LA VIE ET L OEUVRE D EPICTETE
souvent employés dans les écoles à titre d'exemples^ étaient alors pleins de sens. Le tyran légendaire, que les élèves des rhéteurs tuaient en chœur, comme dit ironiquement Juvénal *, était une réalité du temps d'Épictète -. 11 est bon de s'en souvenir à la lecture de certains passages des Entretiens, qui, sans cette considération, pourraient paraître déclamatoires^. Même après la mort de Domitien, quand un élève partait pour Rome, son maître pouvait, sans trop d'exagération, lui tenir un langage qui rappelait les mots deThraséaau questeur: « Specta^juvenis..., in ea tempara natus es quitus firmare animum expédiât constantibus exemplis *. »
C'est à Nicopolis, en Épire, qu'il se retira *. L'exilé s'était établi le plus près possible de Tltalie, en un lieu d'embarquement très fréquenté. C'est là qu'Arrien l'entendit et recueillit les Entretiens *. Dans l'un d'eux, Épictète
plusieurs fois dans les Entretiens (I, xxv, 19 ; III, xxiv, 100, 109 et 113 ; IV, IV, 34) et y est autre cliose qu'une expression géographique. Musonius, exilé par Néron (Tacite, Ànn., XV, 71; Dion Gassius, LXII, 27) y aurait été déporté, d'après Pbilostrate fÀpott., VII, 16). « Juvénal, Sat., VII, 151.
* Le tyran réel prenait même pour lui les déclamations dirigées contre le tyran classique. Dion Cassius (LIX, xx, 6) nous apprend que Garinas Secundus fut banni par Galigula pour avoir prononcé une dectamatio contra tyrannos, et (LXVII, xii, 6) que Domitien mit à mort le sophiste Matemus pour le même motif.
' Plusieurs victimes connues des persécutions impériales sont citées dans les Entretiens, soit qu'Ëpiclète ait été avec elles en rapports directs, soit qu'il cite quelques-uns de leurs mots héroïques, devenus historiques et passés presque depuis à l'état de clichés, mais alors dans tout Téclal de leur nouveauté. Tels sont, outre Musonîus. Rufus, Démétrius (I, XXV, 22), Latéranus (I, i, 19), Agrippinus (I, i, 28 ; I, ii, 12 ; fr. 21), Thraséa (I, i, 2fi), Helvidius Priscus (I, ii, 19). Il faut ajouter pourtant que le règne de Domitien était certainement passé au moment où furent recueillis les Entretiens,
* Tacite, Annales, XVI, 35.
* Aulu-Gelle, iV. À., XV, 11 ; 8?uidas, 'Etîixttqtoç ; Simplicius, Comm., XXIV, p. 65, 1. 37.
« On trouve dans les œuvres proprement dites d'Arrien une allusion très vague à ce séjour qu'il fit en Épire pendant sa jeunesse (Anabase, II, XVI, 6), Ailleurs (Ind., XLI, 2 et suiv.), il paraît décrire la route de Leucade d'après des documents personnels.
10 PRElflÈRR PARTIS. — CHAPITRE I•^
nomme expressément celle ville comme élant son séjour actuel ^ : il ajoute même que les tremblements de terre y sont fréquents ^. Il y était bien connu ; des fonctionnaires de passage qui s'embarquaient pour Tltalie se plaisaient à lui rendre visite ; les habitants venaient volontiers le consulter, ou lui demander des lettres de recommandation pour Rome, ce qui prouve qu'il y était estimé en haut lieu ^, Mais, parmi ses auditeurs habituels, nous ne connaissons que le disciple sans lequel le maître lui-même serait un inconnu pour nous. Il faut pourtant y joindre le nom de Démonax. Car Lucien dit que ce ne fut ni Agathoboulos, ni Démétrios, ni Épictète qui éveillèrent en lui la vocation philosophique, mais qu'il les fréquenta tous trois ♦.
On aime à croire que son enseignement remplit toute
* ICpictète, Entretiens, II, vi, 20; cf. II, xxi, 14; I, xix, 28; I. xxv, 18; III. xxu, 52; IV, I, 14. D'autres détails prouvent qu'au moment où sont recueillis les Entretiens, il nest pas à Rome (III, xxiii, 27; I, xxit, 3; I, IX. 27; I, x, 2), mais de l'autre côté de TAdriaUque (I, xxix, 38), au bord delà mer (III, ix, 14).
* Id., iWd., II, VI, 20; cf. II, xvi, 23.
3 Id., t6id.,1, 10; III, 9; cf. 111,7 ; III, 4; I, Il ; II, ii, 21 ; I, 15; I, xix,26; I, IX, 27. C'est peut-être ainsi qu'il flt la connaissance d'Hadrien; v. plus loin, p. 12, note 5. Musonius avait reçu de la môme façon, probablement pendant son exil à Gyaros (cf. Stobée, Flor,, II, p. 74, 1. 20 M.), la visite d'un roi de Syrie, et l'avait émerveillé en lui démontrant qu'un roi a besoin de philosophie plus que personne, et que le philosophe est le véritable roi (Stobée, Flor., XLVIII, 67).
* Lucien, Dénionax, III ; cf. LV (v. plus loin, p. 12). D'autre part, Favorinus, qui parle de lui dans Aulu-Gelle (N, i., XVII, 19), le cite et signale ses habitudes de langage comme s'il Favait entendu. Il faut dire que s'il avait été réellement élève d'Êpictèle, il n'aurait pas été toujours un élève aussi respectueux qu'Arrien. Dans Aulu-Gelle, sans doute, il parait l'avoir en haute estime ; mais, à en croire Qalien iDe opt. doctr., i ; p. 41 K.), il aurait écrit un ouvrage contre Épictète, où celui-ci était supposé converser avec Onésime, esclave de Plutarque. Galien aurait à son tour écrit un ouvrage contre Favorinus pour prendre la défense d^Épictète (Galien, Delibr, proj7r.,xi; XIX, p. 44 K.)- Peut-être aussi ce Rusticus que Marc-.\urèlc remercie de lui avoir communiqué les 'ExiXTiQTSia 61:0pLvr|(JL2Ta (I, 7), avait-il été en relations directes avec lui. Enfln, un stoïcien qu'Aulu-Gelle rencontra pendant une traversée et qu'il ne nomme pas (Aulu-Gelle, XIX, 1), ainsi qu'Hérode Atticus (Id., I, 11,6) possèdent et paraissent connaître à fond le recueil d'Arricn; mais ont-ils connu Épictète lui-même, c'est ce qu*on ne saurait dire.
LA VIB ET l'oRUVRE d'ÉPICTÈTE. li
son existence. En tout cas, nous ne savons rien de sa vie, soit à Nicopolis, soit avant Texil. La tradition veut qu'il ait toujours été pauvre et qu'il n'ait jamais été marié. L'un et l'autre sont également vraisemblables. L'épitaphe citée plus liant présente la pauvreté comme l'un des traits distinctifs d'Épictète, au même titre que son infirmité. On croit sans peine que ce ne fut pas une pauvreté purement philosophique comme celle de Sénèque, et qu'il avait le droit de parler avec mépris de ceux qui cherchent à tirer parti de leur science pour s'enrichir *. Un ancien esclave, sous l'Empire, n'était pas nécessairement pauvre : un exilé avait plus de chances pour l'être. Il dit lui-même qu'il avait une lampe de fer devant l'autel de ses dieux domestiques et que, cette lampe ayant été volée, il la remplaça par une lampe de terre : il est vrai que c'était pour jouer un bon tour au voleur en cas de récidive *. Simplicius dit qu'il vécut toujours dans une extrême pauvreté ; il ajoute que la maison qu'il habitait à Rome (avant l'exil?) n'avait pas besoin de porte, vu qu'elle ne renfermait qu'une paillasse et une natte, qui lui servaient de lit ^. Cette histoire pourrait bien avoir été inspirée par lepassage même d'Épictète : le besoin de paraphraser a dû exalter l'imagination du commentateur. Ailleurs, il ajoute qu'Épictète, qui vécut seul la plus grande partie de sa vie, ne prit que sur le tard une femme à son service pour élever un jeune enfant qu'un de ses amis, trop pauvre pour le nourrir, allait exposer et qu'il avait recueilli *. Ici la légende ne se contente plus d'en faire un ascète — ce qui n'est pas invraisemblable, d'ailleurs, puisque Marc-Aurèle suivit un régime ascétique depuis l'âge de douze ans ^ — elle en fait un Vincent de Paul. Quant au célibat d'Épictète, il ne faudrait en voir
* Epiclète, Entretiens, II, xvii, 3.
< Id., ibid,, l, XVIII, 15. Cette lampe devint, paraii-il, légendaire, et fut rechercliée par les riches amateurs (Lucien, Adv, tnd., XIII ; test, 15). 3 Simplicius, Comm., IX, p. 45, 1. 36 ; test. 47.
* Id., ibid., XXXII, p. 116, 1.48; test, 52.
5 J. CapiloUn.Jr. in^. II.
i2 PRBmÂRE PARTIE. — CHAPITRE I«'.
ni une preuve ni une justîGcalion dans le célèbre passage III, XXII, 67-83 des Entretiens. Sans doute, il y présente cet état comme convenant mieux que le mariage au philosophe, qui a l'humanité entière pour famille ; mais il s'agit là d'un philosophe idéal. Ailleurs, il remarque que Socrate était marié, ce qui ne Tempèche pas de le mettre sur le même pied que Diogène ^ En général, et il ne fait que suivre en cela les doctrines de son maître Musonius ^ il présente le mariage comme l'état naturel de tout homme ordinaire, et même comme un devoir social •. On remarquait précisément que son célibat était en contradiction avec ses principes habituels, puisque, d'après Lucien, Démonax, à qui il conseillait de prendre femme, lui aurait répondu en plaisantant qu*il y consentait à condition de devenir son gendre *. Le célibat d'Ëpictète s'explique suffisamment par les circonstances particulières de son existence, son esclavage, son infirmité, sa pauvreté, son exil.
En somme, le fait même de son exil à Nicopolis est le dernier, pour ne pas dire le seul fait précis que nous connaissions dans sa vie. Y demeura-t-il jusqu'à la (in, comme on l'admet généralement^, et quand mourut-il? Ce sont deux questions auxquelles il est difficile de répondre. Suidas et Thémistius ^ le font vivre jusque sous Marc-
t Ëpiclète, Entretienê, IV, i, 159.
« Stobée, Flor., LXVII, 20; LXIX, 23.
s Par ex. IIIp vu, 19 el II, xxiii, 38 ; cf. Diog. Laôrce. VII, 121.
« Lucien, Démonax, LV. *
^ Sparlien (Hadrien, XVI, 10) dit qu'il était en excellents termes avec Hadrien. Schenkl (p. viii, cf. n. 1) propose d'admettre qu'ils se connurent pendant le séjour de l'empereur à Athènes ; mais on ne peut s'appuyer sur les textes de Philostrate et de Lucien qu'il cite (te$U 23 et 14) pour affirmer qu'Épiclèle ait demeuré longtemps à Athènes. 11 fait remarquer, d'autre part, qu'Hadrien visita Nicopolis vers 124 ou 125. On peut encore supposer, comme Bolla (Arriano di Plicomedia, p. 15), qu'ils se connurent au moment où Hadrien parlait pour l'Orient avec l'armée de Trajan, ou encore lors de son retour d*Orient a Rome, en 118. Doulcet (Quid lenophonti debuerit Arrianus, p .7) préfère admettre une erreur de Sparlien, et l'explique comme Asm et Schenkl expliquent celle de Suidas (y. p. 13, n. 1, fin), par une confusion entre le maître et le disciple.
« Thémistius, or. V, p.63 d (test. 30).
LA VIS ET l'oeuvre d'ÉPICTÈTE. 13
Aurèle. C'est tellement invraisemblable qu'on s'accorde à ne pas tenir compte de ces deux témoig^nages^ Ce dernier, du reste , se borne à dire qu'il fut honoré par les deux Antonins. Cela n'implique pas que le premier fût déjà empereur quand il connut Épictète, s'il le connut effectivement. Pour le second, il s'agit sans doute d'honneurs posthumes, Marc-Aurèle ayant, de son propre aveu, une haute estime pour la mémoire d'Ëpictète, qu'il nomme en même temps que Chrysippe et Socrate «. Car Aulu-Gelle était encore étudiant à Athènes quand les Entretiens, recueillis par Arrien, étaient déjà connus et appréciés ', et il n'est pas admissible qu'Épictète fût vivant alors ^. De plus, il est certain que Marc-Aurèle n'a pas été en relations personnelles avec lui ; car il ne le connaît que parle recueil d' Arrien, que lui a communiqué Rusticus ^.Mais la chronologie d' Arrien fournit un argument plus décisif. Arrien
' Ce n*e8t pas, comme le remarque Schenkl (p. v), que la chose paraisse, à première vue, matériellement impossible. Son maître Ëpaphrodite, s'il s*agit bien de Taiïranchi de Néron, ne mourut que sous Domitien (Suétone, l>om.,XlV) ; or rien ne prouve qu'il ait été à son service du vivant même de Néron. Mais Musonius, dont il suivit les leçons avant d*ôtre affranchi (I, ix, 29), ne parait pas avoir atteint le règne do Domitien(v. Croiset, EUU de la Litt. Gr., V, p. 419), dont l'avènement date de 81. Or il faudrait faire nattre Épictète vers 70, au plus tard, pour pouvoir le faire vivre jusqu'au-delà de 161. De plus, s'il eût été trop jeune pour pouvoir suivre les leçons de Musonius, il l'eût été également pour être atteint par Tédit d'expulsion de Domitien. Asm fQuaestiones Epicteteae, p. 27, n. 1) et après lui Schenkl (p. vu) proposent d'expliquer l'erreur de Suidas (et de Thémistius, si on prend son indication à la lettre) par une confusion assez naturelle entre Épictète et Arrien. Cf. George le Syncelle, p. 662, 1. 18 (test. 5).
« Marc-Aurèle, VU, 19; cf. 1,7.
a Aulu-Gelle, N, À., 1, 2; XIX, 1.
* Il ne faudrait pas d'ailleurs tirer d'Aulu-GelIe (II, 18) la conclusion qu'Épicléte était mort au moment où fut écrit ce passage des Nuits Àttù ques. Les mots recentior est memoria ne s'appliquent pas à la personne d'Épictète, mais à cette circonstance qu'il fut esclave ; et Aulu-Gelle veut dire simplement que l'exemple qu'il cite là est récent par rapport aux exemples précédemment cités.
» Marc-Aurèle, I, 7 ; cf. p. 20.
14 PRRMIÈRB PARTIS. — CHAPITRB l".
fut fait consul par Hadrien vers 130 ', Il est évident que l'étudiant en philosophie ne fut pas élevé brusquement à cette haute dignité au sortir de l'école, et qu'il dut faire auparavant apprécier ses services. Car, sans aller jusqu'à prétendre, comme on Ta fait sans motifs positifs «, qu'il accompagna Trajan dans sa campagne contre les Parthes, en i 14, on ne peut prendre à la lettre le passage où Photios dit qu'il arriva aux charges et notamment au consulat à cause de sa remarquable instruction 3. D'autre part, il fit nécessairement un séjour assez long à Nicopolis : le culte qu'il avait voué à son maître prouve un commerce prolongé; Tun ne s'expliquerait pas sans l'autre. Or Épictète était déjà un vieillard quand Arrien notait ses paroles ^. Il faudrait pourtant qu*il eut vécu encore une quarantaine d'années pour atteindre seulement l'époque de l'avènement de Marc-Aurèle. Du moment qu'on admet que Suidas s'est trompé ^, rien n'empêche de croire qu'Épictète mourut beaucoup plus tôt, à un âge assez avancé d'ailleurs, dans la première moitié du règne d'Hadrien, et de porter sa
1 Nous adoptons la date admise par M. Groiset fLitt. Gr.^ \, p. 622). Boila fouwr. cité, ch. iv), so fondant sur deux inscriptions t doliaires » ets^aidantde conjectures qui paraissent assez hasardées, place ce consulat quelques années plus tôt, pendant la 225* Olympiade, qui se termine au milieu de Tannée 125. Nous reviendrons sur cette chronologie à propos de la publication des Entretiens. Bornons-nous à remarquer ici que la date proposée par Bolla ne donnerait que plus de force à Targument que nous croyons pouvoir tirer du consulat d'Arrien.
Autrefois, faisant dire à Photios [BibL, cod. 58) ce qu'il ne dit pas, à savoir que ce consulat. termina la carrière d'Arrien, on le plaçait sous Antonin le Pieux, en tout cas (par ex. Zeller, Ph. d. Gr., IIP, i, p. 739, n. 1) après sa préfecture de Cappadoce, qui parait se placer entre 133 et 137 (v. Bolla, ch. v). C'était oublier que la Cappadoce était province consulaire depuis Vespasien, comme nous rapprend Suétone { Vesp., VIII) : t Cappadociae, propler assiduos barbarorum incursus legiones addidit, consularemque reclorem imposuit pro equile romano. » (V. Bolla, ch. iv, p. 20 et suiv.)
* Bolla, ouvr. cité, ch. m.
» Photios, Bibl., cod. 58, p. 17 »>, éd. Bekker.
* Épictète, Entretiens, I, vi, 20; II, vi, 23 ; II, xvii,37.
s On l'admet d'autant plus facilement que le renseignement qui suit trnmédialement dans la notice de Suidas et qui est relatif aux prétendus ouvrages d'Épictète, est sûrement Inexact (cf. plus loin, p. 16, n. 1).
LA VIE ET l'oeuvre d'ÉPICTÈTE. iS
naissance environ soixante-quinze ans auparavant, vers la fin du règne de Claude ^ Dès lors toutes les dates conviennent. Jeune encore, il connut Musonius à Rome, quand celui-ci revint d'exil après la mort de Néron *. L'incendie du Capitole, ou plus exactement du temple de Jupiter Capitolin, auquel il fit une fois allusion dans une assez sotte réponse à son maître, était alors un fait tout récent ^. Il était encore trop jeune pour être atteint par Tédit de Vespasien contre les philosophes ^, et dans la force de Tàge, au contraire, pour être exilé sous Domitien.
C'est gr&ce à un pur hasard que nous connaissons Épictète autrement que par ces menus détails, récoltés à droite et à gauche. Uniquement préoccupé de transmettre son enseignement aux disciples qui l'entouraient, il ne
1 SchenkI propose (p. x) comme dates extrêmes : naissance, de 50 à 60 ; mort, de 130 à 140. Il voudrait, en effet, qu*Épictète ait vécu assez longtemps sous Hadrien, et entrevoit (p. ix) dans les Entretiens quelques allusions un peu trop ingénieuses aux événements du règne (allusions aux guerres d*Orient, à la mort d'AnUnoûs). Il suffit d'admettre qu'il vécut dans les premières années du règne. M. Groiset (Litt, Gr„ V, p. 458-59) adopte, à peu de chose près, les dates les plus anciennes proposées par SchenkI, c'est-à-dire 50>t25, se fondant principalement pour cela sur la chronologie d'Arrien. C'est, on le voit, à celte opinion que nous croyons devoir nous rallier.
' M. Croieei (ouvr. eilél p. 459, n. 2), qui ne croit pas qu'il ait pu vivre jusqu'en 140, donne, entre autres raisons^ qu'il faudrait alors « reculer la date de sa naissance et admettre qu'il fréquenta Musonius sous Vespasien seulement ». Les autres raisons sont plus décisives ; car il nous semble difflcile d'admettre qu'il l'ait fréquenté avant. Si, en efTet, Musonius fut exilé en 65 et ne revint à Rome qu'après la mort de Néron (ouvr. cité, p. 419), Épictète ne put le connaître que vers l'époque de Vespasien, à moins d'avoir été son élève avant l'âge de quinze ans, ce qui n'est guère vraisemblable. Dans la même note, M. Croiset fait remarquer que bon nombre des souvenirs d'Épictète, qu'on trouve dans les Entretiens, se rapportent manifestement au règne de Néron. Mais il est toujours possible de croire qu'il tenait ces détails de son maître Musonius (v. par ex., m, XV, 14).
' Épictète, Entretiens, l, vu, 32. Scbenkl (p. x) pense qu'il s'agit de l'incendie de 69 plutôt que de celui de 80. Avec notre chronologie, nous ne pouvons hésiter à choisir la première date.
* On sait par Dion Gassius (LXXVI. 16) que Musonius fut, par faveur spéciale, excepté de cette rigueur. Épictète put donc le connaître assez longtemps.
16 PRBMIÈRB PARTIS. — CHAPITRE 1*^.
s'était pas mis en peine de se faire connaître à la postérité ^ Sans Inintelligente et pieuse admiration d'un de ses disciples, tout cet enseignement serait à jamais perdu. Les autres se contentaient de subir l'influence de sa parole chaude et véhémente, de graver ses préceptes dans leur mémoire et de travailler tous les jours, sous sa direction, à leur perfectionnement. Mais Arrien, pendant qu'il subissait le charme, se disait que les impressions, si fortes qu^elles soient, s'effacent à la longue; il voulait se ménager pour l'avenir le moyen de les éprouver encore, à volonté, avec une vivacité nouvelle, et pouvoir, quand luimême aurait quitté Técole ou quand son maître aurait quitté ce monde, se donner Tillusion de le voir et de l'écouter encore. Pour cela, il notait aussi fidèlement que possible, à mesure qu'il les entendait, ses leçons, ou plus exactement ses causeries familières. Mais il avait travaillé en égoïste : Tidée ne lui serait sans doute jamais venue de penser à ses arrière-neveux, et il ne tient pas tout à fait à lui que ses précieux cahiers soient maintenant, en partie du moins, entre nos mains. Tout ce qu*il voulut bien faire, ce fut de les prêter à des amis, qui s*empressèrent de les transcrire. Toujours est-il qu'un moment vint où, sans qu' Arrien sût comment, plusieurs exemplaires de ses notes étaient en circulation. Le mal était fait : il en prit son parti, et il se décida sans doute à publier lui-même une édition plus exacte, plus fidèle, plus conforme à son propre manuscrit-. C'est cette édition qui serait arrivée partiellement jusqu'à nous : en tout cas, le texte que nous possédons est précédé d'une lettre-préface adressée à L. Gellius,
* Suidas, après avoir dit qa*ii vécut jusque sous M&rc-Aurële, ^oute qu'il avait beaucoup écrit. Celle assertion n'a jamais été prise au sérieux, quoiqu'on se soit donné la peine de la discuter (v. Asm, QuaesL Epict., p. 26).
* On sait que Quintilien eut une surprise du même genre et que son livre doit le jour à une circonstance analogue. Il raconte lui-même (Imt. or(U,j praef,, 1) que ses élèves, animés d'intenUons excellentes fhonijuvenesj, mais d'un zèle un peu indiscret (sed nimium atnantei meij, avaient
LA VIS ET l'oeuvre d'ÉPIGTKTB. 17
OÙ Arrîen lui raconte comment sont tombées dans le domaine public ces notes personnelles qui n'étaient pas destinées à voir le jour.
A quel moment ces notes avaient-elles été prises? La chronologie d'Épictète et celle d'Arrien sont assez étroitement liées, puisque celle-ci nous a aidé à établir celle-là; et, si Schenkl fait mourir Épictète trop tard, à notre sens du moins, c'est parce qu'il fait naître Arrien trop lard. Partant de la Chronique d'Eusèbe, d'après laquelle Arrien florissait pendant la dixième année d'Hadrien (la onzième, d'après la version arménienne) * et admettant, avec les grammairiens anciens, que VoL%^ii correspond à la quarantième année de la vie, il en conclut qu'Arrien, né vers 108, ne put guère entendre Épictète avant 128. Et, pour le confirmer, il s'applique, avec beaucoup d'ingéniosité d'ailleurs, à rattacher au règne d'Hadrien les allusions des Entretiens qui paraissent se rapporter à celui de Trajan. C'est ainsi qu'Hadrien n'y est jamais nommé, tandis que Néron, Galba, Vespasien , Domitien, Trajan y sont désignés expressément par leurs noms ; et c'est précisément ce qui lui prouve que les Entretiens datent du règne d'Hadrien : car chaque fois qu'Épictète parle de l'empereur régnant, il se sert, conformément sans doute à l'usage général, du titre officiel de César *. On peut objecter que Trajan luimême n'est nommé qu'une fois, et dans un passage oii il parait bien désigné comme l'empereur régnant et où il était, de plus, indispensable de le nommer pour l'opposer à l'un de ses prédécesseurs. Il est dit, en effet, à propos d'une comparaison, que la monnaie de Trajan est bonne, tandis que celle de Néron ne l'est pas'. Ici encore, Schenkl se
publié, sans son autorisation, une série de leçons sur la rhétorique, sans doute recueillies par des procédés sténographiques fquantwn notando eonsequi potuerantj. Mais Quintilien, avant de les publier à son tour, leur fit subir un remaniement complet.
^ Cf. Schenkl, p. vni, et BoUa, ouvr. cité, p. 7, n. 3.
2 V. Schenkl, p. ix.
3 Épictète, EtUrctieiw, IV, v, 17.
18 PRBMI&RB PARTIS. — CBÂPIRB l".
tire habilement d'affaire : pour lui, Épictète veut dire que la monnaie du dernier règne passe encore, tandis que celle d'un règne déjà ancien ne passe plus. Pour nous , nous nous refusons à trouver tout naturel qu'Ëpictète ait pu prendre la monnaie de Trajan comme type de la bonne monnaie, si Hadrien régnait déjà depuis plus de douze ans. Mais pourquoi s'astreindre gratuitement à croire que la date donnée par la chronique d'Eusèbe correspond à la quarantième année de la vie d'Arrien? Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a fait autrefois S qu'elle correspond à Tannée oiî Arrien se retira de la vie publique, on peut, sans aucune difficulté , le faire naître dix ou douze ans plus tôt , vers l'époque de l'avènement de Trajan. Cela suffit poup qu'il ne soit déjà plus un adolescent lors de son gouvernement de Cappadoce. La date adoptée plus haut ^ our son consulat convient également ; car il n'y a pas à tenir compte de l'âge légal. Par suite, c*est à la fin du règne de Trajan et peut-être au début de celui d'Hadrien que se placerait le mieux l'époque où Arrien entendit les leçons d'Épictète. Aucune des allusions historiques qu'on trouve dans les Entretiens ne s'y oppose*; aucune, il est vrai, ne permet non plus de préciser davantage. Ce fonctionnaire épicurien
1 V. Oeographicte veteris scriptores graeci minores, Oxoniae, 1698, 1. 1, p. 106. — Dissertatio Henriei Dodwelli de aetate auctoris Peripli PatUt Euxini, citée par BoUa, ouvr. eité^ p. 7.
* Il y a, dans les Entretiens, une allusion à l'hostilité actuelle des Romains et des Gètes (II, xxii, 22), et une autre allusion à la paix qui règne dans toute retendue de Tempire (III, xiii, 9 et 12 ; cf. IM, xxn, 55). Dans quelle mesure faut-il tenir compte de ces deux allusions, en apparence contradictoires ? Ces Gètes sont identiques aux Daces, comme le prouve ce passage de Dion Cassius, LXVII, 6 : Aaxoùç Se auTO'jç T:poaayoptùiù^ (oaxsp xou xal aixoi âauTCjç xal oî 'PwjxaTsi ayaç èvsjxiîcujiv, oix àyvswv OTi 'EXXi^vwv Ttvèç FéTaç aitcùç X^youoiv. Il y a sous Trajan deux guerres contre les Daces, terminées, la première en 103, la seconde en lOC ; Tannée suivante, la Dacie est réduite en province. Bolla fouvr, cité, p. Ti) en conclut qu*Arrien fut disciple d'Epictète pendant la paix qui s'étend de la seconde guerre dacique à la guerre partbique (11%), et de Tabsence de toule allusion à ceUe dernière, il conclut (p. 15) qu*Arrien avait quitté l'école alors : 11 suppose môme (p. 16 et suiv.), par des
LA VIB ET l/OEUVRB d'ÉPICTÈTE. 19
qui, envoyé pour réorganiser les villes libres (SiopOwT-fîç tôv sXeu6ép(i)v ^9Xeb>v), vint une fois rendre visite àËpictèie, paraît bien identique à ce Maximus à qui Pline le Jeune écrivit une lettre bien connue, à Toccasion d'une pareille mission (missum ad ordinandum statum liberarum civitatum)^. Car Épictète prononce deux fois*, au cours de la conversation, ce nom de Maximus, à propos d'un voyage par mer qu'il aurait fait pour accompagner son fils jusqu'à Cassiopé, malgré le mauvais temps ; et, bien qu'Épictèle parle de lui à la troisième personne, il est certain qu'il veut désigner son interlocuteur et que celui-ci a des raisons personnelles pour comprendre de quoi il s'agit. D'autre part, par une coïncidence curieuse, les conseils qu'Épictète donne à ce personnage à la fin de l'entretien rappellent, d'une façon assez frappante, ceux que Pline adresse à son correspondant. Mais, si Doulcet a raison d'identifier ce dernier avec le visiteur d'Épictète^, on ne voit pas pourquoi il rapporte celte visite à l'année 109, ni surtout comment il peut invoquer, pour ce détail, l'autorité deMommsen. Car
conjectures absolument gratuites et que nous ne pouvons admettre, qu'Arrien accompagna Trajan dans cette guerre. Mais la paix dont il est question peut tout aussi bien être celle qui suivit la mort de Trt^an. Les deux allusions peuvent très bien être contemporaines l'une de l'autre, car Tallusion aux Gètesest très vague, et Texpression Sia^épeiv xpoç ne se rapporte pas à une guerre actuelle (cf. Schenkl, p. x), mais simplement à rbosUlitô permanente de ces peuples, qui ne furent soumis qu'officiellement : xal vDv signifie simplement de nos jours, Épictète, voulant donner comme exemples une série de guerres mémorables, cite cette guerre comme un type de guerre moderne, et l'oppose à des guerres plus anciennes, comme les campagnes d'Alexandre, la guerre du Péloponôse, les guerres Médiques, la guerre de Troie, S'il choisit la guerre des Daces plutôt que la guerre des Parlhes, plus récente, c'est qu'elle était plus voisine de Nicopolis et de ses auditeurs, sinon dans le temps, au moins dans l'espace. C'est ainsi que les Grecs modernes de l'Épire s'intéressent certainement plus aux affaires de Macédoine et de Bulgarie qu'aux affaires d'Arménie.
« Épictète, III, vn; Pline le Jeune, £p., VIII, 24. Cf. Vidal-Lablache, Hérode Attieus, p. 32, n. 1, 2 et 3, et p. 104, n. 2.
* Épictète, Entretiens, III, vu, 4 et 10.
> Doulcet, ouvr, cité, p. 3-4.
âO PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE l^^.
celui-ci dit expressément : « Si cette décision du Sénat ne peut être rapportée à une année précise *, il est encore plus difficile de fixer la date à laquelle le prétorien Maximus fut chargé d*une mission extraordinaire auprès des villes d'Achaïe*. » Si quelque jour une découverte épigraphique permet d'établir cette date, on aura un point de repère pour fixer la chronologie d'Arrien et déterminer exactement Tépoque où il suivait les leçons d'Ëpictète ; mais d'ici là nous croyons devoir nous en lenir à l'époque approximative que nous avons proposée '.
Le recueil que nous appelons habituellement en français les Entretiens nous est parvenu sous le titre 'Appiivou twv 'Etcixtt^tou 8taTpt6wv 6i6X{a 5*. Arrien lui-même, dans sa lettre à L. Gellius, emploie l'expression ci 'E?:ixti^tou Xi^ci» ^t dit que, dans sa pensée, ce recueil représentait primitivement de simples notes (ûxo[jLvi^{xaTa), qu'il avait prises et conservées pour son usage personnel*. C'est de ce dernier mot que se sert Marc-Aurèle : il est reconnaissant ù Rusticus de lui avoir communiqué les 'Etcixtt^jTsux 6::o|jLVT^|jLaTa*. D'autre part, Simplicius, citant une autre lettre d'Arrien, qui paraît avoir servi de préface au Manuel, mais que nous ne possédons pas, lui fait dire que ce dernier est extrait èxTÛv 'Etcixti^tou
* Il 8*agit d*une décision du Sénat dont il est question dans la lettre précédente, lettre que Mommsen démontre ne pouvoir être antérieure à Tannée 108.
' Mommsen, Élude sur Pline le Jeune, p. 23.
> On ne peut songer à déterminer plus rigoureusement la date de la publication des notes d'Arrien. Il est vraisemblable de supposer qu 'Arrien était en voyage quand les copies en furent mises en circulation à son insu. Bolla, pour des raisons plus plausibles qu*à propos de la guerre des Parthes, croit (ouvr, ciU^ p. 19) qu*il accompagna Hadrien dans les voyages que celui-ci fit au début de son règne : il fallait bien, en eflet, qu'il se fit connaître et apprécier de lui pour pouvoir être nommé consul une dizaine d'années après. Un voyage en Gaule et dans les Alpes est parUculiôrement probable aux environs de Tannée 120. Ce serait au retour de ses voyages, ou simplement lors d'un passage à Rome, en tout cas avant son consulat, que, trouvant la publication faite, il se serait décidé à donner une édition officielle. Cf. Schenkl, p. viii.
* Arrien, Lettre à Gellius, 1-2.
^ Marc-Aurèle, I, 7.
LA VIE ET l'GEUVRE d'ÉPICTÈTE. 21
A3YWV. A ce propos, Simplicius lui-même emploie l'expression 'Apptivou al 'Etcixtt^tou BtaTpi6at pour constater que le Manttel s'y retrouve à peu près textuellement*. Il est évident que ces différents termes désignent un seul et même ouvrage.
Aulu-Gelle parle deux fois des Dissertai iones d'Épictète rédigées par Arrien*, et cite, la première fois, comme venant du premier livre, un passage qui se retrouve au livre II des Entretiens que nous possédons^. La seconde fois, il dit avoir rencontré en voyage un philosophe stoïcien qui tira de son bagage librum Epicteti quintum 8iaXé^£(i)v, quas ab Arriano digestas congruere script is Zenonis et Chrysippi non dubium est, et il en traduit toute une page, à laquelle rien ne correspond dans nos Entretiens, On peut admettre que la première indication est fausse et qu'Aulu-Gelle s'est trompé de chiffre. On peut admettre aussi qu'il avait entre les mains un exemplaire divisé autrement que le nôtre. Si la division était différente, le titre pouvait l'être également : ainsi s'expliquerait l'emploi du mot SidéXs^iç^. Il n'y a donc pas lieu de voir là un second recueil indépendant de celui que nous possédons. Si nous ne trouvons pas dans ce dernier le texte du passage traduit par Aulu-Gelle^ c'est que le recueil qui existait de son temps ne nous est parvenu qu'en partie*. Précisément, Photios^, à la suite des ouvrages personnels d'Arrien, cite les 3taTpi6a{ de son maître Épiclète, qui avaient, dit-il, à sa connaissance, huit livres.
1 Simplicius, Comm., préf., début. Damascius [test. 42) emploie le synonyme 9^oXa{.
« Aulu-Gèlle, N. A., I. ii, 6 et XIX, i. 14.
3 Id., ibid.i I, II, 8-12 = Épictète, Entretiens, II, xix, 12-17.
* AtiXs^iç est à peu près synonyme de BiarpiSr^. Cf. Suidas, Lex. : 3iatpi6iQ.... SidéXE^iç ^iXiao^oç.
& De même les passages du Manuel, les citations de Marc-Aurèle, de Slobée, etc., qui ne correspondent à aucun passage de| Entretiens, seraient tirés des livres perdus. Les livres que nous possédons étaient certainement les premiers, sans quoi on ne s'expliquerait pas comment la lettre-préface aurait été conservée avec eux.
• PboUos,BtM., cod. 58, p. 17 ^ éd. Bekker.
Mais il y ajoute les opLiXîai du même Épictète, en douze livres ^ Voilà qui est embarrassant. S'agirait-il, comme on Ta cru quelquefois*, d'un ouvrage différent? La chose est peu vraisemblable en soi, bien que le passage soit net. Ce n'est pas tout. Stobée cite encore plusieurs fragments des oicopLvtjixovejiiiaxa d'Épictète^. Comme deux d'entre eux rappellent des passages des Entretiens, Asm ^ croit que les àico(xvY)(xoveu|iiaTa ne sont pas distincts des StaTpi6a(, d'autant plus que Stobée ignore absolument ce dernier titre. Schenkl* pense qu'il s'agit du même recueil, mais divisé et rédigé, et par suite intitulé diiieremment. Si on songe que les notes d'Arrien furent publiées d'abord sans son assentiment et que , s'il se décida à en donner lui-même une édition, ce fut au moment où elles étaient déjà répandues dans le public, on comprend qu'il ait pu y avoir un
1 Stobée cite également /"Flor., XCVII, 28; fr. 11) un passage qu'il dit tiré èx, Tcôv 'Appidrvou rpoTp£XTix.(ôv 6[Ji.iXuov. Mais la fin de ce passage rappelle d'assez près le ch. xvii du Manuel. Le Jfanu^/ étant extrait des diorpiôaC (cf. p. 24), ce détail suffirait à indiquer que les icporpsr- Tixal 6(xtX(ai ne diiïèrent pas des 3taTpi6a{. Cf. Asm, Qwiest. Epiet., p. 37; cf. p. 34, n. 1, fin. t Persaeo Stoico icpoxpeiCTixci , Staxpiôûv, ^peicôv i\ on:o{JLVY)pLOV6U{JLaTa tribuuntur a Laert. Diog., VU, 36. »
* Schenkl croit (p. xii, cf. fr. 11), qu'aux huit livres de Dissertationes (SiiZTpi6ai), Arrien ajouta quatre livres de Colloquia (*0|AiXi2i), qui, à l'époque de Stobée, étaient séparés du reste de Touvrage. Ainsi s'expliquerait le chiffre 12 de Photios. Cf. Bolla, Àrriano, p. 12, 15 et 46.
» Ce sont les fragments 18, 15 et 16 (Stobée, Ed., I, m, 50 ; Ftor., VI. 58 ; XXIX, 84).
4 Asm, Quaest, Epiet., p. 34 et suiv.
5 V. la note précédant le fr. 13; cf. p. xiii, n. 1. Bolla fouvr. cité, p. 47, n. 2), remarquant que le mot 67;0{AVi^{AaT2 est employé à la fois par Arrien lui-même et par Marc-AurAle, c'est-à-dire dans les deux allusions les plus anciennes que nous connaissions, pense qu'il représentait effectivement le titre ou l'un des titres du recueil, et que ce titre s'appliquait aux èiatpiSai et aux S(jliX{21 prises ensemble. D'autre part, la confusion n'est pas rare dans les manuscrits entre les mots uico(xvi^{jLaTa et àico(xvrj(JLCvsu[jLaTa : on cite des exemples pour Xénophon et pour Favorinus.Schweighaeuser (t. III, p. 193) pense que le recueil d'Arrien put être intitulé par quelques-uns iTTOjJLVtjiJLCve'jjJLaTa en souvenir du livre de Xénophon.
LA VIE ET L'oeUVRB d'ÉPICTÈTE. 23
certain flottement^ dans la division comme dans le titre, ainsi que dans la rédaction du texte, et que plusieurs recueils aient circulé parallèlement, du vivant même d'Arrien. Du môme coup, la double indication de Photios peut s'expliquer, surtout si on adopte une ingénieuse conjecture de M. Croiset*, qui lui permet de confirmer une supposition de Schweighaeuser, adoptée par Asm, à savoir que Photios cite simplement, sans Favoir jamais vue, une autre édition du même recueil, qui portait un titre différent et était divisée autrement, édition qu'il avait prise pour un autre ouvrage '.
Il ne faudrait pas croire non plus, d'après la première phrase du commentaire de Simplicius sur le Manuel y qu'Arrien avait composé un ouvrage spécial sur la vie et la mort de son maître : ce serait mal interpréter la pensée du commentateur. En réalité^ il oppose le principal^ ouvrage d'Arrien, les Entretiens, à l'opuscule dont il entreprend le commentaire, et dit qu'en composant le premier, c'est un véritable ouvrage sur la vie et la mort de son maître que nous a donné Arrien ^. Quant au Manuel, il fut composé
* Asm ((mwr, cité, p. 34, note), fait remarquer que ces variations dans les titres sont fréquentes dans l'antiquité.
* Il propose (litL Gr., V, p. 460, n. 2) de placer avant la mention des à\kOdai la ligne qui la suit dans Pliotios, de telle sorte que cette mention devienne une simple apposition aux mots fOcal Se auTOv xal etspa ypa^ai a oUicw stç i^|i£Tépav «çCxsto yvîùoi^. Cf. Schweighaeuser, t. II, I, p. 13, et A.sm, Qu, Ep., p. 37 et suiv.
3 Dans ces conditions, il n*y a pas lieu de tenir compte d'une ancienne conjecture de Schenkl, sur laquelle d'ailleurs il est le premier à faire des réserves dans son édition (p. xi). Il supposait que le recueil d'Arrien était composé de douze livres, formant trois groupes de quatre livres, intitulés respectivement SiaTpt6a(, SiaXé^eiç, oiAiXiai.
4 II dit en réalité le plus volumineux (5 Taç 'Ëtcixtiqtou Siaipiôàç èv 7CoXu9t(xoiç auvTaÇa^ 6i6Xioiç), ce qui prouve bien, comme le remarque justement Asm (p. 36), qu'il n'existait pas de son temps d'ouvrage plus considérable, comme l'auraient été les douze livres d'à[JLiX{ai.
5 Schenkl (p. m) pense que les livres perdus des Entretiens renfermaient peut-être quelques allusions aux derniers moments d'Êpictéte ; mais plusieurs passages des livres conservés, notamment, III, v, 7-12, et
24 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE l".
postérieurement par le même Arrien , d'après les Entretiens. Il choisit dans ceux-ci les passag^es qui lui parurent les plus utiles et les plus indispensables en philosophie, en . même temps que les plus propres à faire impression sur les âmes. C'est lui-même qui s'exprimait ainsi , si on en croit Simplicius, dans une lettre-dédicace à Massalénos S que le commentateur devait avoir sous les yeux au moment oii il la citait. Celui-ci ajoute que tout le Manuel se retrouve à peu près exactement dans les Entretiens^.
On est disposé à croire qu'Arrien -rédigea cet opuscule à l'époque où, son protecteur Hadrien étant mort, il avait renoncé aux honneurs. Rédigé par un homme habitué au commandement, on s'expliquerait ainsi que ce petit livre ait une raideur toute militaire ' et rappelle ces livrets où sont résumés laconiquement, en une cinquantaine d'articles, les devoirs du soldat. Le ton de l'ouvrage permet, semble- t-il, d'en deviner l'intention. Schenkl * pense qu'Arrien voulait, en le rédigeant, donner une idée de la doctrine aux profanes, qu'aurait effrayés le volumineux recueil des Entretiens, Nous aimerions mieux y voir une
IV, X, 12-18, suffiraient déjà à justifler les mots irepi xfjç tsXsutiqç. Aussi l*idée d'un ouvrage spécial est-elle aujourd'liui almndonnée, surtout depuis les discussions de Asm, QuaeBt. Epict., p. 31 et suiv. Zelier, qui y croyait encore (cf. Bolla, ouvr. cité, p. 46), se demandait (Ph. d. Gr., IIP, I, p. 739, n. 2) si cet ouvrage spécial n'était pas identique aux douze livres d'6|AiX{at mentionnés par Photios. On voit que la question est encore plus simple, et que^ces deux ouvrages non seulement ne difTèrent pas l'un de l'autre, mais ne diffèrent pas des Entretiens eux-mêmes. La critique applique ici à propos ie principe de la scholastique Entia non esse multiplicanda praeter necessitatem,
» Doulcet (ouvr. cité, p. 52) croit pouvoir identifier ce Massalénos avec C. Prastina Messalinus, qui fut legatuspro praetoreen Numidie pendant les années 144-146 (Renier, Inscriptions romaines de l'Algérie, n" 10, 11 et 4360), et consul ordinaire en 147. Cf. Bolla, omit, cité, p. 51, n. 1.
* L'édition Schenkl souligne, par une disposition typographique spéciale, les passages du Manuel qui ne correspondent, même de loin, à aucun passage des Entretiens.
3 Cf. Bol la. OMtT. cité, p. 52.
* SchenW, p. xii.
LA VIE ET l'oeuvre d'ëPICTÈTB. 2S
sorle de bréviaire ou de livre de chevet^ à l'usage de ceux qui la pratiquaient déjà, mais ne se sentaient pas encore très sûrs d'eux-mêmes. Dans les moments d'hésitation, quand une résolution prompte et décisive était nécessaire, une maxime heureusement choisie pouvait évoquer rapidement le souvenir de toute une leçon du maître et suggérer une pensée salutaire. Dans les systèmes philosophiques où la pratique est tout, on comprend l'utilité de ces catéchismes; grâce à eux, on peut toujours avoir présentes à l'esprit, dans toutes les circonstances de la vie, les idées essentielles de la doctrine, qui permettent à la raison de conserver sa direction sans se laisser désemparer par les assauts du monde extérieur. Aussi, en extrayant ainsi, pour en faire le Manuel, la substance des leçons d'Épictète, Arrien ne faisait que se conformer à un usage pratiqué depuis longtemps déjà dans les écoles philosophiques. L'exemple le plus ancien peut-être que nous connaissions avait été donné précisément par le fondateur de la secte opposée. A côté des ouvrages originaux où Épicure traitait des divers points du système, Diogène Laërce cite des résumés, destinés à être appris et retenus par cœur par
* Le mol k'^t\^i^\o^ a ordinairement le sens de poignard. C'est le sens que Simplicius conserve au titre de Topuscule. < Il est, dit-il, intitulé i'^yuiipiiso^ parce que ceux qui veulent bien vivre doivent l'avoir toujours sous la main, de même que le poignard des soldats est une arme qui doit toujours être à portée de la main de ceux qui en font usage. » (Simplicius, Comm., préf., p. 1, 1. 26.) Mais on voit que, dans la pensée de Simplicius lui-même, c*est le sens de main et non d'arme qui domine. Notre traduction Manuel (les Allemands traduisent par Handbuchjesi donc en somme justifiée. D'ailleurs, Longin dit, à propos d'un traité de métrique d'Héphestion, intitulé de la même manière: «Ce titre n'est pas, comme on l'a cru, une allusion à l'arme de ce nom ; il vient de ce que ce traité permet d'avoir sous la main, quand on veut, rensemble des règles de la métrique. » fScriptor.es metrici graecù p. 89, l,éd. Westphal). Enfin Aulu-Gelle [N. A , pfaef., 2 et 7), parlant de son
recueil d'extraits, qu'il a rassemblés ut, quando libri ex quibus ea
sumpseram non adessefU, facile indenobis inventu atque depromplu foret, le rapproclie de recueils analogues, antérieurs au sien, dont quelques-uns étaient Intitulés précisément iyyBipi^ix ou TrapaHiçiSsç.
les disciples '. Il nous en a, entre autres, conservé un, auquel il donne le titre d'Opinions fondamentales (xiîpiai 5i;at) *. Or ce recueil paraît avoir été rédigé, non par Ëpicure lui-même, mais par ses élèves, qui y auraient, tout à fait d'ailleurs dans la manière du maître, présenté la substance condensée de sa doctrine. Arrien ne semble pas avoir fait autre chose : le Manuel^ ce seraient les xuptat So^ai d'Épictète.
Mais, en admettant même qu'Arrien ait effectivement choisi les opinions vraiment fondamentales de son maître, il est évident qu'un ouvrage composé dans ces conditions ne peut donner qu'une idée absolument insuffisante de rhomme lui-même et de son enseignement. Bien loin qu'il ait été destiné à permettre aux profanes, trop occupés ailleurs pour se donner entièrement à la philosophie, de prendre au moins une idée générale de la doctrine, il ne pouvait proprement leur convenir, et n'avait son véritable sens que pour ceux qui savaient lire entre les lignes. Par la même raison, il ne peut servir aujourd'hui qu'à titre accessoire, si on veut tâcher d'entrevoir la vraie physionomie d'Épictète. Ordinairement les ouvrages de seconde main développent : celui-ci simplifie à l'excès. Au lieu d'un agrandissement, c'est une réduction infiniment petite, et une réduction d'où nombre de traits ont disparu. Un dessin élémentaire, où seuls ont été conservés les linéaments essentiels, peut, à la rigueur, aider à fixer, au milieu d'une série d'autres portraits, le souvenir d'une figure par rapport aux autres figures de types tout différents. Mais comme il paraîtrait dur et heurté à celui qui voudrait voir revivre en lui la physionomie d'un être cher! Il faudrait remplir les vides, rétablir les traits accessoires, en apparence insi-
* Diogène Laèrce, X, 12 ; cf. 35-36. Si mpliciu s /"Comm., préf., p. 2, 1.15) voit plu lot dans la forme du Manuel riofluence des Pythagoriciens et de leur goût bien connu pour les maximes : xopL^LOCTixot H eiTtv ot \byoi rai Yvwpisvixot xati to twv utîoÔkjxwv xaXou|jLévci)v i:api T5tç IluÔayo-
* Diogèoe Laërce, X,12etl39-an.
LA VIE ET l'OSUVRE d'bPICTÈTE. 27
gnifiants, ajouter enfin la couleur, pour que l'image s'anime et évoque le souvenir de la réalité. C'est un peu de la même façon que le Manuel est insuffisant : la simplification y est par trop considérable. Des préceptes ainsi concentrés seraient une nourriture trop forte en temps ordinaire : il faut les étendre de nouveau pour juger du goût qu'ils doivent avoir et des effets qu'ils doivent produire. On n'y trouve guère que des règles directement applicables à la pratique, élaborées de manière à pouvoir être utilisées sur-le-champ. On ne voit que deâ résultats, et on ne voit pas comment ils ont été atteints. Tel précepte isolé paraît difficilement accessible au commun des hommes, parce que le chemin qui y a conduit n'est plus visible. Ëpictète dit volontiers qu'on détruit une habitude en suscitant contre elle une habitude contraire; c'est ainsi qu'on redresse un bâton courbé en le courbant en sens inverse : si on ne considère que ce dernier effort, peut-on juger de la direction qu'on veut lui imprimer définitivement? Ou bien encore^ telle maxime n'a de sens que comme réponse à une objection, ou comme conclusion, parfois. sous forme de boutade ingénieuse ou d'image pittoresque, d'un long développement *. Il lui manque les réflexions qui l'encadraient et l'amenaient naturellement, les nuances qui la préparaient et l'adoucissaient. Elle est dépaysée, comme ces fragments détachés d'un monument et alignés dans un musée à côté d'autres débris pareils ; ou encore, puisqu'il s'agit de philosophie, elle est ce que serait une morale nue, séparée de l'apologue, qui lui donne souvent tout son charme et tout son sens. Ce qui manque enfin, c'est Tàme même qui animait tout cet enseignement, le sentiment religieux, l'amour de la jeunesse, le désir de produire la
* Telle est, par exemple, la maxime III du Manuel, qui parait presque barbare quand elle est isolée, et qui n*ost, dans les Entretiens (III, xxiv, 84 et Fuiv.) que la conclusion pratique d*un long sermon sur la vraie façon d'aimer ses amis, sermon provoqué d'ailleurs par une circonstance particulière.
28 PRBmÈRB PARTIS. — CHAPITRE l^^.
persuasion, et, dans la forme, l'accent de conviction, les exclamations, vives parfois jusqu'à l'impatience^ et un me* lange d'élévation et de familiarité pittoresque qui ne se laissent deviner qu'en de trop rares endroits du Manuel^, Peut-on, du moins, espérer qu'on retrouvera tout cela intact dans les Entreliens ? G*est peu vraisemblable à première vue. Pour être l'original du Manuel^ les Entretiens ne sont pas davantage de la main d'Épictcte : on ne peut même pas croire qu'ils aient été c revus et approuvés j» par lui. PaC^ un mot qui n'ait passé par un intermédiaire. Et cet intermédiaire est un tout jeune homme sans expérience, qui, même plus tard, alors qu'il pourra donner sa mesure, ne produira rien qui s'élève au-dessus d'une estimable médiocrité. Et ce qu'il nous communique, ce sont
* L*arlicle xxv du Manuel, par exemple, ne le cède, pour la vivacité du ton, ta verve, Tironie et le pittoresque, à aucun passage des Entretiens. D*autre part, Tarlicle xxix,un des plus longs, est la reproduction textuelle du cliap. III, XV des Entretiens. Les modifications portent sur de simples détails : additions, suppressions, transpositions de quelques mots. Les phrases sont visiblement plus c arrangées » dans Tarticle du Manuel. Si ces modifications sont dues à Arrien lui-môme et non aux copistes postérieurs, elles s'expliquent suffisamment par le caractère môme et la destination du Manuel. Arrien dit lui-même que les Entretiens ont été écrits au courant de la plume, et non comme on écrit quand on sait qu*on sera lu. Schenkl (p. lvii) pense que cette distinction correspond à la diiïérence entre les deux rédactions. A ce propos, constatant que ce chapitre III, xv est le seul qui ait passé entièrement dansle Jfaniie/,il se demande si Arrien n aurait pas voulu par là donner un échanUUon de ce qu'il aurait fait de ses notes, s'il les avait publiées spontanément et à loisir, au lieu d'avoir la main forcée. On peut objecter qu'Arrien lui-même déclare, dans sa préface, n'avoir aucune prétention d'écrivain et ressembler par là à son maître. Mais, outre qu'il a pu se raviser dans l'intervalle des deux publications, il insiste tant, dans cette préface même, sur la négligence de la forme qu'on se demande s'il en a pris franchement son parti. Enfin, plusieurs des chapitres avoisinant le eh. III, xv (par ex. m ; vi ; xi ; xiv) coiilraslent singulièrement, par leur manque de suite, leur forme brève et saccadée et le ton tranchant de leurs préceptes, avec l'ensemble plus vivant et plus souple des Entretiens. On dirait des pages du Manuel qui seraient revenues là. Il est probable qu'au cours de certaines leçons, peu importantes ou déjà traitées précédemment. Arrien ne notait que les maximes frappantes, et se bornait à les grouper après coup, ne pouvant faire de chacune la matière d'un chapitre.
LA VIE ET l'oeuvre d'ÉPICTÈTE. 29
des notes toutes personnelles et qui, dans sa pensée, ne devaient jamais être livrées à la publicité. Quel écrivain, soucieux de sa réputation future et préoccupé de se faire avantageusement connaître, voudrait passer à la poslérité dans d'aussi fâcheuses conditions qu'Épictète? Il y en a qui poussent le scrupule à Tégard d'eux-mêmes jusqu'à retirer de la circulation leurs œuvres de jeunesse : du moins ont-elles élé écrites de leur propre main. Si on a pu dire qu'un traducteur est un traître, que penser d'un modeste rédacteur?
Cependant, en y regardant de plus près, on ne peut croire que ce mot puisse convenir à Arrien, et qu'Épictète ait été si mal servi par le secrétaire qui Ta publié invitus invitum. Si le devoir d'un écrivain est de se mettre tout entier dans ses livres, le premier devoir d'Arrien, au contraire, était de s'effacer le plus complètement possible. Or il paraît bien l'avoir rempli. Il avait déjà évidemment cet esprit exact et consciencieux, ennemi des écarts d'imagination, qu'on trouve chez l'historien d'Alexandre. Il se proposait uniquement de recueillir les paroles d'un homme qu'il admirait profondément, et c'est pour lui seul qu'il entendait les recueillir. Quel besoin aurait-il pu éprouver d'y rien ajouter do son propre fonds? Peut-être dans la suite se décida-t-il, on l'a vu, en trouvant ses notes répandues dans le public, à en donner une édition authentique, revêtue, en quelque sorte, de son approbation. Mais, de toute façon, il était trop tard pour y introduire autre chose que des changements purement matériels : il échappa ainsi à la tentation d'arranger, à laquelle il eût peut-être cédé, s'il avait fini par se décider, de son propre mouvement, à publier ses notes. Il n'a même pas essayé de mettre un peu d'ordre entre les chapitres *. La lettre qu'il adresse à L. Gellius, en guise de préface, a précisément
* Sainte-Croix, auteur d'un Examen critique des historiens d'Alexandre (1804) (cité par Boita, ouvr. cité, p. 50, n. 4). fait remarquer qu'il n*a pas rectifié certaines erreurs matérielles. C'est ainsi qu'il est quesUon dans
pour objet d'expliquer au public que ce qu'il donae là n'est pas un ouvrage soigné et poli à loisir, qu'on n'y trouvera que le tonde la conversation familière, et non le style d'un homme qui pense, en écrivant, que son travail tombera sous les yeux des lecteurs >. Il sort à peine de l'école, et il y a sans doute entendu dire trop souvent que la philosophie est la seule chose importante pour ne pas dédaigner les effets de style : il doit être au-dessus de ces pauvretés; ce n'est que plus tard que l'ambition littéraire lui viendra ^. D'ailleurs, que la négligence de la forme soit ou non de son goût, le principal est ici qu'il la constate. Il semble donc bien qu'Arrien a réduit au minimum la part de l'élément personnel ^ : on peut le croire sur parole, quand il laisse entendre qu'il n'a rien mis de lui dans les Entretiens, On peut aussi le croire, quand il dit qu'en prenant
les Eniretien9 (II, xxn, 17) d'un ordre donné par Alexandre, à la mort d*HépbesUon, de mettre le feu à tous les temples d*Asclépios : or, 'dans rblstoire d'Alexandre. Arrien n*a fait aucune allusion à ce détail. Nous remarquerons, pour notre compte, qu'il n'éclaircit pas certaines allusions qui sont sans doute claires pour lui, mais ne peuvent être comprises sans commentaires par un lecteur, par ex. III, vu, S.
* Arrien, Lettre à Gellius, 2.
> A la fin de la préface de VExpédition d*Àlexandre (1, 13), il exprime la prétention d'occuper un des premiers rangs parmi les écrivains grecs. Cf. Photios, cod. 92, fln. Cependant il est permis de croire qu'il avait déjà, dans l'école d'Épictète, cette prédilection pour Xénophon qui devait le rendre célèbre. V. II, xvn, 35-36 ; cf. 2* partie, ch. iv.
' L'auteur d'une < contribution b à la question des rapports entre Arrien et Xénophon (R. Hûcke, Zu Àrrians und Epicteti SprachgefrrattcA, Nordbausen, 1887) a été conduit à comparer, sur plusieurs points, les habitudes de langage d'Arrien dans ses ouvrages historiques, d'une part, et dans ce qu'il appelle ses ouvrages philosophiques, d'autre part. Il a eu notamment la patience de compter combien de fois les diverses prépositions sont employées dans chaque groupe. Les tables comparatives révèlent certainement des différences significatives. Mais, comme l'auteur lui-même est le premier à le remarquer, ces différences viennent peut-être uniquement de celle qui existe entre le style historique et le langage philosophique, et surtout entre le langage familier et r « écriture ». Cependant il semble bien que des recherches développées en ce sens ne pourraient que confirmer l'opinion généralement admise, qui a pour elle une vraisemblance équivalant pratiquement à la certitude : à savoir que, dans les Entretient, non seulement les idées.
LA VIB ET l'oeuvre D*ÉPIGTÈTE. 31
ses noies il avait essayé de reproduire aussi littéralement que possible tout ce qu'il entendait dire à son mattre, pour conserver par devers lui l'image de sa pensée et de son libre langage ^ Car il élait le premier, ou plutôt le seul intéressé à ce que cette image fût parfaitement fidèle. On est surtout disposé à le croire, quand on compare une page quelconque des Entretiens aux froides rédactions que Stobée nous a conservées d'un certain nombre de leçons de Musonius: la différence des tons est profonde, et les systèmes des deux rédacteurs y sont assurément pour beaucoup. Nous dirions aujourd'hui qu'on est en présence, ici d'un compte-rendu analytique, là d'une reproduction sténographique^. On devine qu'Arrien a mis en œuvre ses qualités d'écolier consciencieux.
Dès lors, il est heureux pour Ëpictète, ou plus exactement pour ceux qui tiennent à le connaître, qu'il n'ait pas eu pour disciple un Platon ni même un Xénophon. On peut aller plus loin. Si Ëpictète en personne avait pris la plume et rédigé un traité de philosophie en forme, il nous aurait donné de lui-même une image assurément toute différente, supérieure sans doute sur plus d'un point; mais cette image ne serait peut-être pas aussi exacte dans l'ensemble. Il est remarquable que nous ne possédions aucun traité dogmatique, systématique et impersonnel de la doctrine stoïcienne, telle qu'elle élait professée sous l'Empire.
mais la forme, au moins dans l*ensemble, appartiennent en propre à Ëpictète.
Signalons les différences les plus remarquables. La seule Ànabase d'Arrien renferme 320 juv contre 38 (jieTa, alors que auv n'apparaît qu'une fois dans les Entretiens et |i.6Ta62 fois. *A[f,^l est entièrement absent des Entretiens, tandis qu'il se rencontre près de 200 fois dans V Ànabase. Inversement, icepf, très fréquent dans les Entretiens (352), est relativement rare dans VÀnabase (44). Il en est de même de (a^XP^ fEntr., 43 ; Ànab,, 6), et de î(xa fEntr., 18 ; Ànab., o).
* Arrien, Lettre à Gellius, 2.
« Cf. 3- partie, ch. ni.
Nous ne la connaissons qu'indirectement, en deliors des notes d'Arrien, parles lettres de direction de Sénèque et par Tcxamen de conscience de Marc-Aurèle. Voilà sans doute des œuvres pleinement personnelles, sorties immédiatement de la pensée et de la plume de leurs auteurs. Mais peut-on dire qu'elles les représentent au naturel? Sénèque, écrivant pour son correspondant, n'est pas le Sénèque de tous les jours et de tous les instants. Ce n*est pas ainsi, sans doute, qu'il causait avec Lucilius : on se plaît à croire qu'il était habituellement plus simple. Ici, il se laisse entraîner au plaisir d'écrire, il s'écoute lui-même, sibi ipse ptacet; il subtilise à loisir; il prend le lemps déjouer avec ses idées et avec ses mots. Quant aux Pensées de Marc-Aurèlé, c'est assurément le type d'un n livre de bonne foi » : la sincérité en est absolue. Mais on n'y voit l'empereur que dans ses moments de recueillement, et il ne livre au papier que ce qu'il veut bien lui confier. Épictète, quand il enseignait, éait vraiment dans son élément, et il se dépensait sans compter. La présence réelle de ses auditeurs l'excitait à sortir de lui-même et à faire passer son âme dans la leur. Il voulait lire sur leurs visages la trace de l'impression produite, de l'émotion profonde qui va jusqu'au cœur; c'était sa seule préoccupation ^ , c'était le seul applaudissement qu'il chercbait*. Se serait-il livré ainsi, s'il avait eu à rédiger lui-même à loisir des dissertations morales destinées à être publiées? Épictète n'a pas trop perdu à passer par un intermédiaire ; car cet intermédiaire est un de ceux pour qui il se dépensait ainsi et en qui il tâchait de faire passer le frisson. Et nous savons qu'il y réussissait. Arrien déclare lui-môme qu'il ne pouvait résister à l'effet de cette éloquence aussi simple que passionnée'.
t Arrien, leiirt à Gellius, 5.
s Épictète, Entretiens, III, xxni, 29.
3 Arrien, Lettre à Geilius, 7. Cf. Slmplicius, Comm., XIII, p. 50, I. 47 ; iroXùç Xsysç èffrl tû 'Eiccxti^tw tyjv tou icaiSeuc(4ivou <puxT;v Tcpbç
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C'est parce que le maître se livrait tout entier que le disciple se laissait prendre de même.
Sans doute Arrien prévoit que ses rédactions ne produiront pas sur les lecteurs l'impression que produisait la parole vivante sur les auditeurs : cette remarque prouve au ' moins la sincérité de ses intentions. Il s'en accuse et s'en excuse : son insuffisance- en est peut-être cause ; peut-être aussi était-il inévitable qu'il en fût ainsi ^ Sur ce dernier point, il a cent fois raison. Quand même il aurait eu beaucoup plus de talent, il y a des choses, comme le geste, le regard, le ton, mille détails intraduisibles, qui devaient être à jamais perdus pour nous ; et comment s'en étonner , puisqu Eschine lui-même, un orateur de profession pourtant, se reconnaissait incapable de reproduire fidèlement un discours de son adversaire Démosthènc? Mais, cette réserve faite, on peut dire que rarement les lecteurs ont été aussi près de ressembler à des auditeurs. La comparaison des Entretiens avec les ouvrages proprement dits d' Arrien nous garantit sa fidélité. Ses cahiers de jeunesse renferment à eux seuls plus de beautés que tous ses livres d'auteur les plus soignés. L'élévation des pensées, la simplicité d'un style dont la familiarité n'exclut ni l'éloquence ni la poésie, tout indique qu'Épictète en personne a passé là<. Il y a dans les Entretiens un peu de l'air qu'on respirait tous les jours dans son école, et on peut espérer, sinon le revoir lui-même, au moins le deviner dans le lointain.
* Arrien, Lettre à Gellius. 8.
' H est étrange qu'on cite généralement le Manuel sous le nom d*Épictète et les Entretiens sous le nom d'Arrien. Cette distinction n'a pas grand sens ; et, si on voulait à toute force en faire une, c'est l'inverse qui serait encore le plus rationnel. Mais l'abrégé — c'est la règle — a fait tort à l'ouvrage complet. Les Entretiens furent de moins en moins lus, pendant que le Manuel, plus portatif, vulgarisé par le commentaire de Simpliclus, ne cessait d'être goûté. C'est comme auteur du Manuel qu'Épictète est passé à la postérité, tandis que les Entretiens ne nous sont parvenus qu'en parUe, et, à proprement parler, par un seul manuscrit.
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