‹ Étude sur Eustache des ChampsChapitre 46 sur 77 · LA FOLIE DU ROI CHARLES VI J · texte numérisé non relu

LA FOLIE DU ROI CHARLES VI J

Demeurer peut bien qui voudra, Soii nobles, clers, bourgois ou lais ; Car, puis le jour qu'il s'en ira, De lui ne aoiîbTiendra Jamais * . . .

Cependant il commençait à ressentir les atteintes de la vieillesse ; il avait dû adresser au roi et au duc d'Orléans requête pour les servir « sans défubler» (le chef couvert)*. L'hôtel du roi lui semble inhabitable pendant les mois d'hiver ; le roi va chasser : ses gens

Bateut leur corps pour euls du froid vengler (jfarantir) ' ;

la grand « salle » est glaciale; on a de la peine à s'y procurer < une busche ». La table royale n'est pas plus généreuse : depuis la maladie du roi, les gens de service n'y étaient plus hébergés*.

L'hôtel d'Orléans n'était pas pour lui un refuge : il y régnait une licence excessive, et des Champs n'était plus d'âge à tenir tête à ces buveurs intrépides, les Cartulat, les Robinet^,

* JUan., 224 et 250.

* Man.j 209.

* Alez disner, ce dit maistre Regnault

Aux escbansons, queux, escuyers trancbants. . . Desparlez-vous, quant le roi disnera. . .

{JUéHi., 271).

* Ta*b., I, 1«6.

20S ÉTUDK SUR KUSTACUE DES CHAMPS

les Savoisy, les Portiers*, auxquels le duc d'Orléans lui-môme donnait le ton, si nous en croyons le récit de certaine nuit d'orgie au château de Boissy *. Quelle pouvait être la tenue des pages, quand les seigneurs leur offraient de pareils exemples ? Le désordre est si grand, que des Champs écrit un jour au duc d'Orléans pour le supplier de venir en personne mettre la paix dans son hôteP. Il dut être plus d'une fois victime des plaisanteries grossières d'une jeunesse folle que ses gronderies irritaient*. On lui déchire sa « houppelande », on lui « noie de vin sa chape » ^ sous les yeux du roi et des princes qui rient; pour lui, il s'écrie tristement :

Je 8ui moqué ; ainsi sont vielle gent *.

* Tarb., II, 164.

» Id.,11, m.

* Mon., 434.

* Tarb., I, 170, 150 :

Aucune fois sut rançonné,

Tant quMl ne me demeure rien . . .

L*un me dérompt le cuirien (cuir^ /^*)i

Les ieuls, le nez ; savetier, chiçn

Sui appelé : chascuns m^injure,

L*on me Jeté bofi et ordure ;

De Tua ai ou de l'autre assaolt. . .

■ Crap., «1.

Cbap., 35. Les princes se donnaient, au contraire, le platsir

LA FOLIE DU ROI CHARLES VI i09

Il y a pourtant une femme dont la bonté souriante semble avoir plus d'une fois consolé notre poète et adouci ses cuisants chagrins : c'est la duchesse d'Orléans, l'aimable dame de Vertus, à laquelle s'adressent chez lui bien des hommages avoués ou indirects. M. Crapelet a donné quelques-unes des jolies pièces * que la reconnaissance lui a peut-être inspirées. En voici une d'un tour non moins délicat :

S' (si) amours, qui m'a par Douls Regart féru. Ne me faisoit jamais jour (jamais) autre bieu Que du regart qui tant m^a secouru, Si vueil je et doi à toujours estre sien ; [sur la terre)

Car le gent corps (personne) est mon Dieu terrien (divinité Dont le regart me vint soudainement Qui me disoit : Ami, je te retien (prends à mon service) ; Pdursui honeur {sois homme d' honneur) ^ et vi joieusement...

Noble dame, princesse de Vertu,

cruel de mettre aux prises le vieux serviteur et les jeunes courtisans. Ceux-ci le tournaient en ridicule ; il répondait :

Vous qui avex langage (permission) d'envoier En blobes (mettre en pièces) ceux qui passent cinquante ans, Qui ne servent que d*autrui avoier (mettre dans la droite

[voie).

De peu servir (sous prétexte guHls servent peu) et d'estre

[gris et blansy Advisez-vous ; car tels cuide estre grans.

Qui de son chief ne toucha onques nue ,* Tels cuides estre Oliviers et Rolans, Qui ne prent pas toudis au ciel la grue (comme ^ui dirait:

[la lune avec les dents). . .

(M an. y 50].

* Crap.9 98.

Dk« C. 1A

240 ÉTUDE SUR EUSTACHB DBS CHAMPS

Par qui mon cuer a tant de bien senta Qu'A toujours mais {à fmttjamaiê) sui toatre ligement, Homme ne puet qu'il ne soit bon {konnêu) tenu Mais qu' {pourvu çue) il ait bien ce donls mot retenu : Pouraui honeur, et vi joieosement *.

Ailleurs il la désigne sans la nommer, et des charmantes qualités de Valentine de Milan il aime à composer le portrait d'une dame idéale :

Elle aime Dieux ; elle est de tous aimée, Car plaisir (elle) fait à toute créature ; De soQ paîs est fortment regrettée, Et où elle est se maintient nette et pure.

Pitié la suit ; elle bait toute injure ; Aux poYres gens a le cuer amoli, [menée) ,

Les orgueilleux fait tourner à merd {incline à la clé- Tout cuer félon bait, mauvais, délojal ; Elle aime paix, loyauté, et ainsi A bon droit n'est d'elle {gu'elle] un cuer plus loyal '.

L'année 1395 fit une brèche dans la fortune de des Champs. Pour subvenir aux dépenses occasionnées par le mariage d'Isabelle de France avec le roi Richard, on restreignit le nombre des officiers et Ton aboHt les gages à vie. Des Champs perdit du même coup son emploi d'huissier d'armes^ et sa pension viagère sur la recette de Vitry. Il éclate avec sa vivacité

' Man., 313, col. 2.

' Mon., 204.

* L*un des buit restralns su! pour voir (vrai)

Des huissiers d ordonnance escrips . . .

LA FOLXB DU ROI CHARLBS YX 2M

accoutumées rédige en latîu rimé^ uaplacet à la Chambre des Comptes, écrit au roi qu'il a usé sa vie à son service et à celtii de son frère ^ que ses gages de bailli sont insuffisants, qu'il est obligé d'entretenir la tour de Fismes à ses frais. Ses réclamations n'obtinrent aucun succès.

Cinq ans après, autre mécompte* Le bruit de sa mort s'était répandu ; sans plus d'information, on lui donne un successeur au bailliage de Senlis, La cour ne manquait pas de gens à l'affût des places, et tout disposés à

^ Oez, oez ^ordonnance clu roi,

Vous qui avez à son père servi ; Siries Aise, se tous avei de qmol : [soiec e^ali. . . Tons TOUS relient (elh tous garde tous au service)^ ne Vous arez tous bouche {if<ms sent murrii) à court ; ' Malt Ton vous fait d'avoir gagea le aoiirt [êourdé

[oreille) ; Bt ék fe'arez Ueo peur foorhir rot dents (manger)» Fors bouche à court^ sans rien mettre dedans . . .

{Man,, 218, c. 3).

L'usage des cours ne lui anit pas appris à déguiseir sa pensée y à refouler tes colères.

' M an., 363.

* J'ai servi par vingt et huit ans. . .

Le bon rei CharU iCkarlêê 7) et ses enlana. . .

Des Champs était donc entfé au «énriee de Charles Yen 1367 : cette pièce fournit une date importante à la biographie de des Champs.

242 ÉTUDE SUR BUSTACHB DBS CHAMPS

pratiquer le conseU ironique de des Champs :

S' (si) officier se puet laisser mourir,

Son office quérez {demander) diligemment * • . •

Le nouveau bailli acquitta les droits de chancellerie, et allait prendre possession de la charge, quand des Champs, averti, protesta.

Sa requête est écrite du ton de la plaisanterie *; mais on démêle, sous l'apparente légèreté du badinage, des craintes sérieuses, dont le défend mal la pensée de ses longs services :

Car j'ai serri, ce (cela) me donne confort, Deux Rois de France en toute loyauté, Le père et fils, Charles, plains de pitié, Loys, qui tient d'Orliens seignourie . • .

Il affecte évidemment une confiance dont il est loin. On peut douter que la protection du duc d'Orléans se montrât bien active en sa faveur ; et l'on rencontre, parmi les ballades de notre poète, nombre de pièces dont l'amertume enveloppée semble désigner ce prince séduisant, spirituel, mais léger, vaniteux, fou de

* Puisqu'on impètre mes offices par mort. . • Et je me sen [sens) en vie, sain et fort^

Sans ce que J'ai (si ce n^est gns fat) en maladie esté, 11 ne me chault si les sceaux ont cousté Âui impétrans qui ont fait leur folie. • • .

LA FOLIB DU ROI CSARLBS VI 243

plaisir et de scandale, que ne touchaient guère les plaintes de son vieux maître d'hôtel. L'apologue devient transparent sous la plume de des Champs. Ce vieux mâtin qu'on foule et qu'on aflfame depuis qu'il n'est plus bon à rien * c'est lui ; c'est à lui qu'on sert ce mets si peu coûteux, € l'oubli » *.

Des Champs avait raison de ne pas se fier à la reconnaissance des princes. Fut-il desservi, dans les années qui suivirent, auprès du duc et même de la duchesse d'Orléans? Ces médisants, ces calomniateurs dont il signale avec tant d'insistance les propos mensongers, parvinrent-ils à noircir ses actes ^, à représenter comme séditieuse cette franchise dont il continuait de faire le premier devoir d'un bon serviteur * ? On serait tenté de le croire. Les vieil-

' Crap., 200 et 201.

* Afaii.,212. V. aussi dans Crap., p. 134, la piàoe : J*ai esté de divers estas, etc . . .

' Qui aime bien ne croit pas de légier {à la légère)

Que son ami lui voulsit (voulût) nul mal faire . . • Mais aujourd'hui sont maints de tel affaire (eom-

[pleaion, humeur), . .

Qui son chien het {hait)y on lui met sus la rage.

(i/aii., 2«9, col. 3).

^ Prince, serrans (eeuv qui servent) sont loyal serviteur

Qui diSnt voir et qui ne sont flatteur.

[Mon., 284, col. 3].

214 ÉTUDB SUR BUSTACHS DES CHAMPS

les gens, il le reconnaît, ne sont pas faits pour les jeunes seigneurs ; ils sont « chargeants » (importuns) ; on rit d'eux : ils se fâchent. Le prince n'aime pas les critiques ; la princesse a ses caprices ; elle « tient en aprece » (traite durement) quiconque a eu le malheur de lui déplaire :

Car jeune et vieux ne sont pas d'un accort '.

Des Champs dut songer plus d'une fois à prévenir, par une retraite volontaire, la disgrâce prévue. C'est pour lui-même qu'il écrivait :

Puis que [dès çue) l'on voit, par longue expérience.

Que bien servir ne faire loyaument

A son seigneur, qui n'en a cognoissance [ruonnaissaf^ce]

Ne remérir {reconnaître Us serHees) ne vuet aucune*

JSt à autres, venus eoudainemeat, [ment,

Donne le sien, sans cause et sans desserte (service

Son temps user en tel lieu, n'est que perte : [rendu] ^

On se doit lors retraire de lui, mais

Subtilement, et par voie couverte

Soi despartir : mieux vaut tard que Jamais *.

C'est la folie du pauvre homme d'attendre son congé au lieu de le prendre^. Des Champs comptait sur un retour de faveur : au commencement de l'année 1404, il fut prié de se dé-

* Man., 386.

* jMfln., 445.

' J/îm., 286.

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