‹ Étude sur Eustache des ChampsChapitre 40 sur 77 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

DES CHAMPS « MÉNAGIER »; SA FORTUNE; SES GAGES ; SATIRES CONTRE LES GENS DE FINANCES.

Jeune, des Champs avait dépensé sans compter : les années le rendirent économe.

Permis à Froissart, qui chevauche avec tant d'insouciance d'un pays à l'autre et trouve toujours ouverte la bourse des princes, de railler gaiement le dernier florin qui n'a pas eu l'esprit de s'enfuir avec les autres*. Ses écus ont comme lui l'humeur vagabonde ; ils délogent sans dire où ils vont, * lance sur fautre (sur la selle), » en vrais chercheurs d'aventures. Ils reviendront comme ils sont partis.

Maître Eustache n'est pas né sous une si

* V. Le Dict du Florin,

DBS CHAMPS MéNAGIBR 173

heureuse étoile. D n'est pas de ceux chez qui Tor élise volontiers domicile. Ecoutez cette piquante boutade:

Si tuit li ciel estoit de fueilles d*or^

Et 11 air feust estellé {/loiU) d'argent fin,

Et tuit li vent feussent pleins de trésor,

Et les gouttes feussent toutes florin

DVaufi de mer, et pleust {guil plût) soir et matin

Richesces, biens, boneur, jojaux, argent,

Tant que remplie en feust toute la gent,

La terre aussi en feust mouillés toute, [vent.

Et feusse nuz {qu'il y eût nuée) de tel pluie et tel

Jà {jamaù] sur mon cors n*en cberroit une gout'.e * !

Un jour on le complimente sur sa fortune et sur la figure qu'il fait chez les princes ; il se récrie :

Cbascnna me dit que je su! grant^ Et que Je fai bien le seigneur. . • Je sui de paupera regno * 1

Beaucoup dépenser, gagner peu, vivre au jour le jour, voilà sa vie.

Il possédait cependant un patrimoine assez considérable : outre le domaine de Vertus *, qui

* Jf(M., 241.

* Mam,^ 223.

' Toutes ces terres étaient affermées. A une certaine épsqne, il essaya de les eiploiter lui-mdme, dans Vespoir sans doute d'augmenter son revenu, n j renonça, trouvant trop difficile la surveillance d*un nombreux personnel i

[tout payé) A nobles, cbevaliers errans, (qui wmt guirrayerpar

174 ÉTUDS SUR BUSTàCHB BBS CHAMPS

semble avoir été sa meilleare et sa principale terre, il avait fait racquisition d'une terre à Givry et d'une autre à BaAonval * . Ses folies de jeunesse n'avaient donc pas entamé d'une façon trop sensible son patrimoine; tout au moins n'avait-il pas

Mftngé le fonds avec le revenu.

Des Champs, depuis qu'il servait les princes, faisait deux parts de son temps : huit mois de l'année étaient consacrés à ses fonctions, les quatre autres, à ses alBlaires*; il allait, chaque saison, surveiller ses vendanges ou « en grangier » ses blés^. Etant de ceux qui songent

Chanoines, gens sans mariage (célibataires), Â officiera (et marcfaans aUaeh^ au sêrtiee éTuHprmeB

[ou d'uu grand) i Justiciers, conseillers, Touvrage (le soin, le souci) De faire tenir kboufage (. . .fïUN tahir êutbmêmss) Défend Eustaces, pour les [à cause des) frais, Les despens, et pour la desserte (salaire) Des serviteurs, qui sont mauvais, etc. . .

(Ifa»., 363, c. 3).

* Le roi Charles V avait autorisé les bourgeois li acquérir des âefs : Givry, situé sur territoire de Vertus , était une terre de franc alleu. Ëarbonval est situé sur les bords de la Vesle, è quelque distance de Fiâmes. Des Chainpd s'intitulait seigneur de Barbonval.

* Mam.^ 209.

DES CHAMPS HIÉNAOnSR 475

au lendemain, il s'était de bonne heure pourvu d'un € réceptement » (refuge)*,

Pour aler quant la cour faudra {ftra défaui) :

et il donne aux serviteurs des princes le conseil

D'avoir à court un piat kora et Tautra aaa ' (dedans).

Cette prévoyance, fort sage en tout temps, était nécessaire sous un prince comme Charles VI. Des Champs, en sa qualité d'huissier d'armes, avait suivi le roi dans ses campagnes.

C'était là une source de dépenses ruineuses.

N'est-il pas forcé, avec cinq sous quatre deniers par jour, de s'entretenir lui, sop valet et deux chevaux ^ ? Sa pénurie est extrême au retour de chacune de ces expéditions. Son état fait

* Crap., 25. V. ausaiifaii., 43, c. 3^ :

Cils qui s'aient au bled de sou roisin

Et au mangier d^une eslrange personne,

Et qui 86 voet vivre de Tautrui bien.

Et qui rien n'a, et cuida qu*on lui donna,

Et sur autrui édifice maisonne.

Perd ce quUl fait et se travaille en vain. . •

Aiona du bled pour porter au moulin,

Et un recept, et du vin en la tonne. • . aie. . .

On retrouve à chaque instant la trace de cetta préoeeilpatîon éuiz des Champs.

* Crap., 18.

* Man,, 368.

176 éTUDB SUR BUSTAGHB DBS CHAMPS

pitié : rien sur le corps, rien dans la bourse '; il appelle à l'aide ses amis ou ses protecteurs*. La cabaretière veut saisir ses chevaux pour s'indemniser des frais de nourriture : lui faudrat-il rentrer à pied dans ses foyers ' ?

Encore si ses gages lui étaient régulièrement payés ! Hélas ! il n'en est pas ainsi. En 1385, il se plaint amèrement de n'avoir pas touché un sou, depuis la mort du dernier roi, de sa pension de Vitry *. Il essaie d'apitoyer les généraux de finances. Voilà cinq ans, dit-il, que je suis malade : Flament, Pierre, Crestien, guérissez-moi * ! peine inutile ; on ne lui répond pas. Des Champs énumère, dans une de ses ballades®, les princes du sang et autres grands de la cour auxquels il était attaché à divers titres. Tous ces emplois, probablement hono-

* Ifan., 221.

* Ses besoins d'argent sont les mdmes lorsqu'il est devenu bailli, témoin ce rondeau au sire de Couci :

En attendant vostre bonne merci,

Sui à Paris dès mardi ot («Z y a eu) huit jours,

A (avee) six cheTauls : trop m*est dur li séjours . . •

Partir ne pui, se de vous n*ai secours. . .

(Man., m).

' Mam.^ 200.

^ Mon., 212.

* Jehan le Flamant, Pierre de Metz, Qui Crestien, généraux des aides en 1388.

* Tarb., I, 124.

DKâ CHAMPS lAllNAatXA Ml

rifiqueSy ne l'eûrichissaient guère ; à peine lui donnaient-ils le droit de réclamer, de temps en temps, une houppelande, un pourpoint, un couvre-chef*. Ecuyer et maître d'hôtel du duc de Touraine, il subit, au retour de la campagne de Gueldres, seul de tous les gens du prince, un retranchement arbitraire de vingt jours de gages. La Chambre aux Deniers* repoussa ses réclamations. Dieu soit loué, s'écriet-il, en se vengeant par un bon mot; Eustache était parti pour l'Allemagne « avec un flux de ventre » ; le voilà bien « restraint » (resserré) désormais :

Chambre aux deniers a sa garison {jeu dé mots : paie^

[ment et guériton) faini ' (refus/).

* Au duc de Bourbon, i/an., 234, à messire Regnnult d^Acjr, Man , 426. è Valentine de Milan, Mon,, 255.

* Chargée de régler la dépense de la maison du roi et des pnnoes.

' Dieu soit loué de tuit (tous) biens qu'il m'envoie,

Et du retour du paîs d'Alemaigne ; Car, au partir, le ilux de ventre avoie (favais)t Et ne Tarai (Paurai) des mois n<) des sepmaines ; Qu' [car) entre les gens de Monsieur de Touraine N'a homme nuls qui ait esté restraint Fors Eustace, qui de ce se com plaint, A qui on a vingt jours serré le ventre

[se plaint Sans croix (argent) avoir : pour ce doute [il craint) et Qu'il ns puisse Jamais aler à Chambre.

(Man„ 210, e. 1).

Die C. 12

i7S ÉTUD|B $Jfti EUSTàÇHS PR3 CHAMPS

Les merveilleia enchaïUteurd que ces généraux de finances ! l'or se multiplie sous leurs doigts. Les trésors offerts à Jésus par les mages n'étaient rien en comparaison de ceux qu'ils assurent au roi. Et savez-vous comment ils s'y prennent ? ils font l'aimée dç quatorze mois ^ pour les pauvres diables qui attendent leur maigre chevance et qui, s'ils veulent continuer de servir, se voient réduits à vendre leurs chevaux. Aussi des Champs n'a-t-il pour eux aucune tendresse de cœur ; et la < gravelle » , le < mal Saint-Leu » , la c fièvre » sont les moindres maux dont il supplie le ciel de les gratifier*.

On n'ignorait pas à la cour que la fortune personnelle de des Champs lui assurait une

* C'est ce qui arrivait encore sous un bien plus grand monarqae que GharU» VI, k une époque où la directioo des finanees était entre les mains d'un Colbert. Grand toi, écrÎTait GorneiUe ▼en 1670,

Qrand roi, dont nous voyons la générosité Montrer pour le Parnasse un excès de bonté

Que n*ont jamais eu tous les autres, Puissiez-vous dans cent ans donner encore des lois, Bt puissent tous vos ans être de quinie mois

CSomme vos commis font les nôtres 1

' Pour ce leur faut offirir, car c'est bien drois {iroit) ; Si {auêti) leur offrons la gravelle es coslés, La goutte ès-flancs, et la crampe en leurs dois {doigts)^ Le mau Saint-Leu, la fièvre d'autre lez (cdté). Tous les touimens dont Dieu est aomes (sormj . . • Puissent estre destruis et tourmentés 1 . . .

DES CHAMPS MÉNAOIER 479

sorte d'indépendance. Il avait le tort de s'eji vanter lui-même avec cette intempérance de langage trop commune aux satiriques. Il ne ressemble pas, lui, à ces gens de rien qui se remettent tout nus entre les mains de dam^ Fortune ^ et dont elle fait, en se jouant, des personnages. Ceux-là n'ont jamais besoin chez eux, et pour cause : lui, c'est bien différent * ! Jl pourrait vivre du sien, Dieu merci, et se passer du roi :

J'ai plus que lui, oa aotoot. — Or di quoi.

— Très-Toulentiers ; yeuillez-y regarder :

J'ai terre assez pour moi bien governer ; Bien sui vestus, et ]*ai bonne maison, Et un cbeval * pour mon travail porter :

A bonune plus ne faut, selon raison *.

Bravade imprudente I aveu bien dangereux !

La main du roi s'ouvrait facilement; par

malheur elle était toujours vide. Le roi pro-

* Prince, à court sont maint, que nommer ne doy,

A qui labeurs ne fait guère d'essoigner (ohstaele, dif" Huit mois et plus ; mais pas tant n*y serai :

[juer à mes affairez) Les autres mois yueil (je veu») faire ma besoigne {va-

(Tarb., I, 125).

' Il n'élait sans doute encore que messager, lorsqu'il icnvait •es Tara.

* ifM., 10.

m ÈtVÙK SVk SUâtACltB DBS CliAMPS

mettait: d'autres comptaient pour lui. Des Champs avait eu plus d'une fois l'honneur de recevoir le prince. Il lui montrait les embellissements projetés dans son hôtel de la rue du Temple*, la chapelle qu'il venait d'y faire construire, la tour de Fismes restaurée à ses frais, ou sa maison de Vertus se relevant de ses ruines. Chacune de ces visites était une occasion pour la munificence royale de s'exercer*. Mais, sur une gomme de onze cents francs octroyés à diverses reprises au fidèle huissier d'armes, soit en récompense de ses loyaux services, soit en souvenir • du bon plaisir que le roi avait eu et pris en son ostel à Paris, » des Champs se trouve avoir, tout compte fait, reçu trois cents francs^. Il avait beau présenter la cédule royale aux généraux des aides et aux trésoriers du domaine : les uns et les autres refusaient toute ordonnance de paiement qui n'était pas revêtue de la signature du conseiller

^ Mon., 208.

* 10 mars 1387 (1388), bon de 500 livres sur le Trésor, en iimoignage de la satisractioo du roi ; 26 août 1388, 200 fr. à titre d*indemuité pour les constructions de Fl^mes ; 9 novembre 1389, 400 fr. pour Tindemnité des pertes subies pendant l'invasion anglaise en 1380. (Pièces extraites du Cab. des titres, et saention- Dées par Tarb., t. I, préface).

' QuitUnoe du 2 mars 1388 (1389), portant le sceau et la signa-, tttfe de des Cbamps (Cab. des titres).

DBS CHAMPS MKNAOlfiR 181

et chambellan du roi, Jean de Montaigu. Des Champs, sans se décourager, lance requête sur requête : il est • aux abois » ; son hôtel de la rue du Temple n'est pas encore payé ; ses créanciers le harcèlent ; il sera obligé de mendier « en jouant de la turlurette » sur les

grands chemins,

Et s'en ira dire comme truaus

A MoDtaigu qu'il lui paie sa dette '.

Le haut (vt/, allègre), le douls, le poupinet

Montaigu, comme l'appelle notre * poète, ce petit homme au visage rose, à l'œil fin, à la bouche souriante, si empressé auprès de^s grands, si profondément enraciné dans le cœur du jeune roi, et qui devait expier sa longue laveur par une fin si lamentable, Montaigu est une des victimes de des Champs ; celui-ci le crible de ses épigrammes tantôt acérées, tantôt brutales^.

Quel est ce compaing si jolis, Si gracieux et si courtois.

Qui saluô les gens tousdis.

* Mam., 2Û8.

' Tarb., 1,163.

• Tarb., I. 163.

182 ÉTUDE SUR BUSTAGHB DBS CHAMPS

Et qui s'offre i euls tant de fois,

Voire que tu ne le cognois ? [mime situfuU eonuaii) * .

Et qui pourrait-ce être, sinon Montaigu? Il est blond, il a la voix douce, il chante agréablement, danse à ravir ; bien vu des plus nobles dames, il fait son chemin parmi les seigneurs. Dédaigneux pour le commun des mortels* qu'il écrase de son faste, il ne prise que l'argent, il n'estime que ceux qui ont des « croix ».

Montaigu est le type de ces financiers « mangeurs d'argent » *, auteurs, aux yeux, de des Champs, de tous les maux dont souffre le monde. Il leur a voué une haine implacable, irréfléchie. Tout « compteur » (homme de finance) est un coquin, et mérite la corde ou

' Voici la suite de la ballade :

Ce ne fait mon (cela ne fait rien vraiment) ; moult set de

[tours.

Tost a sailli de deux en trois (etmru dé Fnn è Vantre) -. C'est un grand donneur de bons jours. . .

* n ne tient compte des chésis ;

Il est entrans (tiMfiiiMiii/), il a ses lois ( réglée de

[conduite ; n accorde à cbacun des dits [il approuve tout ce çu'on 1\ parle ainsi comme tu bois, [dit,

Et profite {fait ton chemin) entre les seigneurs, Cure n'a de ceuls qui n'ont croix (eeus) ...

{Afan., 205, c. 3).

' Man., 267. Des Champs se vit forcé de lui vendre son bel hôtel de la rue du Temple, et il accuse Montaigu de l'avoir acheté à trop bon compte.

DES GHAHPS UtfNAdllER 1Î3

lé bûcher 4 comme Bétizac. La fortune inonïô ded financiers le scandalise : leurs disgrâces accablantes le trouvent sans pitié. Il voit en eu2 les sangsues du peuple. Pourquoi les princes sont-ils si cupides ? c'est qu'ils ont des trésoriers toujours prêts à satisfaire leurs convoitises. Voilà ceux qui enseignent aux grands loups « à faire ventrée » des pauvres gens, et qui s'en vont répétant le cri ftinèbre :

Ça de l'argent, ça de l'argent ' !

Des Champs mêle à son mépris une sorte d'admiration jalouse. Il ne peut s'expliquer cette magie toute-puissante du chiffre. Le dernier des sept « arts », l'arithmétique, est devenu le premier, le seul honoré ; il évince et supprime tous les autres. Les hommes qui savent « jeter » (compter)* sont les rois du siè-

' Crap.. 198.

* Le meiodre de tnit lea sept arts,

Fondé sur pure convoitise,

Règne aujourd'hui de toutes parts.

Tant es grans courts comme en Téglise.

Car ceuls de cest art ont grant mise (restàurcei)

D'argent, pour compter et jeter {parée qu*iU eùmptent)-^

À euls Yoit-on terre achapter,

Faire chasteauls et édifices,

Et dessus tous estas régner :

Sujets tiegnent tous les oiBces {eùm Uur dépendance) .

{Mon., 243, col. 3).

184 liTUDB SUR BUSTACHB DBS. CHAMPS

cleM à eux terres, châteaux, bénéfices ! Aussi comme le satirique prévoit leur chute , et de quels avis charitables il assaisonne ses pronostics !

Advisez-Yous, gens de pratique *,

et voyez le sort qui vous attend ; vous vous engraissez de notre substance ; c'est bon ! on vous € purgera » par ordonnance de médecin.

Le temps vient de purgation

A pluseurs qui sont trop replet. . .

Qui trop preat mourir faut, ou rendre '.

On pendait les serviteurs: les maîtres eu étaient quittes pour changer d'économes ; et le duc de Berri embellissait son palais de Bicétre avec l'argent extorqué par les successeurs de Bétizac.

Le bailliage de Senlis n'enrichit pas des Champs. Les gages ordinaires du bailli étaient

* Froissart ne dit pas autre chose ; mats comme le ton différa !

Argent est un droit enchanteur. . .

Car, lorsqu^il est issu de terre.

Dire puet : Je m'en val conquerra Paîs, chateaulz, terra et offices.

Argent fait avoir bénéfices, etc. . .

(Le Diei du Florin).

Ce qui fait rire Tun à gorge déployée arrache à Taulre un gémissement ou un cri de colère*

^ Tàbb.. I, lOft.

• Ma»., 452.

DKS CHAMPS MlbfAQiBR 185

médiocres. Il touchait, pour son entretien et celui de ses cinq valets, son écurie de six chevaux, ses frais de déplacements, la dépense de ses trois hôtels de Senlis, de Pontoise et de Compiègne, la somme de seize sous Parisis (une livre tournois) par jour*. Pauvre bailli! tout manque en son hôtel de Senlis^ et le voilà forcé d'acheter à ses frais vaisselle et mobilier*. A peine arrivé, il prend la plume pour faire monter ses doléances jusqu'au roi. Le nouveau bailli réclame les droits du sceau ^ dont jouissaient anciennement ses prédécesseurs, et dont jouissent encore, dit-il, les baillis et sénéchaux en d'autres provinces, notamment en Normandie. Il sollicite, à titre d'indemnité spéciale et immédiate, six cents écus sur le produit des exploits de la prévôté de Pontoise*. Il insiste enfin, détail piquant, pour que son traitement ne lui soit point assigné sur la caisse des Généraux des Aides^.

* Crap., p. 133. .

* Crap., p. 137.

' Les baillis avaient un sceau particulier qu^ils apposaient sur tontf's les pièces judiciaires émanées d'eux. Les droits du sceau constituaient un revenu considérable que la royauté n'aviiit pas laissé aux baillis.

^ Le roi octroya 600 livres à des Champs (17 Juin 1380) ; le Trésor nVn remit que le tiers (quittance du A septembre 13S9, Cab. des titres).

* Quelques explications sont ici nécessaires» Le çalaire d'un

|S6 ÉTUDB SOR K0STAGHB DBS CHAMPS

L'année 1395 réservait un coup sensible à Famour-propre de notre bailli ' . Les anciennes ordonnances ' des rois de France obligeaient les baillis à résidence, et ne leur accordaient, chaque année^ qu'un laps de temps déteS miné, pour vaquer à leurs propres affaires *. Ces prescriptions avaient cessé d'être obser-

bailli comproDait, à cette époque, deux parts, Tune fiie, Tautre éventuelle, octroyée à titre gracieux et d'un chiffre variable. Cette dernière était formée par ce qu'on appelait les • dons du roi • ou « dons de finance •. Quand Tordonnance du 7 janvier 1400 obligea les officiers royaux à « ne prendre qu'un gage, nonobstant toute lettre ou mandement • contraires, une exception fut maintenue en faveur des baillis. A leurs geges ordinaires le roi, s'il est content des services de ces magistrats, pourra joindre, à la fin de l'année, une gratification ; « maLs ces dons ne seront point assignés sur le produit des actes judiciaires • de leur ressort. Celte ordonnance consacrait une mesure qui n'était pas encore universellement sppliquée à l'époque de la nomination de des Champs, et qui enlevait aux baillis la perception des droits prélevés sur les actes judidsires, pour la confier aux receveurs royaux du bailliage.

^ A quel moment des Champs cessa-t-il d^exercer les fonctions de bailli de Valois ? Sans doute quand le jeune oomta dé Valois, de la maison duquel il faisait partie, échangea cet apanage contre le duché de Touraine en 1386. Les renseignements nous manquent sur ce point. Nous ignorons aussi à quelle époque des Champs reçut la maîtrise des Baux et Forêts de Viller»- Goterets, et combien de temps il la garda. Une ordonnance assigne aux Msitres des Baux et Forêts 400 livres de gages par an pour tous droits. Des Champs cumulait-il le traitement de ses diverses charges T 1\ est probable que les diiBcultés de paiement étaient grandes de part el d'autre.

* Ordonn. de 1331, 1363. 1374 (tt octobre), 1386 (6 février).

* L'ordonnance de 1363 donne à ces fonotioniiaîres « ua tteft ou cinq semaines en Tan au plus • non pas en une foie, iûêSè par ptrUes.

t>BS CHAMPS MÉNAaiSR 117

vé68, et les baillis se fkisaient sans scrupule représenter parleurs lieutenants. Une ordonnance datée du 28 octobre 1394 ', et qui exigeait de ces magistrats une assiduité plus complète, resta sans effet. Une nouvelle ordonnance, du 28 mars 1395, reproduisit la précédente en l'aggravant : tout juge royal qui manquerait à l'obligation de la résidence est menacé de perdre sa charge *, et les baillis ne seront payés de leurs gages qu'en proportion du temps de présence, dûment établi par les procureurs du roi aux divers sièges du ressort.

C'était là une de ces sages mesures d'administration publique que le poète eût conseillées jadis lui-même au jeune roi. Mais la vanité blessée parle cette fois plus haut que la raison. Il est furieux *. Voilà donc les baiUis emprisonnés dans les limites de leur bailliage

* Nombre de baillis, dit l'ordonnance ■ ont ét^ n^gligens de serrir et estre en les pals dont ils ont la garde, administration et gouvernement comme souverains sans moyen (sans intermédiaire entre eux et Tautoriié supérieure du Roi et du Parlement) après Nous et nostre Parlement, mais sont sbsens, et y laissent tant seulement un leur lieutenant «...

* Us devront — dit le poète, —

estre cas de gages Pour tant de jours qu'absens seront.

Que les receveurs nonceront Et procureurs aux gêna des comptes. • •

(Tâbb., 1, 151).

* Tarb., 1, 151.

sans pouvoir vaquer aux soins de leurs intérêts propres « ; les voilà humiliés, « asservis » à des subalternes, procureurs et receveurs *! Vraiment, c'est grand péril de donner tant d'importance à ces fonctions basses ! Qui voudra maintenant être bailli? Certes ce n'est pas lui :

Je ne vueil plus eslre bailli —

Pourquoi ? — Pour ce que, de présent,

Il est, contre loi, eslabli

Que le maistre serve au servent —

Je ne vous entens pas ; comment ? —

C'est à dire qu'un receveur

De bailliage, ou procureur,

Les baillis cootrerollera.

Et s'ils vont voir dehors le leur,

Chascuns d'euls ses gages perdra ^.

Mais eux, qui, les contrôlera ? Personne.

La réflexion toutefois le calma, et, le pre-

* JftfM., 247.

* n va jusqu'à offrir sa démission au Roi :

Qu'il vous plaise, de vostre grâce,

Lui ociroier (4 lui, Eustaehe) que, sans contraire*

Puist aler hors, où a à faire.

Puisqu'il ara bon lieutenant,

Sans le casser pour celle cause. . .

Ou, pour ce qu'il devient trop vieux,

Vous plaise de pourvéoir mieux

De bonne personne et de sage,

Pour gouverner, le bailliage. . •

(TAnB., 1, 15S).

* Jtfcn., 194.

DkS CHAMPS M^NAGlfiR 189

mier mouvement d'humeur apaisé, il se rési^ gna à sa nouvelle situation ' .

Ces plaintes, ces récriminations, ces insvectives lancées à tous propos contre les gens de finance sont instructives à plus d'un titre. Elles montrent que des Champs comprenait assez mal les nécessités d'ordre et d'unité qu'imposait une administration publique déjà bien vaste ; elles montrent aussi quelle confusion et quels abus subsistaient dans les pratiques financières du temps. La Cour des Comptes employait tout son zèle à empêcher le gaspillage des revenus publics, à assurer l'équilibre des recettes et des dépenses. Mais si les Généraux des Aides ou les Trésoriers du Domaine étaient obligés à une gestion plus exacte, leur comptabilité n'était pas de tout point régulière : de là ces ajournements, ces suspensions de paiement, et même parfois ces retranchements de gages, contre lesquels des Champs proteste avec tant de vivacité. Au premier abord, ces doléances fatiguent; à y regarder de plus près, on les trouve parfaitement fondées. La Cour des Comptes a mille

* Le roi d'ailleurs reoonnat le bien fondé de aa requête, en Ini «ocordent le facalté de prendre trois mois de congé par an.

190 ÊTUDB SUR BUSTàCHB DBS CHAMPS

fois raison de surveiller jies dons de ilnançe, porte ouverte aux prodigalités ^ruineuses et à tous les caprices. Mais des Champs n*a pas tort de défendre contre la mauvaise volonté des ofiQciers du Trésor les gages qui le font vivre, et qui sont la récompense fort légitime de ses services.

CIAFITRB ÎIY

SATIBXS CONTRE LES aSNS D'iOLISE. — LE aBAND

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