‹ Étude sur ÉpictèteChapitre 20 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La forme des a Entretiens »

Il y a beaucoup de choses qui demandent à être vues du dehors aussi bien que du dedans. De même, on s'exposerait à ne prendre d'un homme comme Épictëte qu'une connaissance imparfaite en le considérant uniquement d'un des deux points de vue. L'aspect d'une doctrine change, non seulement en raison des sentiments intérieurs qu'y met le philosophe qui l'a^ adoptée, mais en raison du tour particulier qu'il donne àl'expression extérieure de ces sentiments. Et qu'on ne dise pas qu'ici le vêtement de la pensée importe peu, que le fond est tout et que le reste est négligeable, comme une question de pure forme. En admettant qu'Épictète eût fait entièrement fi de la forme, nous ne serions nullement autorisés par là à en faire autant, et nous aurions au moins à étudier en lui cette négligence. Un homme livre une partie de lui-même, à la fois par les clioses qu'il dit et par la façon dont il les dit. Si quelques-uns prétendent aujourd'hui que le tempérament et le caractère se reflètent en partie dans l'écriture, les mouvements delà main étant soumis à l'influence du cerveau, avec combien plus de raison et de vraisemblance n'inlerrogera-t-on pas le langage, comme interprète de l'état de l'âme. Si le vers se sent toujours de la bassesse du cœur, et sans doute aussi de sa noblesse, il y a des chances pour que les improvisations d'Épictète donnent quelque idée de son caractère.

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On a vu que ses leçons produisaient sur les auditeurs des impressions singulièrement vives. Or nous savons que la forme y contribuait autant que le fond, et qu'elle était assez originale pour qu'Arrien éprouvât le besoin de la fixer dans ses notes : ce n'est pas seulement de la Siovsta de son mattre, mais de sa icappijota qu'il avait voulu, en recueillant les Entretiens^ conserver fidèlement le souvenir^. Le mot employé par lui est significatif: il donne l'idée de quelque chose de libre et d'énergique, de familier et de hardi, de naturel et de vivant, et on est tout disposé à admettre qu'il devait être juste de tous points. Mais il rend par trop sommairement les impressions variées que les £*/!t retiens produisaient sans doute sur l'auditeur et produisent encore sur le lecteur. De plus, si l'auditeur, de son propre aveu, était absorbé tout entier par elles, le lecteur conserve assez de liberté d'esprit pour se rappeler qu'il a déjà entendu ailleurs des choses analogues et dites d'une façon analogue, et il est naturel qu'il cherche à préciser, autant que possible, cette impression spéciale. Quelle que fût la liberté des improvisations d'Épiclète, dans quelle mesure, en s'y livrant, suivait-il des traditions d'école et s'inspirait-il de la manière de ses prédécesseurs? C'est là une question que doit se poser celui qui ne veut pas se faire une idée trop inexacte de cette originalité dont nous parlions tout à l'heure. Quand même il serait établi qu'il n'a pas créé de toutes pièces la forme plus que le fond, il n'en résulterait nullement qu'une étude de ce genre n'ait rien à nous apprendre sur lui.

Nous avons déjà remarqué, en parlant de l'exercice moral auquel Ëpictète soumettait ses disciples, que bon nombre des conseils qu'il leur adressait étaient, en quelque sorte, traditionnels. Ce qui a été dit incidemment*, à propos de certaines instructions relatives au règlement du désir, s'applique, avec plus de raison encore, à tout ce

* Arrien, Lettre à Gellius,'%

• Voy. 2* parUe, ch. m, p. 126, n. 5.

LA FORME DES ft ENTRETIENS ». 285

qui concerne le règlement de la crainte. Là surtout, il était difficile qu'il ne marchât pas dans un sentier déjà tracé par ses prédécesseurs; et effectivement leur influence se laisse souvent saisir jusque dans le détail des idées. Les stoïciens et les cyniques ^ se transmettaient, comme les matières du programme de l'enseignement de l'école, un certain nombre de thèmes oii étaient traités, à leur point de vue, les principaux événements que Thomme est habitué à considérer comme fâcheux. Cicéron nous dit expressément qu'il y avait, pour ainsi dire, des développements tout faits sur la pauvreté et l'obscurité, sur Texil et la servitude, sur les infirmités physiques, et en général sur tout ce que, dans le langage ordinaire, on appelle calamité^. L'idée stoïcienne qu'il n'y a d'autre mal que le mal moral donnait naturellement à ces lieux communs une allure paradoxale. Et même cette idée que la façon d'user des choses indifférentes n'est pas indifférente, au point que ces prétendus maux peuvent être l'occasion d'un bien, conduisait à célébrer ceux-ci par des éloges en règle. Épictète, vantant la modestie du philosophé Agrippinus, qui n'aimait ni à se louer ni à s'entendre louer, ajoute qu'en revanche, si quelque désagrément lui survenait, il en écrivait l'éloge :

* Des recherches pénétrantes, faites surtout dans ces quinze dernières années, particulièrement par O. Ilense, l'éditeur de VÀnthologie deStobée, tendent à faire croire que les Diatribes de Bion, citées par Diog. Laêrce, II, 77, exercèrent, soit directement, soit par l'intermédiaire d'Ariston de Chios, une influence considérable sur les développements variés que subirent, dans la suite, une grande partie de ces lieux communs ou, si on aime mieux, de ces paradoxes. Voy. notamment l'importante préface des Teletis reliquiae de Hense; voy. également, du même auteur, un article sur a Bion dans Philon », Rhein, Mus., 3* série, XLVII (1892), p. 219-240. Cf. R. Heinze, De Horaiio Bionis imitalôrej Bonn, 1889; A. Giesecke, De philosophorwn veterum quae ad exilium spectant senientiis, Leipzig, 1891 ; P. Wendland, Philo und die kynisch-stoische Diatribe, ch. !•% p. 3-8.

s Cicéron, Tîiscul., III, 81 : « Sunt certa quae de paupertate, certa quae de vita inhonorata et ingloria dici soleant ; sépara tim certae scholae sunt de exsilio, de interitu patriae, de servitute, de debilitate, de caecitate, de omni casu in quo nomen pont solet calamitatis. Haec Graeci in singulas scholas et in singulos libros disperliunt. » Cf. P. Wendland, Quaest Muson,, p. 26, n. 2; Philo, p. 6.

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c'est ainsi qu'il fit celui de la fièvre, de riiuroiliation, de l'exiP. Quoique proprement philosophiques à l'origine, de tels panégyriques, étant une sorte de défi àl'opinion, étaient bien faits pour tenter la virtuosité des rhéteurs et dégénérer, entre leurs mains, en déclamations pures. Il n'est pas surprenant, dans ces conditions, que les moralistes et les déclamateurs, les prédicateurs populaires et les poètes philosophes se soient souvent rencontrés en démontrant que tout ce que les hommes estiment est sans valeur et tout ce qui leur fait peur sans danger <. Il y avait là comme un fonds commun d'idées, d'arguments et d'exemples où ils venaient tous s'approvisionner, comme faisaient autrefois les panégyristes attiques et comme allaient faire bientôt les apologistes chrétiens.

Mais il n'était pas impossible de donner à ces idées empruntées quelque air de nouveauté. D'abord, appliqués à des cas particuliers, ces thèmes connus perdaient l'allure dogmatique qu'ils devaient avoir dans un traité en règle'. De plus, grâce aux points de contact qu'ils présentaient

« Épiclète, fr. 21 » Slobée, Fior., Vil, 17. Cf. Téloge de la Qèvre fait par Favorinus (Aulu-GelJe, iV. A,^ XVII, xii, 2). Gicéron, qui cite la cécité dans le passage rapporté plus haut, s^amuse à esquisser lui-même Téloge de la surdité {Tusc, V,116). Cf. Téloge de la vieillesse dans le Cato major de Gicéron, qui parait s'être inspiré d'Ariston de Gbios (v. Hense, Teletis reliquiae, p. ci), dans Musonius (Stobée, Flor., GXVII, 8), dans Favorinus (ibid., GXV, 17 ; 22; GXVI, 44 ; GXIX, 16), dans Juncus {ibid., GXV, 26; GXVI, 49; GXVII, 9). Gf. Plutarque, De l'utilité des ennemis. et l'indication d'Épictète, EntretietiS, III, xx, 9-12, suivie d'allusions à la maladie, à la mort, à Tindigence, etc., dont chacune peut être Toccasion d'un développement analogue. Le mépris de tous ces prétendus maux avait pour conséquence la tranquillité de Téme ; et c'était là un des sujets les plus fréquemment traités dans les écoles philosophiques, particulièrement par les stoïciens ( Diogène Laérce , IX, 20 ; cf. Gréard, De la morale de Plutarque, p. 189, à propos de Plutarque et de Sénèque).

« Épictète, Entretiens, III, xxii, 26 et suiv. ; I, xxiv, 6-7. Gf., par ex., à propos de la folie de ceux qui souhaitent une longue vie, Gicéron, Tusc, I, 86, Sénèque, Ad Mare., XX, 4-5, et Juvénai, Sa(.,X,283et suiv., qui citent tous trois la maladie de Pompée à Naples et sa mort à Alexandrie. Sur la mort de Priam, Gicéron, Tu8C,,î, 85 = Juvénal, Sat., X, 258 et suiv.

' Gf. plus haut, 2* partie, ch. m, p. 140, n. 2.

LA FORME DBS (( BNTRBTIBNS ». 287

souvent entre eux, on pouvait passer de l'un à l'autre, ou, plus exactement, aller prendre ici, pour l'utiliser là, des développements qu'on aurait pu croire réservés à un thème déterminé. Nous avons déjà vu Épictète en user ainsi 'd'une façon assez ingénieuse et assez inattendue ^ On peut voir, par d'autres exemples, que c'était là, chez lui comme autour de lui, un procédé courant.

Parmi les thèmes indiqués par Cicéron, l'un des plus souvent traités était celui de l'exil, et les événements de ceUe période ^ justifient suffisamment cette préférence. Après Télés et Cicéron lui-même, Sénèque, Musonius et Plutarque l'ont repris chacun pour son compte*. Sénèque, exilé en Corse, laisse entendre qu'avant de consoler sa mère de son propre exil, il a relu « toutes les legons que les plus illustres génies ont composées sur les moyens de maîtriser et d'adoucir la douleur^». Musonius et Plutarque, à leur tour, ont développé dans Tordre traditionnel les arguments classiques qui servaient à réfuter les préjugés habituels contre l'exil '. Tous deux ont rappelé, après Cicéron, que Socrate se disait citoyen du monde ^ ; tous deux ont discuté, après Télés, et probablement d'après Bion, un célèbre passage des Phéniciennes d'Euripide sur les malheurs de l'exilé''. Épictète, qui n'a pas traité ce thème

< Voy. '!• partie, ch. ni, p. 127, 129, 131. Le cliap. III, xxvi, où se trouve ]a sortie contre le luxe dont il est question p. 127, renferme (5, fin ; cf. fr- 13, 1.4) une allusion à un vers de Théognis cité par Télés dans Stobée, Flor,, XCV, 21 (IV, p. 201, 1. 1 M.). Ce détail confirme bien notre supposition qu'Ëpictète s'inspire là d'une diatribe antérieure.

* Cf. Tacite, Histoires, I, 2 : f plénum exiliis mare i.

» Télés dans Stobée, Flor., XL, 8 ; Cicéron, Parad., IV ; Tusc, V, 105-109 ; Sénèque, idHe/i;. (cf. Zeller,PA.d. Gr., IIÏ, i, p. 716, n. 4); Musonius dans Slobée,F/or.,XL, 9 ; Plutarque, De Vexil; Agrippinus cité par Épictète, fr. 11. Voy., sur ce lieu commun, notamment sur la question des sources, la dissertation de A. Giesecke, De philosophorum veterum quae ad exilivm spectarU sententiis; cf. le compte rendu de P. Wendland, BerL phiL Woch,, XII (1892), p. 108-111.

4 Sénèque, Àd Helv., I, 3.

• » Cf. Gréard, De la morale de Plutarque, p. 212.

• Cicéron, Tusc, V, 108; Musonius dans Stobée, Plor., XL, 9 (II, p. 70, 1. 22 M.) ; Pluterque, De l'exil, V, p. 600 f. Cf. Épictète, Entreliens, I, ix, t.

' Télés ne cite textuellement, à la fin (Stobée, Flor., XL, 8 = II, p. 69,

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en lui-même, en a pourtant développé quelques parties pour ces jeunes gens qui, sans être proprement exilés, se sentaient dépaysés en Ëpire et considéraient Nicopolis comme un lieu d'exilé Car l'idée qu'il ne faut pas s'attacher aux lieux était une de celles qui servaient communément à réfuter le préjugé de l'exil. D'autre part, comme ces jeunes gens regrettaient leurs familles en même temps qu'Athènes, il a utilisé aussi, pour les réconforter, des pensées qui figuraient le plus souvent dans les consolations proprement dites*. Car il est naturel de faire entrevoir la perspective de la séparation définitive à ceux que suffit à abattre une séparation momentanée'. Or la consolation était aussi un des thèmes favoris des moralistes de l'antiquité, et il y avait également, sur ce sujet, des arguments traditionnels, qu'on retrouve dans Télés ^, dans Cicéron et dans Philon, dans Sénèque et dans Plutarque, dans Musonius et dans Épictète*.

1. 15 M.) d*après Dion (cf. ibid., L 13), que les dernières paroles de Polynice mourant, relatives à sa sépulture ; mais les mots oùx ip- ^ouoi, oTifsWy c'j 7ioT£ÙovTat, où Tcappr^ffiav l^ouotv (p. 66, 1. 3), sont une allusion évidente à un vers bien connu du célèbre dialogue entre la mère et le fils, vers qui sert de point de départ à une longue discussion de Musonius (p. 73, l Vi). Cf. Plutarque, De Vexil, II.

< Épictète, Entretiens, H, xvi, et III, xxiv. Cf., en particulier, Euripide, Phéniciennes, 36S, et Épictète, II, ivi, 31. Cf. également la citation d'Euripide faite par Musonius (Stobée, Flor,, II, p. 71, !.. 2 H.), et l'aliusion d'Épictète, ill, xxiv, 66. Cf., pour l'histoire de Diogène esclave, Musonius fibid., p. 74,1. 14-20), et Épictète, III, xxiv, 64-75. Cf., sur les voyages d'Héraklès, Télés {ibid., p. 68, 1. 18-21) ; Épictète, II, xvi, 44 ; III, XXIV, 13 ; III, xxvi, 32; et l'allusion de Plutarque, De l'exil, V. Cf. encore Musonius fibid., p. 70, 1. 30), et Épictète, II, v, 26.

- Inversement, mais par un procédé semblable, Sénèque, dans sa Consolation à Helvia, qui est un traité de l'exil, a introduit (IX, 8 — XII) une satire contre le luxe contemporain, où bien des détails sont visiblement d'origine cynique. Cf. Musonius (Stobée, Flor., II, p. 78, 1. 12-16 M.). Il était d'usage, en effet, d'envisager l'exil, non seulement comme changement de lieu et comme cause d'ignominie, mais encore comme caOâe de pauvreté (voy. Gréard, ouvr. cité, p. 212-215).

« Cf. 2« partie, ch. ii, p. 13«.

* Télés dans Stobée, Flor,, CVIII, 83 (IV, p. 52-53 M.). Cf. plus haut, ch. II, p. 252 et suiv.

* Voy., à ce propos, P. Wendland, Philo, ch. ix (nombreux rapproche-

Mais le thème de prédilection des moralistes stoïciens était peut-être celui de la liberté, auquel nous emprunterons une seconde série d'exemples^ S'ils n'admettaient pas que le sage pût être en exil, étant partout dans sa patrie, ils admettaient encore moins qu'il pût être en servitude. Car la liberté n'est pas ce que le monde entend par là : le sage est libre, même en prison, alors que celui qui commande aux autres est souvent moins libre que le dernier de ses sujets ou de ses esclaves*. Ce thème, indiqué par Cicéron dans le passage des Tusculanes cité plus haut, avait déjà été indiqué par lui dans le Pro Murena, au nombre des paradoxes que se plaisaient à soutenir les sectateurs de Zenon ^. Horace, à son tour. Ta traité dans une satire bien connue, ou, plus exactement, l'a fait traiter spirituellement par son esclave Davus. Celui-ci, fort de la science toute fraîche que lui a communiquée le portier du philosophe Crispinus, lui démontre victorieusement,par des arguments ad hominemj qu'un maître, soumis à toutes sortes de passions, n'est pas plus libre que son esclave^.

ments). Voy. aussi Tarlicle de C. Martha sur les consolaUons dans ses Études morales sur l'antiquité, et celui de P. Albert sur le môme sujet dans ses Variétés morales et littéraires ; cf. R. Thamin, Unproblème moral dans Vantiquité, p. 225-227. SurMusonius et Épictète, cf. 2« partie, ch.v,p.l90,n.l.

1 Philon a trailé incidemment, et à plusieurs reprises, quelques-uns des paradoxes dont se moquent Cicéron, Pro Mur., 61, et Horace, Sat., 1, 111,124 et su i V. ; Ep., I, i, 106etsuiv.(v. P.\Vendland,Ottvr. cité, ch. vin, p. 50-51). Musonius a développé, à Tinlentiondu roi de Syrie qui visita un Jour son école, le paradoxe « que le sage est roi » ( S lobée, F/or., XL VIII, 67 ss II, p. 275 et suiv. M.) ; cf. Télés, tWd., XL, 8 (II, p. 66, 1. 20 et suiv. M.), etÉpiclète, Entretiens^ III, xxvi, 31-32. Ce dernier a ira\ié(ibid.,lll, ix, 17-18), pour un fonctionnaire impérial, le paradoxe q que le sage est richei; cf.Cicéron^Prol/ttr., 61, et Par ad,, VI. Sénèque, dans le De constantia sapientis, eiM\isoniMs{Siobée, F/or.,XIX, 16) ont démontré longuement, et Ëpictète, incidemment (Entretiens^ IV, v), « que l'injure n'atteint pas le sage ». Sur le paradoxe oti izaq açpcov |Aaiv6Tai, v. plus loin, p. 303. On pourrait faire des rapprochements analogues à propos du paradoxe de la noblesse (v. Wendland, ouvr, cité, p. 51 et suiv.).

* ftpictète. Entretiens, I, xii, 23 ; IV, i, 173.

3 Cicéron, Pro Mur., 61; Parad., V. Cf.Diog. L., VII, 121, et Épictète, Entretiens, II, i, 22.

4 Horace, Sat., II, vn, 45 et suiv. On reconnaît là un mot de Bion,

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Philon avait démontré plus sérieusement, dans un ouvrage dont la seconde partie seule est conservée, TucévTa fatîXcv elvai SouXov et xavTa axouSaîov eîvai èXsuOepov *. C'est là précisément le sujet du chapitre le plus considérable des Entretiens d'Épictète *, qui a traité ce paradoxe, non plus incidemment comme celui de l'exil, mais dogmatiquement 3, et en tant que paradoxe*. L'importance capitale qu'avait la question dans la doctrine stoïcienne suffit à expliquer cette circonstance, sans même qu'il soit nécessaire de chercher dans ce chapitre la revanche de Tancien esclave, comme on peut voir la revanche de l'exilé dans le développement de Musonius sur l'exil s.

Or, bien que la matière de ce thème fût des plus riches, Épictète y a introduit des détails que d'autres, avant lui, avaient appliqués à des thèmes différents. C*est ainsi que, tout en se rencontrant, sur certains points , avec Horace ou Perse, qui avaient traité des sujets semblables*,

qui paraît provenir d*une « diatribe • sur la liberté : Btcovoç èv T<j> Ilepi ScuXetaç. ^ijalv h Biwv* oî ol-^ol^oX stxéTaièXeuOepct,o: 5è xsvijpoi àXeuôspoi îoOXci tcoXXûv èT:iÔu|xtwv (Stobée, Flor., II, 3«H. = 39 M.). Sur les sources de ce célèbre paradoxe. v. Bernays, Herakl.Briefe.p 101. Cf. Hense fRhein.Mus., XLVII, p. 234 et n. 1), qui, au delà de Bion, entrevoit Tinfluence profonde d'Antisttiène.

* Sur cet opuscule, dont Tattribulion à Bion a été contestée, v. une dissertation de R. Ausfeld, Goltingue, 1887; P. Wendland, Àrch. fur Gesch. derPhil., 1, 1888, p. 509 et suiv. ; Hense, art. cité.

* Kaibel (Hermès, XXIII, p. 543, n. 1) croit pouvoir rattacher, en outre, à une même source stoïcienne les discours XIV et XV de Dion Chnrsostome et le ITspl eii^B^eiaq de Plutarque. Cf. H. v. Amim, Leben und Werke des Dio von Prusa, p. 279.

' Sur la prétention qu*avait Épictète de traiter méthodiquement la question, v. Entretiens^ IV, i, 6'i. On reconnaît, dans la disposition de l'ensemble, Tordre traditionnel dont Sénèque parle dans sa Consolation à Marcia, II, 1, et quUl s'excuse d'intervertir exceptionnellement.

* Épictète, Entretiens, IV, i, 173.

» Stobée, Flor., XL, 9 (II, p. 74, 1. 20 M.).

* Cf., par exemple. Perse, Sat., V, 75 : « Heu! stériles veri quibus una Quiritem verUgo facit! t et Épictète, Entretiens, II, i, 26 : ^'OTav cSv otpétj/T; Tiç èict ffTpaTT;Y053 tov auTsO îayXov... Cf. encore Horace, Sat,, II, vn, 70 : « Ototiens servus! » et Épictète, Entretiens, IV, i, 7: tôv Tpiç 7€«pa}i.ëvci)v... Cf. surtout, immédiatement après ces mots, le détail final des coups : t( «XXo tq r^Tj^a; as îsT^rpsaîcxïv = Horace (90): tUndc mihi lapidem ? unde sagitlas ? i

LA FORMB DBS « KNTRETIBNS ». 291

il a utilisé ailleurs, à propos de la servitude, un trait de la vie de Diogène que Musonius avait utilisé à propos de l'exil. Ce rapprochement n'a rien de surprenant : la perle de la pairie et la perte de la liberté ont des conséquences communes!, et le trait conté par Musonius était précisément destiné à réfuter le vers d'Euripide rappelé plus haut, que l'exilé n'a plus le droit de parler librement. Comme Musonius, Ëpictète fait de Diogène le type de l'homme libre*, et rapporte que, vendu par des pirates , c'est lui qui traitait en esclave son maître Xéniadès qui l'avait acheté. C'est exactement l'attitude donnée par Philon à son Héraklès, qui n'est autre que celui du Syleus d'Euripide, dont un certain nombre de fragments nous sont connus uniquement par l'emploi qu'il en a fait^. Un peu plus haut, Épictète applique à ce même thème de la liberté un déve-

* C'est ainsi, comme on le verra plus loin, p. 305, que le thème f que les passions rendent fou n et le thème « que les passions rendent esclave » ont des points de contact. 11 en est de même du paradoxe de la liberté et du paradoxe de la noblesse: voy.,par exemple, Épictète, Entretiens^W, i, 8-11, qui fait penser à Juvénal, Sai,, VIII.

* Épictète, EntretienSy IV, i, 114-118 et 152-159. Il Tavait déjà présenté ainsi, et à propos de la même circonstance de sa vie, dans le chapitre sur l'exil à Nicopolis, dont il a été question plus haut, p. 288 et n. 1 ; cf. £ntretiens, II, zui, 2k. Dans l'opuscule de Philon, Héraklès est présenté comme modèle (II, p. 460 et suiv., Mangey) en même temps que Diogène p. 464). Or on a vu plus haut (2« partie, ch. m, p. 131 et n. 6) qu'Épictète, lui aussi, réunit volontiers le demi-dieu et le philosophe cynique. D'ailleurs, celui qui eut le premier l'idée de ce rapprochement n'est autre que Diogène lui-même : tov auxbv ^apaxTfJpa toî3 Piou Xé^wv StsÇayeiv âvi:£p xal 'HpaxXîjç, (XYjSèv 6X£uÔep(aç ':cpcxp{v(ji)y (Dlog. Laérce, VI, 71).

3 Sur rhabitude qu'avaient les cyniques et les stoïciens d'interpréter dans un sens philosophique la conduite et le langage des héros homériques et des personnages tragiques ou comiques, voy. plus loin, p. 304 et suiv. Sur Héraklès s= Diogène, cf. Philon, ibid.t p. 461 ; Musonius dans Stobée, Flor., XL, 9 (II, p. 74, 1. 14-20 M.) ; Épictète, Entretiens, IV, i, 114-119. Sur Diogène esclave, il n'y a dans Musonius qu'un canevas, tandis que le récit d'Épiclète est plus développé, plus vif et plus intéressant; mais la différence est sans doute, du moins en partie, le fait du rédacteur de Musonius, moins ûdèle que celui d'Épictète. En réalité, tous deux puisaient peut-être séparément à une source commune, probablement identique à celle de Philon. Sur l'origine du passage d'Epictète, à propos de ses rapports très étroits avec Diogène Laërce, VI, 30, p. 288 et n. 1 ;

loppement dont le canevas se retrouve dans Télés *, et où un certain nombre de détails environnants, tels que des citations de Cratès, trahissent une origine cynique s. Mais dans Télés (et sans doute aussi dans sa source), qui traitait de la richesse et de la pauvreté, il s'appliquait aux gens insatiables qui ne sont jamais contents de leur sort. On voit mieux ici quelle est, dans cette transposition, la part de l'invention personnelle d'Épictète. Télés prenait Texemple d'un esclave, qui ne rêvait d'abord que Taffranchissement. c Si je l'obtiens, dit-il, j'ai tout ce que je désire. » Mais, une fois affranchi, il veut avoir, à son tour, un esclave, puis deux, puis devenir propriétaire, citoyen, magistrat, roi, et pourquoi pas Dieu ? L'idée, assez banale, quoique le récit soit vif et alerte, est transformée en passant dans les Entretiens. Le récit d'Épictète, beaucoup plus développé, commence de même ; l'esclave désire d'abord être affranchi.

36, 74, voy. Téd. Schenkl, p. 332, 1. 22, n. 2, et surtout Hense (Rhein. Mus., art. citéy p. 232, n. 1), qui rapproche encore Plutarque, De tranq. an., IV, p. 466 e ; An vitiositas ad infel. suff., III, p. 499 b ; et Aulu-Gelle, iV.i., II, XVIII, 9-10.

» Cf. Télés dans Stobée, Flor., XCVII, 31 = Teleiis reL, \\^ (III, p. 216, 1. 3-11 M.) et Épictète, Entretiens, IV, i, 33-41.

* En général, Télés a une prédilection marquée pour Diogène et Cratés ; voy. encore, par ex., Stobée, Flor., XGV, 21 = Teletis rel., IV*. Cf. plus haut, 2* partie, ch. m, p. 126, n. 3 Un. D'autre part, Hense {Rhein. Mus., art. cité, p. 235-240) n'hésite pas à croire que la plupart, des apophthegmes de Diogène et de Craies, dont sont remplis les extraits de Télés, et notamment celui-ci, ont passé par l'intermédiaire de Bion. Le passage qui nous occupe est précédé immédiatement d'un vers-proverbe (reproduit également Flor., XGVIIl, 72 = III, p. 235. 1. 20 M.) où la vieillesse est comparée à l'Etna. La comparaison se retrouve au début du Cato major de Cicéron {k), quelques lignes après celles où il laisse entendre qu'il s'inspire du llspl y^ipiù^ d'Ariston de Chios (ibid., 3). Or celui-ci est nommé expressément par Strabon (X, v, 6) f l'imitateur de Bion le Borysthénite », si souvent cité par Télés, en particulier dans cet extrait. Cf. Hense, Teletis rel., p. xciv et ci. Quant au passage qui suit immédiatement celui qui nous occupe (cl ^affiXsTç), Hense fibid., p. xxvii et suiv.) remarque qu'il est inspiré d'Antisthène (cité par Xénophon, Banquet, IV, 36). Pour toutes ces raisons, il est évident que le passage même de Tesclave n'est pas non plus de Tinvention de Télés. Le thème qui a servi au développement d'Épictéle est antérieur, et provient probablement des Diatribes de Bion, citées parDiog. Laérce, II, 77. Cf. plus loin, p. 345: Additions.

LA FORME DES (i EIH'RBTIBNS ». 293

c'est là toute son ambition : « Si je suis affranchi, dit-il, me voilà pleinement heureux. » A partir de là, il suit un cursus honorum analogue, devient finalement chevalier, fonctionnaire, sénateur... et n'a pas cessé un instant d'être esclave. Le simple détail de l'esclave qui, dans Télés, n'a d'abord d'autre ambition que l'affranchissement*, a dû faire imaginer à Épictètc d'appliquer ce développement au paradoxe de la servitude Ti^-ça. ^auXov sîvai SoJîXov ; dès lors, il lui a donné un sens et un intérêt tout nouveaux en s'avisant de prolonger jusqu'aux plus hautes situations cet esclavage initial, dont ne s'affranchit pas même, comme il dit ailleurs, celui qui marche précédé de douze faisceaux*. Bien qu'il ne fasse aucune allusion à son ancienne condition, comme Musonius à son exil, on ne peut s'empêcher de trouver que le morceau a une saveur toute particulière dans la bouche d'un ancien esclave 3. Si d'ailleurs la note personnelle est aussi discrète que possible sur ce point particulier, on peut, en revanche, mettre nettement au compte d'Épictète la vivacité du récit, plein de détails pittoresques et de monologues animés, derrière lesquels le canevas de Télés se reconnaît à peine, comme un apologue d'Ésope derrière une fahle de La Fontaine : il y a là un talent qui mérite d'être étudié.

Cependant ici encore, o\x il s'agit de la forme purement extérieure, il faut tenir un certain compte des prédécesseurs d'Épictète, qui n'a pas créé de toutes pièces l'expression de sa pensée. Non seulement bon nombre des détails qui servaient à démontrer les thèmes traditionnels et à remplir les cadres des lieux communs se transmettaient eux-mêmes par tradition, comme on a pu le voir, mais il y avait, pour ainsi dire, des moules où les moralistes coulaient naturellement leurs idées. La « diatribe » philosophique avait une manière, des procédés et jusqu'à des

1 Ce motif se retrouve aussi dans Plutarque, De tranq. an., X, p. 470 b. Cf. plus loin, p. 3Ï5 : Additions.

« Épiclèle, Eniretiem, IV, i, 67.

' Voy., notamment, tWd., IV, i, 150-151.

291 TROISIÊMB PARTIE. — CHAPITRE lO.

formules ' qui lui étaient propres. Par son origine comme par sa destination, elle demandait un certain tour d'esprit, certaines qualités d'imagination, dont quelques-unes, pour le dire en passant, ne sont pas sans rapports avec la poésie. Des poètes figurent effectivement parmi les représentants du genre. Mais le c génie » d'Ëpictète, comme on disait autrefois, s'accommodait sans doute mieux qu'aucun autre aux conditions de ce genre ; car il en est considéré communément comme le représentant le plus fidèle*.

L'un des traits les plus frappants du récit qui vient d'être analysé est la mise en scène de l'ancien esclave. A chaque nouvelle étape de son ascension vers les honneurs, on l'entend exprimer tout haut ses rêves ambitieux ou se plaindre tout haut de ses déceptions successives. Le philosophe, en effet, fait volontiers parler ainsi Tignorant, nSwiTiQç, mais, le plus souvent, c'est en échangeant avec lui une véritable conversation 3. Platon, dans ses dialogues, mettait aux prises deux interlocuteurs. Dans les « diatribes », c'est le philosophe lui-même qui, interrompant son monologue, se met aux prises avec un interlocuteur, qu'il prend parmi ses auditeurs ou ailleurs, et engage avec lui un dialogue dont il fait tous les frais. C'est une autre manière d'imiter les conversations de Socrale. Peutêtre Socrate lui-même usait-il déjà, à l'occasion, d'un procédé analogue. Épictète dit qu'il avait tant de goût pour la discussion et la dialectique qu'il faisait quelquefois à lui seul les questions et les réponses. <( Quoi donc ? Socrate n'écrivait-il pas? — Si fait, et même autant que personne. Mais comment? Ne pouvant avoir toujours quelqu*un dont il pût réfuter les opinions ou qui pût réfuter les siennes à

* Cf. plus loin, p. 306, n. 2.

* Cf. Wendland, P/ii/o, p. 6.

» Ce n*est pas sans raison que les mois îtaTptôi^, SizXs^tç, êiiXcvsç, S}i.iX{a, ainsi que le mot latin sermo (cf. le titre des satires d'Horace), qui finirent par désigner simplement un traité de pliilosophie morale ou un sermon populaire, renferment tous l'idée de conversation. Cf. Wendland, PAtJo, p.5,etHeinze, DeHoratio Bionis imitatore, p. 6, n. 2.

son tour, il s'interrogeait et se réfutait lui-même*. • Aussi bien est-ce là un procédé instinctif. Même dans les dialogues proprement dits de Platon, il arrive quelquefois que le personnage principal s'entretienne, non pas avec tel ou tel de ses interlocuteurs, mais avec un interlocuteur fictif dont il imagine les objections et avec qui il discute. De même, les orateurs attiques, au lieu d'adresser constamment au peuple un discours dogmatique, le prennent souvent à partie et transforment leur discours en discussion. Non contents des interruptions réelles qui ne leur étaient certainement pas ménagées, ils personnifient eux-mêmes l'opposition, et se font volontiers interpeller, sur un ton parfois familier et populaire, par un auditeur imaginaire qui joue le rôle d'un comparse et leur fait des objections choisies, qu'ils s'empressent de réfuter.

Ce procédé, que les théoriciens appelaient en latin contradictio ou occupation était, naturellement, employé couramment dans les écoles de rhétorique * : quant à la « diatribe », qui était une déclamation philosophique, on peut dire qu'elle l'avait adopté et en quelque sorte fait sien s. Celle-ci d'ailleurs, alors même qu'elle afi*ecte la forme d'un discours ou d'un sermon ininterrompu, reste encore voisine du dialogue, non seulement par ses petites phrases hachées et courtes d'haleine, par son ton, souvent familier comme le langage de la conversation, mais par son allure vive et passionnée, qui va quelquefois jusqu'à Tem-

< Épictèle, Entretiens, II, i,32. WWexxr^ (ihid., IV, iv, 26 et 30) Ëpictète recommande d'en faire autant et de dialoguer avec soi-mémè : XaXet asauTG). Nous avons vu plus haut (2* partie, cl), m, p. 134), à propos de l'exercice moral, qu'il conseille de se faire interroger par les choses, c'est-à-dire de se poser à soi-même des questions auxquelles on aura à répondre, et il donne lui-même deux exemples de ces sortes de dialogues (Entr., III, III, 14-17 ; III, viii, 1-7 ; cf. II, xvi, 2-3).

* Sénèque le père, Suas.y II, 17 et 18,

3 C'est de là, sans doute, qu'il est passé dans le sermon chrôUen. Norden, qui s'étend assez longuement, dans son ouvrage Die antike Kunsl' prosa, sur les rapports du dialogue et de la diatribe, fait remarquer (p. 506, n. 1) que S. l'aul cite plus souvent qu'on ne pense les paroles d'un adversaire, sans les désigner expressément comme telles et sans faire ressorUr l'objection par une formule spéciale.

296 TROISIÈME PARTIS. — CHAPITRE m.

portement : elle vît de discussion et de polémique, et le sens très particulier qu'a pris définitivement en français le mot « diatribe » s'explique en grande partie par là. Ces traits se remarquent dans Télès*, dans les satires d'Horace ^ et dans un certain nombre de passages dePhilon'; et il est permis de croire qu'ils n'étaient pas absents des diatribes de Musonius. Car, chez ce dernier, le développement régulier et un peu lent et l'expression généralement périodique de la pensée doivent être, au moins en partie, le fait de son rédacteur^. Musonius était assurément un esprit méthodique, ami de l'ordre et de la clarté; mais aucun

* Au delà de Té]ès on peut, semble-t-il, remonter jusqu'à Chrysippe (v. R. Hirzel, Der Dialog^ I, p. 371 et n. 1) et, comme on devait s'y attendre, jusqu^à Bton. Dans Piutarque (De aud. poet,, IV, p. 22 a) on voit ce dernier réfuter, non pas Théognis, mais un adversaire fictif qui avait cité un distique de Théognis (v. Hense, Teletis reL, p. Lxvni). Chez Télés, le dialogue est particulièrement visible dans le Ilspt elicaôsCaç (Stobée, Flor., GVill, 83 = Teletis rel.. Vil), dans le double fragment sur la pauvreté {Flor., XGV, 21 et XCVII, 31 = Teleiis rel., IV* et IV»>), et dans le Ilepl çuyfiç {Flor., XL, 8 = Teletis rel., III). Dans ce dernier, presque toutes les objections sont intro> duites par oùXi (II, p. 66, 1. 16 et 19; p. 67, 1. 26; p. 68, 1. 3 et 27 M.); cf. Wilaroowilz-Moellendoriï, Philol. Vnlers., IV, p. 307, note. Dans le double fragment sur la pauvreté, le rôle de l'interlocuteur est visible, II, p. 202, 1. 1-4 ; p. 211, début, et 213, 1. 4 M. ; cf. Wilamowitz, ibid., p. 298.

* Sur le sens de sermo, qui correspond au grec 8iSTpi6ii^|, voy. Varron, De ling. Lai,, VI, 64 : c Sermo enim non polest esse in uno homine solo, sed ubi oratio cum altero conjuncta. » Voy. également Horace, Ep., II. n, 60 (cf. Diog. L., II, 77) ; Sat., I, iv, 41 et 46; Ep., I, iv, 1. Cf. plus haut, p. 294, n. 3.

» Voy. Wendland, Philo, ch. vu, p. 48-49.

4 Les extraits de Musonius portent des marques d'arrangement après coup, qu'on ne retrouve pas dans les Entretiens d'Épicléte. Telle est, par exemple, la parenthèse rétrospective placée en tête de la conversation avec le roi de Syrie (Stobée, Flor.y XL VIII, 67. On voit que le rédacteur fait un choix. Voy., par ex., immédiatement après cette parenthèse, aKka Te roXXx stzs.... xal Sy; xal Tajta; il choisit, en particulier, les discours qui sortent de la manière ordinaire du maître fFlor., I, p. 285, 1. 19 et p. 287, I. 26 M.) ; cf. plus haut, 2* partie, ch. v, p. 184, n. 3. Enfin, des expressions comme TCiiSs Tiv2 £tx£v /'F/or., I,p 285, 1.20 M. ; cf.JII, p. 7, 1. 12 M.), zoioX^U TWi Xsvst; -/piipLevcç (Flor., II . p. 13, I. 6 M.), et ralternance du discours indirecl'avec le discours direct indiquent assez nettement que le rédacteur n'a pas prétendu donner une reproduction textuelle des leçons de Musonius. Cf. Hirzel, ouvr. cité, II, p. 250, n. 1 et p. 244, n. 1.

LA FORME DES i< ENTRETIENS )). 297

exlrait de Stobée ne saurait prévaloir contre le témoignage d'Épictète, qui laisse entendre que son enseignement était très vivant et produisait sur les auditeurs une impression profonde*. De plus, les mots isolés, transmis directement sous son nom par Plutarque et Épictète lui-même, par Aulu-Gelle et Stobée^, attestent peut-être, à eux seuls, plus de vivacité et plus de goût du pittoresque que l'ensemble des extraits qui paraissent provenir de la rédaction de Lucius'. Enfin, même dans ceux-ci, on saisit assez souvent la trace de discussions, réelles* ou fictives*, engagées avec les auditeurs^ : derrière les tournures un peu froides qui introduisent les objections à réfuter, on devine le dialogue, et, dans la seconde partie du xspi cx^^iq; en particulier'', apparaissent des interrogations passionnées qui laissent entrevoir ce que pouvait être le ton primitif. Si tout cela semble plus souvent manquer de relief, il faut sans doute s'en prendre au rédacteur trop méthodique, qui a, pour ainsi dire, passé le rouleau sur ces entretiens animés, donnant parfois l'allure d'un doctrinaire sec et systématique à un homme dont nous avons pu, à d'autres égards, constater la souplesse s.

Chez Épictète, mieux servi par un rédacteur plus fidèle,

« Épictète, Entretiens, III, xxiii, 29.

* Plutarque, De coh. ira, II, p. 453 e; De vit. aer. ai, VII, p. 830 b; Épictète, Entretiens, I, i, 27 ; I, vu, 32; III, vi, 10; III, xv, 14; III, xxiii, 29; Aulu-Gelle, N.A.,\,i; IX, ii, H ; XVI, i, 2 ; XVIII. ii, 1 ; Stobée, Flor., I, 84 ; V, 76 ; VI, 8 et 35 ; VII, 23, 24, 25 ; XXXI, 6 ; XLVIII, 14, 15, 16 ; XCV,23.

» Sur l'identité du rédacteur, voy. Th. Pflieger, Musonius bei Stobaeus; Fribourg, 1897; (bibliographie de la question, p. 6 et suiv.).

* Stobée,A^d.,II, xv,46W./'F/or.,IV,p.l63M.);F/or.,LXXIX»61,début. ^ Id., Ed., II. XXXI, 123 W. (Flor.y IV, p. 213, I. 6 ; p. 2l4, 1. 5 M.) ;

Flor., VI, 23 H. = 61 M. (I, p. 155, 1. 18 M.) ; XIX, 16 (I, p. 303; 1. 21 M.) ; XL, 9(11, p. 72, I. 6; p. 73, l. 5 et 19 M.) ; XLVIII, 67 (II, p. 276, 1. 18-20; p. 276, 1.2-4 M.); LVI. 18(11, p.338, 1.21 M.) ; LXXIX.51(III, p.94, 1. 10 M.).

* Musonius appelle lui-môme ses leçons des entretiens philosophiques avec ses auditeurs :offoiY6 ^ikoci^o'j 8taTpi6i]ç [xsTso/i^xafJLSV (Stobée, Flor., XXIX, 78 (II, p. 15, 1. 13 M.)*.

^ Id., Flor., I, 209 H. = 84 M. (I, p. 38, 1. 17 et suiv. M.).

« Cf. l'appréciation trop sévère de WendIand, Philo, p. 65 (cf. p. 4) ; nous en retenons surtout la restricUon initiale qui lui ôte la plus grande partie de sa valeur.

apparaissent réunis et nettement marqués tous les caractères qu'on trouve épars et souvent à demi effacés chez ses prédécesseurs. On voit comment Thabitude de renseignement par interrogation et la pratique de la méthode socratique le conduisent à poser des questions même à ceux qui ne sont pas là pour les entendre et à faire les réponses à leur place. Au cours d'un entretien véritable, il lui arrive, à chaque instant, pour activer la discussion, de substituer un interlocuteur imaginaire à Tinlerlocuteur réel. Celui-ci est désormais dispensé d'ouvrir la bouche : c'est l'autre qui donne son assentiment et introduit les objections*. Un simple détail permet de se rendre compte de la fréquence de ces dialogues fictifs : c'est l'emploi de la formule (frt(jU qui abrège, au profit de la vivacité, le epoivT'Sv ifjixaç ou le <pa{Y) xiç av et les formules analogues des dialogues socratiques ou des orateurs attiques, en présentant comme réelle une intervention qui n'est que supposée. On la trouve déjà, mais plus rarement, dans Démosthène et dans Télés, dans Plutarque et dans Musonius^, alors qu'Épictète en fait un usage continuel ^.

* Voy., par ex., II, xxiv, 2'* el suîv. ; cf. I, xiv, M ; II. iv, 16 et sufv. ; III, IX, 15 ; lïl, XXII, 77. C'est ainsi que, dans Musonius. le roi de Syrie ne dit que quelques mots à la fln, sans avoir eu à intervenir dans la discussion proprement dite, dont le philosophe a fait tous les frais (Slobée, Flor., XLVIII, 67 ; cf. plus haut, p. 297, n. 5).

' Voy., par ex., Démoslhène, 650, 13; Télés dans Slobée, Flor.y XL, 8 (H, p. 66, 1.3 M.); Plutarque, Àd ApolL, XXI, p. 112 c; Musonius dans Slobée, F/or., VI, 23 H. =61 M. {I, p. 155, I. 18 M.)', cf. çatt) xiç av, II, p. 3:w, I. 21, et, IV, p. 213, 1. 5 M.; (ptj7{ ti; raio;, IV, p. 214, 1. 6M.

3 C'est ainsi qu*en latin le dicatquis ou le dicet aliquis de Cicéron est devenu le inquit de Sénèque (cf. Horace, 5af., II, n, 99). Cicéron luimême connaît déjà la formule, qu'on rencontre assez souvent dans sa correspondance (sur ce dernier point, en particulier, et sur cette formule, en général, voy. une note importante de Hirzel, ouvr, cité, I, p. 371, n.2). Quant à Sénèque, il l'emploie constamment dans i<es c dialogues » (innombrables exemples dans le De beneficiis), comme Épictèle emploie çr;j{î mais ce mol n'est chez lui qu'une simple formule de discussion el ne se prête jamais à aucun eiïel dramatique. Comme le dialogue nctif,€n général, la formule 9r;a( a passé dans le sermon chrétien (voy. Norden, Die antike Kunstprosa, p. 129, note). Mais, sauf un exemple signalé

LA FORME DBS tt ENTRETIENS ». 299

Ce n'est là assurément qu'un détail' dont il ne faudrait pas exagérer l'importance; mais cette prédilection pour une formule assez caractéristique, d'ailleurs bien connue, est le signe extérieur et en quelque sorte matériel d'un véritable tempérament dramatique, qui se manifeste en toute occasion. Naturellement et sans effort, des scènes comiques ou sérieuses se dessinent souvent, d'une façon inattendue, au cours d'un entretien et d'une exhortation : tantôt ce n'est qu'une esquisse, une simple indication; tantôt aussi la scène se développe librement. On n'entend que la première phrase d'un personnage ridicule, qui rappelle les soldats fanfarons de la Comédie Nouvelle et qui rebat, pour la centième fois peut-être et toujours dans les mômes termes, aux oreilles de ses convives le récit fastidieux de ses campagnes en Mésie^ : « Je vous ai déjà raconté, mon cher, comment j'escaladai cette hauteur : alors ce fut mon tour d'être assiégé^. » On entend tout au long le dialogue que le mattre engage avec le philosophe novice qui se trouve pour la première fois, au sortir de l'école, en face d'un danger sérieux. La scène se passe sur le pont d'un bateau pendant une tempête, puis à Rome devant l'empereur : le maître, déguisé en passager ou en habitué du palais, s'est glissé derrière son élève pour lui rappeler à propos la leçon de la veille : c Quand le vent fait

(p. 506. n. 1), dans S. Paul (Cor,^ II, x, 10), Norden ne la rencontre pas avant le iv siècle, par exemple dans S. Jean Chrysostome et dans S. Grégoire de Nazianze (ibid.^ p. 556-557, p. 567, note).

< C'est ainsi que nous croyons devoir rendre le mol Muaioc, alors que la traduction Gourdaveaux (p. 78) le rend par la Mysie. Gf. H. Doulcet, Quid Xenophonti debuerit Flavius Àrrianus, p. 5. Il est permis de voir dans ce détail autre chose qu'une simple fantaisie ou un simple souvenir littéraire ; cf. ce qui a été dit plus haut, 1" partie, ch. r% p. 18, n. 2, à propos des guerres contre les Daces sous Trajan.

• Ëpictète, Entretiens, I, xxv, 15. Gf. Théophraste, Caractères, VII, et surtout Plutarque, Du bavardage, XXII. Ailleurs on assiste au manège du vaniteux gêné qui veut se faire passer pour riche, en jetant, pour emprunter le titre d'une comédie moderne, « de la poudre aux yeux » du monde, et a recours à toutes sortes de supercheries pour entretenir cette illusion autour de lui (IV, vi, 4).

300 TROISIÈME PARTIS. — CHAPITRE lU.

claquer les voiles et que tu pousses des cris d'épouvante, je suppose qu'un passager s'avise de faire le mauvais plaisant et s'approclie de toi pour te dire : « Rappelez-moi donc, (( je vous prie, ce que vous disiez hier. Le naufrage (( est-il un vice ou quelque chose qui se rattache à un « vice? — De quoi vous mêlez-vous? lui dirais-tu; nous « sommes en train de périr, et vous venez plaisanter! » De même, si l'empereur le citait à comparaître pour répondre à une accusation, te souviendrais-tu encore de ces distinctions (entre les choses bonnes, mauvaises ou neutres) ? Au moment où lu entres, pâle et tremblant, supposons que quelqu'un t'aborde et te dise : c Pourquoi « tremblez-vous comme cela? Qu'est-ce qui est en question c ici? Est-ce que l'empereur distribuerait par hasard le t vice et la vertu à ceux qui entrent là-dedans? — Com- (( ment! vous aussi! lui dirais-tu; qu'avez-vous à me « railler ainsi? — Dites tout de même, philosophe, pour- « quoi vous tremblez. N'est-il pas vrai que tout ce qu'on « risque ici, c'est la mort, ou la prison, ou les tourments, « ou l'exil, ou la flétrissure? Or, y a-t-il là quelque vice c( ou quelque chose qui se rattache à un vice? Du moins, a comment appeliez-vous ces choses-là hier? — Laissez- « moi tranquille, lui dirais-tu; j'ai déjà bien assez d'en- « nuis*. » Comment faut-il donc parler en présence de l'empereur, ou, comme on disaitdans les écoles, en présence du « tyran » ? Pour en donner une idée, Horace, en une telle circonstance, suivant en cela un procédé classique^ citait les Bacchantes d'Euripide, et reproduisait, en l'interprétant philosophiquement, la réponse de Bacchus à Penthée'. Épictète tire le dialogue de son propre fonds. Le thème

« Épiclète, Entretiens, II, xix, 15-20.

> Ainsi Philon citant le Syleus du même Euripide, reproduisait, avec commentaire admiralif, la réponse d*Héraklès à Eurystliée, visiblement inspirée de la fin du Prométhée d'Escliyle (Philon, H, p. 461 M., cité par O. Hense, Rhein. Mus., art. cité, p. 226, et par M. Groiset, Hist. de la litt. gr., 111, p. 413). Cf. plus haut, p. 291 et n. 3.

^ Horace, Ep., I, xvi, 73 et suiv. ; citation d'Euripide, Bacchantes, 498 (vers cité également par Plutarque, De tranq. an., XVIII).

LA FOniiB DBS U BNTRBTfKNS ». 301

est cehii-ci : le tyran peut tout nous prendre, sauf la seule chose qui nous appartienne en propre, le pouvoir de penser librement. La scène est reproduite plusieurs fois avec des variantes ; voici un échantillon de ces dialogues : « Quitte, me dit-on, le laticlave. — Voici : je n'ai plus que « Tangusliclave. — Enlève-le aussi. — C'est fait : je n'ai « plus que ma tunique. — Ote également ta tunique. — « Me voici nu. — Ta vue m'est encore odieuse. — Alors c prends mon corps tout entier ». Que puis-je avoir à « craindre de celui à qui je puis ainsi jeter mon corps*? » Si cette scène dramatique rappelle, au moins de loin, telle scène de Polyeucte ^ la scène entre le maître Pyrrhonien et le valet stoïcien rappelle, de beaucoup plus près, une scène bien connue de Molière. Épictète, on le sait, ne voit dans les sceptiques, qui prétendent que les sens nous trompent, que de simples charlatans, qui jouent la comédie devant le public : mais un stoïcien, plus fin qu'eux, se déguise en esclave pour leur en jouer une de sa façon, et cela en les prenant au mot. « Si j'étais au service d'un de ces gens-là, dût-il me rouer de coups tous les jours, je me chargerais de le faire enrager. « Esclave, me dirait-il, verse de l'huile dans mon bain. » Moi, j'y verserais du vinaigre, et, en me retirant, je lui viderais sur la tète le contenu de la burette. « Qu'est-ce que c'est que cela? — J'ai eu une impression absolument identique à celle de l'huile, je vous assure. » Ou encore : a Donne-moi ma tisane.» Je lui apporterais une assiette pleine de sauce au vinaigre. « Mais c'est de la tisane que je t'ai demandée. — Justement: « en voici. — Par exemple ! tu ne me diras pas que ce n'est « pas là de la sauce au vinaigre? — N'est-ce pas aussi « bien de la tisane *? — Prends toi-même, et sens; prends,

< Épictète, Entretiens, I, xxiv, 12-13 ; cf. I, xxix, 44-45.

> Ce rapprochement avec Corneille est indiqué d'un mot par C. Marttia, Let Moralistes sous V Empire Romain, p. 160: « L'héroTsme slolque éclate en dialogues cornéliens. »

3 On reconnaît là la célèbre formule de Pyrrhon oiSèv |x5XXov.... ou plutôt la variante t( |jiSXXov.... ; que quelques-uns lui substituaient,

« et goûte. — Qu'est-ce que cela prouve, du moment que c nos sens nous trompent? » Eh bien, si j'avais seulement trois ou quatre camarades d'intelligence avec moi, je l'obligerais à se pendre de dépit ou à changer de notei. » Le sang-froid imperturbable du fripon d'esclave et son accent convaincu sont d'un comique excellent et rappellent la célèbre scène du Mariage forcée où Sganarelle démontre par des arguments probants au Pyrrhonien Marphurius qu'il peut y avoir au monde autre chose que des apparences, et que certaines sensations correspondent à des réalités .

Les personnages imaginaires n ont pas toujours, comme ici, le loisir d'échanger des conversations avec le philosophe qui les évoque. Souvent on les fait comparaître uniquement pour les accabler de véhémentes invectives; on les serre, on les presse; il n'y a plus de dialogue, parce qu'ils sont supposés réduits au silence. Ces sorties étaient familières à la diatribe, comme à la poésie satirique, qui n'est souvent qu'une espèce du genre. La première satire d'Horace n'est autre chose qu'une diatribe d'école^, mise en vers, contre la « fureur d'accumuler* ». Mécène, à qui elle n'est adressée que par un « envoi » aussi court qu'artificiel, est perdu de vue dès le second vers, et elle se réduit, à peu près d'un bouta l'autre*, à une violente apostrophe adressée à Tentasseur d'écus. C'est à peine si ce dernier peut hasarder

comme nous l'apprend Sextus Empiricus, P., 1, 189; cf. Aulu-Gelle, iY.i4., XI, y, 4.

* Épictète, Entretiens, II, xx, 29-31.

> Molière, Mariage forcé, se. VIII. Le détail flnal est presque identique au mot de Molière : t Je le ferai clianger de note, chien de philosophe enragé. »

3 Voy. dans Heinze, De Uoraiio, p. 15-22, un examen détaillé de cette satire avec nombreux rapprochements.

^ Cf., outre les auteurs cités par Heinze, Pseudo-Télés, Flor.y XCIII, SI ; Juvénal, Sat,^ XI V, v. 107-fln. Horace lui-môme fait allusion (v. 14) au déclamateur stoïcien Fabius, et termine par une allusion à un certain Grispinus qui doit être identique à celui de laSat., II, vu, 45; cf.Sai.^I, ni, 139.

( Exactement du v. 28 au v. 107. Cette partie centrale est, en effet, encadrée par deux parties d'un développement un peu différent sur la (ie{A^i{ACip{a. Cf. plus loin, p. 345 : Additions.

deux timides objections, que le poète-philosophe, animé d'une noble indignation, lui fait aussitôt rentrer dans la gorge. Ailleurs, dans une satire qui a absolument Tallure d'une diatribe cynique, c'est le gourmand qu'il prend à parties soit pour lui démontrer les avantages d'un régime frugal, soit pour lui demander, d'un ton qui n'admet pas de réplique, s'il ne pourrait pas faire de son argent un meilleur emploi*. C'est tout à fait de la même manière qu'Épictète, habitué à apostropher ses disciples, interpelle des l^iûxai imaginaires, absolument comme s'ils étaient devant lui sur les bancs. Horace, dans sa grande satire du second livre, où il reproduit, en les parodiant, des souvenirs d'école, et, sans doute aussi, des diatribes cyniques, citait les avares, les ambitieux, les prodigues et les amoureux 3 à comparaître devant le stoïcien Stertinius pour s'entendre dire, en vertu du paradoxe xaç açpwv |jta{veTai*, qu'ils étaient tous atteints de folie. Ëpictète, dans sa grande diatribe sur le paradoxe xivTa çaOXcv eîvai ocuXov xat xivTa ffxouSaîov eîvai èXsuGepov, convoque de même le sénateur consulaire entiché de sa noblesse, l'amoureux, le courtisan ambitieux qui est devenu le favori de l'empereur, pour leur démontrer qu'ils sont de simples esclaves». 11 met ce dernier au défi de nier qu'il regrette sa vie passée et qu'il est beaucoup plus malheureux depuis qu'il est arrivé à ses fins®. Il le quitte, on croit qu'il en a fini avec lui ; mais, quelque temps après, il revient tout à coup à la charge d'une façon inattendue. Cette fois, c'est pour lui

* C'est la contre-parUe de la Sat. I, i, où le point de vue avait d'ailleurs été indiqué v. 103-108. Cf. Heinzc, De Horatio, p. 25.

* Id., Sat. II, II, 27 et suiv., 70 et suiv., 101 et suiv. Ces derniers vers rappellent Musonius dans un passage rempli d'interrogations passionnées (Stobée, Flor,, I, 209 H. = I, p. 38, 1. 27 et suiv. M.), auquel il a été fait allusion plus haut, p. 297, n. 7. Cf. des apostrophes analogues dans Plutarque, De tranq. an., X, et De cup, dit?., V et IX.

3 Horace, Sat, II, m, 82 et suiv., 179 et suiv., 224 et suiv., 247 et suiv.

* Cf. Cicéron, Pro Mur., 61 ; Parad., IV.

* Épictèle, Entretiens, IV, i, 6 et suiv, 15 et suiv., 47 et suiv.

* Id., ibid., IV, 1,4950.

304 TROISlàHB PABTIE. — CHAPITRE III.

dire, avec jine violence vraiment plébéienne, son profond mépris pour tous ces honneurs acquis au prix de toutes sortes de bassesses et de honteuses intrigues*. Tel est d'ailleurs ce besoin d'interroger et d'interpeller tout le monde, présents ou absents, qu'il va jusqu'à interpeller les oiseaux en cage, qui n'aspirent qu'à reconquérir leur liberté et s'envolent dès qu'ils trouvent la moindre issue pour s'échapper; et ceux-ci répondent^!

Parfois enfin, les personnages qu'il apostrophe ou tait parler, au lieu d*étre purement imaginaires, sont empruntés à la littérature. Ce procédé est tout à fait conforme aux traditions des stoïciens, qui interprétaient volontiers, comme on sait, dans un sens philosophique, la mythologie, les poèmes homériques et les œuvres des tragiques ou des comiques*. Nous avons déjà vu qu'Ulysse était souvent proposé par eux comme le type du sage, de

< Épictète, Entretiens, IV, i, 145-151.

' Rappelons, à ce propos, que la philosophie et l'éloquence, la déclamation et la diatribe personnifiaient couramment des objets inanimés et faisaient parler des élres de raison. Inutile d'insister sur les « pro^popées 1 des Lois, de la Nature et de la Patrie, dans Platon, Lucrèce et Gicéron. R. Hirzel fDer Dialog, 1, p. 372 et suiv.) cite de nombreux exemples chez les premiers stoïciens. E. Norden (Die antike Kunstprosa, p. 129, note) cite des exemples de Platon, d*Antistbène, d'Antiphon. II rapporte un dialogue de Démétrius de Phalère entre le Courage et le lâche (Stobée, Flor., Vill, 20) et rapproche un passage semblable de Dion cité par Télôs (ibid., I, 98 H. = I, p. 123, 1. 18 et suiv. M.), où la Pauvreté apostrophe Tliomme, comme fait la Nature dans Lucrèce (cf. Pseudo-Télès, ibid., XCI, 33). Heinze, ouvr. cité, p. 24, cite Horace, Sat., I, II, 68. Enfin, il retrouve ce procédé jusque dans le sermon chrétien (p. 567). Nous ajouterons, à cause de l'emploi de la formule traditionnelle dans ces personnifications d'abstractions, Épictète, Entre» tiens, III, I, 23 : èpsT aoi çwvtqv xoOev Xa66v (xb è^aipSTOv).

' Sans remonter jusqu'à Chrysippe, qui avait, paraît-il, mis en pièces, à force de la citer, presque toute la Médée d*Euripide (Galien, De Hippocrat. et Plat, dogm., III ; Dlogène Laêrce, VII, 180), il suffira de rapprocher, ici encore, Horace, Philon et Épictète, qui paraissent avoir subi tous trois, plus ou moins directement, Tinfinence des Diatribes de Bion. Cf. l'interprétation philosophique d'un passage des Bacchantes (498) par Horace (v. plus haut, p. 300), d'un passage du Syleus d'Euripide par Philon (v. plus haut, p. 291 et p. 300, n. 2), d'un passage &Hécube (dernières paroles de PoIyxène,dans le récit de sa mort (548 et suiv. ; cf. Hensc, Rhein. Mus., art. cité^ p. 235), par le même Philon (p. 463), et de

LA FORME DRS « ENTRETIENS ». 30o

même qu'Héraklès était plutôt le patron des cyniques S tandis que les prétendus héros de \ Iliade ou les personnages de tragédies représentaient les tSiwTai, esclaves et victimes de leurs passions*. C'est ainsi qu'Horace, Perse et Ëpictèle, pour démontrer que Tamour ôte la raison ou la liberté, citent tous les trois, chacun à sa façon, une scène de Ménandre ; Ëpictète, pour sa part, interpelle directement le soldat Thrasonidès». Parfois, au lieu de citer, plus ou moins exactement, les poèmes épiques ou les tragédies, on remettait en scène les héros d'Homère et d'Euripide ; on prolongeait leurs rôles en les interprétant. C'est la pièce qui continuait; mais, sans cesser d'être dramatique, elle devenait philosophique. Le philosophe intervenait, en quelque sorte, comme acteur accessoire, ou, si Ton aime mieux, les personnages devenaient de simples disciples, assis avec les autres sur les bancs de l'école. Il les citait à comparaître comme témoins ou comme accusés, les apostrophait, leur faisait subir un interrogatoire en règle et les obligeait à analyser eux-mêmes leurs propres sentiments ^. Ainsi Télés, non content de citer les dernières paroles du Polynice d^Ëuripide relatives à sa sépulture, s'introduit dans la pièce et lui répond à la place de Jocaste^.

deux passages de Vlliade (XXIV, 5 ; XIX, SUelsuiv.) par Épictète/£ntreiiens, IV, x, 36). Lucien (Sectes à l'encan, IX fait allusion) à la liberté que les ptiiiosoplies prenaient avec leurs textes. II est certain qu'on est surpris, au premier abord, de voir Philon proposer comme exemple de Tindépendance du caractère ($ié5ei;ev ëpyoïç tc Tfjç f jjcWÇ àSo'JXwTOv) la voracité proverbiale d*Héraklès (fr. 690 N.»).

* Cf. plus haut, 2« partie, ch. in, p. 131, n. 5.

« Horace, Ep., I. n, 6-17 (cf. 24-32) ; Épiclète, Entr., I, xxviii, 32;cf.lî- 19 et 22-25; II, XVII, 19-23 (cf. I, xxvur, 6-7); II, xxn, 11-15 et 32-33.

* Épictète {Entr.AV, i, 19-20) cite une scène du Miao'j|JLcvoç (Fragm. corn., IV, 169 Meineke; III, fr. 338 Kock). Horace fSat., II, m, 258-270) et Perse (V, 161 et suiv.) citent Ménandre par l'intermédiaire de Térence (Eunuque, 46 et sulv.|. Cf. plus haut, p. 303. Plutarque [De cup. dtv., IV). puisant sans doute à la môme source, cite le cas de Thrasonidès à propos des avares, que leur passion, dit-il, réduit en servitude comme Tamour.

« Ce n'était là^ du reste, que Tapplication philosophique de ce qui se faisait dans les écoles de rhétorique, où il était d*usage de faire parler les héros anUqucs.

* Télés (Bion) dans Stobée,Ftor.,XL,8(lI,p.69,1.15etsuiv.M.) ; cf.plus

Dans la grande satire d'Horace citée plus haut à plusieurs reprises, Sterlinius, qui connaît à fond les procédés traditionnels de Técole, au lieu de s'adresser à un ambitieux vulgaire, convoque rAgainemnon de ÏAjax de Sophocle, rinterpelle comme un disciple ordinaire, sauf qu'avec tous les égards dus à son rang il lui demande la permission de Tinterroger, et l'oblige finalement, au moyen de la méthode socratique, à avouer qu'en égorgeant sa fille au lieu d*une biche, il s'est montré aussi fou, plus fou même qu'Ajax, qui s'est contenté d'égorger des bœufs et des moutons à la place de ses compagnons * . Ce même Âgamemnon est également cité à comparaître devant Épictète*^ pour y apprendre qu'il a tort de placer hors de lui l'objet de ses désirs ou de ses craintes : voilà pourquoi, tout puissant qu'il est, il n'est pas heureux. C'est pendant la nuit du dixième chant deVIiiade : pendant que tout dort dans le camp, seul il veille, dévoré d'inquiétudes à la pensée que les Grecs sont en danger. Épictète, — ou plus exactement le Cynique qu'il fait parler, — prenant le rôle du vieillard d'Ipliigénie, lui demande la cause de ses inquiétudes; mais il l'interroge à la manière socratique. Il vient au secours de son ignorance, et lui fait connaître les vrais motifs de son chagrin, en l'initiant, d'une façon un peu vive, aux principes du stoïcisme. Il a donc bien du temps à perdre qu'il s'inquiète pour des bagatelles comme le sort des Grecs et le sien? Il ferait mieux d'examiner un peu le seul point

haut, p. 287, n. 7. Musonius, citant un autre vers des Phénicienneê (ibid., XL, 9 = II, p. 73, 1. 24 et suiv. M.), apostrophe familièrement Euripide lui-môme et le reprend philosopliiquemcnt. Cf. Épictète interpellant le Thrasonidès de Ménandre (v. plus haut, p. 305), et Plutarque interpellant le Ménélas de VOdyssée, ou, du moins, le riche qui est, comme lui, luxueusement logé et meublé.

< Horace, Sat., II, m, 187-208.

* Le mot (èXGè eiç to ixéaov) n'est appliqué qu'à l'ambitieux (IV, i, 47) ; mais Agamemnon est introduit exactement de la même manière et dans les mômes termes (IV, i, 46 fln = III, xxii, 23). Voy. d'autres formules traditionnelles précédant les citations, dans Épictète (III, xxn, 29 et 30; III, XXIV, 68; III,xxvi, 33; IV, i, 19) ; dans Philon (II, p. 461); cf. Télés (Stobée, Flor.. XCV, 2t = III, p. 201, 1. 3 otOM.). Cf. Hense, Bhein. Mus,, XL vu, p. 227.

vraiment intéressant : sait-il désirer ou craindre les choses comme il le doit, c'est-à-dire sans sortir de lui-même? S'il s'était préoccupé de ces questions dès le début, il n'eût jamais entrepris la guerre de Troie ; et maintenant même il est encore temps d'y renoncer*. Achille aussi vient à son tour ; car il a, comme Agamemnon, sa nuit d'insomnie et d^inquiéludes. Or Ëpictète n'admet pas qu'on « se tourne et se retourne dans son lit *> sans pouvoir fermer l'œil : pour le sage, la consigne est de dormir sur les deux oreilles», même quand il vient de perdre son meilleur ami. La douleur d'Achille, plus louable encore aux yeux des profanes que les inquiétudes d'Agamemnon, ne trouve pas grâce devant lui. Il est traité exactement comme ces élèves qui se croient perdus dès qu'ils ont quitté leur famille : c'est même à eux que s'adresse indirectement la leçon. «Croyaitil donc son ami immortel? Ne doit-on pas être capable de vivre seul? » Il rabaisse à plaisir l'amitié d'Achille, et se donne beau jeu pour lui reprocher la frivolité de sa douleur. <^ Il ne fera plus ta cuisine? La belle affaire! Tu le remplaceras, comme tu remplacerais ta marmite^ si elle était cassée *. »

Voici un procédé plus original. Au lieu de citer ces accusés à comparaître isolément, il s'avise de les mettre aux prises et d'établir entre eux une sorte de débat contradictoire. Achille n'est pas plus raisonnable qu'Agamemnon, puisqu'il

< Épiclèle, Entretiens, III, xxii, 30-38. On peut affirmer^ sans témérité, que, dans toute cette scène, Kpictète s'inspire de Dion, qui parlait au roi des rois avec encore plus de familiarité. Car on sait par Gicéron fTusc, 111,62) que Dion, citant, comme Épictète, le vers X, 15, de Vlliade, où on voit Agamemnon s'arracher les cheveux de désespoir, le traitait d'imbécile, quasi calvitio maeror levaretur !

* Id., ibid., IV, X, 31. 11 faudrait même dire « de ronfler », pour être tout à fait exact, car Kpictète le dit en grec : t Le sage s'inquiète de bien penser ; mais, pour tout le reste, u-îçtioç ^éy^ei. » (Id., ibid., III, XXII, 105; IV, X, 29 ; cf. III, xxii, 30). On peut rapprocher de Tinsomnie d' Agamemnon les cauchemars qui éveillent en sursaut les profanes (III, XXIV, 24 ; cf. Horace, JKp., I, ii, 37).

» Id., ibid., IV, x, 31-35. Cf. Gicéron, Tusc, V, 18 : allusion à Achille « versant des pleurs pour un affront » , pris à partie par Dionysios d'Héraclée.

308 TROISIKHB PARTIB. — CHAPITRE III.

se préoccupe comme lui d'objets extérieurs, ignorant que le vrai bien ne peut être qu'en nous. On peut prévoir dès lors que ces deux hommes ne s'entendront pas { car c'est précisément là l'origine des désaccords entre les hommes, comme entre les peuples. Aussi, pour montrer comment naissent les disputes, Épictète les convoque tous les deux ensemble, et leur fait recommencer, à sa façon et sous sa direction, la querelle des chefs. Homère ne les avait mis aux prises qu'au moment où ils oubliaient le peu de philosophie qu'ils savaient : Épictète remonte plus haut et les fait voir un instant raisonnables. Au début, tout marche à merveille, ils s'entendent on ne peut mieux : tant que la question ne porte que sur les principes généraux et innés de la raison, l'unanimité est parfaite. Mais, quand il s'agit d'appliquer la notion générale du bien aux cas particuliers, et de déterminer ce qui est bien à propos de Chryséis et de Briséis, c'est alors que les choses se gâtent, et l'entrevue, si bien commencée, se termine par de gros mots et presque par des coups : tout cela parce qu'ils ont l'un et l'autre placé le bien dans les objets extérieurs*. Ailleurs, une représentation un peu différente de la même scène est donnée à propos de Tignorance et de la présomption. La scène est encore h trois personnages, Épictète, protagoniste, jouant le rôle du vieux Nestor : il convoque à nouveau les deux chefs, les interpelle tour à tour et leur fait honte d'oublier leurs devoirs pour des passions personnelles, par ignorance de leurs véritables intérêts *.

Ces exemples nous paraissent justifier suffisamment répithète de dramatique appliquée plus haut à la manière d'Épictète. Ajoutons que lui-même, en employant ces procédés, les caractérise ainsi, et présente cette allure dramatique comme un des traits essentiels de la manière des moralistes populaires. Son Cynique, c'est-à-dire le type de ces prédicateurs détachés comme en mission vers les hommes pour leur montrer combien ils se trompent en cherchant le bien et le mal où ils ne sont pas, doit, dit-il,

« Épictète, Entretieng, I, xxii, 5-0.

«Id., i«d., II, XXIV, 20-24.

LA FORMB DBS (( ENTRETIENS ». 309

être capable, à Toccasion, d'élever la voix et de monter sur la scène tragique pour dire aux hommes : c Où allezvous ?.. J » et c'est précisément à titre d'exemple qu'il fait comparaître TAgamemnon d'Homère. Il a donc consciemment appliqué ce qu'on peut appeler une des lois du genre de la diatribe, et, autant que nous avons pu en juger, personne ne l'a fait avec plus de verve naturelle et de fantaisie personnelle.

Un autre trait caractéristique de la diatribe, qui suppose, lui aussi, certaines qualités poétiques, et particulièrement une autre espèce d'imagination, c'est le goût des comparaisons ingénieuses et pittoresques. Elle aime à faire voir les choses, comme elle aime à faire entendre les hommes, et, de même qu'elle prête parfois la parole aux objets inanimés, elle revêt volontiers d'une forme les idées abstraites*. Et il ne s'agit pas là seulement d'une tendance générale el d'une préférence dominante. Comme il y avait certains thèmes d'usage courant et certaines façons traditionnelles d'interroger ou de faire parler les hommes, il y avait aussi certaines manières de présenter les choses, certaines comparaisons toutes faites, qui se transmettaient dans les écoles, et qu'on retrouve dans les diatribes en vers des poètes satiriques qui ont subi l'influence de modèles cyniques ou stoïciens. Ainsi, dans sa première satire, déjà citée plus haut à ce titre, Horace, opposant l'insatiable et absurde avidité de l'homme à l'épargne intelligente et modérée de la fourmi, laisse entendre en passant, comme pour s'excuser de reprendre un vieux cliché, que c'est là une comparaison classique : ....sicut parvoia — nam exemplo est — magni formica laboris '.

Si la philosophie populaire comparait volontiers les hommes aux animaux qu'ils voient habituellement autour d'eux*, elle était naturellement aussi portée à rapprocher

« Kpictète, £ntr^«iens, III, XXII. 23 et 26.

< On a déjà vu plus haut, 2* partie, ch. m, p. 133, n. 5, un exemple frappant de celle tendance chez Épiclële.

s Horace, Sat., I, i, 33.

4 Est-il besoin d'ajouter que, le plus souvent, ces comparaisons sont

les choses morales des objets matériels, pour se faire mieux comprendre d'un auditoire à qui les abstractions étaient peu familières. On sait, en particulier, combien sont fréquentes dans les dialogues socratiques les comparaisons tirées des métiers manuels : les exemples du maître de musique et du mattre de gymnastique, du médecin et du pilote, du cordonnier, du forgeron et du charpentier reviennent, pour ainsi dire, à chaque page. Ils ont passé de là dans la diatribe envers ou en prose, chez Horace ^ chezMusonius',

au désavantage des hommes? Voy., par exemple, Musonius dans Stobée, Flor., XVII. 42 H. (I, p. 286, 1. 18-26 M.); XVIII, 3? H. (p. 297, 1. 18 et 23 M.) ; XXIX, 75 (II, p. 11, 1. 3 et suiv. M.) ; Épictète, Entretiens, I, IX, 9; III, XXIV, 6; IV, xi, 31-32. Dans un ordre d*idées semblable, on peut citer la comparaison du cheval et du chien, à propos des devoirs Imposés à rhomme par.sa nature, et rapprocher Musonius dans Stûbée, Flor., GXVII, 8 (IV, p. 88, 1. 1 et suiv. M.) et Épictète, Entretiens, III, I, 4-6; cf. II, IX, 8 ; IV, v, 13-14; voy. également Musonius dans Stobée, Ed., II, xxxi, 123 W7F/or.,IV, p. 212, 1. 6 et suiv. M.). De même, pour la comparaison de l'homme et du cheval, à propos du mérite personnel,cf. Stobée, FZor., 1,37 (mot attribué à Socrate); Èpïciéie, Entretiens, III, XIV. 11; fr. 18 = Stobée, Flor,, IV. 93; Juvénal, Sot., VIII, 55-66. Pour une autre comparaison du même genre, commune à Musonius et à Épictète, voy. 2* partie, ch. m, p. 129 et suiv.

* Dans la grande satire d'Horace (II, m), qui nous a déjà fourni matière à plusieurs rapprochements avec Épictèle, on trouve, d'abord (99 et suiv.), une anecdote relative à Aristippe, que Diogène LaCrce cite comme provenant des Diatribes de Bion (II, 77), et, immédiatement après (104 et suiv.), une comparaison destinée à démontrer Tabsurdilé de l'avarice, où figurent successivement le joueur de cithare, le cordonnier et le pilote :

Si quis emat citharas, emptas comportet in unom

nec studio citharae nec musae deditus utli.

si scalpra et formas non sutor, nautica veia

aversus mercaturis....

En raison de ce voisinage, il y a de fortes présomptions pour que les deux passages soient de même provenance, et il semble légitime de conclure pour tous deux A Tinfluence de Bion (voy. O. Hense, Teletis rel., p. Lxvi et n. 1 ; cf. Heinze, De Horatio p. 26). Mais le simple aspect de ces comparaisons suffirait à prouver qu'Horace s'inspire d'un modèle antérieur. (D'ailleurs le détail du vin de Chio et de la piquette, qui vient après (115), se retrouve dans Plutarque, De tranq. an., VIII, suivi d'une nouvelle anecdote relative à Aristippe.) Or la comparaison du musicien (accompagné du forgeron) se retrouve dans Épictète (Entretietvs, IV. vin, 16), appliquée à une idée analogue ; celle du cordonnier (accompagné du charpentier) y figure aussi (ibid., III, xxui, 8).

« Voy., en particulier. Stobée, EcL, II, xv, 46 W. (Flor., IV, p. 163 M.) et surtout Ftor., LXXIX, 51 (III, p. 91, 1. 1 ; p. 92, 1. 29; p. 93, 1. 2 M.),

L\ FORME DBS « ENTRETIENS ». 311

dont c'est le procédé favori, et chez Épictète *. Quand celuici compare la vie au jeu de des*, à un banquet^, à une fête *, quand il représente l'homme comme un acteur ^ qui doit

tout à fait comparable à Horace, Ep„ II, i, 114 et suiv., sauf que, chez ce dernier, il s'agit de poésie au lieu de philosophie, et que le cordonnier y lient la place du musicien. Voy. encore Stobée, Ed., II, XXXI, 123 W. fPlor.,lW, p. 213, I. 2\ etsuiv.M.); II, xxxi, 125 W. fibid., p. 217, 1. 19 et suiv. M.) ; II, xxxi, 126 W. fibid., p. 225, 1. 9 et sulv. M.) ; Flor., XXIX, 78 (II, p. 13, I. 8 et suiv. M.); XL VIII, 67 (p. 276, 1. 9 et suiv. M.).

* Il suffit, pour Épictète, de jeter un coup d'œil dans Tlndex de Téd. Schenkl, aux mois correspondants. Cf. plus haut, p. 310, n. 1 fin. A propos de la comparaison des choses morales aux objets matériels, on peut signaler ici, comme provenant du même principe, Tidée de mettre en regard, d'une part, l'activité que les hommes déploient, les voyages qu'ils entreprennent, les dangers qu'ils courent pour des intérêts purement matériels, et, d'autre part, leur inaction, leur indolence, leur torpeur, lorsqu'il s'agit d'intérêts moraux bien autrement importants. Cette idée se retrouve, sous des formes diverses, dans Horace, Ep., I, i,45; I, ii, 32-43; I, XI, 29 ; Philon, De migr., XXXIX, p. 470; Quod otnn. prob. lib., II, p. 455 ; Sénèque, Ep., XIX, 7; Musonius dans Stobée, Flor., XXIX, 75 (II, p. 10-11 M.); Épictète, Entretiens, I, vi, 23 ; I, x, 1 ; III, vm, 6. Cf. !'• partie, ch. iï, p. 46, n. 3, et ch. v, p. 201, n. 3.

4 Épictète, Entretiens, II, v, 3 (cf. 15-18). Cf. Platon, cité par Plutarque. De tranq, an., V. Cf. également Térence, Àdeiphes, 739.

3 Épictète, fr. 17 = Stobée, Flor., IV, 92 (cf. Entretiens, U, i\, S;

II. XVI. 37 ; M , XV et XXXVI. Cf. Télés (Bion) dans Slobée, Flor., I, 98 H. = V, 67 M. (I, p. 127. 1. 9 M.) ; Épicure, fr. 499 (p. 310 Usener) = Lucrèce, D. R. N., 111,939; Horace, Sat., I, i, 119; etc.; (cf. Heinze, De Horatio, p. 21, n. 1.

* Épictète, Entretiens, IV, i, lOi et suiv. (cf. II, xiv, 33-nn ; IV, iv, 24 et 26). Cf. Télés (Bion ?) dans Stobée, Flor., I, 98 H. = V. 67 M. (I, p. 127, 1. 2 M.); Plularque (mot do Diogène), De tranq. an., XX.

5 Épictète, Entretiens, I, xxix, 41-46; IV. vu, 13; M., XVII; fr. 11 = Stobée, Flor., XCVII, 28. Cf. Télés (Bion) dans Stobée, Flor., I, 98 H. ^ V, 67 M. (I, p. 123, 1. 2 et suiv. M.) ; CVIII, 82 (IV, p. 49, I. 2 et suiv. M.), (cf. plus haut, ch. ii, p. 253, n. 4); Diog. La^rce (Âriston de Chios, Imitateur de Bion), VII, 160 ; Philon, Quaest. inGen., IV, p. 124. Cf., en particulier, sur l'opposition clnssique des deux rôles d'Agamemnon et de Thersile, Diog. LaOrce, ibid.; Épictète, Entretiens, IV, xi, 10 ;

III, XXII, 7; Diodore de Sicile (mot de Démade à Philippe), XVI, 87. Comparaison analogue, mais cette fois à propos des différentes parties d'une pièce, et non plus à propos des différents rôles, chez Télés (Bion) dans Stobée, Flor., I, 98 H. = V. 67 M. (I, p. 127, 1. 12 M.); Cicéron (d'après Ariston de Chios?), Cato tna/or, 5, 64, 70, 86 ; Sénèque, Ep., LXX,fln (lettre remplie de détails cyniques; voyez, entre autres, l'histoire du jeune Lacédéroonien, qui se retrouve dans Phiion, Quod omn. prob.

savoir se tirer d'un rôle qu'il n'a pas choisi, ou comme un ouvrier^ qui doit donner une belle forme à la matière qu'on lui fournit, il emprunte à un fonds commun, qui a déjà servi ou servira encore à d'autres qu'à lui. On pourrait aisément multiplier les rapprochements*. Ainsi, certaines maximes,, présentées sous forme de comparaisons dans les Épttres d'Horace, offrent avec certains passages des Entretiens des rapports frappants, qui révèlent évidemment une source commune antérieure'. Telle est, entre autres, la comparaison de la fortune et de la chaussure^. Une autre comparaison bien connue

Sincenim est nisi vas, quodcumque infundis acescit^

lib., II, p. 463, et dans Ps.-Plutarque, Àpophth. Lac., XXVIIi, et dans laquelle Hense, Rhein. Mus., XLVII, p. 220 et suiv., retrouve la marque de Bion). Sur Forigine de la comparaison de l'acteur, qui paraît provenir d'une diatribe de Bion, voy. Hense, Telelis reUquiae, p. xci et

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