CHAPITRE II
Le sentiment religieux
Quelle que soit la sincérité et Télévalion des sentiments qui viennent d'être examinés chez Ëpictèie, ce n'est pas sur eux qu'il convenait de s'arrêter le plus longuement. Il y a un sentiment, plus élevé encore, sur lequel il y a lieu d'insister davantage , si c'est du côté de la divinité, comme on l'a dit, qu'il a vraiment laissé aller son cœur*. De la lecture des Entretiens, en effet, se dégage une réelle impression religieuse : si ce n'est l'impression dominante, c'est au moins l'une des principales; on dirait volontiers après cette lecture : « Ceci est un livre de piété. » Cette impression demande à être analysée. Nous avons vu quelle place Dieu occupe en tète de la philosophie morale d'Épictète* : il faut voir quelle place ce même Dieu occupe au fond de son âme. Pour cela, il n^ a guère à sortir des Entretiens, et le Manuel ne peut être d'une grande utilité : c'est même un des points sur lesquels les deux ouvrages contrastent le plus entre eux. Il n'y a pas lieu d'en être surpris, si Arrien a rédigé le Manuel sur le tard, Ou du moins après une période assez active de sa vie. Préoccupé avant tout de recueillir des maximes d'un caractère pratique, il a laissé en quelque sorte s'évaporer le parfum assez délicat de piété qu'exhalent les Entretiens,
* G. Martha, Les Moralistes sous l'Empire Romain, p. 167.
* V. !'• parUe, ch. Il, p. 50-53.
240 TBOISliMB PARTIS. — CHAPITRE II.
Ce contraste tend du moins à prouver une fois de plus qu'il avait été pour ceux-ci un rédacteur fidèle et impersonnel. Pour pouvoir juger cette piété à sa valeur et en dégager les traits caractéristiques, on aimerait de savoir si Ëpictète en avait reçu les germes de Musonius et dans quelle mesure il avait subi, sur ce point, l'influence de l'enseignement de son maître. Mais les expressions du sentiment religieux sont chez celui-ci aussi rares que peu significatives. Est-ce aussi à son rédacteur qu'il faut s'en prendre, si ce sentiment est à peu près aussi sacrifié dans les extraits de Stobée que dans le ï/a/iM^/ d'Arrien ? Toujours est-il que les rapports entre le maître et le disciple sont difficiles à établir ici. Par contre, l'œuvre de Sénèque peut fournir matière à plus d'une comparaison avec Ëpictète. Il ne s'agit, du reste, ni pour l'un ni pour l'autre, de chercher comment ils réussissent à concilier le polythéisme populaire, le panthéisme stoïcien et la conception d'un Dieu qui rappelle celui de Socrate et de Platon, « mélange peu compréhensible pour nos idées modernes* », qu'on rencontre d'ailleurs chez d'autres que chez eux <. Ëpictète nous donne ici un exemple de prudence. Très défiant, on l'a vu, des spéculations de cette nature , il ne paraît pas avoir initié ses élèves à des discussions qui sans doute l'intéressaient peu lui-même. Ce sont des sentiments religieux, en relation étroite avec la conduite morale , qu'il exprimait devant eux, plutôt que des idées théologiques et des conceptions métaphysiques : c'est cela surtout que nous devons chercher chez lui, et c'est sur ce point qu'il peut être utilement rapproché de Sénèque.
* A. Bonhoffer, ouvr. cité, t. II, p. 83.
s Ainsi chez Musonius (Stobée, Flor., XVII, 43 H.^ I, p. 286, 1. 11 M.), les dieux se nourrisseni des vapeurs qui s'exhalent de la terre et de Teau; ils sont l'objet d'un culte qui consiste en sacriflces et en initiations (LXXXV, 20 = III, p. 149, 1. 32 M.) ; les grands dieux Héra, Éros et Aphrodite président aux mariages (LXVII, 2n = III, p. 6, 1. 12 el suiv. M.; cf. LXXV, 15 = III, p. 74, 1. 24-25 M.). Ailleurs (LXXIX, 51 = III, p. 93, 1. 32, M.), Zeus, père commun des dieux et des hommes, commande à ceux-ci In pratique des vertus cardinales, dont il leur offre le modèle (cf. CXVII, 8= IV, p. 88, 1. 19 et suiv. M.).
Celui-ci, tout en ayant un goût prononce pour la spéculai ion, développe volontiers, dans la théologie de ses prédécesseurs, les points qui touchent de près à la morale. L'idée stoïcienne de la communauté d'origine des dieux et des hommes, qui revient fréquemment chez lui, est traitée plusieurs fois dans ses rapports avec nos pensées et nos actes ^. Dans un passage célèbre, en particulier, il présente l'homme de bien comme le temple de la divinité : a C'est, dit-il, par ce Dieu qui réside au dedans de nous qu'on est vertueux ; c'est par lui qu'on échappe au pouvoir de la fortune; c'est lui qui inspire les idées nobles et élevées... Tout en séjournant ici-bas, une grande âme demeure attachée à son lieu d'origine; c'est de là qu'elle relève; c'est là que vont ses regards et que tendent ses aspirations^. »
L'idée de la parenté des hommes avec Dieu, de l'union étroite qu'établit d'eux à lui une raison émanée directement de la raison divine, est encore plus chère àÉpictèteS, et il en tire des conséquences morales très précises. Il la présente notamment, avec une prédilection marquée, comme le principe le plus efficace de la grandeur d'âme*. L'iiomme pieux, tel qu'il le conçoit et le propose à ses disciples, est en communion perpétuelle avec la divinité, dont il a été détaché. Il pense à Dieu comme il respire, aussi constamment et aussi naturellement. Il croit le voir à tout moment, ou du moins il sait que Dieu le voit; car Dieu est toujours là, auquel rien n'échappe. « Lors donc, dit-il, que vous avez fermé votre porte et fait l'obscurité dans votre chambre, souvenez-vous de ne jamais dire que vous êtes seuls. Non, vous n'êtes pas seuls : Dieu est là, qui n'a pas besoin de lumière pour voir ce que vous faites^. » La
^ V. une iadicalion analogue chez Musonius (Slobée, Plor.f GXVII, 8, = IV, 88, i. 19 M.; cf. XVII, 43 H. = I, p. 286, i. 11 M.).
« Sénèque, Ep., XLI, 2 et 5 ; cf. Ep, XXXI, 11 ; LXXIII, 14 ; GXX, 14 ; XGII, 1 ; LXVI, 11 ; De vita beata, XX, 4 ; Àd, Helv., VI, 7.
3 Épiclèle, Entretiens^ I, m ; I, ix ; I, xiii, 3 ; I, xix, 9 ; IV, i, 154 ; IV, XI, 3 ; I, I, 12; I, XIV. 6 ; I, xvii, 27 ; II, viii, 11.
* Id., ibid,, I, III, 2; I, ix, 7; II, viii, 18.
* Id., ibid., I, XIV, 13-14 ; cf. I, xxx, 1 ; II, xiv, 11.
242 TROISIÈMB PARTIE. — CHAPITRE n.
pensée de ce Dieu dont il est l'image, ou plulot dont il a une partie au dedans de lui-même, lui tient l'âme élevée au-dessus de la terre. Si celui qui regarde la mort en face ne conçoit jamais de basses pensées, que dire de celui qui regarde plus haut encore et dont la vue monte jusqu'à Dieu ^ ? L'homme qui a conscience de son origine divine oublie presque qu'il a un corps : s'il n'est pas un pur esprit, il se rapproclie de cet état autant qu'il est possible <. Voilà vers quel idéal Épictète voudrait voir marcher ses élèves. Mais combien la réalité répond mal à son rêve! Dans les esprits de jeunes gens bien nés , l'idée d'un pieux suicide devrait naître, à la suite des leçons oiî ils apprennent qu'ils sont parents de Dieu ; et le maître devrait être obligé de couper les ailes à ces âmes qui voudraient s'envoler avant le temps et de les retenir de force sur la terre, jusqu'à l'appel de Dieu 3. Mais il n'a pas à craindre ces égarements d'un mysticisme exagéré , et il n'a pas trop de tous ses efforts pour élever un peu leurs pensées au-dessus des préoccupations de la vie physique. Sans doute, ils en veulent quelquefois à ce corps, à cause des nécessités qu'il leur impose ; mais ils oublient qu'ils sont autre chose qu'une chair misérable ; ils déplorent quelquefois leur servitude, mais ils ne font rien pour s'en affranchir. Il ne faut pas que l'homme se méprise trop : à force de répéter qu'ils sont pareils aux animaux, même pour s'en plaindre , ils arrivent à se donner raison à eux-mêmes*. Et voilà comment, au lieu de penser à devenir de purs esprits, ils raisonnent comme s'ils étaient des estomacs, des intestins et pis encore 5. Aussi, pour réagir, Épictète, accusant dans le sens platonicien la différence des deux éléments dont nous sommes formés, appelle l'attention de ses auditeurs sur cette raison qui distingue essentiellement l'homme de
« Épiclèle, Entretiens, I, m, 1 ; II, vin, 11-14; M., XXI.
* Id., ibid,, I, IX, 8-9 ; cf. III, xxvi, 27-28. » Id., ibid,, I, IX, 10-18.
* Id., ibid., 1, m, 3-fin.
5 Id., ibid., I, IX, 19-26.
ranimai et le confond presque avec Dieu , puisqu'elle est une partie de Dieu même. Quoi qu'ils disent ou fassent, ils devraient se rappeler constamment leur noble origine : a Tu as un Dieu en toi, et tu n'en sais rien, malheureux! Et ne crois pas que je parle ici d'un Dieu d'or ou d'argent en dehors de toi. Non : ce Dieu dont je parle, tu le portes en toi-môme, et tu ne t'aperçois pas que tu le souilles par tes pensées impures et tes actions infâmes^ » Les jeunes gens qui sortent de l'école rougiront de porter des guenilles ou seront fiers d'avoir de beaux habits. Orgueil et amour-propre mal placés! Ce n'est pas de ceci qu'ils devraient être fiers, ni de cela qu'ils devraient rougir. De même qu'il serait absurde, quand on a Dieu pour compagnon de route, do chercher des amis dans le monde, de même, quand on se sent enfant de Dieu, on ne doit rougir que d'être indigne de lui, et ne se préoccuper que de faire honneur à celui dont on est fier d'être l'œuvre*. Cette idée que l'homme est l'œuvre de Dieu, en même temps qu'un être libre, inspire à Ëpictète une belle comparaison empruntée à la sculpture. Si l'homme était l'Athéna ou le Zeus de Phidias et qu'il eût quelque sentiment, il se souviendrait et de lui-même et de son auteur; il aurait honte de rien faire qui fût indigne de l'artiste et de lui, et de se présenter aux regards dans une attitude inconvenante. Or ici l'artiste est Zeus lui-même, et, non content de donner à son œuvre la vie et l'intelligence, alors que les dieux de Phidias conservent éternellement une pose invariable, c'est à nous qu'il a donné la garde du chef-d'œuvre, ne voyant personne à qui il se fiât davantage. Oserait-on lui faire honte et trahir sa confiance en laissant envahir par de basses passions l'âme qu'il nous avait chargés de conserver honnête, élevée au-dessus des troubles et des perturbations? Qui se dira tout cela aura l'âme si haute qu'il aura vraiment le droit de se comparer à un Dieu. Il aura la
« Ëpictète, Entretiens, II, vni, 1-15.
« Id., ibid., II, VIII, 15-lG.
244 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE n.
même tranquillité, la même majesté souveraine, le même regard assuré que le Zeus d'Olympie ; aucune arrogance d'ailleurs dans la physionomie, mais seulement une noble fierté, inspirée par cette conviction que celui qui fait son devoir se conserve semblable à Dieu^
Mais ce n'est pas assez d'avoir la pensée remplie du respect de Dieu et de soi-même. Épictète demande un sentiment en quelque sorte plus tendre et qui mette plus d'intimité dans les rapports de l'homme avec Dieu, en même temps qu'il sera un motif moral plus puissant encore : c'est la continuelle préoccupation de lui plaire <. Car, de son côté. Dieu a pour les hommes une continuelle sollicitude. Épictète aime à prendre au pied de la lettre la formule stoïcienne : « Zeus est le père des dieux et des hommes ^ » : il la développe complaisamment dans toutes ses conséquences, et représente volontiers Dieu comme un père très bon, qui veiit que ses enfants soient heureux^. Les théories de Socrate et de Chrysippe sur la Providence trouvent en lui un interprète éloquent et passionné. Il voit partout dans le monde, et surtout dans l'homme, des moyens adaptés à des fins, qui lui révèlent à la fois une intelligence et une bonté souveraines^ Dieu a fait de l'homme le roi de la nature, le centre de l'univers, en un mot sa créature de prédilection, à laquelle il a subordonné toutes les autres. Il a destiné les animaux à notre service : tout ce qu'il leur a donné, c'est en vue de notre commodité qu'ils l'ont reçu, et, s'ils n'ont pas la raison, c'est parce que la raison les aurait empêchés de nous obéir ^. C'est à nous qu'il a réservé
« Ëpiclète, Entretiens, II, viii, 24-29.
« Id., ibid., I, XII, 8 ; I, xiii ; II, xviii, 19; cf. I, xxx, 1 ; IV, xii, 11. 3 V., par ex., Diog. L., VII, 147 ; Musonius dans Stobée, Flor.^ LXXIX, 61 (III, p. 93, 1. 32 M.) ; Épiclète, Entretiens, I, xix, 12.
* Épictète, Entreliens, I, m, 1 ; 1, vi, 40; I, ix, 7 ; I, xix, »; III, xxiv, 2-3, 15-16, 63; III, XXVI, 27 et 37.
* Id., ibid,, I, vr, 6-7 ; cf. Cicéron, De nat. deor., II, 37.
* Id., ibid., I, Vf, 18; II, viii, 7; cf. Cicéron, De ojf., I, 22; Chrysippe dans Plularque, De stoic. repug., XXXII, 1 ; Cicéron, De nat, deor.. Il, 158 et suiv.
ce bienfait suprême, qui nous permet de commander au reste de l'univers et de le comprendre, lui et ses œuvres. Cette raison, avec son organisation merveilleuse, est assurément le plus magnifique don de Dieu et la preuve la plus frappante de sa providence ^. Mais il n'a rien fait d'inutile à l'homme : il n'y a pas de hors-d'œuvre dans la nature. Les fruits de la terre, les saisons, les organes des sens, quedis-je? le lait et la laine d'une brebis suffisent pour révéler à Épictète la sollicitude divine *.
II est vrai que ce n'est pas assez, pour s'en rendre compte, d'avoir des yeux; car il y a des aveugles volontaires : il faut encore avoir du cœur. C'est lui-même qui le déclare à plusieurs reprises ^ et il semble avoir pris à tâche de joindre l'exemple au précepte. Il prêche la reconnaissance envers Dieu et il démontre la nécessité de ce sentiment avec une insistance, un accent de conviction, une abondance, et quelquefois une ingéniosité d'arguments, qui représentent sa part de collaboration à la doctrine de la Providence. On est tenté un instant d'être surpris, quand on l'entend célébrer avec enthousiasme des objets extérieurs, des biens matériels qu'ailleurs il sacrifie si aisément. C'est lui qui est passionné, quand le vulgaire est indifférent : les rôles sont renversés. La plupart des hommes ne soupçonnent même pas qu'il y ait lieu de remercier Dieu pour des choses aussi simples que de manger ou de voir clair ; mais sa piété leur découvre un prix inestimable^. Il applique ici un principe qu'il recommande souvent aux autres : s'exercer en commençant par les petites choses^ De même qu'il conseille de s'entraîner graduellement pour se rendre insensible aux désagréments et à l'adversité, de
« Épictète, Entretiens, II, viii, 11 ; I, vi, 10-11 et 19; cf. II, xxiii, 6-23.
« Id., ihid., I, XVI, 0-15, 16-18 ; II, xxiii. 2-6 ; I, xvi, 8. Cf. 2« parUe, cb. m, p. 129-130, où nous avons vu Ëpictèle appliquer, d'une façon inattendue, à la démonstration de la Providence, des idées qui n'avaient sans doute pas ce sens dans la source d*où elles provenaient.
« Id., ibid,, I, VI, 1 ; I, xvi, 7.
4 Id., tbid,, I, VI, 3-4 ; II, xxiii, 2-6.
« Cf. 2« partie, ch. m, p. 135, n. 1 et 2.
246 TROISIÈMK PABTIE. — CHAPITRE II.
mcriic il fait comprendre la bonté de Dieu en établissant une biérarchie entre ses bienfaits ^ Plus tard, devenus plus instruits, nous pourrons lui savoir gré de nous avoir donné la raison et la liberté, ou encore des vertus et des forces morales pour surmonter les difficultés de la vie. Mais, parce que ce ne sont pas les plus grandes choses qui louchent d'abord les simples, il est bon de commencer par le remercier pour les fruits de la terre et les organes des sens.
Cependant, même ici, Épictète trouve en faveur de la Providence des arguments dont les simples ne s'aviseraient pas : car les objections mêmes des incrédules lui servent à démontrer ce qu'ils nient. Au lieu de présenter l'homme raisonnable comme la créature de prédilection de Dieu el le roi de l'univers, les Épicuriens se plaisaient à faire voir en lui le rebut de la création. La raison, disaient-ils, lui permet surtout de comprendre sa misère, au point même que son premier cri exprime déjà l'obscur pressentiment des maux qui l'attendent ; et physiquement l'animai est incomparablement mieux partagé. Cette dernière objection avait été mise par Lucrèce en vers célèbres :
Atvariae crescunt pecudes armenta feraeque,
née varias quaerunt vestes pro tempore caeli. Denique non armis opus est*
Elle s'imposait, en quelque sorte, et les élèves d'Épictèle n'ont sans doute pas manque de la lui faire. Mais il ne parait pas embarrassé de la résoudre. Si les animaux sont mieux pourvus que nous en arrivant au monde, c'est la preuve qu'ils ne sont pas nés pour eux-mêmes, mais pour nous. Dieu ne veut pas que nous ayons à nous occuper d'eux en même temps que de nous, et voilà pourquoi il les fait naître tout équipés pour notre service^. Ainsi ce prétendu désavantage prouve notre supériorité. Cette différence qu'on
* Celle gradation est indiquée parliculièremently xvi, 18 et II, xxiii, 5. « Lucrèce, D, R, N., V, 228 et suiv.
3 Épïcièief Entretiens, I, xvi, 2-6.
LB SENTIMBNT RELIGIEUX. 247
reprociie à Dieu d'avoir mise entre ses créatures, on doit au contraire l'en remercier : ceux qui accusent Dieu en comparant l'homme aux animaux devraient le bénir en comparant les animaux à Thomme. Si l'argument est do l'invention d'Ëpiclète^ il fait honneur à son ingéniosité : nous verrons, en tout cas, que cette tactique lui est familière >. Mais ce qui doit nous frapper ici, c'est la simplicité avec laquelle il l'emploie. Quoi qu'on pense de l'argument en lui-même, on ne peut s'empêcher d'admirer cette foi sereine pour qui le doute est inconnu et qui se place naturellement au point de vue d'où la bonté de Dieu lui apparaît en pleine lumière. Pour lui, la reconnaissance s'impose d'elle-même ; c'est l'ingratitude qui exige le plus d'eiforts^. On peut, dès lors, prévoir l'impression que doit produire sur lui l'incrédulité des esprits forts. Dans la violente diatribe qu'il dirige contre les Épicuriens et les Académiciens, le reproche d'ingratitude estle pire qu'il leur adresse; c'est celui qu'il réserve pour le dernier, et là son indignation éclate' en exclamations passionnées^. Quant à lui, leur aveuglement volontaire ne fait qu'exciter sa foi. Il fait pour eux amende honorable, en célébrant la bonté de Dieu avec des effusions véritablement lyriques, capables, sinon d'éclairer ceux qui ne veulent pas voir, du moins d'ouvrir les yeux aux insouciants. Si on l'écoutait, toute la vie serait occupée à chanter un cantique perpétuel d'actions de grâces à la Providence : « Ne devrions nous pas, en bêchant la terre, en labourant, en mangeant, chanter cet hymne à Dieu : a Dieu est grand, parce qu'il nous a (( donné des mains, un gosier, un estomac, parce qu'il c nous a permis de croître sans nous en apercevoir et de « réparer nos forces en dormant*^. » Mais, puisque le grand
* Sénèque (De ben,, II, xxix) discute la même objeclion, mais avec des arguments difTérents.
* C'est roccasion de rappeler le mot déjà cité : c Toute chose a deux anses, la bonne et la mauvaise. » Cf. plus haut, ch. !•', p. 228.
> Ëpictète, Entretiens, I, yi, 43.
« Id., ibid., II, XX, 32-33.
6 Id., ibid,, I, XVI, 16-18.
nombre est aveugle, il faut bien que quelqu'un remplisse ce rôle et cbante, au nom de tous, cette litanie en Thonneur de la bonté divine. Puisque les jeunes et les forts manquent à leurs devoirs, c'est ce pauvre vieillard boiteux, qu'ils trouvent sans doute beaucoup plus mal partagé qu'eux, qui leur donnera l'exemple de la gratitude envers la Providence et entonnera pour eux l'hymne à la divinité. S'il était un rossignol ou un cygne, il ferait le métier d'un cygne ou d'un rossignol : il est un être raisonnable, et, à ce tilre, son métier est de chanter Dieu. « C'est là, conclut-il, un poste que je n'abandonnerai jamais, tant que ce sera en mon pouvoir, et je vous invite tous à chanter avec moi*. » Ailleurs, c'est sous la forme d'un serment solennel qu'il leur propose d'exprimer leur reconnaissance. « Vous devriez, leur dit-il, prêter serment à Dieu, comme les soldats à César. Si ceux-ci, pour prix de la solde qu'ils touchent, jurent de faire passer le salut de César avant toute chose, pouvez- vous refuser à Dieu, un semblable serment, après les magniQques dons que vous avez reçus de lui*?»
Pour bien apprécier le caractère de ces éloquentes manifestations du sentiment religieux chez Ëpictète, il faudrait mettre en regard les passages où Sénèque, à propos des bienfaits, parle incidemment de la bienfaisance divine. Il y démontre, par exemple, qu'il faut être reconnaissant envers le soleil et la lune, quoiqu'ils ne puissent pas se dispenser de nous éclairer; loin que leur mérite en soit diminué, il estime que c'est là précisément la meilleure preuve de leur bonne volonté à notre égard : « car celui qui est contraint à vouloir parce qu'il n'a rien de mieux à vouloir, c'est lui-même qui se contraint '. » En général.
* Épiclèle, Entretiens, I, xvi, lO-fln.
« Id., ibid,, I, XIV, 15-fin.
3 Sénèque, De ben., VI, xx-xxi. Cf. £p., LXXIII, 6 ; c Je suis 1res redevable au soleil et à la lune, quoique ces aslres ne se lèvent pas pour moi seul. J*ai des obligations personnelles envers les saisons et envers Dieu qui les gouverne, bien que la considération de ma personne n*ait été pour rien dans ce bel ordre »
LE SENTIMENT RBUGIBUX. 249
ajoute-t-il, bien que les dieux ne paissent revenir sur l'ordre établi par eux au commencement du monde, nous avons envers eux des obligations, parce que c'est eux qui ont voulu faire durer ce qu'ils ne peuvent interrompre. D'autre part, « quoiqu'ils aient en vue un but plus élevé que nous, ils nous servent, et nous servent consciemment, tout en marchant à de plus hautes destinées : car ce que nous recevons, ils savaient que nous devions le recevoir un jour ^ > Les raisonnements de Sénèque sont assurément moins naïfs que l'admiration d'Épictète : il veut savoir exactement ce qu'il doit; il ne croit pas que l'univers est organisé spécialement en vue de l'homme et que les animaux sont conformés pour notre utilité'. Mais une reconnaissance qui s'analyse et se justifie par des raisons aussi subtiles est bien près de n'être plus un sentiment : du moins le sentiment perd, pour ainsi dire, sa fraîcheur en cessant d'être spontané. Ailleurs, après avoir, en fort beaux ternies, passé en revue les faveurs dont l'homme est comblé sur la terre, Sénèque, sur la demande d'un esprit plus positif, par lequel il se fait interrompre, consent à appelerna^wre l'auteur et le dispensateur de tous ces biens. Puis, allant plus loin, it propose spontanément à son interlocuteur de l'appeler destin, ce nom étant, comme le précédent, synonyme de Dieu : « car, dit;ii, puisque le destin n'est autre que la série des causes, Dieu est la première de toutes les causes, celle d'où les autres découlent^.» Le panthéisme et le déterminisme stoïciens nb perdent pas leurs droits, et Sénèque, dans sa reconnaissance, reste assez maître de lui pour respecter les définitions de la métaphysique. Mais, sous ces formes abstraites, la cause première ne saurait être l'objet de bien vives effusions de sentiments. Aussi s'étend-il beaucoup plus sur les bienfaits eux-mêmes, c'est-à-dire sur les choses, que sur celui à qui doit s'adresser la reconnaissance.
* Sénèque, De ben., VI, xxin.
« Cf. Épiclèle, Entretiens, II, viii, 7.
3 Sénèque, De ben., IV, vi et vu.
Au contraire, c'est de Dieu lui-même qu'Épictète paraît avant tout préoccupé : quoi qu'il arrive, il trouvera des raisons pour le remercier. Ce que nous avons pu apprécier jusqu'ici, c'est surtout l'expression lyrique de ses sentiments : nous n'en avons pas encore vu toute la profondeur. Car ce n'est pas quand il s'agit de jouir des biens matériels qu'elle se manifeste le mieux, mais plutôt quand il s'agit de les perdre, et surtout d'être aux prises avec le malheur positif; ce qui la fait valoir, c'est le contraste, non plus avec l'indifférence du plus grand nombre, mais avec leurs récriminations. A mesure que les motifs de reconnaissance semblent faire défaut, il s'ingénie, en quelque sorte, à les découvrir, et, plus les autres se croiront en droit de se plaindre, plus il leur montrera de matières à bénédictions. 11 ne veut à aucun prix que Dieu puisse être accusé. Sénëque, pour répondre à une objection de Lucilius, avait consenti à se charger une fois, comme il le dit en tète de son traité De la Providence, de plaider la cause de Dieu. Ce rôle d'avocat de Dieu, Épiclète se l'attribue spontanément en toute occasion S et il n'est pas embarrassé de retourner tous les chefs d'accusation en faveur de celui qu'il défend. Ce n'est pas assez pour lui de prêcher la résignation au nom de la froide raison, et son accent fait voir à quel point il a à cœur les intérêts de son client.
D'abord, si on vient à perdre ces biens matériels que nous l'avons vu célébrer avec tant d'enthousiasme, il estime que la reconnaissance due à Dieu, loin de subir la moindre atteinte, doit trouver là, au contraire, une nouvelle occasion de se manifester ; c'est la piété qui doit dicter l'attitude à prendre. Ce n'est pas que la raison ne fournisse, à elle seule, assez de motifs pour arrêter au passage les tentatives de protestation, et ces motifs ont été largement mis à profit par les auteurs de a consolations » et par
« Épictèle, EnXrtiitn», I, xxix, 46-50 ; II, xvi, 4S ; III, xxiv, 112-113 ; III, XXVI, 28.
Épiclèle lui-même*. Ils peuvent, chez ce dernier en particulier, se réduire essentiellement à ceci. Notre volonté mise à part, nous ne possédons rien à titre définitif : les choses nous sont seulement prêtées, et nous n'avons droit qu'à Tusufruit*; d'autre part, la durée de hi jouissance est subordonnée à la marche générale de l'univers'. Dès lors, non seulement la loyauté nous fait un devoir de restituer quand l'échéance est venue, mais le simple bon sens nous commande de nous incliner devant la nécessité. Vouloir rimpossible est le fait d'un sot, qui s'attaque vainement, avec des armes insuffisantes, à plus fort que lui^. Mais Épictète ne se borne pas à ces considérations : il tient en réserve un argument d'un autre ordre, et c'est dans le sentiment religieux qu'il trouve les vrais motifs de sa soumission. Il cherche moins à éviter l'absurdité que l'ingratitude; il craint moins de se consumer en efforts impuissants que de manquer aux devoirs élémentaires de la reconnaissance. « Quoi ! dit-il, c'est Dieu qui a fait le soleil, les saisons et les fruits de la terre ; c'est lui qui a fait l'association des hommes entre, eux », c'est-à-dire les biens matériels et les joies de la famille, c et tu accuserais celui dont tu tiens tout, pour peu qu'il te reprenne quelque chose^! » c La loi de Dieu, dit-il ailleurs, est de n'émettre aucune prétention sur ce qui n'est pas à nous, d'user de ce qu'il nous donne, sans regretter ce qu'il ne nous donne pas, de rendre spontanément et sans hésiter ce qu'il nous enlève, en le remerciant du temps qu'il nous a laissés en jouir*^. » Ainsi, quand on subit quelque perte, Ëpictète ne veut pas que l'on considère ce qu'on n'a plus, mais ce qu'on tenait jusque-là de la bonté de Dieu. Il suffit de
* Voy. C. Marlha, Études morales sur Vantiquilé, p. 135 elsuiv.; P. Wendiand, Philo und die kynischstoische Diatribe, ch. ix, p. 5G et suiv. Cf. plus loin, ch. m, p. 2S8 et n. 5.
« Épictète, M., XI ; Entretiens, I, xxiv, 11-15; IV. i, loi, 172. 3 Épictète, Entretiens, IV, i, 100 ; fr. 4 et 8.
* Id.. ibid., III, XXIV, 23-24, 86-87 ; IV. i, 101. Cf. I, xii. 15 ; II, xiv, 7 ; Jf., VIII,etStobée, Flor,, 1,20 H. (III, 53 M,) ;I, 98 H.(I, p. 124, 1. 26 M.).
* Id., ibid,, IV, I, 102-103.
« Id., îMd., II, XVI, 28.
détourner ses regards du présent, et de les reporter vers le passé, et les récriminations se changeront en remerciments^ Voilà l'anse par où il faut prendre ces sortes de désagréments. Bien qu'il estime, on l'a vu, que la reconnaissance est plus naturelle et exige moins d'efforts que l'ingratitude ^ il faut rendre ici justice à l'ingéniosité de l'avocat. Ce n'est pas que ce changement de point de vue soit, en lui-même, de l'invention d'Ëpictète : c'était même un procédé de consolation couramment employé. Ainsi Télés avait déjà dit qu'au lieu de se plaindre et de maudire la vie, on ferait mieux de mettre le bien en regard du mal et d'établir par là une sorte de compensation. « Parce que ton ami est mort, tu trouves que tu n'as pas de chance : n'est-ce donc pas une chance qu'il ait existé? Parce que, depuis qu'il est mort, il ne te rendra plus de services, te voilà bien malheureux; mais n'es-tu pas heureux qu'il t'en ait rendu de son vivant'? » Voilà le changement de point de vue et le retour sur les biens passés ; mais il n'est nullement question de savoir gré de ces biens à celui dont on les tient ^, et le détail, on en conviendra, a son importance^. Sénèque,qui développe complaisamment la même antithèse dans sa Consolation à Polybe^ n'est pas tout à fait aussi discret sur ce point. « Avec cet esprit de justice que vous portez en toutes choses, lui dit-il, ce qui ne peut manquer de vous consoler, c'est de penser, non pas que vous avez subi un tort en perdant un tel frère, mais que
* Cf. plus haut, p. 246 el suiv., un changement de point de vue analogue, à propos de la comparaison des hommes et des animaux.
* Épictèle, Entretiens, I, vi, 43.
3 Télés dans Slobée, Flor., CVIII, 83 (IV, p. 52, 1. 30 el suiv. M.).
^ L*tdée môme de cette compensation n'est exprimée qu'accessoirement : ce que Télés veut dire avant tout, c'est qu'il faut être conséquent avec soi-même, et s'appliquer les consolations qu*on trouvait bonnes pour autrui. Cette idée, souvent reprise dans la suite, se rencontre, en particulier, dans i'arUcle XXVI du ManueL
^ Il vaut aussi la peine de remarquer ici qa*entre tous ceux qui ont utilisé la comparaison classique de la vie à un banquet auquel les hommes sont invités (cf. plus loin, ch. m, p. 311 ,n. 3), Êpictète seul a eu la politesse de penser à celui qui a fait les invitations (fr. 17 = Stobée, Flor., IV, 92).
VOUS avez reçu une faveur en élant admis à jouir si longtemps de sa tendresse. C'est être injuste de ne pas laisser à celui qui donne plein pouvoir sur ce qu'il donne; c'est être avide de compter comme perte ce qu'on a restitué, au lieu de compter comme gain ce qu'on a reçu; c'esl être ingrat de criera l'injustice parce que le bonheur a un terme ; c'est être insensé de croire qu'on ne jouit que des biens présents, au lieu de se reposer aussi sur le souvenir des biens passés ^ » Il dit la même chose à Marcia, mais plus brièvement et plus nettement. « Si votre fils ne vous avait donné aucune joie, vous n'auriez pas fait une grande perle : car on regrette peu ce qui n'a procuré ni bonheur ni plaisir. Si vous reconnaissez qu'il vous a donné beaucoup de jouissances, vous ne devez pas vous plaindre de ce qui vous a été enlevé, mais plutôt remercier de ce que vous avez reçu -. » Cette fois, Tidée de reconnaissance est positivement exprimée, mais elle reste à l'état vague, et Sénèque semble éviter de dire à qui doit s'adresser ce sentiment. Le nom de Dieu n'est pas prononcé à ce propos ; tout au plus est-il question de la nature, présentée, par une comparaison classique, comme un créancier qui vient réclamer son dil^. Personne, avant Ëpictète,n'a dit aussi formellement que lui que l'homme doit bénir Dieu quand Dieu lui reprend quelque chose*.
« Sénèque, Àd Pol, XXIX, 1-2.
« Id., Ad Marc, XII. t. Cf. De tranq, an., XI, 2.
3 Id., Ad PoL, XXIX, 4 ; cf. De tranq. an., XI, 1.
< Voici un autre exemple qui prouve qu*Épiclète, à la différence de ses prédécesseurs, n'aime pas d'employer des abstraclions vagues, quand il veut parler de la puissance, quelle qu'elle soit, qui est supérieure à rhomme et qui régit le monde. Ce même Télés, cité plus haut, avait dit, probablement d'après Bion, à qui est rapportée expressément la phrase qui suit: c De même que l'acteur, s'il est bon, doit savoir jouer tous les rôles que lui donne l'auteur, de même l'homme doit savoir Jouer tous les rôles que lui donne la fortune. » (Stobée, Flor., I, 98 H. = Teletis reliquiae, éd. Hense, p. 3 = V, 67, 1. 1, p. 123, 1. 2-4 M. ; cf. ibid., CVIII, 82 = IV, p. 49, 1. 2 M.). Épictète, entre autres, a repris plusieurs fois (par ex., Entr., I, xxix, 41 ; IV, vu, 13) cette comparaison évidemment classique (cf. plus Foin, ch. m). Or, dans l'article XVII du Manuel, il a fondu les deux termes de la comparaison en un seul, de façon à laisser le mot concret Vauteur (en l'espèce. Dieu) dans l'appHcaUon
254 TROISIÈMB PARTIS. — CHAPITRB H.
Encore Thomnie n'a-t«-il pas été mis jusqu'ici en présence de ce qu'il nomme proprement le malheur. La perte des biens dont on a du moins joui quelque temps n'est rien<, semble-t-il, au prix de ce qu*on est convenu d'appeler l'adversité ou les maux de la vie, comme la pauvreté, l'ignominie, l'exil, la servitude. Or ces choses fâcheuses ébranlent si peu la robuste foi d'Épictète en la bonté de Dieu que c'est dans ce sentiment qu'il trouve les ressources nécessaires pour les supporter. Sans doute, l'homme qui a conscience de Tindépendance' de sa volonté peut déjà trouver dans celte conviction une consolation et un soutien sérieux, en songeant qu'il est invulnérable et plus fort que tous les ennemis qui croient lui nuire^ Mais c'est moins encore pour lui-même que pour Dieu qu'Épictëte s'interdit l'affliction, qui, à ses yeux, ne peut avoir d'autre sens que celui d'un reproche. Chaque fois qu'il défend de placer son intérêt et son bien dans les choses extérieures, c'est moins parce que cette erreur rend malheureux que parce qu'on s'en prend à Dieu de son malheur : de toutes les fautes qu'elle entraîne, c'est toujours l'impiété qu'il présente en dernier lieu, comme la plus criminelle^. Sa foi en Dieu ne connaît pas d'hésitation. Quand ses disciples font mine de s*émouvoir en présence de quelque danger ou de quelque désagrément, les remontrances qu'il leur adresse pourraient souvent se ramener au mot célèbre : « De quoi vous inquiétez-vous, hommes de peu de foi? » Dieu est notre père, et le titre d'enfants de Dieu est infiniment plus efficace à nous sauvegarder que la parenté d'un grand
morale, au lieu de le remplacer par rabstracllon de la fortune : Û7:5xpiTt;ç 61 8pi|JiaT5;, ctsj 5v OéXt; h îiBacjxaXo;. On dira peulétre qu'il a (ou qu'Arrien a) voulu seulement donnerun tour plus vif à l'expression de la pensée. Nous rapprocherons alors le fr. 11, 1. U ( =r Stobée. Flor,, XCVII. 28), où celte fois la fortune est remplacée expressément par la divinité : irav to ?:spiTeOèv ex toO Saijiovtcu ?;p67(i>7cv 6i:cxp{vâ[96ai x^Xo);.
• Épiclète. Entretiens, IV, v, 24-27.
« Id., ibid., I. xxu, 15; 1, xxvn, 13-U; II, xxif, 17; IV. v, S5 ; IV, VII, 9 et 11 ; Jf., XXXI, 1 et 4.
personnage ou de l'empereur lui-même*. Dieu est un excellent maître, incapable de négliger les bons serviteurs qui travaillent pour lui ^. Dieu est un roi qui assure h ses sujets une entière sécurité : celle dont on jouit dans TEmpire Romain n*est rien au prix de celle qui règne dans ses états. César n*a pu supprimer que les guerres, les pirateries et les brigandages : dans le royaume de Dieu, on n'a rien à redouter de la nature elle-même'. Dieu enfin est le meilleur des compagnons : celui qui se met en route sous sa protection est plus en sûreté que le voyageur qui se joint à Tescorte d*un légat, d'un questeur ou d'un proconsul pour se rendre dans les provinces. Les chemins sont infestés de dangers de toute sorte; tyrans, tempêtes, privations, pertes des êtres chers. Quel autre compagnon que Dieu est assez puissant pour nous protéger contre tous ces dangers sans en avoir lui-même rien à craindre, assez bon pour ne se tourner jamais contre nous? Et le sage conclut que c'est en se mettant, à la suite de Dieu qu'il fera en sûreté le voyage de la vie : or se mettre à la suite de Dieu, c'est, d'après la définition d'Épictète, vouloir ce qu'il veut, ne pas vouloir ce qu'il ne veut pas, en un mot subordonner entièrement sa volonté à la volonté divine*.
Qu'est-ce donc qui justifie une telle confiance et l'absolue soumission qu'elle entraîne ? Ce n'est pas sur des espérances ni sur des promesses qu'elle repose : Épictète prétend tenir en main les preuves de la bonté de Dieu, au moment même où l'homme est aux prises avec le malheur. Tout à l'heure, c'est en détournant les yeux du présent pour les reporter vers un passé meilleur qu'il trouvait des raisons de ne pas se plaindre : ici, c'est l'adversité même qui lui fournit l'occasion de remercier Dieu. Celui-ci, en
* Épictète, Entretiens, I. ix, 4-10.
« Id., ibid,, III, XXVI, 27-28.
3 Id., ibid., III, XIII, 9-14.
* Id., ibid., IV, I, 92-100.
effet, nous a donné des forces, ou, pour employer un synonyme, des vertus pour supporter tous les événements sans nous laisser abattre ni briser par eux : tels sont, par exemple, le courage, Télévation de Tàme, la patience, la maîtrise de soi^ Il a voulu que ces forces pussent toujours égaler Ja résistance à vaincre; de plus, et c'est en cela surtout qu'il s'est montré bon roi et véritable père, il a voulu qu'elles fussent entièrement indépendantes, il ne s*est môme pas réservé le pouvoir de les entraver et de leur faire obstacle-. Dès lors, pleurer et gémir sur les événements au lieu d'utiliser ces ressources, c'est ignorer pour quel usage la vie nous a été donnée et fermer les yeux en face des couleurs ^. Mais ce qu'il y a de plus grave dans cet aveuglement, c'est qu'il est compliqué d'ingratitude. Se plaindre n'est pas seulement méconnaître les ressources dont on peut disposer, c'est surtout méconnaître son bienfaiteur. Ceux qui ferment les yeux au moment même où il faudrait les ouvrir feraient mieux de remercier Dieu do les avoir placés au-dessus des choses extérieures et de ne les avoir soumis qu'à l'action de leur propre volonté ^. C'est la troisième fois que nous voyons la reconnaissance obstinée d'Épictète s'ingénier à adresser à Dieu des actions de grâces, là où le vulgaire se croit autorisé à lui adresser des reproches. Il pourrait du moins être tenté de se réfugier dans son indépendance et d'y braver insolemment les choses, les hommes et Dieu lui-même; mais la conscience de sa force ne lui inspire que cette prière : « Envoyez maintenant, mon Dieu, les circonstances qu'il vous plaira : j'ai des ressources et des moyens donnés par vous pour tirer parti de tous les événements s. » Il sait que sa volonté est indépendante de Dieu lui-même ; mais il a soin de faire hommage à Dieu précisément de cette indé-
* Ëpiclèle, J/., X ; Entretiens, I, vi, 28 el 37; II, xvi, 14; III. vin. 6; cf. IV, I, 109,
« Id., Entretiens, I, vi, 40.
» Id.. ibid., I. XII, 30; cf. I. vi. 30-31 ; II, xvi, 13-14.
« Id., ibid., I, M, 41 42 ; I. xii, 32.
* Id., ibid,, I, VI, 37.
LB SBNTIMBKT RBLIGIBUX. 257
pendance et de la reconnaître comme la suprême faveur qu'il lui doit^ Il tient à rester attaché à lui en dépit de tout, comme ces affranchis qui demeuraient obstinément attachés à la personne de leurs maîtres , et, soit en présence des événements, soit en vue des accidents éventuels, il se maintient en communication constante avec lui. Dans les tentations, quand tous les moyens de résistance sont insuffisants, c'est dans Pappel à Dieu qu'il voit la suprême ressource, comme les marins désemparés invoquent les Dioscures^. Quand il est aux prises avec la maladie ou bien contraint à un séjour ou à une société qui lui déplaît, il lève les mains au ciel ; sa pensée monte vers Dieu et va chercher près de lui consolation et réconfort^. Il s'exerce même d'avance, et comme préventivement, par des « actes » continuels de soumission, à se conformer à la volonté divine, quelle qu'elle puisse être' : il s'aguerrit ainsi contre la déportation, les tortures ou la peine capitale. Voici la belle « élévation » qu'il dicte à ses disciples comme modèle, en leur recommandant de la méditer jour et nuit, de la lire et de l'écrire, de la répéter tout bas ou tout haut, à part ou avec d'autres, a Si vous n'avez plus besoin de moi, j
mon Dieu, qu'il soit fait selon votre volonté. Vous plaît-il i
que je continue à vivre ? Ce sera avec des sentiments indé- j
pendants et élevés, comme vous l'avez voulu en me créant libre. Tant que je demeurerai dans votre empire, que voulez-vous que je sois? magistrat ou simple citoyen? sénateur ou plébéien? soldat ou général? précepteur ou maître de maison ? Quelque lieu, quelque poste qu'il vous plaise de m'assigner, comme dit Socrate, je subirai mille morts avant de l'abandonner. Où voulez- vous que je sois ? à Rome ou à Athènes ? à Thèbes ou à Gyaros ? Souvenez- vous y seulement de moi *... »
^ Cf. plus haut, lr« partie, ch. ii, p. 55, n. 5 et 6.
* Épictète, Entretiens, II, xviii, 29.
» Id., ibid., m, V, 7-12 (cf. IV, x, 14) ; II, xvi, 42.
* Id., ibid., III, XXIV, 96-103.
Cet éloquent commentaire de I' « Ainsi-soit-il » de Socrate * mérite de marquer une date dans Thistoire de lexpression du sentiment religieux : c'est peut-être la première fois que, dans la Grèce païenne, on parle à Dieu sur ce ton. Il est vrai que Philon s'adressait à lui avec plus d'élan encore, quand, développant les paroles prononcées par Moïse devant le buisson ardent, il le suppliait de se révéler à lui dans son essence, et se jetait à ses pieds, impatient de le mieux connaître afin de Taimer davantage >. Mais Philon était nourri de la Bible : imprégné de l'esprit juif, croyant à une inspiration et à une révélation divines, cet alexandrin était, par son éducation, naturellement porté au mysticisme. Épictète n'était nourri que do philosophie grecque : pour tourner le déterminisme stoïcien en effusions de confiance et d'abandon, il lui a fallu apporter une grande part de piété personnelle. Il est juste pourtant — et cela ne la diminue en rien — de signaler avant lui, chez un philosophe cynique, qui fut un des maîtres de Sénèque, une disposition d'esprit semblable. Chez Démétrius, les doctrines de l'école, mises en contact avec une àme particulièrement pieuse, avaient déjà fait entendre une note qui rappelle le ton de la prière d'Épictète, Voici, en effet, celle que son disciple dit avoir recueillie de sa bouche : « Tout ce que je vous reproche, disait-il, dieux immortels, c'est de ne m'avoir pas fait connaître voire volonté d'avance. Je serais venu spontanément au devant d'elle, au lieu de me rendre aujourd'hui à voire appel. Voulez-vous prendre mes enfants? C'est pour vous que je les ai élevés. Voulez-vous quelque partie de mon corps? Prenez. Ce que je vous offre là est peu de chose, mais je ne tarderai pas à vous l'offrir tout entier. Voulez-vous ma vie? Pourquoi non? Je vous laisserai sans difficulté reprendre ce que vous m'avez
* Flalon, Criton, p. 43 d ; Épictète, Entretiem, I, xxix, 18 ; III, xxir, ii5 ; Af., LUI, 3. ♦
« Philon, De wonarch.. 1,6 ; cité par M. Groiset, Hist. de la Litt, Gr., V, p. 432.
donné. Tout ce qye vous demanderez, vous l'aurez sans protestation de ma part : car j'aurais mieux aimé vous Toffrir que de vous le remettre. Qu'aviez-vous besoin de m'enlever ce que vous pouviez recevoir de mes mains? Mais même ainsi vous ne m'enlevez rien : on n'arrache qu'à celui qui ne veut pas lâcher*... »
Sénèque apprécie vivement, au moins pour son élévation, cette prière, qu'il appelle le cri d'un homme de cœur, mais il se borne à la citer ; il l'admire, mais il ne la continue pas, et rien dans le reste du traité De la Providence ni dans les Consolations n'est écrit sur ce ton. Ailleurs, il dicte à son sage « un acte » de résignation et de détachement*; mais c'est à une fortune et à une nature abstraites qu'il le lui fait adresser^; et ce n'est pas la première fois que, dans de telles circonstances , on dirait qu'il évite de prononcer le nom de Dieu^. Ici, quand il reprend la parole pour son compte après la prière de Démétrius, c'est pour parler des destins et de la nécessité. Cette prière elle-même se terminait par un bref rappel de la loi immuable écrite de toute éternité * : or c'est là tout ce qu'il en retient, tout ce qu'il croit devoir reprendre et développer. « Les destins nous mènent, les causes s'enchaînent... L'homme de bien n'a qu'une chose à faire, s'abandonner au sort. C'est une grande consolation d'être emporté avec l'univers. Quelle que soit la puissance qui nous ordonne ainsi de vivre ou de mourir, elle enchaîne les dieux à une semblable nécessité. .. Celui même qui a créé et qui dirige toutes choses a pu écrire la loi du destin, mais il la suit ; il obéit toujours, il n'a ordonné qu'une fois®. » Déjà, on s'en souvient, l'idée de
* Sénèque, De Provid., V, 4.
' Il serait plus exact de dire un acte de restitution ; car il développe avec complaisance la classique comparaison du débiteur. 3 Sénèque, De tranq. an., XI, 2.
* Cf. plus haut, p. 249 et 253, et plus loin, p. 270.
s Sénèque, De Provid., V, 4 : t Nec servio Deo, sed assentio, eo quidem magis quod sclo omnia certa et in aeternum dicta lege decurrere. »
* Id., ibid,, V, 6-6.
la loi éternelle dominait la reconnaissance qu'inspiraient à Sénèque les faveurs positives du ciel*. La Providence apparaît le plus souvent chez lui sous l'aspect de ce pouvoir immuable devant lequel l'homme n'a qu'à s'incliner.
II est cependant juste de reconnaître que, chez Sénèque aussi bien que chez Ëpictète , la résignation n'a rien d'aveugle et a conscience de rester parfaitement libre. Déjà Dométrius disait : « Je ne subis aucune contrainte et ne suis point passif ; je n'obéis point à Dieu, j'agis de concert avec lui*. » Sénèque dit à son tour : « C'est être libre que d'obéir à Dieu'. » C'est dans le même sens qu'Épictèle dit : « Dieu veut-il que quelque chose in'arrive? je le veux; que quelque chose ne m'arrive pas ? je le veux encore. Veutil que je meure, que je sois misa la torture? je veux mourir, je veux êlre torturé*. » Dans la prière qu'il prononce plus haut, vivre et mourir libre signifient, pour lui, vivre et mourir comme Dieu l'a voulu ; c'est rester au monde pour Dieu et non pour un autre, c'est partir pour lui obéir 5. Indépendant et serviteur de Dieu sont termes synonymes, loin d'être contradictoires : c'est celui qui veut l'impossible qui se conduit en esclave, car il fait éclater son impuissance «. Mais chez Épictète cette résignation n'est pas seulement sereine et tranquillement raisonnée : elle est joyeuse, d'une joie pure et élevée, empreinte d'une noble fierté. Le mot de résignation évoque naturellement l'idée d'une certaine mélancolie. Ici rien de semblable : l'homme pieux est véritablement heureux de penser qu'en supportant l'adversité il travaille pour Dieu sous les yeux des autres hommes. Chargé par lui de déposer en sa faveur, il accepte ce rôle avec empressement : « Voulez-vous , lui dit-il, que je sois magistrat ou simple particulier? que je
* Cf. plus haut, p. 248 et suiv.
« Sénèque, De Provid,, V, 4.
5 Id., De vita beala, XV. 6 ; cf. Ep., LXXIV, 20; CVII, 9-11.
* Épicléle, Entretiens, IV, i, 89.
* Id., ibid,, III, XXIV, 96 et 98.
6 Id., ibid., III, XXIV, 21, 43 el 75; IV, i, 131 ; IV, iv,38 ; Jf., XIV, 2.
reste ici ou que j'aille en exil ? que je sois riche ou pauvre ? Je vous justifierai sur tous ces points devant les hommes : je leur ferai voir ce qu'est en elle-même chacune de ces choses*. » Est-il possible de se déplaire en quelque endroit, de regretter à Rome les plaisirs d'Athènes, à Gyaros les plaisirs de Rome, quand, à la place de tous ces plaisirs, on peut mettre celui de comprendre qu'on est minisire de Dieu, choisi par lui pour réaliser le sage idéal? La joie d'avoir reçu de lui une telle magistrature doit dominer tout autre sentiment, au point même qu'Épictète croit devoir la surveiller, pour l'empêcher de dégénérer en un coupable orgueil*.
Quand un homme, par piété, va jusqu'à se réjouir ainsi de ce que le monde appelle les maux de la vie, comment ne se trouverait-il pas pleinement heureux? La joie qu'Épiclète éprouve à vivre est liée étroitement à ses sentiments religieux : c'est ce qui lui donne un caractère particulièrement élevé. Le sentiment qu'éprouve Lucrèce réfugié dans les sapientum templa serena n'est pas la félicité complète et absolue. On dirait qu'il a encore besoin de se démontrer à lui-même autant qu'aux autres qu'il a trouvé le bonheur dans la sagesse. Quoi qu'il en dise, ce bonheur n'est pas entièrement pur; il s'y mêle un peu d'amertume : medio de fonte leporum surgit amari aliquid. Si le plaisir, dans la doctrine d'Épicure, peut être fait de la pensée des maux absents, celui de Lucrèce, en particulier, paraît fait surtout du souvenir des maux passés, et rappelle la joie du convalescent, qui jouit de la santé en pensant constamment à la maladie dont il relève à peine. Pour raviver et renforcer ce souvenir, il a besoin du contraste de la foule, moins heureuse, pour qui ces maux sont encore actuels, et, tout en se défendant de jouir des maux d'autrui, il avoue que ce spectacle l'aide à comprendre son bonheur. Même dans la divina voluptas que lui donne la
< Épictète, Entretiens, II, xvi,42.
« Id., tWd., UI, XXIV, tlO-fln.
262 TROISIBMB PARTIS. — CHAPITRB n.
science, on démêle de la haine contre cette superstition qui vient encore, de temps en temps, le mordre au cœur, et continue à régner, sous ses yeux, sur la plus grande partie de l'humanité. Il n'est pas étonnant qu'une félicité où entrent ces éléments en soit un peu troublée et que l'éclat en soit comme voilé d'un nuage de tristesse. L#e bonheur d'Ëpictète n'est pas, comme celui de Lucrèce, le bonheur d'un désabusé. Ce n'est pas qu>'il se prive de proclamer le néant de toutes les choses auxquelles les hommes attachentderimportance,detoutce qu'ils recherchentcomme des biens ou fuient comme des mauxi. Il les traite parfois avec ironie*; mais son ironie n'est jamais amère : il n'en est pas désenchanté, mais détaché. Aussi n'a-t-il pas besoin de penser à ces choses pour être heureux : tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elles ne gênent pas son bonheur ; elles sont pour lui comme si elles n'étaient pas. Ce bonheur vient de plus haut : il descend de Dieu en droite ligne ; il mérite vraiment le nom de divina voluptas, La joie d'Ëpictète est une vertu.
Pour lui, en effet, la vie est bonne, parce que Dieu est bon : l'univers serait vraiment mal gouverné, si Dieu n'y veillait pas sur les hommes, ses concitoyens, pour leur faire part de son bonheur^; or une pareille supposition lui fait l'effet d'un blasphème. Il n'admet pas un instant que la raison, le plus grand bienfait de Dieu, ne serve pas à nous rendre heureux*. Nous l'avons reçue pour regarder et comprendre la vie, et cette contemplation, qui d'ailleurs n'est pas oisive, parce qu'elle sert au perfectionnement moral et à l'accomplissement du devoir, est une jouissance^. Car cette vie est une fête, et la plus belle qui se
^ Voy., par ex., EiUretienSy I, xxiv, 7, citation d*un mol deDiogène sur Ja mort et sur la gloire.
« Voy., par ex., Enireiiem, I, xxi, 3-4. Cf. plus haut, V parUe, ch. v, p. 196, n. 1 et 2, et plus loin, ch. m, p. 325-328.
» Épiclète, Entretiens, III, xxnr, 19; cf. 63.
* Id., tWd., m, XXIV, 2 et 7; cf. II, vi, 14.
» Id., ibid,, I, VI, 19 ; I, xxix, 58-61 ; II, iiv, 23-29.
puisse imaginer. Un vrai Grec ne voudrait pas mourir avant d'avoir vu Olympie et le chef-d'œuvre de Phidias : qu'est-ce au prix du spectacle auquel Dieu convie tout homme venant en ce monde? A Olympie, la magnificence de la fête fait oublier tous les ennuis du voyage et tous les désagréments inséparables de ces innombrables réunions d'hommes : comment pourrait-on, non pas seulement se plaindre, mais môme penser à autre chose qu'à se réjouir en présence de l'œuvre de Dieu * ? D'ailleurs, c'est Dieu lui-même qui exige qu'on fasse honneur à la fête qu'il donne : il n'a que faire des mécontents, il veut des spectateurs qui applaudissent et manifestent hautement leur joie et leur enthousiasme -. Se plaindre de l'existence est une sorle de blasphème : se trouver heureux de vivre est une forme de la piété. Prêter serment de fidélité à Dieu, à la façon des soldats de César, c'est lui jurer de n'être jamais mécontent de son sort et de ne jamais sacrifier son propre bonheur à quoi que ce soit^.
En proclamant ainsi que le bonheur est toujours possible dans toutes les situations et en le représentant comme le sentiment naturel et le strict devoir de l'homme pieux, Ëpictète ne répète pas de simples formules d'école, mais on voit bien que la bouche parle ici de l'abondance du cœur. D'un bout à l'autre des Entretiens on sent régner une félicité tranquille, une égalité d'humeur que rien ne peut déconcerter. 11 a vraiment le droit de dire pour son compte ce qu'il fait dire au stoïcien idéal : « Puisque j'ai l'élévation de l'àme, qu'est-ce qui peut me mettre hors de moi, m'ôter mon calme et me sembler pénible?... Il faut que je parte pour l'exil ? Eh ! qui m'empêche de partir gaîment, la joie dans le cœur^? » Quand il adjurait ses disciples de lui montrer enfin le stoïcien de ses rêves, c'est-à-dire un
* Épiclète, Entretiens, I, vi, 23-28.
* Id., tMd., IV, I, 108.
» Id., ihid., I, XIV, is-dn.
* Id., ihid., I, VI, 29 ; I, i, 22.
264 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE n.
homme qui sût être à la fois flétri et heureux, exilé et heureux S il leur mettait en sa personne ce modèle sous les yeux. En leur répétant sans cesse que, dans la solitude comme dans la société des hommes, il y a moyen d'être toujours heureux, que la vie est une fête, pendant laquelle devrait retentir un perpétuel cantique d'actions de grâces en rhonneurde la Providence*, ce vieillard estropié, qui avait d'abord connu l'esclavage, ensuite Texil, et toujours la pauvreté, leur donnait un exemple plus frappant que toutes les démonstrations.
Mais nulle part peut-être la piété d*Épictète ne se manifeste mieux qu'en face de la mort. Il est difficile, en général, de penser à la mort avec calme. Les philosophes mêmes, qui prétendent la regarder en face, ne réussissent pas toujours à la traiter avec une entière indifférence et à la considérer avec un sang-froid absolu. Lucrèce dresse contre elle une formidable machine de guerre et triomphe orgueilleusement d'avoir démontré qu'elle n'est rien. Sénèque redit avec tant d'insistance qu'elle ne doit pas nous préoccuper qu'on peut croire qu'elle le préoccupe en effets. L'opposition de l'Empire, imbue des principes stoïciens, provoque volontiers la mort avec une certaine emphase et avec un mépris qui a quelque chose de théâtral. Le mot de mort tapageuse, de mort à effet, ambitiosa morsj que Tacite applique à la fin de quelques-uns de ces prétendus stoïciens*, laisse entendre qu'ils ne dédaignaient pas du moins de prendre, grâce à la mort, une belle attitude en face des contemporains et de la postérité. Épictète, qui défend à ses élèves de rien faire pour la montre, se borne à ranger, sans fracas, la mort, comme la vie, au rang des choses indifférentes^. Il n'est jamais aussi serein
< Épictète, Entretiens, II, xix, 23-24.
« Id., iMd., IV, IV, 26-29; I, xii. 21; III, xxvi, 29-32 ; I. xvi, 20-21.
> Voy., par ex., le morceau déclamatoire qui termine le De Frovidentia. * Tacite, Àgric, XLII.
> Epictète, Entretiens, II, xix, 13.
LE SENTIMENT REUGIBUX. 265
qu'en parlant de cette loi fatale dont la pensée, comme dit Lucrèce, « étend sur la vie de tant d'autres un sombre nuage et ne leur permet de goûter aucun plaisir pur ^ ». Cette tranquillité vient d'abord d'une juste connaissance de la réalité. Regarder la mort en face, pour lui, ce n'est pas la braver, c'est en analyser la notion avec sang-froid. Dès lors, pourquoi la traiterait-il autrement que la vie ellemême? Il ne voit pas en elle le contraire, mais, à proprement parler, la conséquence logique et comme le couronnement naturel de cette vie, la contre-partie de la naissance , le retour à ce qui était avant, t Peut-on déplorer que ce qui est né périsse*? » Aussi n'emploie-t-il jamais, en parlant de la mort, que les expressions les plus adoucies, qui l'assimilent, non pas même aux accidents, mais aux phénomènes les plus simples et les plus connus de la vie de chaque jour. Le mot « mourir » même lui fait l'elfet d'une exagération théâtrale, et l'homme qui dit à un autre : « Tu vas mourir », en croyant l'effrayer, devrait dire plutôt : « Ta substance vase résoudre aux éléments dont elle est composée^. » Or qu'y a-t-illà d'extraordinaire? Pourquoi se désespérer quand le médecin prononce le mot de maladie grave? Être en danger de mort, c'est approcher du moment où l'âme se sépare du corps. Ce n'est pas cela qui bouleversera le monde ♦. Nous avons peur des grands mots, comme les enfants ont peur des masques, faute de savoir ce qu'il y a derrière. La mort est un de ces masques; retournons-le, et nous verrons qu'il ne recouvrait pas un monstre dangereux, mais une chose extrêmement simple*. La mort vient après la vie, comme l'hiver après la saison des fruits, et il est aussi naturel de perdre les êtres qui nous sont chers que de n'avoir ni figues ni raisins en hiver. Aussi faut-il s'habituer, en y
« Lucrèce, D, R. N., III, 39.
« Épiclèle, Entretiens, II, vi, 17 ; IV, vu, 27.
> Id., ibid., IV, vn, 15.
* Id., iWd., III, X, 14.
» Id., iWd., II, I, 15 et 17.
S66 TROISIÈMB PARTIE. — CHAPITRB U.
pensant continuellement, à Tidée d'en être privé tôt ou tard, comme on est habitué à n'avoir plus de fruits passé l'automne. Seule une solte superstition peut y éprouver quelques scrupules. Les noms qui désignent les vices, voilà des mots de fâcheux augure, parce qu'ils représentent des choses réellement fâcheuses. Mais peut-on qualiGer ainsi un mot qui désigne un fait tout naturel ? Épis moissonnés, feuilles tombées, figues et raisins desséchés seraient à ce compte des expressions fâcheuses. II n'y a dans tout cela que changement et transformation. Un départ est un petit changement, la mort est un changement un peu plus grand, voilà tout^ Qu'importe le moment où il aura lieu? Si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain. Qu'importe encore la façon dont il se produira? Qu'on s'en aille par accident ou par maladie, c'est toujours au même point qu'on aboutit^.
Pour arriver à cette absence totale, je ne dirai pas de plaintes ou de protestations, mais de tout ce qui peut ressembler à un regret sur la nécessité de mourir imposée à tout individu humain, ce n'est pas assez d'avoir constaté que l'idée de mortalité fait partie de la définition de l'homme, au même titre que Tidée de raison'; il faut un sentiment plus élevé. Épictèie, qui se souvient et rappelle souvent aux autres que Thomme n'est pas un tout isolé dans la nature, éprouve une satisfaction réelle à collaborer, par une soumission volontaire, avec l'ensemble de l'univers. Si les épis raisonnaient, ils ne devraient pas désirer de n'être jamais moissonnés, parce qu'ils ne sont pas seuls dans le monde ; et nous, qui sommes à la fois destinés à être moissonnés et capables de comprendre pourquoi on nous moissonne, en profiterons-nous pour nous en in-
« Epictète. Entretiens, III, xxiv, 86-9%.
« Id., iWd., II, I, 17; III, X, 14 ; II, v, 14 ; II, vi, 18; III, xxn, 33 ; III, XXVI, 4-5 (cf. fr.l3) ; IV, vn, 25-28. Cf. Télés (mol de Théognis) dansSlobée, Flor., XCV, 21 (III, p 201, 1. 1 M.); (mol d'ArIsUppe), ibid,, XL, 8 (II, p. 69, 1. 10 M.).
3 Ëpîctèle, Entretiens, 11, ix, 2 ; III, i, 25.
LE SBNTIMBNT RELIGIEUX. 267
digneri? Ce tfest pas là Tusage qu'Ëpiciète entend faire de sa raison. Il accepte d'avance la mort, sous quelque forme qu'elle se présente, parce qu'il sait que tout ce qui est né doit périr, pour que le monde ne s'arrête pas entravé dans son mouvement*. « Je ne suis pas l'éternité, je ne suis qu'un homme, c'est-à-dire une partie de l'univers, comme l'heure est une partie du jour : je dois venir comme elle,
et, comme elle, passer 3 » « Place à d'autres. Il faut
bien que d'autres naissent à leur tour, comme tu es né toi-même, et qu'une fois nés ils aient de la place, de quoi se loger et de quoi vivre. Que leur restera-t-il, si les premiers ne se retirent pas? Pourquoi n'être jamais satisfait, jamais rassasié? pourquoi vouloir encombrer le monde*? » Quand la soumission s'inspire d'aussi hautes raisons, on peut être sûr que la pensée de Dieu n'est pas loin. Car c'est lui qui dirige le mouvement de l'univers et commande à l'homme, par la bouche de son philosophe, de se résigner à mourir pour n'y pas faire obstacle. Or ce Dieu n'est pas, comme la Nature de Lucrèce, animé par un procédé oratoire et poétique : c'est un être véritable, qui parle au cœur de l'homme autant qu'à sa raison. Aussi est-ce dans son cœur qu'Ëpictète trouve les plus puissants motifs pour faire bon accueil à la mort et à celui qui l'envoie. Dès que la pensée de Dieu apparaît, il semble que ce soit un rayon de soleil qui dissipe ce sombre nuage dont parlait Lucrèce illuminant toutes choses, même la mort, d'une joie céleste. La forme la plus simple de cette joie, c'est la reconnaissance, inspirée par un retour vers le passé. Épictète ne se plaint pas de la mort, il se réjouit de la vie ; au lieu d'adresser des reproches à celui qui le fait mourir, il le remercie de l'avoir fait vivre. On ne saurait être plus conséquent avec soi-même. Que de fois, en effet, nel'avons-
« Épiclète, Entreliens, II, vi, 12-15 ; cf. II, v, 24-26 et II, x, 3-4. « Id., iMd., IV, VII, 27 ; II, i, 18 ; cf. III, xxiv, 92-96. » Id., ibid,, II, V, 10-14.
< Id., ibid,, IV, I, 106.
268 TROISIÈME PABTIB. — CHAPITRR U.
nous pas déjà vu opposer ainsi sa gratitude aiix récriminations des autres hommes. « Quoi! dit-il au mécontent, n'est-ce pas Dieu qui t'a amené ici et t'a tout donné? Et comment t'y a-t-il amené ? Mortel, n'est-il pas vrai, destiné à vivre sur terre associé à un peu de chair, pour y contempler la façon dont il gouverne le monde, suivre le cortège avec lui, et avec lui célébrer la fêle pendant quelque temps. Une fois donc que tu as contemplé la cérémonie et la panégyrie tant qu*il l'a voulu, ne consens-tu pas, quand il te fait partir, à l'en aller en lui rendant hommage et en le remerciant de tout ce qu'il t'a fait voir et entendre i ? » Sans doute, on aimerait que la fête durât encore, comme ceux qui sont à Olympie voudraient voir encore d'autres athlètes. Mais la cérémonie est finie : il faut se retirer en homme discret et reconnaissant*. Ainsi, alors que la vie était une fête donnée par Dieu, la mort n'est autre chose que le retour de la fête; et ces retours de fêtes sont souvent aussi gais que les fêles elles-mêmes. On revient encore tout rempli d'impressions joyeuses, que ne gâte aucun sentiment de regret. Il y a des soirées qui conservent toute la sérénité des belles journées qu'elles terminent. De même, le souvenir de la bonté de Dieu, qui a comme illuminé toute l'existence, en éclaire la fin d'un dernier rayon.
Un autre sentiment religieux, plus élevé encore, embellit la mort comme il avait embelli la vie. C'est la joie d'obéir à Dieu et de lui complaire une dernière fois. Toutes les autres joies de l'existence, même les plus nobles et les plus légitimes, s'effacent devant celle-là, et si, pour rien au monde, Épictète ne consentirait à abandonner son poste sans un ordre formel, en revanche, au premier signal, il renonce à tout, non seulement sans hésitation, mais avec empressement ^. La joie pure qui accompagne ce dernier
» Èpicièie, Entretiens, IV, i, 104-105.
* Id., ibid., IV, 1, 106.
3 Id., tMd., III, XXIV, 97 ; I, ix, 16-17 et 24 ; I, xxix, 2« ; II, vi, 15 ; M., VII.
LE SBNTIMBNT RBLIGIBUX. ^269
acte de soumission est portée au comble^ quand Thomme peuty dans Texamen de conscience final, passer en revue toute sa vie sans y trouver aucune révolte , aucune protestation, aucun murmure contre la volonté divine. Tout à riieurct le souvenir de tous les bienfaits de Dieu était comme ramassé dans une minute suprême de reconnaissance; ici, la joie de la soumission est comme multipliée par le souvenir d'une existence consacrée tout entière au service de Dieu. La mort acceptée de bon cœur est le digne couronnement de toute une vie d'obéissance; et on peut dire alors : « Mon Dieu, je n'étais resté jusqu'ici que pour vous : à présent je pars pour vous obéir encore*. » C'est dans ces sentiments qu'a dû mourir Épictète, si toutefois il a pu réaliser son rêve. Nous ignorons comment il mourut, mais nous savons du moins qu'il pensait souvent à la mort^, et il a pris soin de nous dire comment il souhaitait d'être surpris par la dernière maladie. Nous avons l'heureuse fortune de posséder, et même à deux exemplaires, la prière qu'il se proposait de faire à son lit de mort et qu'il avait composée par avance. II est probable qu'il la méditait souvent intérieurement, comme cetle autre prière qui a été citée plus haut ; en tous cas, il la récite, à deux reprises, une fois en particulier au chevet d'un disciple malade : « Puisque de toute façon, dit-il, la mort doit nous trouver occupés à quelque chose, je souhaite, pour ma part, qu'elle me trouve occupé à accomplir une noble tâche, un acte de bienfaisance, utile à tous; je veux au moins — car ceci est toujours possible — qu'elle me trouve occupé à me perfectionner moi-môme *. Dès lors, il me suffira de pouvoir élever mes mains vers Dieu et de lui dire : t Voilà l'emploi « que j'ai fait de ma vie et des facultés que vous m'aviez « données : je crois vous avoir toujours fait honneur. « Ai-je jamais manqué à un seul de mes devoirs? Vous
* Épictète, Entretiens, III, xxiv, 97.
« Id., Af., XXI.
9 Id., Entretiens, IV, x, 11-14 ; cf. III, v, 6-8.
270 TROISIÈMK PARTIE. — CHAPITRE H.
« ai-je jamais adressé un seul reproche? J'^i été malade, « pauvre, ignoré : d'autres aussi l'ont été ; mais moi, j'ai été « content de Tètre. M'en avez- vous jamais vu plus triste? « ne me suis-je pas toujours présenté à vous le front ra- « dieux, n'attendant qu'un ordre, un signe devons? Vous « me rappelez : je m'en vais, en vous rendant grâces sans « réserve de m'avoir admis avec vous à ce grand spec- « t?icle du monde, pour y contempler votre œuvre et com- € prendre votre gouvernement. Merci pour m'avoir fait « naître ; merci pour tous vos autres présents. Le temps « que j'ai eu pour en jouir me suffit. Beprenez-lcs et faites- « en ce qu'il vous plaira. Ils étaient à vous, car c'est de «r vous que je les tenais, i» Quand on peut^partir ainsi, conclut-il, que peut-on désirer de plus? Peut-on vivre mieux et plus dignement, peut-on mourir plus heureusement qu'avec de pareils sentiments * ? Ici encore, Sénèque provoque lui-même un rapprochement que nous n'avons pas cherché. L'élève de Sextius, qui tenait de son maître l'habitude des examens de conscience quotidiens, pensait à la mort de plus en plus souvent, à mesure qu'il la sentait plus prochaine, et, comme Épictète, il faisait quelquefois, à l'avance, son examen de conscience final. Il récapitulait, lui aussi, son passé, et, évoquant la scène de sa propre mort, se plaçait ainsi, en imagination, au moment le plus favorable pour le juger en toute liberté, sans arrière-pensée et sans préoccupation de l'opinion du monde. Or cet examen de conscience, que Sénèque transcrit une fois^ à l'intention de Lucilius, est un monologue pur et simple : c'est à lui-même qu'il s'adresse. Ëpictète, lui, n'oublie pas qu'il n'est jamais seul, même quand il a fermé sa porte et éteint sa lampe ^, et c'est à Dieu qu'il s'adresse: son examen de conscience suprême n'est pas un mo-
« Épictète, Eniretiens, IV, x, 14-18 ; cf. III, v, 8-12.
5 Sénèque, Ep., XXVI, 4-7.
' Cf. plus haut, p. 241. Il est Juste, d'ailleurs, de rapprocher également Sénèque, Ep., LXXXIII, 1, où il s'agit précisément d*examen de conscience.
LE SBKTIMBNT RELIGIEUX. 271
noiogue, mais une sorte de confession et, comme nous le disions, une prière ^
La sérénité avec laquelle Épictète parle de la mort n'a pourtant pas sa source dans Tespérance d'une vie ultraterrestre. Si sa fin doit être le soir d'un beau jour, il ne prévoit pas que ce jour doive être suivi d'un lendemain. En tout cas, il ne fait jamais entrer en ligne de compte, comme motif moral, une semblable espérance. Soit qu'il blâme, comme un manque de courage, l'amour excessif de la vie, soit qu'il énumère les avantages d'une mort héroïque^, il ne fait, à cette occasion, aucune allusion à une existence postérieure, quelle qu'elle soit. La vie est une fête qui prend fin comme toutes les fêtes, ou, du moins, à laquelle chacun n'assiste que pendant un temps déterminé : ce temps écoulé, il faut laisser la place à d'autres sans lien demander de plus pour soi-même. A ce moment, on doit chercher des motifs de reconnaissance dans le passé et non des motifs d'espérance dans l'avenir 3.
La discrétion d'Épictèle sur ce point mérite d'être notée comme originale et caractéristique. Ce n'est pas. cependant qu'il fût conforme aux traditions stoïciennes de faire état d'une telle perspective : le besoin moral de l'immortalité n'était guère connu de l'ancien stoïcisme. La question de la vie future n'avait pas, dans le système primitif, l'importance qu'elle a, par exemple, dans le christianisme, et ce que Chrysippe ou Cléanlhe ont pu dire du sort des âmes après la mort jusqu'à l'embrasement du monde est plutôt d'ordre physique et spéculatif. Mais, par suite, les moralistes postérieurs avaient sans doute le champ assez libre pour se livrer à leurs fantaisies individuelles, et il n'est pas étonnant qu'ils aient pu parfois, dans
^ c Un admirable recueil de prières, même pour des chrétiens, pourrait, a-t-on dit, être extrait du livre d'ArrIen » (R. Thamin, ouvr. cité, p. 272). Pour notre part, nous croyons avoir justifié l'expression de « livre de piété », que nous avons appliquée plus haut (p. 239) aux Entretiens.
* Épictète, fr. 24 ; UI, xx, 10 et 6.
• » Id., Entretiens, III, v, 10 ; IV, i, 105-106.
cette voie, se rapprocher des conceptions de Socrate et de Platon. Sénèque, en particulier, a émis à ce sujet les idées les plus variées. Dans les consolations^ il met volontiers en avant l'espérance d'une vie plus heureuse. « Votre fils, dit-il à Marcia, est désormais éternel, en possession d'un état meilleur, débarrassé de tout fardeau étranger et rendu tout à lui-même... Il plane maintenant au plus haut des cieux, au milieu des âmes bienheureuses, admis dans la société des Scipions et des Gâtons ^ y Ailleurs, c'est lui-même qu'il console ainsi, en même temps que Lucilius; car ils ont, chacun de leur côté, éprouvé une perle cruelle : « Pensons, dit-il, que nous irons bientôt où nous nous plaignons que notre ami soit allé, et, s'il y a vraiment, comme le prétendent les sages, un lieu qui nous reçoive après la mort, disons-nous que celui que nous croyons perdu n'a fait que nous y précéder*. » Mais attache-t-il lui-même une grande importance à ces hypothèses? Elles sont plutôt pour lui l'occasion de belles rêveries. C'est ainsi que, dans une autre épitre , il développe avec complaisance et non sans poésie la comparaison de la mort avec une nouvelle naissance, qui nous fera sortir des ténèbres et arriver à la pleine lumière, « ce séjour mortel n'étant que le prélude d'une vie meilleure et plus longue ». Et il tire de cette considération la conclusion morale que nous avons déjà vu Épictète tirer d'autres motifs. « Cette idée doit enlever de notre âme toute préoccupation basse, vile et coupable, en nous rappelant que les dieux sont témoins de toutes nos actions, que nous devons rechercher leur approbation, nous préparer à leur société • et avoir Téternité devant les yeux^. » Mais il a eu soin d'avertir d'abord son correspondant que tout cela n'est que la reprise d'un rêve interrompu, où il se laissait convaincre sans trop de peine par les opinions des grands hommes
« Sôaèque, Ad Marc, XXIV, 3, et XXV, 1 ; cf. Ep,, LXXXVl, 1.
« Id., Ep,, LXIII, 13 ; cf. Ep., LXXVI, 19.
> Id., Ep,, eu, 20. Cf. par ex., avec ce passage, Tart. XXI du Manuel.
« qui promettent plusqu'ils ne prouvent < )>. Ailleurs, allant plus loin et comme pour mieux accuser l'incertitude de son esprit, il se platt à opposer deux théories contradictoires, le prolongement de Texistence et la cessation de toute vie, ou, du moins, de toute vie individuelle*. Très souvent enfin, cette dernière hypothèse est la seule qu'il envisage, comme la plus simple et la plus naturelle, sans même prendre la peine de la mettre en regard d'hypothèses différentes.
Ces fluctuations, capables de déconcerter celui qui pourrait se flatter de saisir la pensée définitive de Sénèque, révèlent du moins un homme qui n*a jamais pris pleinement son parti de la loi de mortalité. Ses rêveries mystiques, alternant avec des restrictions sceptiques, montrent jusqu'à quel point il était préoccupé de la question du sort de l'âme après la mort. Le contraste est grand avec Ëpictète, dont l'indifférence sur ce point est complète. Pour celui-ci, la mort n'est jamais rien de plus que le terme de la vie actuelle. Ce n'est pas un anéantissement assurément; c'est la décomposition des éléments dont nous sommes formés : ceux-ci retournent à leurs principes, quand le monde en a besoin pour former autre chose^. Mais, même quand il emploie comme motif moral la considération de la mort*, jamais il ne nous invite à porter nos aspirations au delà du moment où aura lieu celte décomposition. Une seule fois, on pourrait, à la rigueur, être tenté de croire qu'il étend ses regards plus loin que cette vie et qu'il prévoit, après la mort, ce meiior status dont parle Sénèque : c'est dans ce passage, rappelé précédemment, où il reproche à ses disciples d'être trop courbés vers la terre, alors qu'ils devraient être impatients de s'affranchir de leurs corps par une mort volontaire et de retourner vers le Dieu dont ils descendent;
« Sénèque, Ep,, Cil, 1.
« Id., De Provid,, VI, 6 ; Ep„ LXV, 25 ; XXIV, 18 ; XGIil, 9. > Épictéte, Entretiens, III, xxiii, 14-15; IV, vu, 15; III, xxiv, 92-95; cf. II, i, 17.
* Par ex.. M., XXI. Cf. p. 272, n. 3.
pour lui» au lieu d'être occupé sans cesse à élever leurs pensées, il voudrait n'avoir qu'à les retenir ici-bas : « Mes amis, leur dirait-il, attendez que Dieu vous donne le signal et vous libère de votre service : alors seulement vous pourrez aller le retrouvera » Mais, pour empêcher d'attribuer à ce passage une portée exceptionnelle, peutêtre suffirait-il de mettre en regard cet autre, où la mort, tout en étant présentée comme un rappel de Dieu, se réduit nettement à la décomposition des éléments dont l'homme est formé : a Quand Dieu ne te fournit pas le nécessaire, c'est qu'il te donne le signal de la retraite, et t'ouvre la porte en te disant : « Viens. — Où donc? — Vers quelque chose de bien simple, vers des amis et des parents, vers les éléments. Tout ce qui en toi était de feu s'en ira retrouver le feu...^. » Il faut ajouter que ce même passage paraît inspiré par le début du Phédon, où Socrate explique au jeune Cébès que le philosophe désire la mort, pour s'affranchir des servitudes du corps, sans avoir le droit de se la donner 3. Enfin Épictète exagère à dessein le mysticisme qu*il semble présenter comme idéal à ses disciples, pour faire mieux valoir, par le contraste, la bassesse de leurs préoccupations, et nous savons qu'il aime à combattre un excès en lui opposant l'excès inverse. Ce mysticisme est même tellement exagéré que, tout éventuel et tout imaginaire qu'il soit, Épictète intervient pour le ramener en arrière. En réalité, dans l'expression de sa pensée personnelle, rien ne trahit le désir d'aller retrouver Dieu après la mort, ni l'espérance de connaître un jour un état plus parfait, une science ou un bonheur plus complet.
Que faut-il penser de cette discrétion voulue, de ce silence obstiné, qui a la valeur d'une déclaration positive et d'une profession .de foi? Lui, dont la piété et la reconnaissance allaient si volontiers et si naturellement à Dieu,
* Épictète, Entretiens, I, ix, t6.
> Id., tMd., III, XIII, 14 15.
' Platon, Phédon, p. 61 d- p. 62 d.
quand la foule se plaignait ou, tout au moins, se montrait indifférente, se passe de Dieu après la mort, quand d'autres éprouvent le besoin d'aller à lui. En réalité, il n'y a pas lieu d'en être surpris. Celui que nous avons vu constamment préoccupé de justifier la Providence ne change pas d'attitude : l'avocat de Dieu reste fidèle à son rôle. Le désir de l'immortalilé et la croyance à une vie future impliquent, en général, l'idée que la vie est insuffisamment bonne et la justice insuffisamment réalisée ici-bas. Plutarque, qui a écrit un dialogue sur les délais de la justice divine, le termine par la description des tourments de l'enfer ; et un autre dialogue sur l'immortalité de l'âme, dont il reste, en particulier, un tableau du bonheur des justes après la mort, était sans doute inspiré par la même idée fondamentale, car la discussion y est conduite par les mêmes personnages ^ Ainsi encore et plus récemment, Bossuet, plaidant la cause de la Providence, admettait que Tordre qui règne dans l'ensemble de l'univers ne règne pas dans l'humanité, oiî les bons et les méchants sont confondus, et il en concluait que Dieu n'a pas mis la dernière main à son ouvrage, voulant par là « nous tenir en attente du grand jour de l'éternité, où toutes choses seront démêlées par une décision dernière et irrévocable* ». Or c'est là ajourner, plutôt que résoudre la question de la Providence ; c'est sauver la justice de Dieu en lui faisant crédit de l'avenir. Épictète ne paraît pas avoir admis un instant que l'œuvre de Dieu pût être incomplète : évitant soigneusement de porter ses regards vers l'avenir, c'est dans le présent qu'il a voulu voir entièrement réalisée la justice divine.
D'abord, si vraiment cette justice exige que les méchants
^ Cf. Gréard, De la morale de Plutarque, p 286 et suiv.
^ Bossuet, Sermon sur la Providence (IX, 151, Lâchât ; 134, Gandar ; I V, cxx, Lebarq), !•' point. Cf. Sénèque, De Prortd., I V, 7-8: t Ceux que Dieu semble traiter avec douceur et ménagements, il les réserve, en les laissant s'amollir, pour les maux à venir. C'est une erreur de croire qu'il y ait personne d'exempté. Cet homme longtemps heureux aura son tour. Tous ceux qui paraissent dispensés n'ont eu, en réalité, qu'un sursis. »
276 TROISIÈIIS PARTIB^ — GHAPITRK II.
soient punis, il estime que leur ch&timeni est dèa maintenant suffisant. Car il y a d'autres dommages que les pertes matérielles et les souffrances physiques. Si c'est quelque chose que de perdre de l'argent ou un membre, ses connaissances en grammaire et en musique , qu'est-ce , quand on perd, par exemple, l'honnêteté ou la modération, la douceur ou la loyauté, l'amour du prochain ou la patience ? Le dommage qui résulte d'une faute est le plus grand de tous, ou, pour mieux dire, il n'y en a pas d'autres *. Une fortune, un champ, une maison, des esclaves, ne sont pas à l'individu : ils sont au pouvoir et à la merci d'autrui, et ceux qui peuvent en disposer les font passer de main en main. Les qualités morales, voilà ce qui fait vraiment l'homme et ce qu'il ne peut perdre sans être réellement diminué*. Le mal est, pour tout être, ce qui est contraire à sa nature ; le mal vraiment déplorable et honteux pour l'homme est de cesser d'être un homme pour devenir un animal méchant'. Ainsi ceux qui, en faisant le mal, perdent leurs qualités naturelles, sont vraiment malheureux et à plaindre ; et ils sont parfois les premiers à s'en rendre compte*. Les prétendues victimes de leurs injustices ne sont donc pas fondées à leur souhaiter un châtiment. Non seulement elles n'en sont pas atteintes, car la faute ne saurait être d*un côté et la souffrance de l'autre ^, mais les méchants se font assez de tort à euxmêmes en croyant en faire à autrui. Leur faute est leur mal, et elle est le plus grand des maux, puisque par elle ils se privent du plus grand des biens. Pourquoi demander qu'ils perdent autre chose en ne remplissant pas leur devoir? Quel châtiment peut-on imaginer qui soit plus grand que celui-là*? Dès lors, on comprend que l'idée de
< Ëpictéte, Entretiens, II, x, 13-fln ; IV, ix, 6-11.
« Id., tfttd., IV, V, 13-22.
» Id., ibid,, IV, 1, 125-128.
* Id., ibid., I, XXIX, 21 ; IV, ix, 3.
s Id., ibid., I, xxvin, 10; II, xiii, 18; cf. III, xx, 11.
^ Id., ibid,, I, XVIII, 8 ; III, xviii, 5; cf. fr. 13 : « Quand donc on
peines à infliger aux coupables après la mort n'apparaisse jamais chez Èpictète. Rien n'est plus étranger à sa conception delà justice. Car on n'est puni, au sens littéral du mot, que par sa faute : dès qu'on s'écarte du devoir sur un point, le châtiment vient tout de suite, non du dehors, mais de l'acte même*. Èpictète dit quelque part à un magistrat qu'il faut gouverner les êtres raisonnables autrement que les bêtes, c'est-à-dire par autre chose que la force et la peur. (( Au lieu de dire : « Fais ceci sous peine de prison », il faut dire : « Obéis à Zeus sous peine de châtiment. » Lequel? Celui de n'avoir pas fait son devoir, d'avoir perdu la droiture, l'honnêteté, la modération. Ne cherchez pas de châtiments plus grands que celui-là*. » Or l'idéal de gouvernement qu'Épictète propose à ce magistrat est évidemment identique au gouvernement de Dieu lui-même. Car c'est Dieu qui a établi la loi qui punit, pour ainsi dire, automatiquement ceux qui lui désobéissent, nous dispensant ainsi de souhaiter que les méchants soient châtiés 3.
Aussi' bien, le sort des méchants n'est pas l'affaire des bons*. Peu importe, après tout, à ceux-ci que ceux-là soient punis ; l'essentiel est qu'eux-mêmes ne soient pas les plus mal traités, mais au contraire récompensés suivant leurs mérites. Les deux idées de justice et de bonté divines se réunissent ici pour l'exiger impérieusement. Or le spectacle actuel du monde ne paraît pas fait pour leur donner satisfaction. Les élèves d'Épictète, en particulier, s'étonnaient que l'honnête homme fut le plus mal partagé, au point d*être pris en pitié par les méchants euxmêmes. Ils trouvaient injuste qu'il fût pauvre, dédaigné.
reproche à la Providence de laisser les méchants impunis, parce qu'ils sont riches el pui5?ants, c*est un peu comme si on disait qu'après avoir perdu la vue, ils sont impunis parce qu'ils ont les ongles en bon état. Car si les yeux valent mieux que les ongles, que dire de Thonnô^eté, au prix de la puissance et de la richesse ? »
« Èpictète, Entretiens, III, xviii, 5; IV, i, 119-120; IV, xii, 18.
> Id., ibid., III, VII, 35-36.
» Id., ibid., III, M, 1.
* Id., ibid,, Il.xm, 18; III, xvni, 8.
parfois mis à mort comme Socrate» pendant que d'autres avaient l'argent, les honneurs, le pouvoir'. Mais Épictète leur démontre leur erreur et réhabilite la Providence. Les raisons qui font que le mécliant est à plaindre font que l'honnête homme est à envier, fût-il seul de son avis. Sans doute, l'homme malhonnête a plus d'argent, mais moins de probité, de conscience et d'honneur; car c'est avec ceci qu'il a dû acheter cela. Peut-on l'envier d'avoir acquis sa fortune à un prix dont on ne voudrait pas la payer*? L'honnête homme a en réalité le meilleur lot. S'il n'a pas les honneurs, l'argent et les plaisirs, il a — et cela est bien à lui — des vertus, comme la modération, qui lui permettent de s'en passer 3. On ne saurait avoir tout à la fois : il faut sacrifier l'accessoire pour avoir l'essentiel. Mais l'inverse n'est pas moins vrai, car c'est en convoitant ce qui n'est pas à soi qu'on perd ce qui est à soi^. Aussi l'honnête homme renonce-t-il sans regret à des choses extérieures, pour être plus riche des véritables biens*.
Or ce n'est là que l'application d'une loi de justice établie par Dieu même, et qui ne souffre pas d'exceptions : le plus fort a toujours l'avantage sur le plus faible, non pas en tout, ce qui serait absurde, mais là où il est le plus fort. L'honnête homme est donc sûr de n'avoir jamais le dessous sur le terrain de Thonnêteté, la seule chose à laquelle il tienne®. A l'aide de cette loi, Épictète justifie la Providence toutes les fois que l'occasion s'en présente : il est visiblement préoccupé de ne la laisser jamais sous le coup du moindre soupçon. Par exemple, il n'admet pas qu'on s'indigne de voir la vertu pauvre : « Est-ce que l'honneur ne vaut pas mieux que l'argent? Quel mal fait la Providence en accordant ce qui vaut le mieux à celui qui vaut le
* Épictète, Entretiens, IV, vi, 1, 25, 28 ; cf. I, xxix, Ifi. « Id., ibid., IV, VI, 20-28: III, xvii, 1-6; M., XXV.
• Id., ihid,, IV, IX, 1-2.
* Id., ibid., IV, X, 18-27 ; I, xxv, 4 ; I, xxix, 21. 8 Id., tWd., II, X, 8-9.
• Id., ibid., I, XXIX, 13-16 et 19; III, xvu, 6; cf. IV, vi, 28.
LE SKNTIMBN'T RELIGIEUX. 279
mieux * ? » — « Un tel vient d'être arrêté. — Eh bien ! et après?.... — Zeus n'a pas été juste en cela. — Pourquoi donc? parce qu'il nous a donné le courage et Félévation de l'âme ? parce qu'il n'a pas mis le mal dans les choses ? parce qu'il nous a donné le moyen de souffrir tout cela sans cesser d'être heureux * ? » Par suite, la mort de Socrate cesse d'être un scandale. Le corps de Socrate a eu le dessous devant d'autres corps plus forts et plus nombreux : qu'y a-t-il là d'étonnant et d'injuste ? quel reproche peut-on faire à Dieu, si les idées de Socrate, c'està-dire Socrate lui-même, ont été invincibles ^ ? En un mot, quand on reproche quelque chose à la Providence, il suffit de réfléchir pour reconnaître que ce qui est arrivé était logique*. Dès lors, l'idée d'une récompense particulière accordée à la vertu est si peu nécessaire aux yeux d'Ëpictète qu'elle ne peut guère avoir de sens pour lui. Comme le mal est à lui-même sa punition, le bien est à lui-même sa récompense, et toute autre serait sans valeur au prix de celle-là. « Quel fntérêt, disait un débauché, puis-je avoir à changer de vie? — Le plus grand de tous : tu auras le respect de toi-même au lieu de l'impudence , l'ordre au lieu du désordre, la loyauté au lieu de la déloyauté, la tempérance au lieu de la débauche. Si tu veux quelque chose de mieux que cela, continue : un Dieu même ne pourrait te sauver 5. » De même qu'on n'écrit correctement que pour écrire correctement, veut-on pour l'homme de bien une récompense plus grande que d'agir suivant l'honnêteté et la justice? Une couronne suffit aux athlètes vainqueurs ; est-ce donc si peu de chose d'être sage et heureux ® ?
Sage et heureux sont en effet termes synonymes. L'ob-
« Épictète, Entretiens, III, xvii, 5.
« Id., t"6td,, m. viii, 6-6.
3 Id., tMd., I, XXIX, 16-19; cf. IV, i, 123.
* Id., ibid,, III, XVII, 1.
» Id., ibid., IV, IX, 17-18; I, xxix, 25; I, il, 22.
• Id., ibid., III, XXIV, 60-D3.
280 TROISliMS PARTIE. — CHAPITBS II.
jection du sage malheureux, ayant droit à uae compensation ultérieure, eût été entièrement dépourvue de sens pour Ëpictète, comme impliquant coutradiclion. Le sage n'est pas malheureux ; car, s'il Tétait, il ne serait pas sage^ Le sage est à envier, fûl-il seul à penser ainsi : encore faut-il qu'il le pense. Ëpictète ne fait même aucune distinction entre ceux qui se trouvent malheureux et les coupables proprement dits. Ceux-ci croient à quelque bien, ceux-là à quelque mal indépendant de la volonté : les uns et les autres désobéissent au gouvernement de Dieu et sont punis en conséquence s. « Il y a, dit-il, une loi divine, toute-puissante, inévitable, qui inflige les plus grands châtiments à ceux qui ont fait les plus grandes fautes ^ » Quels sont donc les criminels dont il veut parler ici? Ce sont ceux qui osent se donner pour stoïciens et se plaindre de leur sort; et, s'il est si sévère -pour eux, c'est qu'ils donnent, plus que personne, prétexte aux impies pour accuser Dieu d'injustice. Or il ne veut pas que Dieu puisse être soupçonné de rendre, même pour un temps, son sage malheureux, et qu'on lui prête une justice au pied boiteux, dont les retards doivent être compensés un jour par des exécutions terribles et par d'éclatantes satisfactions. C'est pourtant, semble-t-il, montrer déjà une assez belle confiance en Dieu que de lui faire crédit de l'éternité et d'accepter un mal actuel dans l'espérance d'un bien futur. Mais l'accepter comme un bien est plus généreux encore. Or Ëpictète ne fait pas autre chose quand il dit : « En te donnant le courage et l'élévation de l'àme, en ôtant le mal des choses. Dieu t'a permis de tout souffrir et d'être heureux*. » Il admet que les épreuves sont l'honneur et la beauté même de la vie^. Aussi est-il prêt à la quitter sans désirs comme
« Épictôle, Entretiens, IV, vi, 20-25 ; III, xxiv, 20. « Id., ibid,, m, XI, 1-2.
• Id., ibid., m, XXIV. 42-43.
* Id., ibid., III, viii, 6; cf. I, xiv, fin.
*Id., ibid., m, XXIV, 110-fln; cf. IV, i, 124, et surtoul I, vi, 37: ï-)^(ù.... èx aolî.... ifop\iJiç zpsç tc xoffjjLiJffai 8ià tûv àzoôaivovTuiv è|jLauTOv.
LB SBNTIMISNT RBUGIBUX. 281
sans regrets : s'il ne tourne pas la tête en arrière, il ne jette pas non plus en avant des regards indiscrets. Sénèque, nous Tavons vu, s'était laissé aller, à plusieurs reprises, à rêver d'un t au-delà » ; Marc- Aurèle se demandera une fois, sans d'ailleurs en douter, s'il est compatible avec la bonté divine qu'il n'y ait pas de résurrection au moins pour les hommes vraiment bons et pieux'. Épictètc n'a jamais permis à sa pensée de s'égarer, même un instant, de ce côté. S'il s'est interdit sévèrement un rêve consolant que de grands esprits ont, en tout temps, trouvé légitime et dont le christianisme a fait la vertu d'espérance, ce n'est pas seulement parce que sa doctrine lui défendait d'affirmer ce qu'il ignorait et de désirer ce qui ne dépendait pas de lui. Avec l'idée qu'il s'était faite de la bonté de Dieu, il ne s'est pas cru le droit de lui demander plus que ce qu'il avait reçu, élevant ainsi le sentiment religieux à une hauteur où il n'est pas accessible à tous ^.
> Marc-Aurèle, XII, 6.
' Des admirateurs d'Épiclète, ne comprenant pas, sans doule, que ceUe robuste sécurité pût s'allier avec une liauteur d*âme incontestable, ont voulu, à défaut de la foi, lui prêter l'espérance, ou du moins quelque chose qui y ressemblât, et ils se sont efforcés de démêler chez lui la trace d'une incerUtude ou de saisir l'ombre d'un doute. Nous aimons mieux, d'accord avec M. Bonhoffer, lui laisser sa sécurité que de mettre dans sa physionomie un trait que nous n'y avons pas vu et qui ne paraît même pas lui convenir. Gomment, par exemple, M. Thamin {ouvr. cité, p. 270) a-t-il pu dire, parlant d'Épictéle en même temps que de Marc-Aurèle: « On sent que, s'ils ne croient pas, ils voudraient croire. Ce n'est pas la foi, c'est le besoin de la foi. Ils ont peur d'affirmer leur scepticisme, comme on a peur de prononcer une parole de mauvais augure. Devant la perspective de l'anéantissement final qui se présente souvent à eux, ils détournent les yeux ou se réfugient dans l'incertitude. » Épictète aurait probablement protesté contre une semblable interprétation de ses sentiments : en tout cas, il est difficile, après ce qu'il a dit lui-même de la crainte de la mort (Entretiens, III, xxiv, 89-93: 'AXXà îjaçtjiJLa à9Tt Tatîta....; cf plus haut, p. 266), de lui prêter la peur d'une parole de mauvais augure. La vérité est ailleurs (ouvr. cité, p. 151). L'auteur reconnaît qu'avec leur définition de la liberté, il est tout naturel que les stoïciens n'aient pas éprouvé le besoin de prêcher l'abolition de l'esclavage, t Un trop grand souci de la liberté idéale empêcha les stoïciens de songer à la liberté dans le sens vulgaire du mot. i C'est à peu près de la même manière qu'Ëpictète, par sa définition du bien et du bonheur, a échappé à la tentation de demander à l'avenir réparation du présent.