CHAPITRE PREMIER
La vie et l'œuvre^ d'Ëpictète
Oa ignore les dates, même approximatives, de la nais^ sance et de la mort d'Épictète. Du moins peut-on affirmer, à coup sûr, qu'il vécut sous Domitien et sous Trajan : il se place donc à peu près à égale distance de Sénèque et de Marc-Aurèle. Ce qu'on sait de sa vie se réduit à fort peu de chose, et les renseignements épars qu'on glane à droite et à gauche chez les écrivains postérieurs « pourraient bien n'être, pour la plupart, que des amplifications inspirées par
1 On sent combien ceUe expression, môme au singulier, est inexacte ; mais il serait moins exact encore de ranger les Entretiens et le Manuel au nombre des œuvres d'Arrien , au même titre quo VÀnabase, par exemple. L'expression *Appiivou 'EiriXTT^Teta est encore celle qui réussit le mieux à tout concilier. Arrien lui-môme, considéré comme rédacteur des leçons d'Ëpictète, est désigné par l'épilhéte 'EiciXTi^Teicç dans Suidas et dans Stobée(£:d., I,i, 33 et 40 W.; II, i, 31 W.; Flor,, G VIII, 66 et 80.
* H. SchenkI a réuni les témoignages de l'antiquité relatifs à Épictète en lôte de son édition des Epicteti dissertationes (éd. major, lâ94), p. xiv et suiv. C'est d'après cette édition que nous citons plus loin les témoignages (teêt.J. les moins connus et les moins abordables. Ces témoignages suivent une courte, mais substantielle notice sur la vie d'Ëpictèle, dans
les Entretiens mêmes d'Ëpictète'. Rien, en tout cas, qui ne soit pleinement en rapport avec l'idée qu'on aime à se faire de lui. d'après sa philosophie.il ne fut ni empereur, comme Marc-Aurèle, ni ministre d'un empereur, comme Sénèque. Deux mots pourraient résumer son existence, à la façon de certaines épitaphes antiques demeurées célèbres : il fut pauvre, et il enseigna. La philosophie ne fut pas pour lui une distraction, un délassement ou une consolation des grandeurs, des tracas ou des misères de la vie : elle fut sa vie même.
Il était né, si on en croit Suidas, à Riérapolis^ en Phrygie. Il est d'ailleurs impossible de saisir chez lui la moindre trace de son pays d'origine , la moindre allusion même à
laquelle il n'a eu, dit-il (p. m, n. 1], d'autre prétention que de présenter des faits déjà connus, en les étayant à l'aide d'arguments nouveaux, ou mieux présentés, ou plus Justement pesés. Nous ne saurions avoir plus de prétentions que lui.
* Si quelques-uns ne correspondent à aucun détail des Entretiens, ils peuvent provenir des livres aujourd'hui perdus du recueil d'Arrien. Quelques autres, on le verra plus loin, ont un caractère nettement légendaire.
^ Suidas, lex., 'EiciXTV^Tdç. Schenkl (p. xviii, test, 21) pense que Suidas, ou plutôt Hésychios de Milet tenait ce détail d'Hermippos de Béryte (icept tcov èv izoLilda 2iacXa|Ai|^ayTb>v 2cuXa>y) ou peut-être (p. iv) de Philon de Byblos (^sp't 7:5Xe(i>v xat oD^ èxiTri; ajtcïîv èvSoÇouç '9Jv£YXs). 11 faut lire la description de la région dans Renan {Orig, du Christ,, S. Paul, xiii, p. 356 et suiv.). On y voit (p. 360) qu'elle futévangélisée de bonne heure, sinon par S. Paul lui-même, qui ne fit que la traverser, du moins par un ami et collaborateur de S. Paul, et que les églises de Colosses, Laodicée et Hiérapolis étaient sous la dépendance directe de l'apôtre. Épictète fait allusion, tout à fait incidemment, trois fois aux Juifs (I, xi, 12 ; I, xxti, % ; II, ix, 20), qu'il cite pèle-méle avec les Égyptiens et les Syriens, et une fois à ceux qu'il appelle les Galiléens (IV, VII, 6). Mais ce sont pour lui deux sectes orientales entre lesquelles il ne devait pas faire une grande différence; car il dit que ce qui distingue le vrai Juif de celui qui ne Test que de nom, c*est le baptême (II, ix, 20). G*est à Rome, où elles étaient primitivement confondues, plutôt qu'en Asie Mineure, qu'il dut en entendre parler Ce qui le frappe chez les Galiléens, c'est la facilité avec laquelle ils font à leur foi le sacrifice de leur vie, et il voudrait qu'on fasse par conviction ce qu'ils font par habitude. Il est permis de voir là une allusion aux persécutions de Néron, de Domitien ou de Trajan.
LA VIB BT l/OEUVRB d'ÉPICTBTB. 5
l'Asie en général, probablement parce qu'il la quitta étant encore tout jeune et n'en conserva aucun souvenir. On ne sait à la suite de quelles circonstances il vint à Rome, où il fut d'abord au service d'un maître. Celui qui devait présenter avec tant de conviction l'indépendance morale comme le privilège inaliénable et, en quelque sorte, comme le tout de rhomme, commença par être esclave*, peut-être même esclave d'un ancien esclave. Son maître s'appelait Ëpaphrodite et aurait fait partie, toujours d'après la notice de Suidas, des acoiAaTo^uXaxsç de Néron. On admet généralement que cet Épaphrodite ne fait qu'un avec le célèbre affranchi qui aida Néron à mourir et que Domitien fit, plus tard, mettre à mort sous ce prétexte^. Deux anecdotes assez plaisantes, qu'Épictète lui-même rapporte sur ce personnage et où il le traite avec une certaine ironie, paraissent être des souvenirs personnels d'esclavage '. Ce maître, flatteur avec ceux qui étaient dans les bonnes grâces de César , et généreux avec ses propres créatures, semble avoir été assez dur pour ses esclaves, et en particulier pour Épictète*. Ce n'est pas pourtant qu'il faille tenir pour authentique une
1 Aulu-Gelle, N, A., II,xviii, 10 ; cr.Épiclète, I, ix, 29. Une inscription en hexamètres, trouvée en Pisidie et en partie citée par Schenkl (p. xviii, test. 19), dit même qu'il était flls d'une mère esclave, SouXaç àicb (Aatpbç iTé^Ov). Mais cette poésie n*est évidemment pas une autorité. D'autre part, le mot YS^^t^^jv, dans Tépigramme dont il sera question plus loin, signifle aussi bien je devins, ou simplement je fus, que je naquis.
^ Suétone, Néron, xlix ; Domitien, xiv. En ce cas, il aurait été a cubieulo (ainsi traduit Scbenlil, p. v, n. 1) avant d'ôtre a libellis.
» Épictèle, Entretiens, î, xix, 19-21 ; I, xxvMl-12 ; cf. I, i, 20. Dans les deux passages, le nom d'Ëpaphrodite est supposé connu, et n'est accompagné d'aucune détermination. C'est seulement I, i, 20 qu'il est suivi de l'apposition t(a> xupud TdO Népojvdç, où les deux premiers mots sont une faute évidente, difAcile peut-être à corriger, mais facile à expliquer par l'influence anticipée de ces deux mêmes roots, qui flgurent à leur place deux lignes plus loin. D'après Schenkl (p. V, n. 1) ils pourraient encore représenter une addition marginale d'un lecteur ou correcteur, qui se rappelait qu'Épaphrodite avait été le maître d'Épictôle. L'édition Trincavelli (1535) donnait iiQikz'jHptù au lieu du premier x'jpud.
* Épictète, Entr., l, ix, 29.
6 PREIOÈRK PARTIE. — CHAPITRE I*'.
anecdote célèbre i, qui explique par la brutalité de son maître une infirmité à laquelle il fait lui-même plusieurs allusions, soit qu'il s'y résigne, soit qu'il en plaisante : il était boiteux ^. D'après Suidas, celte infirmité était la suite d'un rhumatisme 3 : le détail est assez prosaïque pour être exact. Une épigramme — nous dirions plutôt une épitaphe — qui fut probablement composée après sa mort par ses admirateurs et où il est censé parler lui-même*, rappelle cette infirmité, en même temps que son esclavage et sa pauvreté, et les oppose, avec une brièveté éloquente et énergique, au bonheur dont il dit avoir joui pendant sa vie : « Épictète * était mon nom ; je fus esclave,*estropié, pauvre
* Celse (Origène, C. Celse, p. 368 éd. Spencer, p. 732 éd. Delanie) raconte que, son maître lui appliquant à la jambe un instrument de torture, il dit sans s'émouvoir, et même en souriant : « Tu vas me la casser ! » Et comme elle fut cassée, en effet : c Je te disais bien, reprit-il, que tu me la casserais. » L'anecdote pourrait bien avoir été inventée postérieurement par les admirateurs d'Epictète. Le parti qu'ils en tirent suffirait à la rendre suspecte. Car Gelse en prend occasion pour opposer Épictète à Jésus, en donnant, bien entendu, l'avantage au premier (p. 733 Delame). La jambe d'Epictète devint légendaire : S. Grégoire de Nazianze la cite entre la ciguô de Socrate et la besace d'Anaxagore (cité par Scbenkl, p. xix, test. 31 ; cf. test. 31 à 36). Mais ce qui doit le plus mettre en défiance contre le récit de Celse, c'est que deux autres témoignages attribuent à l'infirmité d'Epictète une origine beaucoup plus simple et beaucoup plus naturelle, où l'insensibilité stoïque ne joue aucun rôle.
* Épictète, Entr., I, viii. 14; I, xii, 24; I, xvi. 20; cf. III, xx,4; Jf., IX (cf. Simplicius, Comm. in Ench., IX, p. 44, 1. 53 ; test. 48) et XVII.
3 Simplicius, philosophe platonicien qui vivait au vi* siècle et dont on a encore un commentaire assez étendu sur le Manuel (nous le citons d'après l'édition Dûbner, dans la collection gréco-latine Didot : Théophrasti characteres... Epicteti dissertationes... fragmenta et Enchiridion cum commentariis SimpliciiJ, dit (Comm., IX, p. 45, 1. 36) qu'il boitait dès son jeune âge. Le détail n'est pas en contradiction avec t;elui que donne Suidas. Mais, en général, on ne peut accorder une bien grande créance à ce témoin attardé, qui vivait à une époque où une légende avait déjà dû se former autour du nom d'Epictète.
* Anthol. Palat., VII, 676. Macrobe {Sat., I,xi,44) la cite comme étant d'Epictète lui-même. S. Jean-Ghrysoslome (cité par Scbenkl, p. xx, test. 35) la connaît également.
& Le nom d'Epictète se rencontre une dizaine de fois dans la bouche d'Epictète lui-même au cours des Entretiens (v. l'index de Schenki au mol 'EriXTîîTOç ). Marlha {Les Moralistes sous l'Empire Romain, p. 159) dit à
LA VIE BT l'oeuvre D'ÉPICTfeTB. 7
comme Iros, et avec cela cher aux immortels. » En réalité, il n'y a pas d'opposition : la même particule relie tous les termes indistinctement. Esclave, plus tard exilé, pauvre et estropié, il était difficile, au point de vue des hommes, d'être plus mal armé pour être heureux. Mais l'auteur de l'épigramme, qui assurément avait bien compris la philosophie d'Ëpictëte, affecte de ne pas même soupçonner qu'il puisse y avoir là un obstacle au bonheur*.
Tout en étant esclave, il put entendre les leçons du célèbre philosophe stoïcien Musonius Rufus ^ dont l'enseignement paraît avoir eu sur lui une influence profonde. Ainsi Cléanthe avait suivi autrefois les leçons de Zenon, tout en étant au service d'un jardinier. Les deux hommes étaient faits pour s'entendre. Rufus, qui avait une méthode sûre pour découvrir les vocations sérieuses >, reconnut bien vite à qui il avait affaire ^. Épictète dut, d'ailleurs, être affranchi par la suite. C'est probablement alors que, plein d'une belle ardeur, plein aussi d'inexpérience, hanlé par le souvenir de Socrate, dont il resta toujours le profond admira-
propos de ce nom : c II semble que ce sage, fidèle jusqu*au bout à ses maximes de renoncement, ait voulu dérober même son nom à la postérité. Ce nom $l*Ëpictète n*est pas le sien : ce n^est qu*un adjectif qui signifie esclave. » Cet adjectif était précisément Tépithète habituelle d*une partie de la Phrygie, pays natal d*Ëpictète. On sait que les esclaves dans l'antiquité, comme en France les valets au xvii* siècle, étaient souvent désignés par un adjectif formé du nom de leur pays d'origine (cf. dans les Adelphes de Térence, Géta, Synis et sa femme Phrygia, v. 973). Peut-être le nom d'Éplclète s'explique-t-il de la même façon ; peut-être aussi est-ce une simple coïncidence.
< ^Çkoq (zOavaTdiç est ici le synonyme poétique de eùSa({Ji.a)v. Cf. Simplicius, Comm,, XVII, lest. 50, p. 55, 1. 28, et le commentaire de Macrobe (cité par Schenkl, test, 36). Cf. également Épictète, IV, m, 9-10, où on voit que l'homme ami de Dieu e;«t libre ^en lui obéissant et dès lors ne tient ni à son corps, ni à l'argent, ni aux places. Les quatre détails essentiels de l'épigramme figurent dans ce passage. On a rapproché de celte épigramme un verset des Psaumes de David (XXIX, 23) : Ego autem men^ dicus et pauper : Dominus sollicitus est met.
< Épictète, Entretiens, I, ix, 29; I, vu, 32; III, xxiii, 29 ; cf. III, vi, 10 ; 1, 1,26-27 ; III, XV, l'i. Épictète ne l'appelle Jamais que Rufus: cf. Asm., Qttaest, Epict,, p. 42.
> Id., ibid., III, VI, 10.
« Id., ihid,, I, IX, 29-30.
8 PRBlflÈRB PARTIB. — CHAPITRB I*'.
teur, et des phiiosopiies cyniques, avec lesquels Musonius avait quelque affinité i, il essaya à son tour de propager la doctrine, en la préchant familièrement dans les rues de Rome. L'accueil qu'il reçut lui Gt vite comprendre que les temps étaient changés ^. Il raconte lui-même sa mésaventure avec beaucoup de bonne grâce ^. Si l'enseignement en plein air ne lui réussit pas, l'enseignement intérieur devait le dédommager par la suite.
Du reste, ce n'est pas à Rome, mais en exil qu'il exerça surtout cet enseignement. Ce zèle intempérant aurait-il attiré sur lui l'attention du pouvoir? Ce qu'on sait, c'est qu'il fut atteint* par le sénatus-consulte qui, sur l'ordre de Domitien, bannissait tous les philosophes de Rome et de l'Italie ^. Il importe de retenir qu'Épictète fut persécuté, comme philosophe, par les pouvoirs publics, et que plusieurs de ses contemporains payèrent ce titre encore plus cher que lui. A aucune époque peut-être une philosophie qui déclarait méprisables les maux extérieurs n'eut un plus beau champ d'application. Les mots de décapitation, d'emprisonnement ^, de déportation '^ ^ de confiscation, d'exil,
t V. Zeller, Ph. d, Gt., III >, i, p. 734, et surtout P. Wendland, Ottoestiones Musonianae. Cf. plus loin, 2* partie, ch. m.
s Pareille mésaventure était arrivée à son maître Musonius, quand il s'avisa de se mêler à la délégation envoyée par Vitellius au-devant des légions flaviennes et de faire aux soldats une dissertation sur les avantages de la paix et les dangers de la guerre. Il s*en fallut de peu qu'on ne lui fit un mauvais parti (Tacite, Hi$t„ III, 81).
» Ëpiclète, Entretiens, II,xii, 17-25.
* Aulu-Gelle,JV.i4.,XV,ll, Simplicius /'Comm., XXIV, p. 65,1. 36; «««.51 ) ajoute expressément qu'il dut quitter Rome pour avoir blâmé la tyrannie de Domitien. Mais on ne peut attacher de valeur positive à ce détail, qui pourrait n*étre qu'une amplification gratuite du renseignement d'Aulu- Gelle. Cf. cependant Lucien, Peregr., XVIII.
* Aulu-Gelle, N, À,, XV, Il ; Dion Cassius, LXVII, 13 ; Suétone, Dom,, X; Pline le Jeune, £p., III, 11.
* Épictète signale incidemment, à propos de^ gens qui livrent leurs secrets au premier venu, certains procédés de la police impériale : t Un agent en bourgeois vient s'asseoir à côté de vous et se met à dire du mal de César. Vous, comme s'il vous avait donné un gage de sa discrétion en commençant, vous dites à votre tour ce que vous avez sur le cœur : c'est alors qu'on vous arrête. » (Entretiens, IV, xiii, 15.)
7 Gyaros, ce lieu de déportation dont pttrle souvent Tacite, est nommé