclite et leurs pareils ont mérité d'être appelés des hommes divins^. »

Ce bon sens, cet esprit de mesure qui condamne les excès de l'ascétisme, c'est-à-dire l'indépendance mal comprise à l'égard du corps et des choses, prévient, du même coup, un excès non moins fâcheux de la doctrine, l'indépendance farouche à l'égard des autres hommes. Le passage du Manuel qui vient d'être cité, et oii il est question de la famille et du pouvoir à côté de la richesse, le donne suffisamment à entendre, et nous avions vu, un peu plus haut, que, jusque dans les soins à donner à sa personne, l'homme doit tenir quelque compte de ceux au miheu desquels il vit. Comme il est naturellement uni à un corps, il est aussi uni à des groupes d'hommes : s'il ne doit pas négliger celui-là sous prétexte d'indépendance, il

^ Épictète, Enireliens, J, i, 27 ; I, vi, 35. Sénèque dit (Ep.yV, 4) avec un égal bon sens et une égale modération : « Hoc contra naturam est torquere corpus suum » ; mais, quand on voit plus loin la célèbre antithèse : « Magnus ille est qui flctilibus sic utltur quemadmodum argento ; nec ille minor est qui sic argento uUtur quemadmodum flctilibus i, on ne peut s*empêctier de penser qu'il était directement intéressé à la question. Cf. De viia beata, XXI.

« Épictète, M., XV.

186 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITaB V.

n'a pas davantage à négliger ceux-ci, avec qui la nature l'a mis en contact, tant qu'un devoir impérieux ne lui commande pas de s'en séparer. L'homme véritablement indépendant n'est pas celui qui fuit le monde ou subit à contre-cœur la nécessité d'y vivre, d'autant moins raisonnablement que la société des hommes est un spectacle qui réjouit la vue et dont il y a un profit moral à tirer*.

Le cercle le plus étroit qui entoure l'homme dans le monde est celui de la famille. On doit s'attendre à voir Épictète reconnaître qu'il est conforme à la nature d^avoir une famille et d'y être attaché. On aurait le droit d'être surpris, si on n'était averti, en le voyant traiter quelque part ce sentiment comme une faiblesse et vanter ceux qui courent le monde sans prendre racine nulle part et sans rien laisser de leurs cœurs après eux<. Il va même plus loin : il propose pour modèle, non pas Ulysse, — car Ulysse regrettait Pénélope, — mais Héraklès, qui prenait femme un peu partout, suivant les hasards de l'occasion, et fondait un peu partout des familles qu'il abandonnait d'un cœur léger. Et il trouve des raisons assez spécieuses pour justifier la conduite de cet étrange père de famille. Héraklès n'avait pas les scrupules du vulgaire, qui craindrait de laisser des orphelins ; il avait entendu dire que Zeus est le père de tous les hommes, et il prenait le mot à la lettre, ce qui lui permettait de se décharger sur lui du soin d'élever ses enfants, et de vivre heureux partout '. Certes, si Épictète donnait là le fond de sa pensée, elle ne serait guère conforme à l'enseignement de son maître Musonius, qui fait l'éloge des familles nombreuses et dit qu'il n'est pas de spectacle au monde comparable à celui d'un père ou d'une mère entourés de leurs enfants*. Mais Hé-

* Épiclèle, Entretiens, IV, iv, 37-3H, 27 et 7. » Id., ibid., III, XXIV, 11 ; cf. U, xvi, 44.

3 Id., ibid., III. XXIV, 13-19.

* Stobée, Ftar,, LXXV, 15.

raklès est le patron des cyniques, et l'enseignement cynique est réservé pour Tintérieur de l'école. Cet éloge du 'demidieu, célèbre par ses travaux et par ses aventures variées, est destiné à réconforter un jeune débutant, désolé d'avoir quitté sa famille. Épictète, fidèle à sa méthode, combat un excès par l'excès contraire, et s'en va chercher dans la mythologie, pour le lui opposer, un personnage d'exception, un héros symbolique élevé au-dessus de l'humanité moyenne. Il n'a pas à craindre que ce jeune homme trop sensible soit tenté d'imiter la superbe insouciance d'Héraklès, excusée d'ailleurs par la mission de grand justicier qu'il a regue de Zeus. Si Héraklès a trop de familles, ce qui revient à n'en avoir aucune, le Cynique idéal, qui n'a ni femme ni enfants, parce qu'il a le monde entier pour famille, est à peu près dans le même cas *. Or c'est un personnage de même nature, également exceptionnel. Ici encore, si Épictète le proposait à tous comme modèle à imiter*, il serait en absolue contradiction avec son maître, qui démontre précisément que le mariage ne saurait être un empêchement pour le philosophe et fait un magnifîque éloge de l'association conjugale ^ Rien de plus modéré, de moins utopique que les idées de Musonius sur la famille, sur l'éducation des femmes et des enfants. S'il estime que le philosophe peut être marié, il estime aussi que les femmes peuvent et doivent faire de la philosophie : or la philosophie telle qu'il la conçoit ici n'est autre chose que la pratique des quatre vertus cardinales dans leur application à la condition d'une maîtresse de maison , d'une épouse et d'une mère de famille, et il ne craint pas qu'une telle philosophie produise des femmes savantes, occupées à faire

* Épictète, Entretiens, III, xxn, 67 et suiv., 81.

* En réalité, il s'agit de détourner un jeune homme de suivre cet exemple.

« Stobée, Flor., LXVII, 20 ; LXIX, 23; LXX, 14. Nous savons, de plus, que Démonax n'aurait pas pu lui faire la plaisanterie qu'il fit un jour à Épictète (cf. plus haut, 1'* partie, ch.i«', p. 12); car il avait une fille, qu'il maria à un de ses élèves, le philosophe Artémidore (Pline le Jeune, Ep., m, 11).

des discours et à négliger leur ménage : car loin d'encourager de tels défauts, elle les combattrait plutôt chez celles qui y seraient portées*. En réalité, les idées d'Épictète sont bien en harmonie avec celles-ci : en dehors des deux exceptions signalées plus haut, Épictète, lui aussi, conçoit rhomme, le philosophe aussi bien qu'un autre, comme naturellement entouré d une famille, et cite, à cette occasion, l'exemple de Socrate plus souvent que celui de Diogène^. Aussi est-il assez injuste de dire, à propos d'Épictète, que « les stoïciens n'ont peut-être jamais su tout ce qu'il y a parfois de grandeur à se faire petit 3. » Il faut pour cela le juger uniquement d'après le passage du chap. III, xxn où, pour des raisons particulières, il est amené à transformer en caricature le tableau du philosophe en famille*. Mais on ne doit pas manquer de mettre en regard de ce passage celui où Épictète prend Ëpicure à partie, pour avoir conseillé au sage de ne pas élever ses enfants et s'être mis par là en contradiction , non seulement avec lui-même, mais avec les instincts les plus primitifs de la nature humaine^. On ne doit pas oublier non plus celui où il dit qu'il ne faut pas troubler, par une morale intempestive, la joie des écoliers en vacances •, ni

« Stobée, Ëcl., II, XXXI, 126 W. (Flor., IV, p. 220 et suiv. M.). Cf. plus haut, ch. IV, p. 154.

* Èiilclèie, Entretiens, III, xxiv, 60; IV, i, 159. Dans ce dernier passage, il oppose précisément Socrale à Diogène et remarque expressément que le mariage ne l'a pas empoché de faire de la philosophie. Môme opposition sur ce point entre Diogène et Gratès (III, xxii, 76). Or le chapitre de Musonius cité plus haut : Le mariage empéche-t'il de faire de la philosophie ? commence par l'exemple de Socrate et de Craies. R. Hirzel, Ver Diaiog, II, p. 246, n. 1 fin, établit, sur cette question, entre le maître et l'élève une opposition qui ne nous paraît nullement justifiée. —Dans ce même chapitre, Musonius considère le mariage comme un devoir social : cf. les idées d'Épictète Sur ce point (III, vu, 19 ; II, xxm, 38; II, iv, 2-3; II, x, 18).

3 R. Thamin, ouvr. cité, p. 154.

* Épictète, Entretiens, III, xxii, 70-72 et 74.

* Id., ibid., I, xxm. 3 et surtout 9-10 : oiyzj Ttç Se ffoi icstôSTai tSwv icaiSiov aitoO xXaTov êtcI ttjv y^v ze::T(i)x6ç ; V. encore iMd., III, vir, 4 et I, XI, 3. Cf. Musonius dans Stobée, Flor., LXXV, 15 et LXXXIV, 21.

* Id., ibid,, I, XXIX, 31 ; cf. plus loin, p. 194.

BENTRés DANS LB MONDE. 189

surtout. celui-ci : « Quand on voit de petits enfants vifs et aimables, on ne demandé qu'à les amuser, à se traîner à terre et à bégayer avec eux*. »

S'il ne va pas jusqu'à faire, comme Musonius, un éloge presque lyrique des affections de cet ordre, et si, à première vue, il paraît plutôt sévère à leur égard et préoccupé surtout de les réprimer, c'est précisément parce qu'il veut les rendre tout à fait conformes à la nature, alors que, pour les profanes qui n'ont pas passé par l'école, elles sont trop souvent des occasions de chagrins ou de faiblesses. L'exemple d'Héraklès, cité plus haut, était destiné à démontrer au novice qu'il faut aimer les siens d'une façon virile. La nature, qui veut que les hommes soient heureux, veut qu'ils vivent tantôt réunis et tantôt séparés. Il faut donc qu'ils soient heureux les uns par les autres, quand ils sont ensemble, mais qu'ils se quittent sans tristesse^: c'est ce que ne font pas la plupart des hommes, qui, par des affections déraisonnables, multiplient comme à plaisir les causes d'affliction : à l'un c'est sa mère, à l'autre son enfant, à l'autre ses frères qui servent de prétextes. Leur erreur est de s'attacher à eux comme à des biens réels et durables : de là leur abattement lorsque vient le moment de la séparation. Que sera-ce, quand il s'agira de se séparer pour toujours'? 11 faut donc être indépendant de ceux qu'on aime, pour être prêt à les quitter au jour voulu. Mais Épictète ne demande pas une rupture brutale et violente de toutes les affections. 11 suffit de se dire qu'on aime un objet fragile, mais il n'est pas question de renoncer àl'aimer ou de le briser soi-même. On peut embrasser son enfant ou son frère; seulement il est prudent de ne pas s'abandonner complètement à son impression, mais de la ramener en arrière, si elle veut aller trop loin, comme fait celui qui se tient derrière le triomphateur, chargé de lui rappeler qu'il est homme ^ On peut trouver du charme aux affections

* Épictète, Entretiens, II, xxrv, 18.

« Id., ibid,, III, XXIV, 2, 11 (cf. III, xiii,5) et 63. 9 Id., ibid., III, XXIV, 62, 82-83, 77.

* Id., tMd., m, XXIV, 84-87; jr.,III.

190 DBUXIÈMS PART». — CHAPITRE V.

de famille, comme le matelot, descendu à terre, trouve plaisir à ramasser quelque plante ou quelque coquillage; mais c'est à condition d'êlre prêt à tout quitter sans regret au premier signal, comme le matelot regagne son navire au premier appel du capitaine, sans même retourner la tète en arrière*.

Non seulement ces affections, qu'on serait tenté de trouver trop raisonnables, sont seules capables d'assurer le bonheur en toute circonstance, en assurant l'indépendance; mais il n'est pas d'autre façon d'aimer véritablement. Celui-là seul sait aimer les siens qui, en les aimant, ne perd jamais de vue la raison : car l'amour des enfants et la raison étant également conformes à la nature, l'un ne saurait être oii l'autre n'est pas^. Aussi ceux qui aiment déraisonnablement se comportent souvent comme s'ils n'aimaient pas. C'est ce qu'Épictète démontre à un père de famille, qui, voyant sa fille dangereusement malade, n'avait pas eu la force de rester auprès d'elle, mais s'était éloigné jusqu'à ce qu'il la sût rétablie; et il lui fait avouer que c'est par ses ennemis qu'on voudrait être aimé ainsi 3. Nous avons vu qu'il applique lui-même ces principes, quand il s'agit de se séparer de ceux auxquels il est attaché, et qu'il a conscience de les aimer de la bonne manière *.

Outre les affections de famille, les mêmes principes garantissent l'amitié véritable, bien loin de l'affaiblir ou de la rendre inutile. Sans doute, Épictète raille impiloya blement la douleur d'Achille pleurant la mort de Patrocle;

1 Épictète,M.,VII. Le rapprochement des fragmenls 5 et8(Pou90U sx Toîv 'ExixTi^TOu xepl 9iX{aç) parait bien prouver que le cliapitre où Épictète citait Musonius avait le niôcne sujet que le chapitre III, xxiv (cf. lr« partie, ch. n, p. 49, n. 3), et qu'en traitant ainsi les affections de famille, Épictète s'inspirait directement de l'enseignement de son maître.

« Épictète, Entretiens, I, xi, 17-18.

> Id., ibid., I, XI, 4 et 26.

4 Id., ibid., II, XVII, 37-38 ; III, xm, 19. Cf. plus haut, 2* partie, ch. ii, p. 103 et suiv.

RBNTRéB DANS LE MONDE. i9i

mais ce qu'il lui reproche, c'est de se laisser abattre par ce malheur, qu'il n'a pas su prévoir comme possible et qu'il a causé par sa faute, c'est aussi de n'avoir cherché dans l'amitié que son intérêt personnel, ou, plus exactement, des satisfactions assez matérielles et assez vulgaires ^ Mais ailleurs il déclare hautement que cet univers est peuplé d'amis, qui sont les dieux, ensuite les hommes, que la nature a faits les uns pour les autres*. Ici encore le Cynique est une exception isolée. Outre que, seul de son espèce, il ne peut rencontrer personne qui lui ressemble, il ne peut être lié par aucune obligation particulière, sans compromettre ses hautes fonctions de représentant de Dieu dans le monde entier : aussi bien est-il l'ami de toute l'humanité'. Mais les autres hommes^ qui ne sont pas investis d'un semblable apostolat, pourront, en appliquant les principes d'Épictète, concilier avec leur indépendance les amitiés particulières et tout ce qu'elles entraînent. Le paradoxe stoïcien « qu'il n'y a que le sage qui soit vraiment ami^ » n'a dans sa bouche aucune allure paradoxale. Tout en aimant leurs amis, comme leur famille, avec détachement, toujours prêts à se séparer d'eux, s'il le faut, sans trouble et sans faiblesse, ils sauront se dévouer pour eux, ne ménager ni démarches ni services, sans jamais leur sacriOer rien d'essentiel, c'est-à-dire leur dignité et leur honnêteté *. Le vulgaire pourra trouver ces réserves égoïstes et estimera peut-être que Théophraste et Cicéron résolvaient ce cas de conscience avec une largeur d'esprit plus généreuse^; mais qu'importe, si elles sont conformes à l'intérêt bien entendu des amis eux-mêmes, si elles sont, par suite, les conditions de la véritable amitié? Car on a le droit de leur dire : « Si vous voulez que je perde de vrais

* Epiclète, Entretiens, IV, x, 31-84 ; cf. I, xxvin, 23-24. «Id.,iMd., III, XXIV. 11.

> Id., ibid., m, xxu, 62-66 et 69 ; III, xxiv, 64-66.

* Id., ibid,, II, xxn, 3. Cf. Sénèque, Ep„ LXXXI, 10.

» Id., ibid,, m, XXIV, 58^1 et 44-49 ; II, vu, 3 ; M., XXXII, 3. Aulu-Gelle, N. 4., I, m, 21 et suiv. ; Gicôron, Laelius, 61.

192 DBUXlàHB PABTIB. — CHAPITRE V.

biens pour vous en acquérir de faux, voyez comme vous èles peu équitables et peu raisonnables. Que préférez-vous, de l'argent ou un ami Gdèle et honnête? Il n'est pas plus utile à mes amis qu'à moi que l'ami honnête périsse en moi ^ » Ajoutons qu'une telle amitié, en même temps qu'elle est toujours digne, est à l'abri de ces ruptures par lesquelles périssent si souvent les amitiés vulgaires. Rien ne résiste à l'intérêt : celui qui met son bien dans les choses extérieures sacriGe sans hésiter les plus vieilles affections, si son ami est pour lui un obstacle^; mais celui qui croit que son intérêt est de rester honnête, patient et bienfaisant, quelle raison aurait-il jamais de haïr son ami? Ne cherchons donc pas, comme le vulgaire, si deux hommes ont eu les mêmes parents ou ont été élevés ensemble, mais uniquement où ils placent leur bien. Si on nous dit qu'ils le placent en eux-mêmes, nous en savons assez pour affirmer hardiment qu'ils sont amis, comme pour affirmer qu'ils sont honnêtes et justes 3. Leur amitié est entretenue par une confiance absolue ; car ces amis-là peuvent se livrer mutuellement leurs secrets avec une entière sécurité. On ne peut compter sur un homme qui veut à tout prix devenir riche ou réussir à la cour, dùt-il, pour y arriver, égorger ses enfants, comme Médée; mais montrez-moi que vous êtes honnête, sûr et inébranlable, et vous verrez que, sans attendre vos secrets, je viendrai moi-même vous confier les miens ^.

Si l'attitude de l'homme formé par Épictète est plus discrète à l'égard des profanes qui ne lui ressemblent pas, elle n'aura pourtant rien de déplaisant. Il ne sera tenté ni de les mépriser ni de vouloir les instruire à toute force : entre les deux excès il y a place pour une condescendance pleine de tact. D'abord il n'essaiera pas, à tout propos, de

* Épictète, Entretiens, UI, xxiv, 49-60 ; cf. M., XXIV, 2-3. « Id., ihid,, II, XXII, 15-19 et 32-34 ; cf. IV, v, 29-32.

* Id., ibid., il, XXII, 20, 26 et 29.

* Id., ibid., IV, xm, 13-16.

convertir les gens les moins préparés à recevoir ses leçons, en leur criant sur les toits qu'ils font fausse route et que lui seul connaît le bon chemin *. Cette mission d'apôtre, qui exige, on Ta vu, des qualités toutes particulières, extrêmement rares, souvent refusées aux plus honnêtes, est réservée à un petit nombre de privilégiés*. Du reste, ces prédications ne réussissent pas auprès de tout le monde, ni dans tous les endroits, ni à toutes les époques, et Épictète, on Ta vu aussi, en sait quelque chose 3. Mais rhonnête homme n'ira pas non plus, d'une allure dédaigneuse et arrogante, s'enfermer dans ses principes et choquer les gens en leur montrant qu'il ne pense pas et n'agit pas comme eux *. Il saura, sans rien sacrifier de ces principes, éviter de heurter de front ceux au milieu desquels il vit et d'accuser trop brutalement la différence qui le sépare d'eux : il s'ingéniera, au contraire, à la dissimuler. Ne pouvant les élever à son niveau, il ne dédaignera pas de s'abaisser au leur. S'il est, comme dit Horace, des limites qu'on ne peut dépasser sans manquer au devoir^, il est aussi des ménagements qu'on peut se permettre à l'égard du prochain^. Quand on voit un homme pleurer la mort de son fils ou la perte de sa fortune, ce n'est pas le moment de lui dire que ces choses-là sont sans importance : parce qu'on ne prend pas soi-même les mots au sérieux, est-ce une raison pour lui dire qu'ils «ont vides de sens? Loin de lui interdire de s'affliger, il faut avoir des égards pour sa douleur, il ne faut même pas craindre de pleurer avec lui, pourvu qu'on ne croie pas qu'il y a là un malheur véritable : les gémissements peuvent être dans la bouche, à condition de ne pas venir du for

« Èpiciéie^ Entretiens, IV, viii, 30-32.

» Id., ibid., III, XXI, 17-20.

» Id., ibid., II, XII, 17 6124-25.

* Id., ibid., III, XIV, 4-7; M„ XL VII et XXXIII. 8. B Horace, Sat., I, i, 106.

• Épictète, Entretiens, IV, xii, 17 fin.

intérieur 1. Rien n'empêche donc un fils d'essayer de consoler sa mère, affligée de ne plus le voir, quoique ce chagrin soit en dehors de lui et soit déraisonnable'. De même, il faut, à l'occasion, se laisser prendre en pitié par autrui, même sans motif légitime. On n'est en droit de nous plaindre que pour nos fautes : laissons pourtant les gens nous plaindre de n'être pas riches ou de n'être pas dans les honneurs, d'être malades ou d'avoir perdu nos enfants, et pour cent autres causes pareilles, et n'apprenons pas à tout l'univers que nous ne nous inquiétons que d'avoir des opinions justes*. Sera-ce par pur dédain de l'opinion d'autrui, comme certains passages pourraient le faire croire*? En réalité, cette attitude sera dictée par un sentiment plus délicat : il y entrera quelque chose de cette indulgence qu'on a pour les enfants, dont on se ferait scrupule de détruire brutalement les illusions, a Quand les enfants viennent nous dire en battant des mains : t Quelle chance! c'est aujourd'hui les Saturnales », leur disons-nous que ce n'est pas là un bonheur? Non, nous battons des mains avec eux^. » Socrate était touché des excellentes intentions de ceux qui le plaignaient à tort, et, s'il faisait honte à ses disciples de leur propre faiblesse, quand ils pleuraient en le voyant prendre le poison, il leur faisait admirer le bon cœur du gardien, qui n'avait pas les mêmes raisons qu'eux pour être fort®. A son exemple, l'honnête homme d'Êpictèle trouvera des excuses aux erreurs d*autrui ; il dira : « Cet homme me

* Épictète, If., XVI. Avec celte reslriclion, Épiclële admet même qa*on gémisse sur ses propres souffrances (I, xviii, 19; cf. Aulu-Gelle, N, i., XIX, 1). Cf. Sénèque, De clem,, II, vi, 1 : c Succurrel (sapiens) alienis lacrimis, non accedet.... Donabit lacriinis malernis IHiuro.... ; sed faciet ista tranquilla mente, vultu suo. >

s Épictète, Entretiens, III, xxiv, 22-23; cf. II, xvi,40. La comparaison des deux passages est intéressante : l'un accuse nettement l*intention de corriger ce que l'autre a de trop dur.

» Id., tWd., IV, VI, 2^ et 23 ; cf. I, xxv, 13.

* Id., ibid., IV, VI, 22 ; I, xxa, 80.

s Id., ibid., I, xxiz, 31.

•Id., tHd., I,xxix,65.

conseille ce qu'il regarde personnellement comme un bien, je le laisse faire. » Il sera indulgent, doux et bienveillant avec ceux qui ne lui ressemblent pas, pensant que ce sont des ignorants, qui se trompent sur les questions les plus importantes. Il ne sera sévère avec personne, parce qu'il aura constamment à l'esprit le mot de Platon : c C'est toujours malgré elle qu'une âme est privée de la vérité' ». Ainsi, bien qu'un stoïcisme rigoureux dédaigne tout ce qui n'est pas le bien moral et défende à l'homme de laisser porter la moindre atteinte à son indépendance, les disciples formés par Épictète ne pourront alléguer les devoirs imposés par une telle doctrine pour s'affranchir des mille petites obligations qu'entraîne, dans la vie privée, la société ou le simple voisinage des autres hommes.

Seront-ils du moins dispensés de s'engager dans les liens, autrement lourds, de la vie publique? Cette vie-là n'est-elle pas, non seulement pleine de dangers pour le philosophe, mais en contradiction avec la philosophie même? Soit qu'on commande, soit qu'on obéisse, il ne parait guère possible de le faire sans renier ses principes. On est sous la dépendance d'un maître qu'on méprise, investi par lui d'un droit qui est, par suite, de nulle valeur. Et de quel droit ? Du droit de commander à des êtres raisonnables par la force et les menaces ; car pour les diriger au moyen de la persuasion, il n'est pas besoin de l'investiture impériale*. Le pouvoir, tel que le monde Tentend et le respecte, c'est-à-dire le redoute, est imaginaire, n'ayant pour fondement que la faiblesse des hommes, soit qu'ils aient besoin ou qu'ils aient peur de celui dont ils dépendent^. Il permet, il est vrai, de s'enrichir à leurs dépens, ce qui est quelque chose pour ceux qui y tiennent; quant aux honneurs auxquels il donne droit, couronne d'or, places réservées au théâtre, suite nombreuse, le

1 Épictète, Entretiens, U, xxii, 36.

•Id., <Wd., Ill.vn, 3<WI7.

» Id., ibid,, I, XIX, 6-8 ; cf. IV, vii, 1-19.

496 DBUXIÈMB PARTIB. — CHAPITRB V.

premier venu peul, s'il en a envie, s'offrir toul cela*. Et dans ces hautes fonctions, à quelles pauvretés, à quels misérables intérêts n'est-on pas obligé de consacrer ses journées, alors qu'une seule chose est importante'! Sans parler des persécutions dont la philosophie est souvent l'objet de la part du pouvoir central, n'y a-t-il pas là de quoi éloigner tout homme sérieux, et l'abstention ne s'impose-t-elle pas ? Telle est la conclusion qui paraît se dégager des réflexions d'Épictëte sur la politique. Son Cynique, en tout cas, plane bien haut au-dessus de ces mesquineries : il ne s'abaisse pas à discourir devant les Athéniens d'impôts et de revenus, de paix et de guerre, mais il préfère parler aux hommes en général de bonheur et de malheur*.

Telle n'est pourtant pas l'opinion personnelle d'Ëpictète. C'est plutôt Sénèque, on Ta vu ^, qui pensait ainsi, ou du moins qui fut amené à penser ainsi sur la fin de sa vie. Les événements auxquels il fut mèié, en même temps que l'âge et la condition de ses correspondants, expliquent assez l'insistance avec laquelle il leur recommande de fuir le monde, c'est-à-dire, avant tout, les affaires; et d'ailleurs, sous l'influence du régime, Tidée de l'abstention politique, autrefois si rare^, était de plus en plus à la mode. Êpictète ne paraît pas avoir subi cette influence : il est demeuré plus fidèle à la tradition du passé, et, en particulier, de la doctrine stoïcienne, en faisant, dans rhomme,une grande place au citoyen®. Les expressions un peu vives qu'il emploie en parlant du pouvoir, des charges et des honneurs ne correspondent pas à son ton habituel : un peu de paradoxe

« Épiclèle, Entretieni, III, ix, 15 ; III, vn. 16; I, xix, 29 ; I, xxiv, 19 ; I, XXV, 26-27.

« Id., ibid., I, X, 9 10. s Id., ibid., III, XXII, 83-86.

* Cf. plus haul, p. 172.

* D*après un vieil adage stoïcien, le sage n*est jamais homme privé : c nunquam privatum esse sapientem. » Gicéron, Tu se, IV, 51.

* Épiclèle, Entretiens, II, xiv, 8; II, xxiii, 38; cf. Diog. Laérce, VII,

est de mise dans l'école quand il s'agit de mettre les jeunes gens en garde contre l'ambition. Quant à la conduite du Cynique, elle s'explique, sur ce point comme sur les autres, par la mission tout à fait exceptionnelle qu'il a reçue d'en haut. Épictète relève lui-même expressément ce caractère spécial, ce cas unique d'un homme dégagé de tout lien social, d'un homme qui, seul au monde, a pour patrie toute la terre, et non pas tel pays particulier ' . Socrate, au contraire, qu'il cite si souvent comme modèle antique, et son propre maître Musonius, dont il subit directement l'influence, avaient été, dans des circonstances mémorables, mêlés aux affaires de leur pays. Lui-même était en relations personnelles avec des fonctionnaires impériaux ou des magistrats locaux, à qui il se contentait de donner d'utiles conseils pour l'accomplissement de leurs charges. Bon nombre de ses disciples étaient destinés à l'exercice des fonctions publiques, et» loin de les en détourner, il allait jusqu'à gourmander les esprits timorés qui craignaient de s'engager dans cette voie. Nous connaissons déjà les principes sur lesquels il se fondait pour le faire*. On n'a pas le droit de fuir le genre de vie auquel on est appelé naturellement, et une chose indifférente ne doit pas plus inspirer la répugnance que la convoitise. Que l'absence d'ambition tienne au désir de voyager, d'étudier ou simplement de ne rien faire, ou à la crainte du bruit et de la fatigue , elle se ramène toujours au désir ou à la crainte d'un objet extérieur*. Ceux qui voudraient demeurer encore dans l'école par amour de l'étude ne sont donc pas plus raisonnables que ceux qui, impatients d'agir, rongent leur frein et se lamentent d'être attelés à leurs livres: si les uns ont soif, parce qu'ils ont la fièvre, les autres ont peur de l'eau^ parce qu'ils sont enragés; leur

* Épictète, Entretiens, IV, i, 159 ; III, xxiv, 66.

* Rappelons que dans le passage du Manuel, XV, cité plus haut, p. 185, les places, àp}(at, sont mentionnées entre la famille et la richesse.

s Épictète, Entretiens, IV, iv, 1 et 23.

cas n'est pas meilleur'. Les uns n'aiment pas le vinaigre, parce qu'il est acide, les autres n'aiment pas le miel, pour un autre motif: nous n'avons pas à préférer la tranquillité au tumulte, mais à prendre de bonne grâce ce qu'on nous offre*.

Aussi, quand Épictète veut faire honte de sa faiblesse au disciple qui regrette Athènes et sa famille, il lui reproche particulièrement de vouloir se dérober aux fonctions publiques auxquelles il est appelé. « Tu es, dit-il, placé à un poste en vue, tu es sénateur. Xe sais-tu pas qu'un tel homme doit être rarement chez lui, être presque toujours absent pour commander ou pour obéir, pour exercer une magistrature, diriger une expédition ou rendre la justice^? » Et il le compare à un mauvais soldat ou à un mauvais matelot qui refuserait le service, ou, ce qui est plus grave encore dans sa bouche, à un Épicurien. Car celui qui se dérobe aux fonctions publiques, en alléguant l'absence d'ambition, ne cherche, en réalité, qu'à éviter les ennuis et à ne faire que ce qui lui plaît*. Ainsi le stoïcien et rËpicurien s'opposent nettement sur ce point : le stoïcien sera citoyen et, au besoin, homme d'État ; l'Épicurien ne sera ni l'un ni l'autre^.

« Épiclèle. Entretiens, IV, iv, 2 et 20.

» Id., tWd., IV, IV, 25. Cf. II, XVI. 42 : ap)f£tv [ke OéXsiç, i8i(i)TS'JSiv,

(iév£iv, çsuYSiv, xivsjôai, •tcXoutsÏv ; cf. également III, xxiv, 99;

Jf.,XVII.

5 Id., ibid., III. XXIV, 36.

♦ Id., ibid., III, XXIV, 31-35 et 38-42 ; cf. IV, iv, 19.

* Id.fibid., III, VII, 19; cf. I, xxiii, 6. Ce contraste se retrouve dans Horace, qui, sans nommer les stoïciens, les caractérise par leur activité politique, en opposition avec l'indifTérence des Épicuriens ou des Gyrénaiques :

Nunc agtlis flo et mersor civilibus undis, virtutis verae custos rigidusque satelles :

nunc in Aristippi furtim praecepla relabor.

Horace, t>., I, i, 16.

De même, dans ses deux traités : 5t « Cache ta rie • est une maxime bien judicieuse, et Si le vieillard doit prendre part aux affaires. Pluiarque prend à partie les Épicuriens plutôt que les stoïciens.

Gomment le stoïcien se comportera-t-il dans la vie publique ? Décidé d'avance à ne laisser porter aucune atteinte à sa dignité et à son honnêteté, il ne se tiendra à Fécart et ne se renfermera en lui-môme que le jour où il lui faudra. choisir entre sa conscience et de faux biens* Mais, d'ici là, il va se mêler sans scrupules aux puissants du jour, et, devant eux, devant l'empereur lui-même, il aura autant de souplesse que les courtisans, avec plus d'aisance et plus d'assurance : car il ne craint rien de ce qu'un maître peut lui faire et ne désire rien de ce qu'il peut lui donner. Il se présente à la porte de l'empereur : si on le renvoie, il ne fait aucune bassesse pour essayer de forcer l'entrée; s'il est reçu et accueilli avec bienveillance, il ne s'en réjouit pas et ne va pas raconter à tout le monde comment il a été traitée II obéit, tant qu'on ne lui commande pas de mauvaise action : c'est un jeu auquel il prend part comme les autres; il s'y prête sans y attacher plus d'importance qu'à un jeu ordinaire*. Quand on distribue de l'argent ou des places, prétures, commandements, consulats, il s'imagine qu'on jette des raisins secs et des figues à des enfants. Pendant que les autres se précipitent, se bousculent, se font repousser et frapper, baisent les mains de ceux qui détiennent les faveurs, fussent-ils de simples esclaves, il garde son sang-froid. S'il ne peut mettre la main sur aucun de ces objets, il ne s'en affecte pas ; si une figîie arrive dans sa robe, il la prend et la mange. Mais, s'il faut se baisser, faire tomber quelqu'un ou se faire renverser par lui, il ne s'en soucie pas, trouvant qu'une figue ne vaut pas une bassesse 3. Aussi n'est-il pas jaloux de ceux qui, pensant différemment, ont réussi, convaincu, à part lui, que son lot est le meilleur*. Ce n'est pas seulement les échecs, mais les disgrâces les plus re-

' Épiclèlo, Entretiens, IV, vu, 19-20 et 28 ; cf. II, vi, 6-9.

« Id., ibid., IV, VII, 30 et 19.

3 Id., ibid., IV, VII, 22-25.

♦ Id.. ibid,, IV, VII, 21 ; III, xxiv, 117-118 ; M., XXV.

200 DEUXIÈME PABTIB. — CHAPITRE V.

doutées du vulgaire qu'il accepte avec sérénité. Si on le conduit en prison, il s'y installe sans protester ; si on lui dit d'en sortir, il ne s'obstine pas à y rester sans motif, prêt, d'ailleurs, à y rentrer dès qu'on aura encore besoin de lui*. Comme un bon acteur sûr de lui-même, il accepte tous les rôles qu'on lui fait jouer. Si ou lui dit : « Accepte ce gouvernement », il l'accepte et fait voir comment se comporte dans cette place un homme qui a étudié la science de la sagesse. Si on lui dit : c< Dépose le laticlave, prends des haillons, et fais-toi voir dans ce nouveau personnage », qu'importe? ne peut-il pas toujours y montrer son talent*?

Ce portrait de l'honnèle homme, qui sait rester honnête sous tous les régimes, sans se croire obligé ni à une abstention farouche ni à une opposition tapageuse, ne rappelle guère l'attitude de ces indiscrets dont parle Tacite dans la vie de son beau-père, « qui, sans aucun profit pour le pays, se sont illustrés par leurs protestations bruyantes et par une mort théâtrale 3 ». Épictète, naturellement ennemi de tous les excès, ne pouvait guère manquer de mettre ses élèves en garde contre celui-là. Il devait d*autant plus le faire que la plupart de ces exaltés se disaient ^stoïciens, compromettant ainsi la doctrine par leurs exagérations et autorisant par là les partisans du régime impérial à la faire passer pour révolutionnaire*. Les plus modérés se croyaient, dès lors, en droit d'approuver, au nom de Tordre, les mesures de rigueur prises successivement par Néron, Yespasien et Domitien contre la philosophie ^. La

• Èpïclèie, Entretiens, IV, vu, 14; I, xxix, 26-28. « Id., ibid., I, XXIX, 4:1-45 ; IV, vu, 13; M , XVII.

3 Tacite, Agricola, XLII.

4 En réalilé, ces personnages n'étaient pas stoïciens par eux-mêmes; ils avaient leur philosophe qui les guidait. C'est ainsi que Thraséa était élùvede Démétrius (Tacite, Ann , XVI, 34). Cf. Sénèque, De tranq. an,, XIV. 5.

^ Tacite dit que Plautus portait ombrage à Néron parce qu*il imitait les anciens Romains, adsumpta etiam stoicorum arrogantta sectaque, quae turbidos etnegotiorum appetentes faciat (Tacite, Ann,, XIV, 57).

RBMTRÉE DANS LB MOMDB. 201

doctrine prêtait, en effet, à une objection : ceux qui déclarent que le pouvoir est de nulle valeur doivent mépriser ceux qui le détiennent; ils ne sauraient donc être des citoyens respectueux de l'autorité ^ Même sans mauvaise foi, on pouvait faire un crime aux stoïciens de leurs théories sur la dignité et Tindépendance de l'homme, et on les représentait volontiers comme des esprits inquiets, incapables de soumission aux lois, en un mot comme des ennemis de l'État*. Sénèque s'était déjà préoccupé de réfuter l'accusation : mais ses raisons, sous lesquelles on sent percer l'ironie et le dédain, sont bien forcées, et son plaidoyer, qui est dominé par )e dégoût des affaires, ne peut guère convenir qu'aux désenchantés de la politique, dont la soumission est faite surtout d'indifférence. Les philosophes, dit-il en substance, sont respectueux du pouvoir, parce qu'en se chargeant de la direction des affaires publiques, il les dispense d'y mettre eux-mêmes la main. En faisant régner la paix, il les exempte de porter les armes, de monter la garde sur les remparts, de payer des contributions extraordinaires. L'homme qui a quitté la cour et les charges pour se livrer à de meilleurs emplois aime ceux qui le mettent à même d'y vaquer en sûreté, et il est obligé à celui qui, par sa prévoyance et son administration, lui laisse la libre disposition de son temps et le fait jouir d'un profond repos qui n'est pas distrait par les occupations publiques^. Ëpictète, élève d'un homme qui

* Ëpictète, Entretiens, IV, vu, 33 ; I, xxix, 9 ; cf. IV, nu 12!

* Cf. dans Tacite, Ànn., XVI, 22, le réquisitoire de CossuUanus Gapito. ' Sénèque, £p.,LXXIII. Nous avons vu plus haut (!'• partie, ch.ii,p.46,

n. 3) que Sénèque et Ëpictète comparent tous deux les fonctions de préfet des subsistances aux occupations philosoptnques. Il faut rennarquer ici que Sénèque seul conseille de sacrifler celles-là à celles-ci, tandis qu'Épictète se borne à les déclarer moins importantes. La comparaison de la chasse aux places avec les Jeux des enfants, citée plus haut, était probablement classique; car elle se retrouve également dans Sénèque [De const. sap., XII) (cf. aussi, à propos des portes à forcer, Épictète, IV, VII, 19 ; III, xxiv, 44 et Sénèque, ifrtd., XIV) ; mais, ici encore, il y a chez Sénèque un dédain absolu qui n'est pas dans Épictète.

avait pris franchement parti pour Yespasiea et paraît avoir été en faveur auprès de lui, n'est pas si dédaigneux du pouvoir, pour lequel il proteste, lui aussi, de son respect. Alors que Sénèque, en réalité, se dérobait, il va franchement au-devant de l'accusation *, et sa défense, au lieu de ne convenir qu'à un petit groupe d'indifférents, convient à tous les honnêtes gens qui veulent exercer leur activité. Si, comme il semble. Tacite a proposé l'exemple de son beau-père, qu'il s'est efforcé de suivre lui-même, aux intransigeants de son époque, qui n'admettaient pas qu'un honnête homme pût, sans abdiquer son honnêteté, prendre part aux affaires sous un prince tel que Domitien, on peut dire qu'Épictète leur répond, lui aussi, en même temps qu'à ceux qui accusent la philosophie d'être hostile aux lois et à l'ordre établi. Son apologie est courte, mais elle renferme la substance de la plupart des apologies que feront plus tard les chrétiens en butte, à de sem; blables reproches. Même quand la loi n'est que le caprice d'un imbécile, et ce n'est pas toujours le cas*, il prouve que la doctrine apprend à se conduire de façon irréprochable envers le pouvoir. Elle nous enseigne à céder quand il s'agit de notre corps, de nos biens, de nos familles, à nous détacher de tout et à renoncer à tout : elle n'excepte que le domaine de la conscience, que Dieu nous a donné en toute propriété. Quelle désobéissance aux lois, quel égarement y a-t-il là*? Si le pouvoir, à son tour, se comporte comme il le doit, il n'essaiera jamais de pénétrer sur ce terrain. Mais, de toute manière, le disciple d*Épictète sera un citoyen correct et respectueux, qui prendra part comme les autres à la vie publique et ne s'en retirera que contraint et forcé.

Ainsi, sur ce point comme sur les autres, en interpré-

* Épictèle, Entretiens, IV, vii, 33 ; I, xxix, 9.

< Cf., Entretiens, IV, i, 60, une courte réflexion qui parait être une allusion élogieuse à l'empereur régnant. Par cette restriction, il semble qu'Kpictëte tienne à affirmer son loyalisme.

s Épictète, Entretiens, IV, vu, 34h^6.

tant et en appliquant la doctrine avec tact, Épictète évite de mettre ceux qu'il a formés en lutte violente avec les hommes et les choses. Là n'est peut-être pas son moindre mérite. Avec une doctrine qui oppose si strictement le monde de la conscience au monde extérieur, la difficulté n'était pas de faire des honnêtes gens, mais de faire des honnêtes gens qui, une fois rentrés dans le monde, fussent semblables aux autres et pussent vivre au milieu d'eux, non seulement sans les choquer, mais encore en les attirant doucement et naturellement par le seul prestige de leur supériorité morale. Le stoïcisme pouvait aisément tomber dans l'excès ; traité par des esprits étroits, systématiques ou exaltés, il pouvait faire des ascètes ou des hommes insociables. Pour le rendre, sans le déformer ni l'affaiblir, abordable aux hommes ordinaires, il fallait beaucoup de mesure et de sens pratique. Épictète parait avoir été, par excellence, celui qui convenait à cette tâche. Tout en donnant pour assise à son enseignement des principes sévères qui renouvelaient entièrement les idées, les habitudes et le caractère de ceux qu'il prenait au monde, il a su les lui rendre formés pour la vie sociale; tout en conservant dans l'école la rigueur et l'austérité qui étaient au fond de la doctrine, il a eu soin de développer, en vue de l'avenir, tout ce qu'il y avait en elle de vraiment pratique. Cet accord entre deux conceptions qu'on ne trouve pas toujours réunies, cette solution du conflit qui était au fond du stoïcisme et qui avait déjà préoccupé ses prédécesseurs, nous semble représenter un apport personnel d'Épictète,et nous croyons pouvoir en faire honneur à ses qualités d'éducateur. Mais il n*est que juste de reporter une partie de ce mérite sur l'honnête homme et l'homme de bon sens dont il avait suivi les leçons dans sa jeunesse. Du commencement à la fin de cette étude sur renseignement d'Épictète, nous avons eu assez souvent l'occasion de citer le nom de Musonius pour pouvoir affirmer que l'enseignement du maître avait exercé sur celui du disciple une influence profonde et durable.

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