‹ Étude sur ÉpictèteChapitre 21 sur 24 · XCIV-ICVIII · texte numérisé non relu

XCIV-ICVIII

« Épictèle, Entretiens, II, v, 21. Cf. Philon, De Jos., XIV, p. 52, et surtout De prof., IV, p. 550 : cTa Srj|Jt.ioupYCç ivaObç sîîo; apiffisv Taîç ûXixaTç O'imaiç èy^ipa^ov xal èxaivexbv àxoTéXeaov Ipy^v.

* V. plus haut, 2* partie, ch. m, p. 118, n. 6 et ch. v, p. 201, n. 3. Cf. Télès (Bion) dans Stobée, Flor., 1, 98 H. = V, 67 M. (I, p. 127, l &), el Kpictète, Entretiens, I, xxiv, 11-12. Hense (Teletis reliquiae, p. xcrx, n. 1) rapproche du passage de Télès un fragment de Favorinus (Stobée, Flor., GXVIII, 28 = fr. 112 Marres), que Meineke (Id., ibid., IV, p. xix) croit extrait du Ilept yi^pci)^ ; or Favorinus, dans cet ouvrage, dont Stobée nous a conservé quatre fragments authentiques, parait avoir eu les mêmes sources que Cicéron, c'est-à-dire Ariston de Ghios, imitateur de Bion. Cf. encore Télès (Bion) dans Stobée, XCVII, 31 (III, p 2U, 1. 11 M.), el Épiclète, Entretiens, IV, ix, 4. Heinze (De Boratio, p. 27) rapproche d« passade de Télès plusieurs passages d'Horace. La comparaison employée par Kpictète, Entretiens, III, vi, 9, provient de ce même Bion, comme on le sait par Diogène Laèrce, IV, 47. Elle est suivie d'une autre comparaison, également pittoresque, qu'il dit lui-même tenir de Musonius, mais qui pourrait bien avoir la même origine.

3 Cf., par ex., Horace, Ep., I, i, 28 et suiv., et Kpictète, Entretiens, l, II, 35 fln. La comparaison de l'esprit et du vêtement, qui se trouve à la fln de cette même épilre (94-105), n'est certainement pas non plus d'Horace, et parait être de la même famille que celle de la fortune et de la chaussure, citée note suivante.

* Horace, Ep., I, x, 42-43. Épictèle, M., XXXIX (= Qément d'Alexandrie, III, 39, p. 279 P ; voy. P. Wendland, Quaest, Muson., p. 14).

* Horace, Ep., I, ii, 54.

que l'éditeur des fragments d'Épicure a cru pouvoir rapporter à BionS avait été reprise et développée par Épictète, et figurait dans la partie aujourd'hui perdue du recueil d'Arrien. Car Aulu-Gelle dit avoir lu dans ce recueil un passage, qu'il cite en grec et paraphrase ainsi : litteras atque doctrinas philosophiae^ cum in hominem falsum atque degenerem tarnquam in vas spurcum atque pollutum influxissent, verti, mutari^ corrumpi et (quod ipse xuvtxwTspov ait) urinam fieri aut si quid est urina spurcius^. Mais il n'est pas nécessaire d*insister davantage pour démontrer qu'ici encore Épictète rencontrait une loi du genre. II vaut mieux voir comment il l'a appliquée pour son compte, soit qu'il accumule, comme à plaisir, ou développe longuement des comparaisons déjà connues, soit que sa propre imagination évoque, pour frapper celle de ses auditeurs, des images tantôt grandioses, tantôt familières, mais toujours ingénieuses et souvent empreintes d'une réelle poésie.

Les poètes ne se contentent pas, en- général, de donner une seule couleur, une seule forme sensible à leur idée : ils revêtent successivement la même abstraction des images les plus variées. S'ils ont eux-mèfties comparé quelquefois l'imagination au prisme, c'est sans doute parce qu'elle multiplie, comme lui, les couleurs à l'infini. On dirait qu'ils font le tour des objets sur lesquels ils pro* jettent leur imagination et qu'ils se plaisent à les découvrir sous une série d'aspects différents, ou encore que, pareils aux artistes, ils ne sont jamais pleinement satisfaits de la forme qu'ils donnent à leur matière et recommencent

* Usener, Epieurea, p. 263. Cf. Lucrèce, D, R. iV., VI, 17. Cela est d'autant plus probable qu*on rencontre, dans la môme épître, quelques vers plus loin (69) , une comparaison tout à fait analogue : quo semel est imhuta recens servabit odorem testa diu Or cette dernière se retrouve, longuement développée par Pliilon(lI,p.447),dans Topuscule Quod omn. prob. tib., où Hense (Rhein, Mus., XLVII, p. 229 et suiv.) croit pouvoir démôler de nombreuses traces de Tinfluence de Bion.

* Aulu-Gelle, N. A., XVII, xix, 3-4.

iDdéfiniment leurs essais. Quand l'auteur du «Catalogue» de Y Iliade veut donner une idée du camp des Achéens, où s'agite confusément sous ie soleil une armée innombrable, il la compare, coup sur coup, à une forêt en feu, à ces bandes d'oiseaux aquatiques qui s'ébattent dans les marais du Caystre, à ces essaims de moucbes qui voltigent autour des étables oii on trait ie lait*. Ainsi, quand Épictète veut faire entrevoir à un jeune homme les devoirs qui l'attendent au milieu des dangers de Rome, où il aura à appliquer la doctrine apprise dans l'école, il lui fait subir, en quelque sorte, les métamorphoses les plus variées. Ce jeune homme est un athlète, qui s'exerce pour remporter la couronne aux jeux olympiques. C'est un éclaireur, envoyé en reconnaissance pour constater que le terrain est sûr et qu'on peut s'y aventurer sans crainte des dangers imaginaires que d'autres y ont signalés 3. C'est un élève qui subit un examen, et à qui on pose, pour le faire valoir, une question difficile. C*est un acteur, sûr de son talent et prêt à le déployer dans n'importe quel rôle, sous n'importe quel costume*. C'est, enfin, un spectateur attentif, tout entier au spectacle, et que rien ne distrait de sa contemplation *. Les devoirs de l'homme envers Dieu sont représentés pareillement par une série de poétiques images. L'homme est un soldat, qui reçoit pour solde les innombrables bienfaits de la Providence, et. en retour, jure à Dieu, pour serment de fidélité, de se trouver toujours heureux^. C'est un matelot, descendu en permission sur la terre ferme, mais toujours prêt à regagner le bateau en toute hâte, au premier appel du capitaine^. C'est un témoin à décharge, cité par Dieu injustement accusé d'abandonner les siens et de rendre les hommes malheureux''.

1 Iliade, It, 455-473.

* Épiclète, Entreliemy I, xxiv, 1-6.

' V. plus haut, p. 311, n. 5.

* t,^\ciéie, Entretiens, I, xxix, 58-64.

» Id., ibid., I, XIV, 15-17.

* Id, If., vn.

7 Id., Entretiens, I, xxix, 46-50.

C'est un cygne ou un rossignol, dont la fonction est de chanter un hymne perpétuel de reconnaissance envers son créateur^ C'est^ enfin, une statue animée, que le divin sculpteur a remise en garde à elle-même et qui doit toujours faire honneur à Tartiste des mains duquel elle est fière d'être sortie*.

Aussi bien n'est-il pas nécessaire d'accumuler les images: une seule de ces images, même isolée, peut suffire pour produire une vive impression, si elle est naturelle. Les plus saisissantes, et à bon droit les plus célèbres, de Démosthène, de Lucrèce ou de Bossuet ont l'air de naître des choses elles-mêmes, sans avoir été sollicitées. L'image et l'objet se correspondent si exactement qu'ils sont comme superposés et semblent se confondre : on ne saurait dire où l'un cesse, où l'autre commence; l'image vient insensiblement, jusqu'au moment où elle se révèle dans toute sa netteté. Les plus belles images d'Épictète sont de celleslà. Il ne va pas les chercher^bien loin; il les trouve sous sa main, là où tout le monde eût pu les prendre. Souvent une métaphore, née de l'imagination populaire, est devenue peu à peu une expression abstraite ; à force de circuler de mains en mains, son relief s'est effacé et ses couleurs se sont ternies. Est-il, par exemple, un mot d'apparence plus abstraite que le mot« théorie?» Combien passeraient auprès de cette métaphore sans la voir! 11 suffit pourtant, pour lui rendre du relief et de la couleur, de la rapprocher du mot « théâtre », qui lui est apparenté. Dès lors, qu'estce que le jeune homme qui, en présence de la réalité, oublie qu'une seule chose est à craindre, une seule à désirer, et se laisse séduire par les tentations et intimider par les menaces? C'est un spectateur qui est venu au théàtn' voir représenter l'œuvre de Dieu; mais, au lieu de regarder la pièce avec une entière liberté d'esprit, il est distrait; on voit qu'une inquiétude le tourmente. Pourquoi donc

* Épictète, Entretiens, I, xvi, 20-21.

« Id., ibid., II, VIII, 18-24.

tourne-l-il à chaque instant la têle vers Tentrée? C'est que ce spectateur est un esclave, venu au théâtre eu cachette, et c'est la pensée de son maître qui lui donne ces distractions. Son maitrej c'est le plaisir et la peine, à qui il a soumis volontairement ses désirs et ses craintes, et c'est cela qui Tempèche de jouir du spectacle*. C'est ainsi encore qu'on dit couramment t ne pas voir la différence entre le bien et le mal ». Ëpictète ne laisse pas passer la métaphore, et il en tire, en faveur de l'indulgence, un argument saisissant^. Ceux qu'on appelle des méchants ne sont que des aveugles. Maurlire un voleur et un adultère revient à dire : « Cet égaré, qui ne voit plus, non pas avec ces yeux qui distinguent le blanc du noir, mais avec cette raison qui distingue le bien du mal, ne devrait-il pas périr? » Maudire les aveugles et les sourds serait encore moins fort, la faculté de voir ou d'entendre n'étant rien au prix d'un jugement droite.

Quoique développée souvent avec une complaisance visible, la comparaison chez Ëpictète ne détourne jamais l'esprit de l'objet véritable; elle est inséparable de la pensée, elle est la pensée même. Ses images les plus heureuses correspondent aux idées qui lui sont les plus chères. Sans doute, de même que la voix s'élève et que le ton s'anime quand on a à cœur de persuader, de même, chez lui, l'imagination alors est mise en branle : il pense, il sent, pourrait-on dire, et Timage suit. Ainsi, il répète volontiers que le sage ne se querelle jamais avec personne, parce qu'il ne dispute rien de ce qu'on peut lui prendre :

. « Épiclète, Entretiens, I, xxix, 58-64.

* Cf. plus haut, ch. i»% p. 230, n. 3.

' Épiclèle» Entretiens, I, xviii, 5-9. Peut-être est-ce de même le mol umbra, par lequel les Romains désignaient souvent l'école (métaphore développée coniplaisamment par Sénéque le père, Controv.^IXypraef.^h}^ qui a servi de puint de départ à une comparaison qu'Kpictéte imagine pour détourner les jeunes philosophes encore novices de se mêler aux profanes : c Tenez-vous loin du soleil, tant que vos principes seront de cire » (III, XVI, 11). Cf. la comparaison du grain de blé caché en terre (IV, vin, 35-41).

LA PORMB DBS (( ENTRETIENS ». 3i 7

ayant fait d'avance le sacriiice de toutes choses, il se laisse sans résistance dépouiller, insulter même par ses ennemis, que sa patience encourage. Le monde trouve humiliante celle atlilude passive et qualifie ce renoncement d'abdication : une heureuse comparaison va justifier le sage. Cet homme, qui paraît s'abandonner à la merci de ses ennemis, s'est en réalité retranché dans une forteresse inexpugnable. Au lieu de se réfugier, comme tant d'autres, derrière la force, la fortune, les dignités, remparts insuffisants qu'on peut toujours emporter d'assaut, il s'est réfugié dans ses principes, qu'on ne peut lui prendre malgré lui, c'est-à-dire dans son dédain des choses extérieures, dans la conscience de la valeur et de l'indépendance de sa personne morale. De là il rit de ceux qui l'assiègent, et peut se dire, comme les habitants d'une place bien fortifiée : « Qu'ont donc ces gens à se donner tant de mal en pure perte? Nous avons des murailles solides, des vivres pour longtemps; nous sommes abondamment pourvus de tout*. » Dès lors, c'est cette seule place qu'il s'agit de défendre : le resle est sans intérêt. Ce ne fut pas un grand malheur pour Alexandre, quand les Hellènes vinrent attaquer les Troyens, massacrer ses frères et saccager llion : son malheur fut de perdre sa réserve, son honnêteté, son affection pour son hôte, son respect des convenances. De même, pour les autres hommes, il n'y a qu'un malheur, c'est de se laisser enlever leurs opinions vraies : c'est ce jour-là qu'on emporte d'assaut et qu'on saccage leur ville, et non quand on leur prend leur fortune, leurs dignités, leur vie*. Or c'est précisément en voulant défendre ces biens imaginaires qu'on perd les biens véritables, qu'on a négligé de fortifier sérieusement. Quand les cerfs fuient affolés devant les plumes^

« Épictète, Entretiens, IV, v, 26.

« Id., ibid., I, xxvni, 21-26.

5 Pour ce détail particulier, cf. Virgile, Georg,, III, 372 ; Sénèque, De ira, II, zu, 1-2.

de quel côté se dirigent-ils ? où se réfugient-ils comme dans un abri sûr? Dans les filets. Et ainsi ils se font tuer pour avoir cru dangereux ce qui ne pouvait leur ouire. Nous, de mente, c'est en fuyant devant les dangers imaginaires que nous tombons tête baissée dans les dangers réels : ainsi il nous est indifférent de tomber dans toutes sortes de fautes et de honteuses passions, pourvu que nous évitions la mort, l'exil, la peine et le mépris*.

Le seul danger étant de mal penser et de mal faire, c*est nous qui nous forgeons des dangers en redoutant des objets extérieurs, qu'une juste notion des choses nous ferait paraître indifférents, utiles même, si nous le voulions. Voilà encore une idée chère à Épictètc : voici les formes sensibles qu'il lui fait revêtir. Quand la tempête nous épouvante, ce ne sont pas les éléments qui sont déchaînés, mais nos imaginations, qui secouent notre raison et la jettent hors de son assiette. C'est uniquement la peur de la mort qui donne à la tempête cet aspect terrible. Enlevez ce sentiment : les éléments pourront faire rage au dehors; vous verrez comme il fera beau dans votre âme 2. Qu'est-ce que la mort elle-même? Un masque, qui fait peur à de grands enfants. Retournez-le; rendez-vous compte de ce qu'il y a derrière : vous verrez que cela ne mord pas. 11 y a simplement la séparation de l'àme et du corps, phénomène nécessaire à la révolution du monde*. Et même, ces objets, si épouvantables en apparence, indifférents en réalité, peuvent devenir l'occasion d'un bien véritable : car c'est toujours un bien de penser juste à leur endroit et de se conduire convenablement à leur égard. Voilà la vraie baguette d'Hermès : d'un coup de cette baguette, Ëpictète, véritable magicien, se charge de transformer tout eu or. « Apportez-moi tout ce que vous voudrez : je m'engage à en faire un bien. Apportez-moi la maladie, la mort, la pau-

* Épictète, Entretiens, II, i, 8-11.

« Id., iMd., II, XVIII, 29-30. > Id., iMd., II, 1, 17-18.

vreté, la condamnation au dernier supplice : grâce à la baguette d'Hermès, tout cela tournera à votre profit. — Que pourrez- vous bien faire de la mort? — C'est très simple : un moyen pour vous de montrer par des actes ce qu'est un homme qui sait se conformer à la volonté de la nature. — Et de la maladie? — Je me conduirai dignement à son égard : je serai courageux, calme; je ne flatterai pas le médecin, je ne souhaiterai pas de ne pas mourir. Est-ce tout? Quoi que vous me présentiez, j'en ferai quelque chose de grand, d*enviable, un instrument de bonheur et de félicitée »

Au milieu de ces comparaisons élevées et poétiques, qui viennent au secours des grandes idées, trouvent place une foule de comparaisons plus humbles, qui ne sont qu'ingénieuses et familières, mais qui ont bien, elles aussi, leur intérêt. Sans doute, Épictète a mis souvent à contribution ses prédécesseurs, et particulièrement Bion, qui, sur ce point, paraît avoir été exceptionnellement doué; mais nous ne saurions croire qu'il ait vécu uniquement d'emprunts et n'ait été prodigue que du bien d'autrui. Ces sortes de comparaisons représentent, pour ainsi dire, la monnaie courante de son imagination. Parfois indiquées très discrètement, parfois aussi prolongées complaisamment, elles font un peu penser aux apologues. Les apologues sont chers aux moralistes populaires. Les Épîtres d'Horace en renferment plusieurs^; les traités de Plutarque en sont remplis. Socrate, entre deux discours sur l'immortalité de l'âme, composait des apologues dans sa prison : quelques heures avant de mourir, il en improvisait un sur le plaisir et la douleur'. Épictète n'a garde de négliger ce moyen d'enseignement. Il est bon de remarquer que ses comparaisons simples et familières, empruntées aux menus détails de la vie coûtante, sont adressées

I Épictète, Entretiens, HI, xz, 12-16.

« Horace, Sai,, II, m, 313 et sulv. ; II, vi, 79 et sulv; Ep., I, vu, 28 et suiv. ; I, X, 34 et suiv.

3 Platon, Phédon, p. 60 c et 61 b.

particulièrement aux élèves les plus novices. Elles sont pour lui un moyen de se mettre en communication avec de jeunes esprits.

D'abord, il faut mettre ces jeunes gens inexpérimentés en garde contre des dangers qu'ils ne soupçonnent pas. Pendant la période d'apprentissage, ils devront éviter de se mêler aux profanes, même avec Tintention de les édifier. Car, à se frotter contre un homme couvert de suie, on est sûr d'attraper soi-même de la suie. Placez un charbon éteint près d'un cliarbon allumé, le premier éteindra le second, si le second n'allume pas le premier : or, ici, les profanes seraient sûrement les plus forts ^ Il faut aussi leur faire comprendre combien il est dangereux d'être insouciant à l'égard de ses propres fautes. Toute faute, si elle n'est pas énergiquement et immédiatement réprimée, crée un commencement d'habitude. Les maladies de Tàme se forment comme celles du corps. Les chutes y laissent des traces, des meurtrissures, qu'il faut faire disparaître complètement : sinon, pour peu qu'on reçoive encore quelque coup à la même place, ce ne sont plus des meurtrissures, ce sont des plaies qui se formeront*. Inversement, ces jeunes novices s'affectent où il n'y a pas lieu : il faut leur faire entendre qu'on peut tirer parti, non seulement de la mort et de la maladie, mais des ennemis qui croient nous nuire. Un tel est méchant? Pour lui, oui ; pour moi, il est bon; il m'exerce à la patience. Quoi! le maître de gymnastique qui me dit : « Prends ces haltères à deux mains » m'est utile, et d'autant plus que la masse est plus lourde, et celui qui m'exerce à être calme ne me serait pas Utile ! Ce ne serait pas savoir tirer parti des hommes^. Ces mêmes jeunes gens voient avec étonnement, et non sans une pointe de jalousie, leurs anciens camarades, restés fidèles au monde, y obtenir

< Ëpictète, Entretiens, III, xvi, 2, 3 (= M., XXXIII, 6) et 6. Cf. le proverbe populaire cité plus haut, 2* partie, ch. m, p. 143, n. 3. * Épictète, Entretiens, II, xvin, 8-12.

> Id., ibid., III, XX, 9-11.

LA FORItB DES (( KNTRBUkHS ». 3âi

plus de succès qu'eux : il faut leur faire comprendre que, si la philosophie mène au honheur , elle ne prétend pas procurer en mùme temps des invitations à dîner, qu'on ne saurait tout avoir, que, tout compte fait, leur lot est encore le meilleur. Si une salade se vend une obole, on ne peut l'avoir qu'en payant ce prix : de même un dtner se vend contre des compliments, des complaisances, des services. Si vous y trouvez votre compte, payez le prix demandé ; mais, si vous ne faites pas les bassesses indispensables, n'espérez pas être invité de préférence à qui les fait. Il n'y a pas d'ailleurs à être jaloux de lui. Celui qui a acheté une salade a dû donner son obole ; mais, s'il a une salade, vous avez encore votre obole. De même ici, croyez-vous n'avoir rien à la place du dîner ? Vous n'avez pas eu à flatter un homme que vous méprisiez ni à essuyer les insolences de ses gens*.

Les comparaisons et, en général, les expressions d*Épictète vont quelquefois plus loin que la familiarité. Souvent, au milieu de passages dont le ton est élevé, il laisse échapper un mot que les délicats seraient en droit de trouver risqué. Les anciens, moins farouches que nous sur ce point, n'en ont pas moins remarqué cette tendance, et Arrien et Aulu- Gelle y ont fait chacun une allusion. Seulement il est à noter qu'il réserve toujours ces hardiesses de langage pour les gens et les choses qui lui inspirent un dédain ou un mépris légitime s, et on peut dire, sans paradoxe, qu'elles

* Épictète, If., XXV; cf. Entretiens, lll, xxiv, 48. Voy. également la comparaison ingénieuse, mais peu galante, qu'il oppose aux prétentions de ce viveur qui justiflait sa conduite en alléguant les théories communistes de Platon. Épictète n'entend pas de la môme façon Texistence en commun. La vie, comparée ailleurs à une panégyrie, est comparée cette fois à un dîner ou à une représentation : on mange ensemble et on regarde ensemble, mais chacun dans son assiette et chacun à sa place (II, iv, 8-11 ; cf. Clément d'Alexandrie, Strom,, III, 10, p. 514 P.). Voy. encore EntretiensAj vi,30 et II, xvi, 13-14 ; I, xxiv, 11 ; II, vu, 10 ; II, xxi, 22 ; II, xxiii, • 36-37 ; m, IX, 22 ; IV, iv, 25 ; IV, vu, 22-25 ; IV, VIII, 21 ; IV, xni, 12.

« V., par ex., I, ix, 26 ; II, xx, 10 ; III, xxii, 80 ; IV, x, 11. Cf. G. Martha, Les Moralistes sous l'Empire Romain, p. 160 : « .... Sa parole, libre

322 TROISIÈME PARTIE. — CftAPITRE III.

sont la marque, non seulement d'une rude franchise» mais de sentiments élevés. C'est pour cela sans doute qu'Arrieo a tenu, comme il le dit, à noter sans distinction tous les mots de son maître, et à conserver une image fidèle de ce qu'il appelle sa irapptjota*. De même, Aulu-Gelle, qui cite, d'après Arrien, un de ces mots, dont le trait final lui parait un peu osé (xuvixtJTspov), loue sans restriction la force et la justesse de ce mot « du plus grand des philosophes^ m. II est naturel d'attribuer à l'influence des cyniques cette tendance à appeler les choses par leur nom, — Texpression même d'Aulu-Gelle suggère ce rapprochement, — mais à condition d'ajouter, en reprenant précisément un mot d'Épictète lui-même^, que ces hardiesses-là ne sont pas tout ce qu'il imite en eux. Le langage de Socrate, aulre modèle d'Épictèle, conserve encore, quoique épuré par Xénophon, un certain pittoresque, une certaine verdeur qu'il savait sans doute apprécier. D'autre part, on dit des choses qu'on n'écrirait pas : or Ëpictète, comme Socrate, n'était pas un écrivain, et ce n'est pas son fait si ses libres improvisations ont passé telles quelles à la postérité. Enfin, et ici encore Épictète est à rapprocher de Socrate, son origine populaire aide à expliquer ce tour d'esprit particulier. Si élevé qu'on soit par l'intelligence, quand on sort du peuple, on reste toujours un peu t peuple • par quelque endroit, et c'est souvent un mérite de rester par là en communication plus directe avec la nature. Plusieurs de nos plus

comme son âme, affranchie des élégances convenues, ne dédaigne pas d'employer les expressions \'ulgaires empruntées aux carrefours, et saisit parfois avec plaisir quelque mot trivial pour en accabler les objets de son mépris.... » Il faut noter, à ce propos, comme un trait caracté^ ristique de son langage, remploi très fréquent qu'il fait des diminutifs dans une intention semblable. Ajoutons toutefois que les diminutifs employés sans aucune nuance de mépris se rencontrent au moins aussi fréquemment chez lui. Cet abus des diminutifs paraît propre au Ian> gage populaire : le latin populaire et le français qui en est dérivé en offrent d'innombrables exemples.

1 Arrien, Lettre à GeUius, 2.

« Aulu-Gelle, N. À,, XVII, 1». Cf. p. 313;

' Épictète, Entretiens, III, xin, 80.

grands philosophes, hisloricns ou poêles, doivent a leur naissance pléhéienne quelques-unes de leurs qualités les plus originales.

C'est ainsi que la plaisanterie d'Ëpictète — car c'est un dernier point qui reste à étudier chez lui — a quelquefois plus de saveur, quand elle porte la marque de l'esprit populaire, que si elle était assaisonnée du sel attique le plus fin, et aussi de prétention. Quand, par exemple, il veut se moquer des Académiciens et des sceptiques, et prendre la défense du sens commun pour l'opposer à leur goût des arguties, à leur manie de mettre en doute les données les plus évidentes de l'expérience, c'est l'occasion, ou jamais, de faire voir un échantillon de cet esprit populaire qu'il juge supérieur aux raffinements de ses adversaires. Il rappelle un peu, dans ce rôle, le bourgeois de Molière qui, affligé d'une femme idéaliste, se vante, pour l'exaspérer, d'être terre à terre et courbé obstinément vers les réalités d'ici-bas. Il ne se sent pas, dit-il, de force à discuter avec ces subtils raisonneurs pour expliquer où et comment se produit la perception; mais il estime que les sens nous apprennent des choses qui n'admettent pas la discussion. « Par exemple, je sais très bien que vous et moi, cela fait deux. Quand je veux avaler quelque chose, c'est toujours ici, jamais là, que je porte la bouchée. Je n'ai jamais pris

le balai en voulant prendre du pain Et vous-mêmes,

qui supprimez les sens, faites-vous autrement? Qui de vous,

croyant aller au bain, est entré au moulin? Quand

vous mangez, où portez- vous la main? à la bouche ou

aux yeux? Avez-vous jamais pris la marmite pour un

plat, ou la cuiller pour une broche à rôtir*? »

Mais ce serait mal juger Ëpictète que de croire que tout

* Épictète, Entretiens^ I, xxvii, 15-20; II, xx, 28. Cf. la suite, citée plus haut, p. 301. Cf. encore, II, vi, 18-19, une plaisanterie qui rappelle une grosse facétie d'IIéraklès dans les Grenouilles d'Aristophane, v. 120 et suiv. En réalité, Épictète développe ici un mot d'ArisUppe, cité par Télés dans Stobée, Flor., XL, 8 (H, p. 69, 1. 10 M.), probablement par l'intermédiaire de Bion (cf. ibid.^ 1. 13).

son esprit se renferme dans ces sortes de plaisanteries, dont la lourdeur est voulue. Comme Aristophane, comme Molière^ auquel cet austère stoïcien faisait penser tout à rheure, il a plusieurs sortes d'esprit. Il a notamment le don de la raillerie, pleine à la fois dé ver^e et de finesse. De qui et de quoi ne se moque-t-il pas? On a vu qu'il ne se fait pas faute de railler ses élèves, leurs sottes objections, leur préoccupation des choses matérielles, leur goùl du confort et du luxe, leur pusillanimité en face de ia maladie, leurs prétentions littéraires, la haute opinion qu'ils ont de leur science et de leur talent, les compliments qu'ils s'adressent entre eux, les ambitions secrètes qu'ils nourrissent^ . Il raille la mode des lectures publiques,les invitations, les poses du conférencier, les sujets mythologiques surannés traités dans ces réunions *. Il fait parfois, en se moquant ainsi, d'assez heureuses trouvailles. Par exemple, pour faire honte à ce jeune homme à qui il reproche de s'épiler suivant la mode des élégants de l'époque, il le présente comme l'antithèse de ces femmes à barbe qu'on exhibe dans les foires : seulement le cas est beaucoup plus extraordinaire, car ici la monstruosité est voulue. Et alors il compose une enseigne, ou plutôt un boniment' pour cet homme-phénomène, et montre les badauds s'entassant

* Épiclèle, Entretiens, I, vu, 31 ; I, vra, 11 ; I, ix, 19; II, xxi, 12-15 ; III, V, 12-13; III, XXVI, 21-22; III, v, 1-4; II, xvu, 35; III, ii. 10; I, XXVI, 9-10.

2 Id., t^id.,111, xxiii, 11, 26-27, 35, 37-38. Ëpictète se moque même, en passant, des médecins, de leurs chasses aux malades, de leur espril mercanlile (III, xxiii, 27), de leurs cures contradictoires (II,xvii,9). Ici encore il fait penser à Molière. Bien qu'il eût autre chose à faire, les ridicules de Diafoirus n*ont pas plus échappé que ceux de Pancrace el de Marphurius à son coup d'œil observateur. Cf., Entretiens, III, x, 15, une allusion à la morgue de ces personnages, que nous encourageons eu attachant trop d'importance à leurs oracles, comme s'ils détenaient notre bien et notre mal. Il faut les remettre à leur place, les renfermer dans leur rôle, c'est-à-dire les ramener à notre corps^ comme le cordonnier à la chaussure et l'architecte à la maison.

* De même, dans le passage cité plus haut, p. 218 et suiv., on sent très bien, malgré Télévation du ton, l'intention de reproduire une scène de presUdigitatlon en plein vent.

devant la baraque, ébahis à l'annonce de ce spectacle inouï « d'un homme qui aime mieux être une femme qu'un homme ^ ». II raille aussi assez spirituellement les distinctions sociales. Il pourrait dire simplement qu'elles n'ont plus d'importance dans les questions morales, quand il s'agit d'être coupable ou malheureux. Mais, même alors, il affecte de maintenir les distances et de trouver des nuances qui, portant sur des détails insignifiants, en deviennent ridicules. Ainsi la méchanceté nous fait toujours perdre notre qualité d'hommes et nous fait descendre dans la classe des animaux, sans qu'il soit besoin d'être un puissant personnage pour devenir un animal nuisible. La seule différence est que les uns deviennent des bêtes féroces de grande taille, les autres, de ces petites bêtes malfaisantes dont on dit : a Encore si c'était un lion qui me dévorât ^t » Inversement, il n'est pas nécessaire, pour être esclave, d*être au dernier rang de la société et d'en être réduit à mendier la sportule pour avoir de quoi dîner : il suffit de s'abaisser par intérêt devant quelqu'un et de le flatter sans être sincère. Seulement, si on tient à conserver les distances, on appellera petits esclaves ceux qui s'humilient pour une maigre pitance; quant à ceux qui font des bassesses pour un gouvernement ou un consulat, on peut leur faire Thonneur de les appeler de grands esclaves ; on leur doit bien cela^. Même respect scrupuleux de la hiérarchie, quand il s'agit de comparer les inquiétudes qui tourmentent ces deux catégories d'esclaves et les châtiments qu'ils redoutent de la part de leurs maîtres. Si un grand personnage a la bonne fortune d'être invité au palais, il a l'air d'un esclave assis à la table de son maître, préoccupé.

< Épictète, Entretiens, III, i, 27-30. On voit facilement quel parU rimaginaiion d'Ëpiclète a su tirer du mot de Diogène cité plus haut (2* partie, ch. m, p. 12D, cf. p. 130), qui vient précisément à la suite de ce « boniment ».

« Id., ibid,, II, IX, 6.

' Id., ibid.f IV, I, 55. Il emploie même, ô cette occasion, deux mots composés qui paraissent être de son invention.

tout en dînant, de la peur de dire ou de faire quelque sottise. Et que craint-il? d'être fouetté? comme un esclave ordinaire? Fi donc! Non; comme il convient à un homme aussi haut placé, à un favori de l'empereur, il a peur qu'on ne lui coupe le cou ' !

Présenter ainsi la peine capitale comme une faveur insigne, comme un des privilèges de la condition des grands, s'amuser, en d'autres termes, à renverser les rapports des choses, est ici un simple jeu d'esprit de pince-sans-rire. Mais, quand il s'agit de comparer l'homme, personne morale, et les objets extérieurs, au point de vue de l'importance, ce genre de plaisanterie devient le paradoxe philosophique. Là le sérieux n'est plus affecté, il est réellement au fond des choses. Ce qui est plaisant, au moins pour le philosophe, c'est la surprise, on peut dire l'ahurissement du profane, dont on heurte à plaisir les habitudes d'esprit. La doctrine stoïcienne est naturellement paradoxale, par son dédain des choses extérieures, qui a l'air d'une provocation ironique, d'un défi adressé aux préjugés. Épictète ne fait aucune difficulté pour le reconnaître : il sait que les philosophes s'exposent à passer pour fous en plaçanlleurbien uniquement en eux-mêmes; mais, outre que les profanes ne font que leur renvoyer l'épithète, il sait aussi qu'il faut savoir se résigner à être ainsi traité, si on tient à faire des progrès 8. Or il s'y résigne très bien pour son compte; car il cultive volontiers, et non sans succès, le paradoxe. Les tendances de sa doctrine et celles de son esprit, naturellement ironique, se rencontrent ici pour agir dans le même sens. Son procédé est aussi simple qu'excellent : pour lui, un point domine tout, c'est l'absolue indépendance et l'importance exclusive du moi. Il transporte brusquement ses auditeurs, surtout les plus novices, sur ce sommet, d'où tout le reste, honneurs, pouvoir, objets matériels, tout ce qu'ils trouvaient grand, paraît rîdi-

* EpiVlele, Entretiens, IV, i, 48.

« Id., ibid., l XXV, 22-23 ;I, xxir, 18; H., XIII.

culement petit, et il jouit intérieurement de leur stupéfaction.

Qu'est-ce, par exemple, que les honneurs ? Des démonstrations qui doivent toute leur valeur à l'opinion d'autrui, chose extérieure, s'il en fut; celle-ci supprimée, ils se réduisent à quelque chose de puéril. C'est ce qu'il apprit une fois à un bourgeois de Nicopolis, qui s'était laissé tenter par le démon de l'ambition et rêvait de se faire nommer prêtre d'Auguste. Il raconte à ses auditeurs la conversation qu'il a eue le matin même avec le brave homme. Celui-ci ne voulait rien entendre; la perspective de frais considérables ne l'effrayait pas; il voulait à toute force voir son nom inscrit dans les actes publics et passer à la postérité. — « Écrivez votre nom sur une pierre, et il demeureraaprèsvous. — Mais je porterais une couronne d'or. — Si vous tenez absolument à porter une couronne, mettez une couronne de roses: c'est encore plus joli*. » De même, si un élève envie le sort d'un grand personnage et rêve d'avoir un jour, comme lui, quand il se promènera, une nombreuse suite, il n'a qu'à se mêler à la foule, et il se promènera, lui aussi, en nombreuse compagnie. Cet autre, qui voudrait être sénateur pour avoir droit aux premiers rangs du théâtre, n'a qu'à attendre la fin de la représentation pour aller s'asseoir aux places des sénateurs et s'y chauffer tranquillement au soleil*. L'homme étant naturellement indépendant, le pouvoir est aussi vain, aussi conventionnel que les honneurs. Qu'est-ce, par exemple, que le droit d'affranchissement? Ce que le monde appelle affranchir un homme n'est pas, comme on pourrait le croire, lui donner la liberté; c'est simplement lui faire faire une pirouette devant le préteur ^, Cela vous paraît insuffisant ? Ajoutons, si vous voulez, que c'est encore s'obliger à payer au fisc le vingtième de sa valeur*. Mais l'esclave n'est ni plus

* Épiclèle, Entretiens, I, xix, 26-29.

» Id., iMd., 1, XXIV, 19; I, xxv, 26-27.

' Cf. plus haut, p. 290, n. 6.

* Allusion à la vicesima manumissionis. Cf. Entretiens, IV, i, 33.

ni moins libre qu'avant cette cé^émonie^ Le droit de commander est à peu près de même importance. Qu'est-ce, en fin de compte, que le consulat, pour lequel on fait tant de démarches, de cadeaux, de bassesses, de stations dans les antichambres? C'est le droit « d'avoir douze faisceaux de verges, de siéger trois ou quatre fois à un tribunal, de donner des jeux au cirque, de servir des repas dans des corbeilles. Je défie qui que ce soit de trouver autre chose*». C'est ainsi que pour Horace, qui n'est pas ambitieux, lui non plus, être sénateur, c*est « s'entortiller les jambes de lanières en cuir noir*».

Voilà à quoi se réduit ce que le vulgaire appelle bonheur. Par une légitime compensation, ce qu'il appelle malheur doit s'évanouir pareillement pour celui qui le regarde du haut des sapientum templa serena. En effet, les grands désastres publics, aussi bien que les désagréments domestiques, se ramènent à la perte d'objets matériels , ce qui ne saurait nous toucher. Les seuls événements intéressants de la guerre de Troie se sont passés dans l'esprit d'Alexandre , d'Hélène et de Ménélas. Quant à la guerre proprement dite, hommes tués ou villes saccagées, tout cela est à peu près de même importance que la mort d'un troupeau de bœufs ou de moutons, que la destruction et rincendie d'un grand nombre de nids d*hirondelles ou de cigognes. En quoi le corps de l'homme est*il supérieur à celui de la cigogne et la maison de celui-là au nid de celle-ci*? Qu'on se désintéresse de la guerre de Troie, passe encore ; mais qu'on se laisse, avec une parfaite sérénité, voler son manteau ou sa femme, voilà qui est plus fort. Est-ce un sage, est-ce un fou, qui soutient sur le vol et les voleurs les paradoxes que voici ? Quand on vous prend votre manteau ou votre femme et que vous en êtes

* Êpictôle, Entretiens, ll,i, 26.

5 Id., ibid,, IV, X, 20-21.

* Horace, Sa t., I, vi, 27.

* Epiclele, Entretiens, I, xxviu, 15-18.

LA FOnilE DES « ENTRETIENS )). 329

affecté, c'est votre faute, et non celle du voleur : si le vol vous touche, c'est que vous teniez à ce qu'on vous a pris. Ce n'est pas assez dire : si quelqu'un est à plaindre, ce n'est pas vous ; si quelqu'un est à blâmer, ce n'est pas le voleur. D'abord, il a pris pour un bien ce qui n'en était pas un : on doit le plaindre, comme on plaint un aveugle. De plus, il n'a fait qu'imiter votre exemple ; c'est vous qui avez commencé; et, s'il a commis une faute, c'est vous qui êtes responsable de la faute de ce malheureux, que vous avez tenté en étalant devant ses yeux ces prétendus biens que vous aviez et qu'il n'avait pas. « Vous montrez un gâteau à des gourmands, vous le mangez seul, et vous voudriez qu'ils ne viennent pas vous l'enlever! » La conclusion pratique est digne du reste : le vrai moyen d'écarter les voleurs, c'est de n'avoir rien qui puisse les tenter. Et Épictète propose son propre exemple ^

Ce sont là des charges ; mais la plaisanterie n'est qu'à la surface, puisqu'il se borne à appliquer strictement sa doctrine et à la pousser aux dernières conséquences. Quand il a affaire aux idées de ses adversaires, c'est le contraire : il s'en moque en affectant do les prendre au sérieux. Le paradoxe , appliqué aux doctrines adverses , devient de l'ironie. Épictète est de première force à ce jeu, et il y brille chaque fois qu'il engage la partie sur ce terrain, notamment contre les ambitieux, les Épicuriens et les sceptiques.

Les ambitieux ne sont pas des philosophes; mais justement l'ironie consiste ici à leur prêter une doctrine en règle, qui forme avec la doctrine stoïcienne un contraste des plus plaisants. On se souvient de ce jeune élève, encore un peu naïf, qui, sans dédaigner le bonheur promis aux sages, ne pouvait s'habituer à l'idée que d'autres feraient mieux que lui leur chemin dans le monde. Épictète lui représente qu'il ne saurait avoir la prétention d'arriver au

< Épictète, Entretiens, I, xviii, 5-17.

même point qu'eux, puisque ses efforts tendent vers un tout autre but. Alors il établit un parallèle entre l'apprenti philosophe, qui aspire à la sagesse , et l'apprenti courtisan, qui aspire aux honneurs. Celui-ci, pour la circonstance, devient un philosophe d'une espèce particulière, qui a une doctrine et un idéal aussi arrêtés que l'autre ; c'est la même méthode, les mêmes habitudes d'esprit que chez le plus consciencieux des stoïciens : sérieuses résolutions le matin, et, le soir, examen de conscience, conformément aux préceptes de Pythagore. L'élève d'Épictète. si toutefois il suit les recommandations de son maître, se demande, dès qu'il est levé, ce qui lui manque encore pour être sans trouble et sans passions, et il s'engage à se conduire constamment comme un être doué de raison. Le soir, il repasse sa journée : qu'a-t-il omis de ce qui conduit à la félicité? Qu'a-t-il fait qui soit indigne d'un ami, d'un être sociable, d'un être raisonnable*? L'ambitieux, lui aussi, mesure tous les jours le chemin parcouru et le chemin à parcourir encore pour atteindre la perfection, c'est-à-dire la complète servilité. Dès son réveil, il se demande qui il devra saluer en sortant de la maison, à qui il devra dire un mot aimable, à qui envoyer un cadeau, comment plaire au comédien favori, comment nuire à un tel pour se faire bienvenir de tel autre. Le soir, nous l'entendons faire son examen de conscience : « Qu'ai-je omis en fait de flatterie? qu'ai-je fait? Aurais-jc par hasard agi en homme indépendant, en homme de cœur? t Et, s'il découvre un acte de ce genre, il se le reproche, il a des remords. « Tu avais bien besoin de dire cela ? ne pouvais-tu pas mentir? D'après les philosophes eux-mêmes, il n'est pas défendu de faire un mensonge 2. » Ce petit examen, transposé d'après Pythagore à l'usage des ambitieux, est une trouvaille d'une excellente ironie. Mais tout cela est-il un simple jeu? C'est en réalité la meilleure manière de faire mesurer au jeune

< Épictète, Entretiens, IV, vi, 34-36.

« Id., iWd., IV, VI, 31-84.

homme la distance qui le sépare de l'ambitieux qu'il envie, et de le convaincre que décidément il a choisi la meilleure part*.

Quant aux Épicuriens, Épictète n'a pas à prendre la peine de leur rédiger une doctrine. Ils en ont une toute faite, qui se prête assez d'elle-même à son impitoyable ironie. Ou plutôt ce n'est pas elle qu'il raille, — il affecte au contraire de la prendre au sérieux, — ce sont les Épicuriens eux-mêmes, à qui il reproche de ne pas la pratiquer complètement. Sa tactique favorite est de se faire plus Épicurien qu'eux, de leur en remontrer, et de les considérer avec mépris comme de vulgaires et mauvais stoïciens.

C'est au fondateur de la doctrine qu'il commence par donner une leçon d'Épicurisme. Épicure, à Ten croire, a commis une maladresse initiale, qui fait le plus grand tort à sa doctrine,... c'est de l'exposer et de chercher des disciples à qui la communiquer. La théorie de Tégoïsme et de l'intérêt personnel ne se transmet pas, sous peine de contradiction. Dans quelle vue Épicure se lève-t-il do bonne heure, allume-t-il sa lampe, écrit-il de gros livres contre la Providence et le devoir? S'il entendait vraiment son intérêt, il garderait pour lui tous ses secrets. Pourquoi détromper les gens? Quand ils se croiraient obligés de se sacrifier à la société, s'en porterait-il plus mal? Au contraire, ne devrait-il pas souhaiter qu'ils soient assez aveuglés par les stoïciens pour se laisser, sans protester, tondre et traire par lui? S'avise-t-on de reprocher aux brebis de se laisser tondre, traire et, finalement, égorger? Ne devrait-il pas commencer par faire croire à ses propres disciples qu'ils sont nés pour la société et qu'il est bon d'être tempérant, afin de garder tout pour lui-? Épictète ferait assurément un Épicurien plus habile. Avec lui, la tâche d'un chef d'école serait singulièrement sim-

< Épiclèle, Entretiens, IV, vi, 36-fin.

« Id., ibid., II, XX, 8-15 ; cf. I, xx, 18-19.

plifiéc, puisqu'il composerait son école à lui seul, régnant ainsi sans peine au milieu d'une humanité entièrement stoïcienne. On ne se moque pas plus spirituellement d'un philosophe qu'en rengageant, au nom de sa doctrine et dans son propre intérêt, à la garder pour lui seul.

Ce n'est que grâce à une fiction oratoire qu'il a pu interpeller ainsi Ëpicure. Mais il eut un jour l'occasion de continuer, sans prosopopée, devant un véritable Épicurien en chair et en os la représentation de cette comédie. Là, l'ironie est portée à son comble : Épictète y fait TÉpicurien, et, par compensation sans doute, donne à son interlocuteur un rôle de stoïcien. Recevant un jour la visite d'un administrateur nouvellement arrivé de Rome* et apprenant qu'il est disciple d'Épicure, il fait d'abord l'ignorant et feint de vouloir se renseigner auprès de lui sur les principes fondamentaux de la doctrine. Mais il lui montre bientôt qu'il est plus fort que lui sur ce point, plus fort même qu'Épicure en personne, en lui faisant un cours d'Épicurisme à l'usage des administrateurs. Le magistrat qui s'abstient du bien d'autrui, quand il peut s'en emparer, n'est qu'un imbécile : le tout est de savoir s'y prendre pour qu'on ne s'en doute pas. Ëpicure dit bien : a Ne volez pas i>, sous prétexte qu'on ne peut jamais compter sur l'impunité. Cet Épicure est trop timide : Épictète, Épicurien plus hardi, prétend qu'en sachant s'y prendre on est sur de n'être pas découvert. D'ailleurs, on a à Rome des amis — et des dmies — qui ont de l'influence; et puis les Grecs sont faibles, et ils demeurent si loin de Rome qu'ils ne feront jamais un pareil voyage pour venir se plaindre. A quoi bon se gêner avec le bien d'autrui, si nous y voyons notre bien? Pourquoi se priver de s'enrichir, si l'argent est la plus abondante source des plaisirs? De même, pourquoi ne pas séduire la femme du voisin, si personne ne s'en doute ? Si, du reste, le mari s'avise de faire des

< C'est ce Mazimus dont il a été question 1** partie, cb. i*', p. 19.

façons, qu'est-ce qui empêche de lui couper le cou pour lui apprendre à vivre? Voilà, d'après Épictète, ce que doit faire un magistrat vraiment Épicurien : autrement, — ceci est pour son visiteur, — on n'est pas digne de ce nom, on n'est qu'un stoïcien déguisée II y a une certaine audace à présenter à un magistrat Épicurien les magistrats concussionnaires et débauchés comme les seuls Épicuriens parfaits. Mais comment se fâcher quand la raillerie est ainsi tournée? D'ailleurs l'entretien se termine amicalement par d'excellents conseils, d'un stoïcisme incontestable, donnés cette fois sans la moindre ironie. L'ironie n'était donc destinée qu'à préparer le terrain.

Si Épictète est si accommodant avec cet Épicurien, c'est apparemment qu'il lui sait gré de valoir mieux que sa doctrine. Il n'a pas les mêmes ménagements pour les sceptiques, Pyrrhoniens et Académiciens, et l'ironie, avec eux, aboutit vite à une explosion d'indignation. C'est qu'à ses yeux, ces prétendus esprits forts sont plus dangereux que des fous ordinaires, et leur détestable méthode, en détruisant à plaisir tout ce qui peut nous aider à découvrir la vérité et en apprenant à soutenir indifféremment le pour et le contre, fournil des excuses et des encouragements à tous les vices*. C'est ce qu'il fait découvrir tout d'un coup à un naïf, qu'il met aux prises avec un de ces esprits forts. Cet homme avait la simplicité de croire au bien, à son utilité sociale, et — simplicité plus grande encore — à la sincérité de son adversaire. Comprenant enfin qu'on s'est moqué de lui, il essaie d'abord défaire bonne contenance, puis finit par éclater. La scène mérite d'être reproduite en entier. « Dites-moi, philosophe, que pensez- vous de la piété ? — Si vous voulez, je vais vous démontrer que c'est un bien. — Bon; excellente chose pour le peuple : cela lui permettra de se réformer, de respecter la religion et de s'occuper un peu de ses intérêts les plus sérieux »

« Épictète, Entreliens, III, vn, 11-19.

« 1(1., ibid,, \, y, 5; II, xx, 21 et 34-36.

334 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE Itl.

La preuve est faite : « Vous saisissez bien ma «léiTionstration? — Parfaitement; je vous remercie. » Et il se dispose à partir enchanté, prêt à utiliser ce qu'il vient d'apprendre, a Attendez : puisque ces choses vous intéressent tant, je vais vous démontrer le contraire. Il n'y a pas de dieux, en tous cas pas de Providence. La piété et la religion sont des inventions de charlatans, je veux dire de législateurs, très commodes pour faire peur aux hommes. — Très bien, philosophe ; vous venez de rendre un grand service à nos concitoyens. Vous voilà sûr de conquérir la jeunesse, qui n*est déjà que trop portée à mépriser la religion. — Comment! ceci n'est plus de votre goût? Parlons d'autre chose alors. La justice? c'est une bêtise. L'honneur? la famille?

cela n'existe pas. — Très bien, philosophe » Cette fois,

la comédie est finie, l'indignation éclate. Le naïf, qui n'était autre qu'Épictète lui-même, se démasque, et, changeant de ton, dit leur fait à ces charlatans éhontés qui vendent la sagesse. Dans un mouvement oratoire, qui rappelle Démosthène prenant à témoin les combattants des guerres Médiques, il demande si c'est avec ces maximes qu'ont été nourries les générations d'autrefois, et les Spartiates qui se firent tuer aux Thermopyles, et les Athéniens qui sacrifièrent leur ville pour combattre à Salamine*. C'est qu'il ne suffit plus de railler : il faut frapper plus fort pour ruiner le crédit de ces sophistes, dont l'influence pernicieuse menace d'envahir l'école même d'Épictète et de rendre vaine sa prédication.

Ainsi l'ironie spirituelle s'élève jusqu'à l'éloquence , comme tout à Theure l'imagination poétique descendait jusqu'à la familiarité. Il faut admirer la souplesse avec laquelle l'esprit d*Ëpictète passe successivement aux tons les plus divers, et surtout l'aisance et le naturel qu'il conserve toujours en ses expressions si variées. Et pourtant on ne saurait dire qu'il jaillit inconsciemment et involon-

* Épiclèle, Entretienit, II, xx, 22-27.

LA FORME DBS U BNTRBTIfiNS ». 335

tairemenl. Ici encore, Épictète rencontrait une tradition de la philosophie populaire, qui aime à présenter sa morale avec un air enjoué ou piquant. La poésie satirique , qui offre tant de points de contact avec la diatribe, lui ressemble pleinement en cela. Dans sa première satire, à laquelle nous avons déjà eu à nous reporter, Horace laisse entendre précisément, pour justifier le ton qu'il prend, que les éducateurs et les moralistes se plaisent à dire la vérité en riant, ridentem dicere verum^. Ce mélange assez savoureux de sérieux et de plaisant, propre à la philosophie populaire, portait même en grec un nom spécial, dont rhémistiche d'Horace n'est que la traduction, tb 01:00807^- Xoi9v. On se transmettait fidèlement dans les écoles les « mots » des cyniques, d'Antisthène , de Diogène, de Cratès, de Bion, qui répondaient tout à fait à cette tendance : ces mots paraissent même avoir été réunis en recueils, oii puisèrent abondamment plusieurs générations, depuis Télés jusqu'à Épictète. Musonius ne se bornait pas sans doute à citer ceux des autres, mais ne dédaignait pas d'en faire, à l'occasion, pour son propre compte, si on en juge par quelques traits qui sont rapportés de lui sans avoir passé par le rédacteur des extraits conservés par Stobée*. Les œuvres morales de Plularque fourmillent d'anecdotes ingénieuses ou piquantes, qui trahissent le même genre de préoccupation. Enfin Épictète dit expressément que le philosophe populaire, s'il ne veut pas être un simple pédant, doit avoir beaucoup d'agrément naturel et de finesse d'esprit 3. S'il exige que ce prédicateur sache, à l'occasion , monter sur la scène tragique, on voit qu'il ne lui interdit pas l'accès de la scène comique, où il est d'usage de châtier les mœurs en riant, justifiant par là ce qu'il a bien souvent fait lui-même. Mais, en général, l'es-

* Horace, Sat, I, i, 24. Il est probable que la comparaison du maître d^ôcole» qu'il emploie à ce propos, était classique, comme le procédé lui-môme. Cf. plus haut, p. 310.

* Cf. plus haut, eh. r% p. 214, n. 5, p.2'i7 et 232, et ch. ni, p. 297, n. 2. 3 Épictète, Entretiens, III, xxu, 90.

336 TROISIÈME PARTIE. — GRAPITRB lll.

prit de la diatribe n'est pas celui de la déclamation et des lectures publiques. Ne s'adressant pas à un auditoire rafliné, friand de ce qu'on est convenu d'appeler le beau langage, il échappe davantage à la prétention ; il vise moins à la pointe, à la sententia; le genre d*agrément qu'il recherche a quelque chose de plus sain et de plus naturel. Tel est, en particulier, le caractère de l'esprit d'Épictète; et, sur ce point, il y a un contraste nettement accusé entre lui et Sénèque. Chez ce dernier transparaît toujours réducation oratoire qu'il a reçue de son père. Ëpictète, élève de ce Musonius qui interdisait les applaudissements dans son école , a été habitué à faire toujours passer les choses avant les mots, et, même quand il veut donner un tour agréable à sa pensée, on voit qu'il n'est jamais do* miné par cette préoccupation. Si Lucrèce a, de parti pris, enduit de miel les bords de la coupe où il a versé sa philosophie, c'était pour faire absorber sans répugnance le breuvage un peu amer de la doctrine des atomes. De même, si Épictète veut que le philosophe chargé de prêcher les hommes ait de l'esprit, c'est en même temps et pour le même motif qu'il exige de lui, comme on l'a vu, une tenue irréprochable et un aspect séduisant : cet agrément est destiné uniquement à mettre les auditeurs en bonne disposition et à leur faire accepter plus volontiers les conseils. Il n'ignore pas quelle influence exerce l'attrait de la forme en matière de persuasion, et, s'il jette l'anathème sur ceux qui cultivent le talent de la parole pour lui-même ou, plus exactement, pour le faire servir d'instrument à leur ambition, il sait lui rendre pleine justice quand il se borne à être l'auxiliaire de l'enseignement moral et quand il aide à faire écouter les discours, comme l'écriture nette et élégante fait lire un livre avec plus de plaisir *. Dans de telles conditions, il ne saurait être question pour lui de balancer harmonieusement des périodes , comme les ce déclamateurs », ni de « regratter un mot douteux au jugement ».

« Ëpiclôte, EnireiieM, II, zxni, 1.

On comprend qu'il estime cette besogne indigne d'un éducateur sérieux, et donne môme, au besoin, dans l'excès inverse, pour avertir ses auditeurs qu'il n'a rien de commun avec un rhéteur i. Ce n'est pas en s'arrêtantà chaque mot qu'il prétend se faire écouter, mais plutôt en donnant libre cours à son imagination, à sa bonne humeur et à sa verve naturelles. Son tempérament propre s'accordait à merveille avec les conditions essentielles de la prédication à laquelle il s'était voué. De là la vie qui règne dans les Entretiens ; de là, si on peut ainsi dire, l'impression de santé, de force joyeuse et sereine qui s'en dégage d'un bout à l'autre. On comprend, en les lisant, combien Platon a raison, quand il oppose l'enseignement oral aux traités dogmatiques, de comparer ceux-ci à des objets inertes, celui-là à un être animé *.

« Épictète, Entretiens, îîl, xxin, SO ; II, xxi, 11 ; III, ix, 14. Cf. plus haut, 2* partie, ch. i«% p. 96, n. 2.

» Platon, Phèdre, p. 276 a et 27B b.

L'étude un peu spéciale et, en apparence, purement littéraire qui a fait Tobjet de ce dernier chapitre nous a ramenés naturellement à Épictète éducateur. Le passage qui vient d'être analysé, et où nous trouvions un mélange si savoureux d'ironie contenue et d'éloquence passionnée, vaut surtout par le sentiment qui l'anime : or Épictète s'y emporte contre les sophistes de l'époque et dénonce la funeste influence qu'ils exercent sur les jeunes générations. Il convient de s'arrêter sur ce qui fut sa principale, ou, plus exactement, son unique préoccupation, et de faire ressortir ainsi, en le quittant, le trait qui le caractérise encore à nos yeux. On a pu voir en lui la principale source de nos connaissances sur la doctrine stoïcienne ; nous y avons vu nous-même le représentant le plus parfait de la « diatribe » philosophique; mais il nous apparaît, avant tout, comme le type de l'homme né pour être pasteur d'àmes^ dont la vocation est de former les esprits et de tremper les caractères en vue de la lutte pour la vie morale. Venu à .une époque où on ne construisait plus de systèmes, il a été, plus qu'aucun autre, l'homme d'une seule doctrine, qu'il a reçue toute faite et qui a été surtout pour lui un instrument d'action ; dans un siècle où les études morales prenaient de plus en plus le pas sur les études purement spéculatives et où se répandait de tous côtés le goût de la prédication et de la direction des âmes.

aucun n'a plus Oxement tourné ses regards vers la philosophie pratique ni plus complètement voué sa vie à renseignement. Il avait d'ailleurs été initié au stoïcisme par un maître déjà formé sur ce modèle : celui-ci , expert en Fart de découvrir les vocations, eut bientôt fait de reconnaître en lui quelqu'un qui lui ferait honneur en même temps qu'à la doctrine ^ Il y avait sans doute entre Épietète et le stoïcisme une sorte d'harmonie préétablie : l'homme se livra à la doctrine avec une foi absolue; et, à la doctrine qui l'avait pris tout entier, il apporta, en revanche, le concours de son caractère et de son talent. Marc-Aurèle a eu sans doute autant de foi, de hauteur d'àme et de piété ; Bion et Horace, autant de verve, d'imagination et d*esprit; mais on ne trouve réunis chez aucun ces divers éléments, dont la coopération a fait l'éducateur peu ordinaire que nous avons vu à l'œuvre.

Épictète ayant accepté avec assurance les dogmes fondamentaux du stoïcisme, il ne saurait être question de les discuter au nom d'une autre doctrine, quelle qu'elle soit ; et on doit se borner à juger le parti qu'il en a su tirer. Sur ce point, il est peut-être permis de trouver que l'homme formé d'après les principes adoptés par lui parait un peu trop se suffire à lui-même. Il est vrai que, malgré son indépendance, il est en relations étroites avec ceux qui sont membres de la même société que lui et appartiennent en même temps que lui à l'humanité. Mais, s'il n'est pas isolé dans l'espace, il est isolé dans le temps. On a bien vu qu'un progrès continu doit relier tous les moments de la vie d'un individu ; on ne voit pas s'il y a un lien semblable entre ces générations successives qui ont également droit à l'existence*. Épictète nous invite à nous retirer sans murmure et à faire place à d'autres, parce que l'univers a besoin, pour continuer son mouvement, du passé.

« Épiclèle, Entretiens, 111, vi, 10 ; 1, ix, 29-30. > Id., ibid., IV, I, 106.

du présent et de Tavenir*, et qu'il ne faut pas l'entraver dans sa marche > ; mais il ne se demande pas dans quel sens s'accomplit ce mouvement et s'il peut y avoir un progrès dans la vie de cet univers. Il dit que l'homme est au monde pour contempler et interpréter l'œuvre de Dieu 3 : il ne se demande pas si cette œuvre est au même point à chaque génération. Mais ce n'est pas Ëpictète personnellement, c'est son époque, c'est toute l'antiquité qui, en général, bornait l'horizon de l'homme au temps présent, et la science était trop rudimentaire pour qu'il en pût être autrement.

Par contre, dans la vie même de l'individu, c'est de parti pris qu'il n'a vu que le côté moral. Si on peut trouver, ici encore, que l'horizon est trop restreint, du moins ne sàurait-on lui faire un reproche d'avoir attaché trop d'importance à la science du bien telle qu'il l'entendait. On ne peut même pas dire que cette science soit actuellement hors d'usage, et rien n'empêche de l'apprécier avec nos idées modernes; car le bien qu'il concevait est celui dont nous vivons encore. Toutes les morales dignes de ce nom se rejoignent au fond et se ramènent, en fin de compte, aux mêmes conclusions pratiques, quels que soient les dogmes et les principes sur lesquels elles tentent de les fonder après coup, de manière à leur donner l'apparence d'une déduction. Épictète, en particulier, a tiré parti de la doctrine qu'il avait reçue, pour affirmer, avec plus de rigueur et présenter avec plus de suite qu'on ne l'avait fait avant lui d^ins Tanliquilé païenne, quelques idées qui doivent être à la base de toute morale pratique : pour réaliser le bien, l'homme a la raison, guide dont il ne doit jamais s'écarter, et la volonté libre, dont il peut sans cesse accroître l'indépendance en luttant contre les passions et les habitudes; il n'y a de bien que dans l'acte libre et conforme à la nature ;

* Épiclète, Entretiens, II, i, 18.

« Id., ibid.. IV, vn, 27.

3 Id., ibid., 1, vj, 19;1I, XIV, 23-2î>.

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tout effort fait en ce sens a une valeur réelle, et l'homme peut se réjouir d'avoir réalisé quelque bien; ce sont même, à proprement parier, les seules joies de la vie, comme les seuls maux sont d'avoir mal agi. Il y a là, en vérité, les bases d'un programme d'éducation, et, si on peut voir quelque chose à y ajouter, on ne voit rien à y retrancher. D'autre part, à l'exécution de ce programme Épictète a fait concourir des sentiments dont le stoïcisme renfermait sans doute les germes, mais qui, développés par lui avec une force toute particulière, sont devenus de puissants moyens d'action. Tel est le sentiment de l'honneur, qui est le respect de soi-même et non la peur de l'opinion d'autrui ; tels sont, à l'égard des autres hommes, l'indulgence, la charité et le dévouement; telle est enfin une piété profonde, faite de reconnaissance et de confiance envers une puissance supérieure. Si on ajoute qu'Épictète avait personnellement, avec la foi et le dévouement, le don d'enseigner, qu'il joignait à une fermeté inébranlable de la condescendance et de la bonté, un grand sens pratique et une réelle modération, qu'il avait enfin à son service, pour faire passer ses conseils, la verve, la bonne humeur, l'esprit, l'imagination et l'éloquence, on aura le droit de conclure que peu d'éducateurs lui furent comparables et durent exercer plus d'action sur leur entourage, et on comprendra sans peine le témoignage porté sur ce point par son disciple le plus autorisé*. Marc-Aurèle lui-même, qui pourtant n'a pu avoir directement part à cet enseignement et n'en a entendu que l'écho affaibli, par l'intermédiaire du recueil d'Arrien, en subit à distance l'influence profonde. Dans le touchant règlement de comptes qui sert de préface à ses Pensées^ l'empereur fait figurer Ëpictète sur la liste de ceux à qui il doit le plus, et il se souvient avec reconnaissance du jour où son maître Rusticus lui mit entre les mains le livre des Entretiens -, C'est là une assez belle recomman-

* Arrien, lettre h Gellius, 5 et 7.

« Marc-Aurèle, I, 7.

dation pour le recueil dont nous avons Theureuse fortune de posséder au moins unepartie. Aussi, aujourd'hui encore, à une époque oii la question de Téducation préoccupe au plus haut point et oii on entend contester l'utilité morale des littératures antiques, on ne saurait faire contribuer Épictète pour une trop grande part à la formation des caractères : un tel collaborateur sera toujours précieux.

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