‹ Étude sur ÉpictèteChapitre 18 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'humilité, l'indulgence et le dévouement

Bien que nous n'ayons, pour connaître Épictète, que les notes d'un disciple, c'est assurément quelque chose de pouvoir suivre, grâce à elles, renseignement de sa doctrine, en prenant, pour ainsi dire, part aux exercices quotidiens, en compagnie des auditeurs ordinaires, au lieu de la voir comme figée sous forme de dogmes dans un traité théorique. C'est ce que nous avons, autant que possible, essayé de faire. Mais ce qui vaudrait encore mieux, ce serait de voir se dégager de cet enseignement la physionomie même de celui qui le professait, ou, tout au moins, d'en retrouver quelques traits fondamentaux. Celui qui écrit pour le public ne lui livre, en général, volontairement ou non, par vanité ou par discrétion, qu'une faible partie de lui-même. Ce n'est pas le cas de celui qui parle, et qui parle d'abondance, et qui parle dans l'intimité, comme faisait Épictète. On est en droit de croire, nous l'avons vu*, qu'il n'est pas trop défiguré dans les Entretiens. Voilà donc ce qu'il faudrait s'efforcer de saisir en dernière analyse, le caractère de l'homme même, dans la mesure où il est possible de le séparer d'une doctrine à laquelle il était étroitement

* Cf. \^ partie, ch. !•', p. 28-33.

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attaché, avec laquelle il s'était, en quelque sorte, confondu. On peut du moins tâcher do faire ressortir la marque personnelle imprimée par lui sur certains points de la doctrine qu'il avait adoptée. Un esprit tel qu'Ëpictète reçoit une doctrine comme une matière. Lui-même a dit excellemment : « Toujours nous avons à déployer notre talent à propos de quelque objet extérieur. C'est ainsi que le tisserand ne fabrique pas lui-même sa laine : il exerce son talent sur celle qu'on lui fournit ^. :» On se fait une philosophie comme on se fait une religion. Le christianisme de Pascal n'est pas celui de Fénelon. De même Lucrèce ne se confond pas avec rÉpicurisme : non seulement son imagination de poète a animé d'une vie intense un monde composé d'atomes imperceptibles ; mais son cœur s'est trahi en plus d'un endroit par des aveux qu'il a laissés échapper ou par de simples cris qu'il n'a pu comprimer. Aussi ne peut-on juger un homme d'après la secte à laquelle il est afGlié. On risquerait de lui attribuer ainsi les défauts ou simplement les tendances d'une majorité, alors qu'il a pu s'y soustraire par quelque endroit : or, si faible que soit la divergence, elle est précieuse à noter, parce qu'elle témoigne souvent d'un effort personnel considérable. Et même, comme, de tout temps, des sectes entières ont pâti des excès de quelques-uns de leurs membres, on s'exposerait à prêter à un homme les défauts d'un autre, parce que tous deux portent le même titre. Il courait ainsi, dès l'antiquité, des idées toutes faites sur l'Ëpicurisme et le stoïcisme, souvent mises en circulation par les sectes rivales, qui avaient intérêt à discréditer leurs adversaires. Au quatrième siècle, c'étaient les orateurs qui se déchiraient à l'envi, se traitant mutuellement de vendus à la Macédoine ou au Grand Roi ; plus tard, ce furent les écoles philosophiques qui se calomnièrent les unes les autres, échangeant entre elles des insinuations parfois odieuses. L'Ëpicurisme évoquait et évoque encore trop facilement

< Épictôte, Entretiens, II, v, 21.

l'humilité, l'indulobncb et lb dbvoubmbnt. 209

ridée d'avilissement volontaire et de goût pour les voluptés grossières, et, grâce à la mauvaise foi de quelques-uns, les profanes s'imaginaient volontiers que son chef vivait entouré, en guise de cour, d'un grex porcorum et était le plus grand débauché de l'antiquité^ alors que Diogène Laërce prétend qu'il donna le modèle de toutes les vertus et vante particulièrement sa sobriété*. On sait que, de son côté, le stoïcisme, au premier siècle de l'Empire, était accusé de faire des ambitieux turbulents, hostiles en principe à l'autorité établie, insupportables par leur opposition systématique et farouche'. On a vu ce que devient ce reproche, si on essaie de l'appliquer à Épictète. Pour essayer de juger Épictète en lui-même, choisissons quelques points de vue, d'où on puisse espérer voir s'ouvrir, à travers la doctrine, quelques perspectives sur l'homme. On peut se demander, par exemple, quelle idée il se faisait de lui-même, de ses semblables^ de Dieu. Il faudra chercher aussi à comprendre son esprit, c'est-à-dire le tour particulier qu'il donnait à l'expression extérieure de sa pensée : c'est là encore un « jour » à ne pas négliger, et par où quelque lumière pourra se répandre sur lui.

Quelle idée l'homme se fait-il de lui-même, de sa valeur et de son pouvoir? C'est de ce point de vue que Pascal, dans le célèbre Entretien avec M. de Saci^ a comparé le stoïcisme et TÉpicurisme, et a vu les deux sectes sous deux angles absolument contraires. C'est peut-être ici qu'on voit le mieux combien il est illégitime de juger les hommes en les confondant absolument avec leurs doctrines. Si, à l'époque de Néron et de Domitien, le stoïcisme passait pour

* Épictète Juge précisément ainsi, sinon Ëpicure lui-môme, dont il ne peut s'empôclier d*admirer, sans le comprendre, le travail acliarné (II, XX» 9), du moins les Épicuriens en général (III, vu, 19-21 ; III, xxiv, 38-40 ; cf. Diog. Laérce, X, 6). Cf. V partie, ch. ii, p. 41-43.

< Diogène Laérce, X, 8-8. Cf. Sénèque, Ep,. XVIII, 7.

' Cf. plus haut, 2" partie, cli v, p. 200 et suiv.

2iO TROISIÈME PARTIS. — CHAPITRB I^.

une doctrine révolutionnaire, au xvi^ et auxvii* siècles, c'est l'orgueil qui passait pour être le défaut dominant et comme la marque distinctîve de la secte. Or, entre tous les sloïciens, c'est Épictète que choisit Pascal, quand il s'agit d'opposer leur « superbe diabolique » à l'abaissement volontaire des Épicuriens, représentés par Montaigne. Du Yair, qui avait joint une traduction du Manuel à son traité de la Philosophie morale des stoïques, avait mis Ëpictète à la mode et contribué à répandre la légende de son orgueil, et Pascal avait pu être amené ainsi à le mettre en parallèle avec Montaigne, comme s'il eût été contemporain de l'auteur des Essais.

Il faut pourtant reconnaître que la légende n'était pas universellement admise : dès le xvu* siècle, Ëpictète trouva des défenseurs, notamment en la personne d'un autre de ses traducteurs. Scandalisé de voir les stoïciens, et particulièrement« Ëpictète, accusés de n'avoir pas connu l'humilité et d'avoir été victimes de l'orgueil et de l'amourpropre, l'honnête Dacier, en publiant une nouvelle version du Manuelj suivie d'extraits des Entretiens, éleva la voix en faveur de celui qu'il jugeait calomnié. 11 se borna d'ailleurs, pour le réhabiliter, à citer quelques maximes caractéristiques. Il faut, pour pouvoir le juger à ce point de vue, essayer d'approfondir un peu davantage. Les stoïciens, et particulièrement Ëpictète, vantent par-dessus tout deux choses, la science du bien et du mal et l'indépendance de la volonté. Ces deux supériorités sont le privilège du sage et Télèvent au-dessus du vulgaire, composé d'ignorants et d'esclaves. La tête assurément peut tourner à ceux qui montent à ces hauteurs, soit qu'ils dédaignent la foule ou veuillent en être admirés, soit que, se contemplant eux-mêmes, ils ne voient rien en dehors ni au-dessus d'eux et se jugent égaux à la divinité.

D'abord, quelle opinion Ëpictète a-t-il de lui-même et, en général, du philosophe, par rapport à ceux qu'avec tous les stoïciens il appelle les ignorants ? On ne conçoit guère, à première vue, que la vanité dédaigneuse puisse

l'humilité, l'indulgbncb et le dévouement. âil

tenir beaucoup de place chez un homme qui fait d'un acte d'humilité le point de départ de la philosophie. Socrate ne pouvait songer àèlre bien fier de la supériorité qu'il s'attribuait sur les autres hommes ; car celte supériorité consistait à savoir qu'il ne savait rien^. Or un pareil aveu d'ignorance est, pour Ëpictète, le commencement de la sagesse. Il déclare, reprenant un mot de Bion^, qu'avant tout rhomme doit perdre la présomption, qui lui fait croire qu'il n'a besoin de rien ni de personne, et la remplacer par le sentiment de son infirmité et de sou insuffisance dans les choses indispensables 3. Il n'est pas naturel qu'une philosophie qui débute par là puisse être ensuite animée d'un esprit d'orgueil. C'est l'ignorant qui est le véritable orgueilleux, parce qu'il s'imagine connaître à fond des choses dont il n'a que de vagues notions^. Celui qui commence à s'instruire comprend, au contraire, qu'il doit tâcher, s'il est possible, d'oublier tout ce qu'il croyait si bien savoir, et, sans fausse honte, se remettre, pour ainsi dire, à l'école, en apprenant la signification des mots dont il se servait tous les jours ^. C'est pour cela, entre autres motifs, qu'Épictète interdit aux débutants l'étude approfondie de la logique. Il croirait faire un contre-sens en les initiant, dès ce moment, aux subtilités de l'art du raisonnement ; car ce serait annuler l'acte d'humilité initial. C'est, en effet, une grande puissance que l'art d'argumenter et de persuader; et, en général, toute puissance est dangereuse aux mains des ignorants, parce qu'elle les remplit d'orgueil et leur inspire le mépris de tout conseil et de toute remontrance^. Ainsi cette science

* Platon, ÀpoL de Soer., p. 21 d.

« Diogène Laôrce, IV, 60 = Slobée, Flor., IV, 88 : ty;v otiQfftv IXeye «poxoic^ç è^xoTCT^v. Cf. Diogène Laérce, VU, 33. 3 Épictète, Entretiens, III, xiv, 8; II, xi, 1 ; cf. III, xxiii, 16.

* Id., ibid., II, XI, 1-9 ; II, xvii, 1-2.

» Id., ibid,, II, xvn, 13 et 27; cf. I, xi, 39.

* Id., ibid.,l, VIII, 6-7 et 10; cf. III, xiii, 20. V. plus haut, 2- partie, ch. IV, p. 1G6 et suiv.

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aurait pour effet de leur rendre toute la présomption dont on aurait réussi à les débarrasser.

Ceux qui avancent dans la véritable science pourraient être plus raisonnablement tentés d'en être Gers et d'en tirer vanité auprès des profanes. L'amour-propre est si naturel à l'homme que, tout en se défaisant de leurs autres faiblesses, ils pourraient prendre celle qui consiste à s'en glorifier. Mais Épictète ne veut pas que la présomption, qui reposait sur l'ignorance, reparaisse avec la science sous une autre forme. Il prêche la modestie, ordonnant de penser uniquement aux progrès qui restent à accomplir, au lieu de chercher à faire valoir les progrès déjà réalisés. Nous l'avons vu interdire sévèrement tout exercice fait en vue d'exciter l'admiration et de provoquer les applaudissements de la galerie*. Il veut qu'on cache sa tempérance et sa force d'âme au dedans de soi-même ; ou, du moins, il défend qu'on prenne de grands airs à cause de ses vertus et qu'on attire l'attention sur elles. En un mot, il ne veut pas qu'on parle de soi, comme si on avait quelque valeur et quelque science*. Mais là n'est pas encore le plus grand effort de la modestie. Ce n'est pas assez de ne rien faire pour attirer l'admiration : il faut encore la repousser quand elle vient et la refuser quand elle s'offre. L'élève d'Épictète ne se réjouira pas de passer pour savant ; si on le loue, il se moquera intérieurement de celui qui le loue; si on le prend au sérieux, c'est alors qu'il se défiera de lui-même'. Il fera plus. S'il passe pour un homme dépourvu d'esprit ou de science, il ne s'en inquiétera pas, résigné d'avance à faire l'effet d'un fou et à être raillé à cause de son mépris pour les choses extérieures*. S'il s'entend traiter d'ignorant sans être mordu au cœur par ce

« Épiclèle, Entretiens, III, xii, S et lC-17 ; III, xiv, 4 ; M., XLVII. Cf. plus haut, 2« parUe, cb. ni, p. 147.

« Id., iMU, III, XXIV, 118; IV, vin, 27-28; M,, XLVIIÏ,2; ct.Entr., II, I, 36.

» Id.. ir., XLVIII, 3 ; XIII.

* Id., If., XLVIII, 3; XIII.

l'humilité, l'indulgence BT le DéVOUEMBNT. 213

propos, sans éprouver le besoin de le relever, ce sera bon signe et la preuve qu'il est déjà avancé dans le vrai chemin!. Car une telle attitude ne sera nullement dictée par le mépris des autres >, mais par la défiance de soi-même et le sentiment de sa propre infirmité. Il n'osera pas se justifier, comme le malade qui craint de faire un mouvement, de peur d'ébranler en lui ce qui commence à se remettre; et, si on lui attribue un défaut, il pensera qu'il en a encore beaucoup d'autres dont on ne parle pas 3. C'est le renversement de toutes les habitudes de la nature humaine. Ordinairement l'homme s'aveugle sur son compte, quand la médisance est trop clairvoyante ; mais celui-ci renchérit sur elle : il ne lui reproche que d'être insuffisante, et il prétend voir mieux que personne ses propres imperfections.

Quant à celui qui est déjà assez riche de science pour pouvoir en faire part autour de lui, le devoir de la modestie s'impose à lui plus impérieusement qu'à tout autre, puisqu'il doit l'enseigner par le précepte et par l'exemple. S'il y a encore place au fond du cœur pour l'amour-propre, si on tient à ce que le monde appelle le succès, si on se préoccupe d'avoir un nombreux auditoire et si on se plaît à entendre ses acclamations, c'est qu'on n'est pas digne d'enseigner, c'est qu'on a besoin d'apprendre encore pour son propre compte^. Il ne manque pas de ces présomptueux qui s'intitulent philosophes du jour au lendemain sans autre vocation que la vanité et le désir de briller^. Celui qui est fait pour la haute mission de l'enseignement est, on l'a vu, plus défiant de lui-même. Il demeure longtemps caché pour mûrir dans l'obscurité et ne se décide à en sortir que sur un appel d'en haut.

« Éplctète, M., XLVI, 2 ; cf. XLVIII, 3.

* C'est ce que pourrait faire croire, par exemple, le oh. I, xxi des Entretiens,

« Épiclète, M., XLVIII, 2 et 3; XXXIII, 9.

« Id., Entretiens, III, xxiii, 8-13 et 19.

* Id., ibid.j III, XXI etxxiii; IV, viii.

214 TROISIÈMK PARTIE. — CHAPITIUS I^^".

Même alors il ne se départit pas de sa réserve modeste ; il ne se proclame pas philosophe ; il se garde même de se faire connaître comme tel à ceux qui attendent de ia.philosophie autre chose que la science d'être honnêtes ^ Il ne prie pas les gens de venir à lui, il les attire uniquement par son exemple. II ne cherche pas à plaire à ses auditeurs et à provoquer leurs acclamations par de belles phrases : il laisse ce cabotinage aux sophistes et aux rhéteurs. Sa maison n'est pas un théâtre où on vient se distraire un instant et applaudir le talent de l'acteur ; c'est un hôpital où on vient pour se faire soigner. II ne pense qu'à éveiller des inquiétudes chez ceux qui l'écoutent et à les faire rentrer en eux-mêmes. Il ne faut pas qu'on dise en sortant: « Il a bien parlé », mais c II a bien mis le doigt sur mes défauts; je dois changer de conduite^. » En un mot, l'oubli de soi, c'est-à-dire, en fin de compte, la modestie, est peut-être, pour Épictète, le premier devoir de celui qui instruit les autres. Socrate, en même temps qu'il était le plus savant des hommes, en était aussi le plus modeste ; c'est par cetle vertu, en particulier, qu'il se distinguait des sophistes, et c'est une de celles qu'Épictète appréciait le plus chez celui qu*il a si souvent cité comme modèle 3. De même, ce qu'il admirait surtout chez Agrippinus, c'est que malgré sa haute valeur, ce philosophe ne se vantait jamais, mais rougissait, au contraire, dès qu'il entendait son éloge dans la bouche d'autrui *. Enfin, de l'enseignement de son propre maître il avait particulièrement retenu ce mot, que Musonius répétait souvent à ses disciples : « S'il vous reste assez de liberté d'esprit pour m'applaudir, c'est que je ne dis rien qui vaille^. »

1 Épictète, Entretiens, IV,viii, 22, 36 etsuiv.;III, xxni, 22 ; If. ,XLVI,1.

« Id., ibid., in, xxili, 27, 30, 37.

> Id.. iWd., IIÏ, xxiii, 22 ; IV, viii, 22 ; M., XLVl, 1 ; cf. Entr., III, v, 17.

* Fr. 21 = Slobée, Flor., VII, 17.

» Épictète, Entretiens, III, xxiii. 29; cf. Aulu-Gelle, ^.i.,V, 1. Musonius reprenait là pour son compte, en l'adoucissant, un mot célèbre de Pbocion, que rapporte Plularque, Phocwn, V, 3. Vuy. plus loin, p. 227, un autre mot de Phocioa cité par Musonius.

L^HUMILITÉ, l'indulgence ET LE DéVOUEMENT. 215

Or nous sommes à même déjuger s'il s'est conformé à l'esprit d'un tel enseignement ou s'il se bornait à recommander et à faire admirer la modestie chez les autres. Non seulement» à l'exemple de Socrate et de Musonius lui-même ^ il n'a rien écrite, peu soucieux de laisser à la postérité les traces d'une parole souvent éloquente ; mais encore, dans ces leçons sauvées par hasard, on voit qu'il s'efface constamment, uniquement préoccupé de communiquer ses idées et visiblement dédaigneux de tout ce qui peut plaire et faire valoir son esprit ou son talent. Arrien dit qu'il n'avait en vue que de persuader 3; et nous savons par lui-même qu'il se plaisait à causer une déception à ceux qui venaient chercher chez un philosophe ce qu'on trouvait plutôt chez les rhéteurs*. Tout en donnant à son enseignement un caractère strictement moral, on dirait parfois qu'il a des scrupules à enseigner, en pensant à tout ce qu'il exige lui-même d'un maître de la jeunesse. Quand il fait la leçon à d'autres, il proteste qu'il n'est rien personnellement, qu'il n'est que le porte-parole de la divinité, comme le corbeau qui, inspiré par elle, avertit l'homme au moyen de ses croassements *. De crainte de passer pour présomptueux^ il n'ose parler à ses auditeurs de leur imperfection, sans rappeler en même temps la sienne. Il se dit aussi insuffisant dans l'art d'enseigner qu'eux dans l'art d'écouter* : il va même jusqu'à s'attribuer en partie l'insuffisance de leurs progrès"^. Comme faisait Démosthène, quand il reprochait aux Athéniens leurs défauts, il s'enveloppe avec eux dans les mêmes critiques '.

« Cf. R. Hirzel, Der Dialog, II, p. 241 et suir. ; P. Wendiand,. Philo und die kynisch-hloische Diatribe: Anhang : Musonius und Clemens Àlexandrinus, p. 69 et suiv.

* Cf. plus haut, 1^ parlie, ch. !•% p. 16, n. 1. ' Arrien, Lettre à Gellius, 5.

* Épiclèle, Entretiens, II, xxi, 11 ; III, ix, 14 ; cf. II, i, 32-33. V. plus haut, p. 96, n. 2.

s Id., ibid., IIÏ, I, 36-37.

* Id., ifctd., 111,1,24.

7 Id., ibid„ II, XIX, 33. Cr. plus haut, p. 106.

8 Id., ibid,, II, VI, 26-27 ; IV, 1. 167,

216 TROIStÂMK PARTIS. — CHAPITRE f^.

Et ce n'est pas I& un simple procédé; car» même alors qu'il n'a pas à faire passer des reproches, il continue à s'abaisser volontairement, déclarant qu*il est bien au-dessous de l'idéal qu'il rêve pour lui-mème^Non seulement il ne se dit pas, mais il ne se croit pas philosophe ; ce n'est pas uniquement aux autres qu'il interdit ce titre, comme trop ambitieux; et, quand il s'agit d'appuyer d'exemples ses préceptes et de proposer un modèle, il se dérobe derrière de plus dignes*. S'il se met en avant, c'est pour parler, sans fausse honte, non seulement de ses infirmités, comme de sa jambe qui boite, mais de ses sottises passées, de ses maladresses, de ses insuccès, de ses défauts 3. Il est si loin de penser à briller et à se faire valoir que, quand il se représente ce que les autres diront de lui, il leur prête le langage le moins flatteur^.

Il est vrai que cette modestie-là, même si elle n'est pas fondée sur le dédain d'autrui, n'exclut pas une autre espèce d'orgueil. Sans chercher à éblouir les autres de la supériorité de son talent ou de sa science, l'homme peut s'éblouir lui-même de la force de sa volonté. Ce n'est plus seulement au-dessus de tous ses semblables, c'est audessus de l'univers entier qu'il s'élève alors en s'en déclarant indépendant. Il proclame sa toute-puissance à la face du monde, que, par une sorte de bravade insolente^ il défie de l'atteindre. De même qu'il ne craint aucun obstacle, il prétend n'avoir besoin d'aucune aide et se suffire à lui-même. Cet orgueil intérieur est l'orgueil par excellence des stoïciens , ou plus exactement celui qui leur a été le plus reproché. C'est là ce que Pascal, en particulier, appelle a se perdre dans la présomption de ce que Ton peut ». Il est certain que dans Sénèque, à côté de consi-

« Èpicièie, ErUretiens, II, viii, 24; IV, i, 161.

« Id.. ibid., I,viii, 14; IV, i, 113 cl 151-152,

» Id., ibid., I, vm, 14 ; I, xvi, 20; I, vu, 82; I, a, 27-28; II, xu, 26;

« Id., ibid., II, VI, 33 ; III, ix, 12.

l'humilhé, l'indulobnge bt lb dévouement. 217

dérations sur la faiblesse humaine et de professions d'humilité personnelle, on trouve une conception singulièrement hautaine de la puissance de l'homme. Le traité de la Constance du Sage^ par exemple, est, dans sa première partie, un assez beau monument d'orgueil. Ëpictète, qui représente si volontiers l'homme comme étant maître absolu dans le domaine de sa conscience, a, lui aussi, une très haute idée du pouvoir de la volonté ; et même aucun stoïcien n'a peut-être plus fortement ramassé toute la doctrine autour de cette foi dans la plénitude du libre arbitre, de façon à en faire son point d'appui. Sans doute, il reconnaît que l'assurance ne convient qu'à l'égard des choses extérieures, et que l'homme doit être en défiance vis-à-vis de soi-même, parce que le mal ne peut être au dehors, mais au dedans. Et c'est précisément cette défiance qui est le fondement de son assurance; car, grâce à elle, il n'attend jamais le danger que du côté par où il peut venir*. Mais l'orgueil, s'il y en a, n'y perd rien. Ces précautions ne paraissent impliquer aucune restriction, aucune limitation de la f outc-puissance ; on peut même dire qu'elles la font mieux valoir. Car Ëpictète s'empresse d'ajouter : « Si ces précautions s'appliquent à la icpoatpe9tç et à ses actes, dès que nous avons la résolution de nous tenir sur nos gardes, du même coup nous nous mettons à éviter le mal *. » Dès lors, il n'y a pas place pour la crainte, ni même pour l'inquiétude. Celui qui a passé par l'école n'a plus à réfléchir ni à délibérer. S'il est convaincu que les seuls maux sont les choses houleuses, les seuls biens les choses honorables, et que tout le reste est indifférent, il démêle d'un seul coup d'œil ce qu'il a à faire >. Si ce n'est pas là de l'arrogance, n'est-ce pas au moins la superbe confiance dénoncée par Pascal? Si le moyen infaillible d'être heureux est de ne jamais désirer ce qui n'est pas

^ Ëpictète, Eniretiem, II, i, 5-8.

s Id., ihid., II, I, 13.

» Id., ibid., II, XIII, 11 ; IV, x. 1-8 ; IV, i, 134-137.

218 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE l^^.

en notre pouvoir, sommes-nous certains de distinguer k coup sûr ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas? La science de cette distinction est en réalité extrêmement délicate ^ On est l'esclave d'habitudes acquises, on se laisse surprendre par une impression, et le mal est fait >. N'y a-t-il pas là de quoi se tourmenter? D'autre part, toutes les choses extérieures sont-elles au même degré impuissantes à l'égard de cette force intérieure qu'Épictète appelle la Tzpoxipmç^ Il dit souvent que son corps n'est pas lui-même; ailleurs pourtant il reconnaît notre double nature 3; il ne peut contester que ce corps ne lui soit mystérieusement uni et ne le touche de plus près que celui des autres hommes. Cette chair, qui n'est pas lui, que parfois il ne peut empêcher de crier*, ne peut-elle aussi parfois lui faire dire « hélas » malgré lui, et cela du dedans, et non pas seulement du bout des lèvres^? La volonté estelle donc une force absolue, pareille chez tous les hommes et toujours identique à elle-même chez l'individu?

Bien qu'Ëpictète n'ait pas posé formellement ces questions, gardons-nous de lui prêtergratuitement une aveugle assurance qui n'était pas en lui, et de croire qu'il ait supprimé les difflcultés en les niant. S'il n'a pas cru qu'il fût nécessaire de démontrer l'indépendance de la volonté, il n'est pas sans en connaître le fort et le faible. Son maître Musonius lui avait appris qu'il y a entre les esprits des différences profondes, tenant à la nature pu à l'éducation, et son enseignement le mettait lui-même en rapport avec des caractères trop variés pour qu'il n'ait pas distingué entre eux des nuances •. En somme, il ne s'est peut-être

* Èpïcièie, Entretiens, IV, v, 7; I, xxii, 10. « Id, ibid, IV, iîi,6.

» V. l'^^ partie, ch. ii, p. 53 et suiv.

* Épictète. Entretiens, I,xvin, 19 ; cf. Aulu-Gelle. N. À., XIX, 1.

> Cr. plus haut, 2* partie, ch. iv, p. 156 et 157, n. 1. Pour Tinfluence du physique sur le moral, cf. Musonius dans Stobée, Flor., LVI, 18 (II, p. 337, I. 25 et suiv. M.).

« Cf. Musonius dans Stobée, Ecl , II, xxxi, 123 \V. {FtoK, IV, p. 218, 1.23 et suiv. M.) et Épictôte, Entretiens, lll, xii, 8.

l'humilité, l'indulobnck bt le dévouement. 219

pas fait une trop haute idée du pouvoir do l'individu. Car cetle indépendance de la volonté, dont il est si fier, grâce à laquelle il ne connaît pas d'obstacles et se croit plus fort que tous les puissants du monde, qui, en comparaison, ne sont que des esclaves à ses yeux S c'est, en réalité, un idéal, dont nous sommes tous plus ou moins éloignés. Il reconnaît qu'il faut être presque un dieu pour ne pas faillir dans certaines circonstances où notre conscience et notre volonté paraissent entièrement soumises à l'influence de notre état physique *. Il en est un peu de notre liberté comme de notre dignité, qui n'est pas un absolu: c'est à chacun de s'estimer au prix qu'il lui plaît; à mesure qu'on vaut davantage, on s'estime davantage ^. C'est ainsi qu'on s'avance pas à pas sur le chemin qui mène à la liberté complète. Lui-même, s'il en connaît le prix mieux que d'autres, n'a pas la prétention de l'avoir atteinte. Après en avoir fait un magnifique éloge, il va au-devant d'une question qu'on pourrait lui poser. « Mais loi, me dira-t-on, es-tu libre? — Je le voudrais bien, par tous les dieux, répondil, et je ne demande qu'à le devenir ; mais je n'ai pas encore la force de regarder mes maîtres en face ; j'attache encore trop d'importance à mon corps, et je tiens encore trop à le conserver intact, bien qu'il no dépende pas de moi qu'il le soit*. » Ainsi, ce qu'il possède, c'est simplement la force de travailler à s'affranchir; c'est une puissance qui ne peut se développer que par l'effort. Si personne n'a mieux que lui apprécié la liberté, personne aussi n'a plus insisté sur la nécessité de l'effort, et de l'effort persistant. S'il parle si souvent de progrès, c'est qu'il sait bien que le but n'est pas accessible du premier coup et qu'on ne s'en approche que par étapes. Il ne faudrait pas se méprendre sur ce mol : « Sache que rien n'est plus

* Épictële, Entretiens, IV, i, 1, 6 et suiv.

« Id., ibid,, II, XVII, 33; III, ii, 6.

» Id., tôtd., I,ii, 11.

< Id., i&iU, IV, I, 151.

TROISIÉIIB PART». — CHAPITRE I*'.

facile à conduire que l'esprit humain. Il n'y a qu'à vouloir, et la chose est faite: il est corrigé ^ » Car il vient de dire précédemment qu'il faut s'y reprendre à plusieurs fois<. De même, pour rassurer quelqu'un qui craint de mal faire, il compare la science de la vie à celle de l'orthographe, qui donne l'assurance à qui la possède'; mais il ne prétend pas que celle-là soit aussi aisée à apprendre que celle-ci. Loin de là, il répète à ceux qui seraient tentés de croire l'entreprise trop facile, qu'il y faut du temps, de la persévérance, une attention de tous les instants *. Parla, il échappe aux critiques que Lucien, dans son Hermotime, adresse aux philosophes qui leurraient leurs disciples par l'appât de trop belles promesses. Lycinos, par ses railleries, porte un rude coup aux illusions d*Hermotime, qui, après vingt ans d'efforts, n'a pas encore atteint l'absolue félicité ^. Ëpictète présente les choses à ses disciples de façon à leur éviter ces sortes de déceptions. Il ne leur dit nullement qu'on devient infaillible du premier coup, mais seulement qu'on peut s'efforcer constamment de ne pas faillir. « Si, grâce à celte surveillance incessante, on réussit à échapper à un certain nombre de fautes, il faut s'estimer heureux •. » Mais un seul moment d'inattention peut compromettre tous les résultats acquis ''. L'effort à accomplir est comparable à celui de l'athlète qui s'entraîne, recommençant indéCniment les mêmes exercices, sans se rebuter des échecs, ou à celui du pilote qui lutte pied à pied contre la mer et le vent'. Parfois même cette lutte est si pénible qu'il faut appeler Dieu à l'aide, comme on invoque les Dioscures au fort d'une tempête •.

« Épicléte, EnirtiieM, IV, ix, 16.

s Cf. plus haul, S* partie, cb. m, p. Ul et suiv. » Épiclèle, Entretiens, II, xiii, 20.

« Id., ibid,, I, II. 32,

» Lucien, Hermotime, II. Cf. M. Groiset, Essai sur la vie et les œuvres de Lucien, I, p. 8 el suiv.

* Épiclèle, Entretiens, IV, xii, 19. • ' Id.. iftid., IV, III, 4; IV, xii, 6.

» Id., ibid., IV, IX ; III, xxv; III. xy.

» Id., ibid., Il, XVIII, 29*30. Cf. 2* partie, ch. m, p. 136 et suiv.

l'humilité, l'indulgence et le dévouement. 221

Maintenant, l'idéal est-il absolument réalisable? Sénèque déclare formellement que le sage tel qu'il le conçoit s'est rencontré et se rencontrera encore, que ce n'est pas une vaine image proposée à la nature humaine pour l'encourager : il va jusqu'à dire que Caton était peut-être encore supérieur à ce modèle ^ Épictète, préoccupé avant tout, en qualité d'éducateur, de recommander Teffort, ne pose pas la question avec tant de netteté^. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il met les succès en lumière plus volontiers que les échecs. Suivant ceux à qui il s'adresse, il insiste plus ou moins sur la difficulté d'atteindre le but; mais il évite autant de décourager les gens d'avance que de les leurrer par de trop belles promesses. S'il n'a pas atteint le but lui-même, il parait dire que Socrate et Diogène y sont arrivés 3. Il est vrai qu'il les représente comme des êtres exceptionnels et presque surhumains ^. Mais nulle part il n'éprouye le besoin d'affirmer qu'il soit radicalement impossible à l'homme de réaliser l'idéal. C'est là sans doute ce que Pascal ne lui pardonne pas : il avait ses raisons pour être aussi sévère. Mais aujourd'hui que la question du Jansénisme a perdu son acuité, on ne pense plus à lui faire un crime de n'avoir pas mis la théorie de la grâce en tête de sa doctrine, comme s'il avait pu lire S. Augustin. Tenons-lui donc compte d'avoir dit souvent : i Veillez », et d'avoir ajouté une fois : t Priez* », alors que Sénèque avait dit : c Qu'est-il besoin de faire des vœux? Rendezvous heureux vous-même », ou encore: « Il serait absurde de demander une sagesse que vous pouvez obtenir de vous-même ^ », et ne lui reprochons pas d'avoir cru que l'homme peut être fier du bien qu'il a pu faire

< Sénèque, De Provid,, III, 11; De eonst. sap,, VII, 1.

« Éplclète, Entretiena, IV, i, 177 ; I, n, 37.

3 Id., ibid,, IV, I, 152 et suiv. ; 159 et suiv. M., XV et LI, 3.

* Id., ibid., I, II, 36-37 ; cf. III, 22, paêsim et IV, i, 159. 8 Id., ibid., IV, î, 176; IV, n, 7; IV, xn ; II, xviii, 29.

• Sénèque, Ep,, XXXI, 5 et XLI, 1. Il est vrai qu'ailleurs {ibid., X, 5) U Uentun langage un peu différent: c Boga bonam mentem.... Audacter Deum roga. »

et des victoires qu'il a pu remporter sur lui. Car voilà, en fia de compte, à quoi se réduit l'orgueil d'Ëpictète : rhomme se réjouit des progrès déjà accomplis dans ia marche vers l'idéal, et il espère se rapprocher constam* ment de cet idéale Ce sentiment-là est une vertu; il est même le principal, pour ne pas dire le seul ressort de la vie morale.

Ajoutons d'ailleurs, ce qu'un mot pouvait déjà faire pressentir^ que ce sentiment est profondément religieux. Ëpictète ne perd jamais de vue qu'il tient de Dieu la force qui l'anime et que Dieu est cet idéal auquel il doit se conformer. L'homme, étant issu de Dieu, ayant reçu de lui une raison qui est comme une émanation de la raison divine et une liberté contre laquelle il ne s'est réservé à lui-même aucun recours, est, à ce titre, comme l'image de Dieu^, mais une image qu'il doit sans cesse embellir pour la rendre semblable à son modèle. C'est en ce sens qu'il faut entendre certains mots qui, à première vue, pourraient paraître empreints de quelque arrogance^. Il suffit, pour les juger à leur vraie valeur, de les mettre en regard des passages où Sénèque démontre que le sage est supérieur à Dieu^. Quand Ëpictète rappelle à l'homme sa nature divine, c'est à titre d'encouragement moral ^ : la fierté qu'il en doit ressentir est la vertu d'une élite et n'a rien de commun avec l'orgueil. Car l'homme sait qu'il ne deviendra semblable à Dieu qu'en se soumettant à lui et en marchant à sa suite^ : sa soumission est la garantie de l'indépendance qu*il tient de lui. a Jamais,

1 Épiclète, Entretiens, U, nu, S5 et 27.

< Id., ibid., I, I, 12 ; I, vi, 40; II, viii, 25.

3 Id., ibid,, I, XII, 26; II, viii, 28; II, xix, 27; IV, I, 82 et 90; cf. I, XIV, 11.

4 Sénèque, De const. sap., VIII, 2 : c Sapiens.... excepta mortalilate, similis deo » ; Ep., LUI, 12 : f Deus beneficio nalurae non timet, suc sapiens » ; De Provid., VI, 5 : c Hoc esl quo Deum antecedaUs : ille extra palientiam inaloruni est, vos supra » ; Ep., LXXIII, 13 : c Jupiter uU illis non potes t, sapiens non vult. i

5 ÉpicltHe, Entretiens, I, tu. 1-2 et % ; II, viii, 11-12 et 26 ; cf. I, ix. • Id., ibid., IV, I, W.

l'humilité, l'indulgence et le dévouement. 223

dit, non pas Ëpictète, mais le sage idéal qu'il fait parler, je n'ai été empêché de faire ce que je voulais ni contraint à faire ce que je ne voulais pas. Et comment ai-je pu en arriver là? J'ai subordonné ma volonté à celle de Dieu*. »

Mais le sentiment religieux chez Ëpictète mérite d'être étudié à part. Ce que nous cherchions ici, c'est uniquement l'idée qu'Épictète se faisait de lui-même. Or nous l'avons vu partir d'un acte d'humilité, d'un aveu d'ignorance; à mesure qu'il perdait cette ignorance, il continuait à vivre modeste au milieu des hommes; enfin, la pleine conscience de sa valeur et de son pouvoir n'a eu d'autre effet que d'éveiller en lui des sentiments d'honneur et de piété. Par là, on peut dire qu'il a réussi à fondre l'humilité et l'orgueil en une seule vertu. Dans cette haute situation, il a trouvé, naturellement et sans effort, le point de vue où il devait se placer pour rester humble.

Mais l'humilité n'est qu'une vertu : ce n'est pas la vertu totale. Si le sentiment de l'indépendance n'a pas nécessairement l'orgueil pour revers, il peut en avoir d'autres, au moins aussi fâcheux. Par exemple, l'homme qui sait que les autres ne peuvent agir sur lui et qu'il ne peut agir sur les autres à coup sûr, peut-il éviter l'égoïsmeen suivant une doctrine qui lui permet et lui ordonne de rechercher en toutson bien propre*? Ici encore, y aurait-il un point de vue à trouver, d'où il soit possible de regarder néanmoins les autres hommes avec intérêt et affection, et de leur témoigner, non seulement pitié et indulgence, mais bonté et dévouement?

Ce qui est certain, c'est que la doctrine de l'indépendance exige avant tout qu'on soit sévère et impitoyable pour soi-même. Cette indépendance^ qu'en toute occasion Ëpictète revendique si àprement et si jalousement, afin

1 Épictôte, Entretiens, IV, i, 89-102.

Md., •«d., I, XIX, 11 et 15.

224 TROISIBMB PARTIR. — GRAPITRB I*'.

d'échapper à toute atteinte de la part des hommes et des choses, a pour conséquence, dès qu'on en a conscience, le sentiment très vif de la responsabilité. Dire que la xpoaCpsvtç, soustraite aux influences extérieures, fait seule le bien ou le mal suivant qu'elle est ou n'est pas dans la droite voie, et que nos opinions sont les seuls motifs de nos actes, c'est dire que nous ne devons jamais nous en prendre qu'à nous-mêmes du mal que nous faisons, comme des chagrins que nous éprouvons^. Épictëte en tire effectivement cette conséquence, et invite ceux qu'il instruit à acquérir cette habitude et à l'opposer aux préjugés de leur éducation antérieure. Quand ils étaient enfants et que, courant le nez au vent, ils se heurtaient contre une pierre, leur nourrice, au lieu de les gronder de leur étourderie, battait la pierre. La plupart en sont encore là, et continuent à faire ce qu'on faisait autrefois pour eux, accusant les hommes et les choses quand ils ne devraient accuser qu'eux-mêmes. Us sont restés de grands enfants ; car c'est être enfant que d'être ignorant. Mais c'est précisément ici que se fait sentir le premier effet de l'éducation : l'homme qui commence à s'instruire ne dit jamais « hélas», à cause de son père ou de son frère, mais à cause de lui, en attendant le jour où le mot n'aura même plus à sortir de sa bouche^. En d'autres termes, il prend conscience de sa responsabilité, et, par suite, devient sévère et exigeant envers lui-même. « A l'avenir, quand nous ferons mal, nous n'en accuserons que l'opinion qui nous aura fait agir, et nous tâcherons de l'extirper de notre âme, encore plus que de notre corps les abcès et les tumeurs s. »

Il semble que nous devrions juger les actions d'autrui d'après les mêmes principes. Peut-on croire, en effet, à

* Épiclète. Entretiens, II, xxiii, 19 et 26; I, xi, 28-34 et 37; I,xvni.2 ; I, xxviu, 6; M., V.

« Id., ibid., III, XIX, 1-6 ; cf. III, v, 4 et M., V. » Id., ibid., I. XI, 35.

L'HUuruTifi, l'indulgence et le dévouement. 325

son libre arbitre et ne pas croire, en même temps, à celui des autres? Ne serait-ce pas avoir deux poids et deux mesures que d'être sévère pour soi et indulgent pour eux? Encore que la contradiction inverse soit plus répandue, celle-ci même est-elle digne d'un sage? Le stoïcisme primitif paraît se l'être interdite : le sage tel qu'il le concevait ne devait pas avoir d'indulgence, parce que les hommes étaient responsables de leurs vices; il ne devait pas modérer les châtiments prescrits par les lois, parce que ces châtiments étaient justes*. On chercherait inutilement dans Épictctb des déclarations empreintes d'une semblable sévérité. On y trouverait 'ku contraire Tordre de pardonner les injures : s'il veut que l'homme s'accuse de ses fautes, il veut qu'il excuse les fautes d'autrui, et particulièrement les fautes de ceux qui cherchent à lui nuire.

Il ne s'est pas borné, remarquons-le bien, à défendre de s'emporter contre ses ennemis et de s'abstenir de tout désir de vengeance. Pour cela, des motifs tirés de la simple raison suffisaient ; et, pour démontrer qu'il est au moins inutile de rendre le mal pour le mal, Épictète, sans remonter jusqu'à Socrate, n'avait qu'à se souvenir de l'enseignement de Musonius. « Je prétends, disait celui-ci, que quiconque est en faute fait tort par là, sinon à autrui, du moins à soi-même^. » « Si on nous exile injustement, disait-il encore, le mal est pour ceux qui nous exilent, et non pour nous^. » Ailleurs enfin, il a développé assez longuement le thème bien connu, que l'injure ne peut atteindre l'homme de bien : « la honte est, en effet, pour celui qui la fait, et non pour celui qui la reçoit, puisque toute faute est du même coup une honte et qu'il n'y a point de faute à recevoir une injure » ; et il en concluait qu'il n'y a pas lieu

« Stobée, Ed., II, vi, 6 (II. p. 52, l. 14 M.) ; Diog. L., VII, 123. Cf. Cicéron, Pro Mur., 61 : a sapientem nunquam cujusquam deliclo ignoscere >. « Stobée, Flor,, VI, 23 H. (I. p. 155. 1. 22 M.). > Id.. ibid., XL, 9 (ÏT, p. 75, L 23 M.).

TROISIÊMB PARTIE. — CHAPITRE l".

pour un homme sensé d'en vouloir tirer vengeance ^ Ëpictète ne dédaigne pas, à l'occasion, de reprendre ces motifs pour son propre compte^ : il fait même ressortir avec une force nouvelle, au moyen d'une sorte de démonstration par l'absurde, l'inconséquence qu'il y a à vouloir rendre le mal pour le mal. Outre qu'il n'est pas besoin de nuire à ceux qui se nuisent déjà suffisamment et se privent des plus grands de tous les biens, c'est à nous-mêmes que nous ferions tort en nous emportant contre eux^. Autant vaudrait dire : « Quoi ! celui-ci s'est fait tort en cherchant à me nuire, et je ne voudrais pas me faire tort à mon tour en lui rendant la pareille^! » Spirituelle transposition d'une erreur populaire, qui est l'un des principes de la morale courante. Après cela, quel homme simplement sensé n'aurait pas à l'égard de ses ennemis la patience de Socrate envers Xanthippe*? Mais ces motifs purement raisonnables aboutissent, en dernière analyse, àl'indifférence, et derrière l'indifférence, il y a place pour un sentiment qui ressemble fort à l'orgueil. La constance du sage de Sénèque en face des injures est faite en grande partie d'un pareil sentiment: le dédain qu'il oppose à ceux qui l'injurient est plus insultant que l'insulte elle-même. « Il y a d'autres disgrâces qui le frappent sans l'abattre, comme la douleur physique, les infirmités, la mort de ses amis et de ses enfants, le malheur de sa patrie en proie à la guerre... Quant à ces outrages, il ne les sent même pas... il se dit que tous sont placés trop bas pour regarder avec mépris celui qui est si fort au-dessus d'eux ^. » C'est bien là le sens de l'impassi-

* Épictète, Entretiens, XIX, xvi (I, p. 804, I. 2 M.).

* Voici, par exemple, ce qu'il dit à propos de la calomnie : c 6i un homme croit faux un syllogisme conjoncUf qui est juste, ce n'est pas au syllogisme que cela fait tori, mais à celui qui s'est trompé. » , i/., XLII ; cf. Ëntr., I, XXIX, 51 et 53, et fV, v, 10).

3 Kpictète, Entretiens, III, xviii, 5. Cf. Musonius dans Stobée, Flor,, XIX, 16 (1, p. 305, 1. 9 M.) : t En croyant se défendre, on s'abaisse en réalité et on se met en contradiction avec soi-même. »

* Kpictète, Entretiens, II, x, 24-27.

i Id., ibid., IV, V, 33.

Sénèque, De const. sap.^ X, 3 el XI, 1-2 ; cf. IX, 1.

L'HUlIILITé, l'indulgence ET LE DÉVOUEMENT. 227

bilité avec laquelle Caton reçut un jour un soufflet. (( Mais le sage qui reçoit un soufflet, que fera-t-il? — Ce que fil Caton en pareille circonstance : il ne prit pas feu, il ne se vengea pas de l'affront, il ne le pardonna même pas; il nia l'existence de cet affront. » Et Sénèque, non seulement admire hautement cette attitude, mais la met nettement audessus du pardon. « Il y avait plus de grandeur d'âme à désavouer ainsi qu'à pardonner^. »

Mais ce n'est pas ià l'attitude que recommandent de préférence Musonius et Ëpictète. Si Musonius rapporte un trait tout à fait semblable de Phocion, qui, insulté, ne crut pas avoir à pardonner >, et si Ëpictète dit quelque part qu'il faut être co^ime une pierre en face de l'outrage', ils ne s'abstiennent pas de l'indulgence et du pardon. Ils ne sont indifférents qu'à l'injure et non à celui de qui elle vient, et au lieu de mépriser l'insulteur en afiectant de ne pas le voir, de ne pas même savoir qu'il existe, ils l'excusent en raison de son ignorance. De la part d'Épictète en particulier, cela est d'autant plus frappant qu'il met en avant, pour recommander l'indulgence, les mêmes motifs pour lesquels il veut que nous soyons sévères envers nous. S'il répète volontiers, d'après Socrate et Platon, que nos actes résultent naturellement de nos jugements, il ne tire pas les mômes conséquences de ce principe selon qu'il l'applique à notre conduite ou à celle d'autrui. Autant il tient, quand il s'agit de nous, à affirmer la responsabilité, autant on dirait qu'il cherche à l'atténuer quand il s'agit du prochain. Tout acte est à la fois libre et déterminé, puisqu'il résulte d'un jugement librement formé, mais suit nécessairement le jugement par lequel on a reconnu qu'une chose est bonne^. Or Ëpictète, qui ne considère que le premier point

* Sénèque, De const, sap.^, XIV, 3 ; cf. De clementia, II, vu, où Sénèque développe copieusement et consciencieusement, dans la manière de l'école, le paradoxe sapientem nunquam cujusquam delicto ignoscere,

« Stobée, Flor,, XIX, 16 (p. 304, 1. 17 M.). > Ëpictète, Entretiens, I, xxv, 29.

* Id., ibid., I, XI, 30 et 33 ; I, xvin, 2 ; I, xxviii, 6

228 TR0ISIBM8 PARTIE. — CHAPITRB !•*.

quand il s'agit de nos propres actes, ne considère que le second quand il s'agit de ceux d'autruii. Toute chose a deux anses, la bonne et la mauvaise, dit un célèbre article du Manuel^ : nous avons ici l'anse par laquelle on doit prendre et supporter les fautes et .les torts du prochain, ce S'il n'est pas possible aux hommes de désirer autre chose que ce qu'ils croient convenable, pourquoi nous emporter contre la plupart d'entre eux? » Médée elle-même, en tuant ses enfants, a cru bien faire, malgré deux vers d'Euripide oii elle semble dire le contraire : cela suffit pour justifier sa conduite, du moins à nos yeux, et pour nous ôter le droit de nous indigner contre elles. Épictète va jusqu'à dire, tout à fait dans la manière d'Euripide, que l'homme est quelquefois contraint par l'amour à agir contre sa conviction, et que, tout en voyant où est le meilleur, il n'a pas la force de s'y conformer, empêché qu'il est par une force en quelque sorte divine ; et il n'hésite pas à le déclarer excusable^. Mais le plus souvent, quand aucune réminiscence poétique ne vient modifier l'expression de sa pensée, c'est en considération de rignorance des coupables qu'il prêche Tindulgence en leur faveur : il veut qu'on leur pardonne, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font^. « Celui qui veut être un véritable

1 C'est ce que fait bien voir, en particulier, le ch. I, xxviii. Dans la première partie, l'examen des motifs de tout acte humain a pour conséquence l'indulgence envers autrui (I, xxviii, 10). De la seconde partie, au contraire, il ressort que nous devons redoubler de surveillance, c'està-dire de sévérité envers nous-mêmes. Épictète aime ces changements de points de vue qui font prendre aux questions un aspect inattendu, et il y a recours, le plus souvent, quand il veut nous empêcher d'incriminer ceux dont nous croyon^^ avoir é nous plaindre. V. les passages da Manuel, XLII, et des Entretiens, IV, v, 8-9, cités p. 229, n. 1 ; cf. également M., XXXIII, 9. Nous retrouverons, au chapitre suivant, des changements de front tout à fait comparables, à propos des rapports de Thomme, non plus avec ses semblables, mais avec Dieu.

* Épictète, M., XLIII.

3 Id., Entretiens, I, xviii, 2 ; I, xxvm, 7-9.

* Id , ibid., IV, I, 147.

& Ailleurs il soutient que c'est nous qui ne savons pas ce que font les autres, ou du moins pourquoi ils agissent de telle et telle façon. Par suite, il défend de porter sur le prochain des jugements téméraires et.

l'humilité, l'indulgbncb et le dévouement. 229

ami, dit-il, se donnera tout entier à ceux qui lui ressemblent; avec ceux qui ne lui ressemblent pas, il sera patient, plein de bonté et de douceur; il leur pardonnera en se disant que ce sont des ignorants, qui s'égarent dans les questions les plus importantes, et en se rappelant le mot de Platon, « que c'est toujours malgré elle qu'une âme est privée de la vérité» ». Ces maximes, empreintes d'un véritable esprit de charité, font le plus grand honneur à Épictète : mais il est juste de dire qu'elles ne font pas moins d'honneur à Musonius, et ce n'est pas sans raison que nous citions plus haut les deux noms côte à côte. Car l'élève n'a eu qu'à s'approprier ici, en les développant avec, une conviction sincère, les enseignements de son maître. Si Musonius vante l'impassibilité de Phocion comme Sénèque celle de Caton, au lieu d'ajouter, comme Sénèque, qu'il y a plus de grandeur d'âme à désavouer qu'à pardonner, il ajoute: « Essayer de mordre qui vous mord et de rendre le mal pour le mai est le fait d'une bête et non d'un homme : c'est ne pas savoir se rendre compte que la plupart des fautes proviennent de l'ignorance et cessent par suite de l'instruction. Considérer les fautes d'autrui sans colère, ne pas se montrer impitoyable envers ceux qui pèchent, ne pas désespérer d'eux, voilà qui est d'un homme sociable et d'un bon cœur. Ne vaut-il pas beaucoup mieux qu'un philosophe pardonne à ceux qui ont commis quelque faute envers lui, que de les poursuivre en croyant ainsi se défendre, mais en s'abaissant en réalité^? »

en général, de critiquer sa conduite. « Tant que vous ne savez pas IMdée d'après laquelle un homme fait ceci ou cela, ne louez ni ne blâmez son acte. Or il n'est pas facile de juger une idée d'après des faits extérieurs. » (Épictète, Entretiens, IV, vui. 3 = H., XLV ; cf. Entr., IV, iv, 44). CJ. Marc-Aurèle, II, 13 et IX, 20.

^ Épictète, Entretiens, II, xxii, 36; cf. M., XLII, début et fin; cf. égale-

menl Entretiens, IV, \, ^'\0 : « Un tel m'a insulté — C'est très

beau de sa part de ne pas t'avoir tué. En effet, quand lui a-t-on appris que l'homme est un animal fait pour vivre en société et pour aimer ses semblables, et que rinjusLicc est, par elle-même, 1res nuisible à celui qui la commet ? Du moment qu'on ne lui a pas appris ces choses-là, pourquoi voudrais-tu qu'il n'aille pas là où il croit voir son Intérêt ? b

« Stobée, Ftor.» XIX. 16 (I, p. 304, 1. 30 et suiv. M.).

Sénèque avait mis plus haut le sage parfait en face des fous : il y avait un tel abîme entre les deux extrêmes que Téloignement expliquait la souveraine indifférence du sage. Mais Épiclète, plus préoccupé de donner des conseils pratiques que de représenter un idéal de vertu difficilement accessible, se contente de mettre en regard de ceux qu'il appelle les ignorants, ceux mêmes à qui il s'adresse et qui commencent à s'instruire, et une telle comparaison est beaucoup plus salutaire. « Laisse donc à la multitude les exclamations de colère.... Et toi, pour te montrer aussi sévère, es-tu devenu sage du premier coup*? » Ainsi ceux qui commencent à s'instruire comprennent d'autant mieux ce qui manque aux autres qu'eu.xmémes ont été autrefois plongés dans une semblable ignorance. Et de ce rapprochement naît un sentiment encore plus élevé que l'indulgence, la pitié; non pas la pitié dédaigneuse et hautaine, mais la pitié affectueuse. Ëpictète fait comprendre par une belle comparaison la nature du sentiment qu'on doit éprouver pour ses ennemis. Tout le monde sent quelque commisération pour les aveugles et les estropiés, et ceux qui ont l'usage de leurs yeux et de leurs membres ne pensent qu'à plaindre ceux qui sont moins bien partagés qu'eux-. Si donc on a pitié des boiteux et des aveugles dont les yeux ne peuvent distinguer le blanc du noir, il serait odieux d'avoir des sentiments de haine pour ces autres infirmes qui ne savent pas marcher droit dans la vie et ces autres aveugles qui ne savent pasdistinguer le bien du mal^. C'est à ceux-ci

> Epicièle, Entretiens, I, xviii, 10. Le texte de ce beau passage est malheureusement 1res mutilé, et on n'en peut saisir que le sens général.

« Id., ibid.f I, XVIII, 7.

> Id., ibid., I, XVIII, 6 et 9 ; I, xxviii, 9. Épiclète n'est sans doute pas l'inventeur de la comparaison ; car Cicéron, dans un passage des Twteulanes{V, 114), qui provient évidemment d'une source grecque (cf. plus loin, cil. III, p. 286, n.1), établit, au moyen de la môme image, une antithèse entre la cécité physique et la clairvoyance morale. Mais l'idée charitable qui fait tout l'intérêt du passage des Entretiens ne se retrouve pas dans celui des Tusculanes.

L*HUHILITé, l'indulgence ET LE DÉVOUEMENT. 231

au contraire qu'il faut réserver la plus grande part de sa pitié. Ils sont infiniment plus à plaindre que ceux dont les infirmités sont purement physiques, puisque le plus grand des maux est d'être privé du plus grand des biens, à savoir un jugement droit*. Ailleurs, on devine une autre comparaison, plus discrètement indiquée, entre Tennemi qui nous insulte et un homme qui a perdu lout ce qu'il possédait. On s'apitoie sur le sort de celui-ci : c'est Tautre surtout qui mérite notre compassion. L'un, en effet, n'a perdu qu'une fortune, c'est-à-dire des choses extérieures, l'autre a perdu, de son vivant, sa qualité d'homme*.

Ainsi rimpassible stoïcisme s'est attendri jusqu'à prêcher la pitié 3 : mais on est en droit de trouver que ce n'est pas encore assez. Si charitable que soit ce sentiment, surtout quand il a nos ennemis pour objet, il est, par lui-même, purement passif. La comparaison des aveugles et des boiteux n'est pas tout à fait exacte, en ce sens que les coupables, victimes d'infirmités morales, sont incomparablement plus à plaindre. Mais, autre différence qui vient compenser la première, le sentiment qu'ils inspirent est capable de devenir plus efficace. Quand il s'agit d'infirmités physiques, la pitié n'établit pas de communication entre celui qui l'éprouve et celui qui en est l'objet, et même les plus favorisés doivent jouir aussi discrètement que possible de leurs avantages, pour éviter des comparaisons pénibles*. Il n'en est pas de même en morale : là, celui qui voit clair peut contribuer à éclairer l'aveugle, qui confond le bien et le mal. Sans doute, Ëpictète répète souvent que l'individu est soustrait à toute influence extérieure.

* Épiclèie, Entretiens, I, xvui, 8.

î Id., ibid,, IV, V, 15-16.

3 A la Ad du De ctementia, Sônèquc, comme il est naturel à propos d'un pareil sujet, relève en très beaux termes tout ce qu'il y a d'humain et de généreux dans la doctrine stoïcienne (II, v, 2-3) ; mais on dirait qu'il est préoccupé, avant tout, de sauver les deux paradoxes : neminem misericordem esse nisi slultum et lèvent : sapientem nunquam cujusquam de- Itcto ignoscere (II, v, 1 et 4-5; vi; vu). (J. plus haut, p. 227, n. 1.

♦ Épictète, Entretiens, IV, vni, 28.

232 TROISIÈllS PABTIB. — GHAPimS !•'.

qu'il ne dépend que de ses opinions, et que ses opinions lui sont personnelles. Mais c'est là un idéal, dont l'ignorant est aussi éloigné que possible; et, s'il n'est qu'à peine, comme on l'a vu, responsable de ses actes, c'est précisèment parce que ses actes sont fondés sur des opinions peu éclairées. C'est parce qu'il est ignorant qu*ii peut subir l'influence de la science d'autrui^ Or, en l'aidant à voir ce qu'il ne voyait pas, on peut l'aider, du même coup, à réformer sa conduite. L'homme, dit Épiclète, a l'esprit ainsi fait qu'il évite nécessairement la contradiction dès qu'il' la voit. Or toute faute est une contradiction, puisqu'elle est contraire à l'intérêt, et qu'on recherche l'intérêt en toute chose. Tant donc qu'on ne montre pas sa faute à quelqu'un, il n*est pas étonnant qu'il y persiste; mais, qu'on la lui fasse comprendre, et de lui-même il renoncera au mal*. Peut-on se dérober, quand on a l'occasion de rendre à son prochain un service d'un si haut prix? Dans un fragment, conservé par Stobée, où on croit qu'Ëpiclcte citait Musonius, celui-ci rappelait un trait de la vie de Lycurgue, qu'on trouve également dans Plutarque. Le législateur des Lacédémoniens , ayant été victime des brutalités d'un jeune insolent, se le fit livrer par le peuple pour le punir comme il l'entendrait, et se borna, pour toute vengeance, à l'instruire et à en faire un honnête homme; puis, l'ayant un jour conduit dans un lieu public : « Voyez, dit-il aux Lacédémoniens surpris, vous m'avez livré un brutal et un insolent, et je vous rends un homme doux et sociable 3. » Dans un autre fragment de même provenance, Musonius disait : a 11 est peu généreux, en même temps que peu sensé, de croire qu'on se fait mépriser en

1 Ainsi s'explique la réponse d'Ëpictête à la question suivante : « Que dois-je faire pour que mon frère ne soit plus fàciié contre mol T — Amènele moi, et je lui parlerai ; mais je n'ai rien à te dire, à toi, au sujet de sa colère à lui. » (I, xv, 5 ) C'est à cause de la supériorité de sa science qu'il espère agir sur lui; aussi ne veul-il pas s'en remettre à un intermédiaire presque au^si ignorant que celui qu'il ^'a^il d'èclalror.

* Épictète, Entreliem, II, xxvi, 1-8 ; cf. II, xii,4 ; I, xviii, k ; I, xxvm, 8.

» Id., fr. 5 = Stobée, Plor,, XIX. 13.

t/huuilite, l'indulgence et le dévouement. 1233

ne faisant pas tout le mal possible à ses ennemis : en réalité, ce n'est pas quand on est incapable de nuire qu'on est méprisable, mais bien plutôt quand on est incapable d'être utile ^ » Ces deux passages, qui paraissent extraits d'un chapitre d'Épictète sur Tamitié*, se ramènent, en définitive, à celte conclusion pratique : Aimez' ceux qui vous haïssent; faites du bien à ceux qui veulent vous nuire, en éclairant leur ignorance. Gela complète bien la pensée de rhomme qui tout à l'heure recommandait de ne pas se montrer impitoyable envers les coupables et de ne pas désespérer d'eux', et on voit qu'il ne se contentait pas d'une indulgence et d'une pitié purement passives. Épictète, à son tour, ne se bornait pas à citer son maître, et son enseignement personnel s'inspirait des mêmes principes. Son philosophe idéal doit s'attendre, au cours de son divin apostolat, à toutes les persécutions; mais, « roué de coups comme un âne, il aimera ceux mêmes qui le battent, en se disant qu'il est le père et le frère de tous les hommes^ t, et il continuera sa prédication obstinée. Il est vrai qu'il s'agit là d'un être exceptionnel. Mais, dans plusieurs autres passages des Entretiens, on voit Épictète conseiller à des mortels ordinaires de pratiquer la bienfaisance sous sa forme la plus élevée, c'est-à-dire d'instruire les ignorants. Il applique pour cela un principe dont il fait souvent usage, à savoir que, s'il ne faut pas vouloir à toute force ce qui n'est pas en notre pouvoir, du moins nous devons faire ce qui dépend de nous ; car la négligence n'est pas chose indifférente 5. Par exemple, une mère pleure parce qu'elle est séparée de son fils. Notre chagrin seul est à nous; c'est

* Épictète, fr. 7 = Stobée, Flor., XX, 61.

< Voy., sur ce point particulier, Asm, QwKesL EpicL, p. 41 et suiv.

3 Ce mot fait penser précisément à un médecin qui ne se décide pas à condamner un malade et à renoncer à le soigner. Les mots \Lrfiï àvT^xsffTOV etvat, qui précèdent immédiatement, confirment cette impression, bien qu'ils soient appliqués, non pas à celui qui correspond au malade, mais à celui qui correspond au m<^decin.

* Épictète, Entretiens, III, xxii, 54.

5 Id., ibid., II, V, 1 ; II, vi, 1-2.

notre seule faiblesse que nous pouvons corriger à coup sûr. Mais, parce que le chagrin des autres est en dehors de nous, ce n'est pas un motif pour nous en désintéresser, et, si leur faiblesse est pire que la nôtre, nous devons essayer au moins de les aider à s'en défaire. Si cette femme pleure, elle prouve qu'elle ne connaît pas un mot de la doctrine : c'est à son fils, un peu plus avancé qu'elle, de faire tous ses efforts pour la consoler*. Do même, pour vivre en paix avec tout le monde, il esl bon de se dire qu'on n'agita coup sûr que sur soi, que le principal est de vivre conformément à la nature, sans prétendre obliger les autres à nous imiter; mais ce n'est pas un motif pour les laisser vivre au hasard : notre devoir est de travailler, autant du moins qu'il est en nous, à les faire vivre, eux aussi, conformément à lanature^. Ëpictète pousse même assez loin nos obligations sur ce point, et prouve qu'il donne aux mots (L autant qu'il est en nous », qui ont l'air d'une restriction, leur signification la phis étendue. Il ne faudrait pas, de peur de dépasser le but, s'arrêter à mi-chemin, et se croire, à la moindre résistance, dispensé d'insister. Ne nous hâtons pas de condamner, comme inguérissable, celui que nous ne réussissons pas à guérir. Qui sait si la faute en est à lui ou à nous^? Un bon guide sait bien, quand il trouve un homme égaré, le remettre dans le bon chemin. Celui qui, dès la première tentative, se décourage, se moque ou se fâche, prouve qu'il ne sait pas instruire*. Le sentiment de sa propre impuissance est souvent la seule

^ Ëpictète, Entretiens, III, xxiv, 22-23.

« Id., ibid., IV, V, 4-5.

3 G*esl ainsi qu*fl s*accuse lui-même de l'insuffisance des progrès de ses élèves (II, zix, 33).

* Une phrase du célèbre passage où Sénéque donne un échantillon des examens de conscience auxquels il se livrait tous les soirs, à l'exemple de son maître Sexlius, pourrait faire croire qu'il étiiit de ceux qui ne savent \m< inslruire et qui, après un premier essai malheureux, se promettent de ne plus recommencer : « In illa dispulalione pugnacius locutus es : noli postea congredi cum imperitis ; nolunt discere qui nunquam didicerunt » (De ira, III, xxxvi, 3). Mais il serait évidemment peu équi-

l'humilité, l'indulgence et lb dévouement. 235

impression qu'il ail le droit d'éprouver, et, s'il a des reproches à adresser à quelqu'un, c'est à lui-même*. Qu'estce à dire? Qu'il n'est pas facile de faire voir la vérité; mais cela ne diminue nullement l'étendue de notre devoir. Sans doute, on voit Épictète plus souvent occupé à modérer qu'à encourager chez ses élèves le goût de la prédication. On pourrait réunir de nombreux passages dont la signification générale est : Qu'importe que les autres se trompent? C'est leur affaire. Le principal est d'être soi-même en possession de la vérité*. Mais ici, comme lorsqu'il était question de l'étude de la logique, il ne faut pas prendre pour des préceptes absolus de simples précautions qui ne s'appliquent qu'à des cas déterminés. Ce qu'Épictèle déconseille, c'est la prédication intempestive. C'est précisément parce que l'enseignement de la vérité est chose très délicate qu'il ne doit pas être permis au premier venu. A plus forte raison doit-il être interdit à des débutants, à des novices, comme le sont la plupart des élèves d'Épictèle. D'ailleurs, quand ces jeunes gens sontils tentés d'éclairer les autres? C'est surtout quand ils sont personnellement mis en cause, quand on dit du mal d'eux, ou simplement quand on les plaint^ : c'est alors qu'ils éprouvent le besoin de se justifier aux yeux des autres ou de leur démontrer qu'ils ne méritent pas leur pitié. Il est tout naturel qu'Épictèle les engage, en ce cas, à se désintéresser des erreurs d'autrui; le véritable sentiment qui les pousse fait bien voir que leur zèle est intempestif : s'ils se préoccupent, par amour-propre, de l'opinion du prochain,

table de juger Sénôque sur un mot qui lui a échappé et qui, d'ailleurs, est corrigé par la suite, alors que le directeur de conscience de Lucilius nous a laissé, dans sa correspondance, un monument authentique de sa patience et de sa persévérance.

< Épictètc, Entretiens, II, xii, 3-4 ; II, xxvi, 7.

« Par ex., Entretiens, I, xn, 10 ; I, xxix, 31 et 53-5'* ; lïï, x, 19-20 ; III, xvni, 7 ; III, XXIV, 4-5 ; IV, vi. 5 et 11 ; IV, viii, 24-25 ; M., XII, 1 et 2 ;

« Épiclèle, Entretiens, III, xvm, 2 ; III, ii, 10 ; I, xxix, 53-54 ; IV, vi, t-2.

236 TROISIÈME PARTIB. — CHAPITRE ï*'.

c'est que personnellement ils attachent encore quelque importance aux choses extérieures. Le moment n'est pas venu de vouloir changer les opinions d' autrui, quand on a encore besoin de réformer les siennes *.

En revanche, ce que chacun peut se permettre sans s'exposer à se voir reprocher un zèle déplacé, c'est la prédication par l'exemple. Édifier les autres par sa conduite est un enseignement à la fois discret et efficace, à la portée de tout le monde. Épictète estime qu'il vaut souvent mieux, non seulement pour nous, mais pour notre entourage, accepter les injures et supporter les torts d'un parent, d'un ami ou d'un voisin que d'ouvrir une école de morale 2. « Tu veux rendre service aux autres? Montreleur par ton propre exemple quels hommes la philosophie sait faire : cela vaut mieux qu'un vain bavardage. Par ta façon de manger ou de boire, sois utile à ceux qui boivent ou qui mangent avec toi ; fais-leur des concessions, supporte tout de leur part : voilà de quelle façon tu peux te rendre utile 3. » Mourir même peut être plus utile que de vivre pour prêcher les autres. Aujourd'hui que Socrate n'est plus, le souvenir de ce qu'il a dit ou fait à ses derniers moments est toujours là^. Mais il s'agit ici d'un de ceux qui ont reçu du ciel l'influence secrète et que Dieu a désignés pour être ses interprètes. A ceux-là, on l'a vu, s'impose, en attendant l'occasion du martyre, le devoir plus positif de la prédication proprement dite, et c'est d'eux que Musonius a pu dire cette belle parole : a Quand la vie d'un homme est utile à un grand nombre, il n'a le droit de mourir que si sa mort doit être utile à un plus grand nombre encore s. » Épictète ne s'est pas fait une moins haute idée des devoirs du philosophe. L'un des plus graves

* Épictète, Entretiens, IV, vi, 9-ÎO et 18-20 ; cf. III, xiii, 22, et, en général, llï, xYi ; ni, XXI ; 111, xxiii. Cf. plus haut, 2« partie, ch. i", p.88-90.

s Id., ibid., III, XXI, 5.

3 Id., ibid., III, xiu, 22-23.

* Id., ibid., IV, I, 168-169.

* Stobée, F^or., VU, 23,

l'humilité, l*inoulgencb et le dévouement. 237

reproches qu'il adresse à rÉpicurisme, c'est d'être égoïste en son principe, et il estime qu'Épicure s'est mis en contradiction avec l'esprit de sa doctrine en la communiquante La prédication, au contraire, a été la vie même de ceux dont il prétend relever. Socrate était poussé à enseigner la jeunesse par une force irrésistible, qu'il considérait luimême comme une vocation d'en haut. S'il disait que vivre sans examiner n'est pas vivre*, il pensait aussi que vivre sans prêcher n'est pas vivre davantage, et la preuve, c'est que, du jour où la prédication lui fut interdite, il se décida à donner, par sa mort, à ceux qu'il ne pouvait plus instruire autrement, un dernier et sublime enseignement^. Le Cynique, lui aussi, ce philosophe idéal, qui est à la fois Socrate, Diogène, et Ëpictète lui-même avec quelque chose de plus, ne se contente pas de donner à l'humanité le modèle d'une vie irréprochable : il doit élever la voix et monter sur la scène tragique pour crier aux hommes que le bonheur n'est pas dans la richesse et la puissance, mais dans l'indépendance de l'esprit^. A l'exemple de ces maîtres illustres, Épictète paraît n'avoir vécu que pour enseigner. Dans le passage célèbre oii il raconte comment il veut mourir, il fait comprendre assez nettement que son idéal n'est pas la contemplation égoïste, et il trouve qu'il a mieux à faire que de travailler dans la solitude à son propre perfectionnement. Il souhaite avant tout d'être surpris par la mort au milieu d'une occupation digne d'un homme; et ce qu'il entend par là, c'est un acte de bienfaisance, un acte utile à ses semblables^. C'est dire qu'il rêve de mourir comme il a vécu; car il a passé sa vie à exercer la bienfaisance sous sa forme la plus élevée.

t Épiclèle, Entretiens, II, xx, 6-21.

< Platon, Àpol. deSocr,, p. 38 a, cilé par Épictète, Entreliens, I, xxvi, 18.

3 Épictète, Entretiens, III, i, 19 ; II, ii, 18 ; IV, i, 169.

« Id., ibid., IV, VIII, 30-33 ; III, xxii, 13-18 et 26-50.

5 Id., ibid., IV, X, 12-13.

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