LA COUR SOUS CHARLES YI
Le conseiller loyal est comme le bon médecin : il tranche dans le vif pour attaquer la plaie '. Cette loyauté manque de souplesse*. Nul doute qu'avec Charles V, des Champs n'eût fait une fortune, sinon plus rapide, au moins plus sûre. Sous un prince d'une raison saine et mûri par les épreuves, les sages conseils sont accueilhs, car ils répondent à la sagesse du prince ; sous des princes légers et frivoles ils échouent, car ils se heurtent presque toujours à un caprice, ou contrarient une sfecrêto passion. On n'aime pas à voir autour de soi ces mines maussades et renfrognées: on veut déjeunes courtisans, beaux parleurs, passés maîtres en l'art de « jouer du flageolet ^ p , pixels à excuser d'avance
Tel [tel est exact) se doiveut tou:* bons serviteurs rendre ; Sages est cils qui tel service t'ait.
{Man., 284, col. 3'.
* Tarb., I, 67.
' Tout homme, fût>il piia.ce. qui trahit sa parole, mérite qu'on le fuie. l\ ledit au. roi lui-même :
Faire semblant d'une chose vouloir.
Et en arrière ordenep le contraire,
Ne fait mis les cuers des gens avoir,
Ainçois [au contraire) les lait de vrai amour retraire.
Dire une chose, et puis une autre faire,
A bouche et cuer n*est pas bien concordable :
{ne permet guère de mettre ff accord la bouche et le ernir)
En tout tems doit estre homme véritable.
(Man., 21).
■ Crap., 123.
toutes les folies, parce qu'ils y trouvent leur
compte.
La cour avait changé depuis Charles V
d'aspect et de maximes. Les « prud'hommes • sont mis à l'écart,
Les jeunes fols élevés ea hautesse
la moralité s'en va avec la bonne éducation : tout ce monde « se desvoie* », et semble pris de vertige. Jurer bien fort, « renier » Dieu et les saints à tout propos, c'est le bon ton. La vie des courtisans est une énigme : on dirait qu'ils prennent à tâche de tuer leur corps ^. Ils font de la nuit le jour, et se lèvent pour dîner. La tête lourde, l'estomac appesanti, ils montent à cheval, galopant droit devant eux « et amont et aval*, » en quête d$ divertissements bruyants et violents, joutes, bouhourts (chocs à cheval), jeux de paume ; puis le bal les rappelle, et le jeu, et l'orgie ; ils courent « rebanqueter*, » et « engloutir à leurs deux mains, sans raison, vins et viandes® ». Ils se sont levés pour
* MaH.y 6.
* Car le tems est que chascuns se desvoie
Par le defTaut de vraie cognoissance . . . [Man., 6). ' Crap., 53.
^ Tarb., I, 127.
^ Man.j 297.