LA FOLIE DU ROI CHARLES VI 2W
mettre de sou bailliage. Le coup lui fut sensible : le duc d'Orléans, alors tout-puissant dans le conseil du roi, en était l'auteur. Des Champs avait pour successeur Pierre de Précy, comme lui maître d'hôtel du prince, mais plus jeune sans doute et plus adroit. Son cœur déborde :
Âdvisez-vous, tuit serviteurs de court ; Car aussi tost que vous y avez graoe {faveurs). De toutes parts eu vie sur vous court.
Et n'y avez fors un pié sur la glace.
Pourchaciez (tâcher d'obtenir) lors que prince bien vous De don d'argent ou de chose vendable, [face
Ne d'ofûcest qui sont à voulante [révocables arbitraire- Tost sont tolu, el en brief révocable : [ment) ;
C'est le plus saia que d'estre bien rente.
Et d'acquérir, pour le temps qui décourt (iV» ca,
[décline).
Terre et maisons, ains (avant que) que jeunesse part, Ne que l'on soit goutteux, viellart ne sourt Par trop servir ; car on fait la grimace A vieuls servans : la court les fuit et cbace. S'ils n'ont de quoi, lors sont très-misérable : Mauvais se fait attendre à {compter sitr) autrui table Tel fait le grant, qui est fort endebté, [{étrangère)
Et qui languit par sa coulpe damuable :
C^est la plus sain que d'estre bien rente . . .
Jeunes servans, retenez ce notable {awiûme, sentence) : Com vous estes, fûmes-nous agréable, Et tel que nous serez-vous rebouté.
Pour vivre lors en estât secourable.
Pensez d^avoir un recept convenable :
C'est le plus sain que d'estre bien rente * .
Notons encore une pièce remplie d'amertume, et qui porte sa date avec elle ;
' 2faf»., 322, col. 2,
Je ne cessai, depuis trente-deux ans *' Homme ' servir, en grant travail et peine .
Matin lever, chevauchier par les champs.
Par tous paTs, pour quérir gloire vaine, User mon corps, tant que n'ai nerf ne veine, Piz (poitrine), ne costé, jambes, bras, qui ne sente Doleur partout; et jeunesce s'absente (est partie"^, Yieillesoe vient, qui mes mauls me raconte, Et qui fera la povre ame dolente ; Car en la fin nous faut tous rendre compte.
Guerdon (salaire) me faut ; car nuls n'est recordans De mes travauls ; chascuns cy garde preigne ; Car quant fruit faut (quand il ne peut plus se rendre [utile] viels homs devient chargans * . . .
Mais c'en est fait ; le voilà libre désormais ; les basses et viles intrigues auxquelles il attribue sa disgrâce ont rompu les liens qui le retenaient en esclavage *. n demande grâce à
' 1371-1404. Il s'agit du duc d'Orléans.
' Le duc d'Orléans, né en 1371.
' Man,, 355.
^ Ailleurs, il signale trois sortes de gens dont il faut éviter le service : le peuple, les femmes, les enfants. Les femmes sont soupçonneuses, vindicatives : à la première faute, elles punissent le coupable, sans vouloir même entendre sa justification. Les enfants rendent le mal pour le bien, témoin Séoèque et Boèce. (V. Man,, 940 et 345). Dans une ballade [Man,^ 260), il s'exprime ainsi :
Prince, je tien, puisqu'enfance foloie [est folle] ^ Que cils est fols qui s'y croit [s'y fie) ne aloie [allie) Et qui la sert, s* (si) ailleurs puet s'adresser ; Car le bienfait rémunérer desvoie (elle manque à) \ L'on dit ce mot, que dire ne soloie (je n*awiis pas fkabi- En jeune amour ne se doit nuls fier I [tude) :
Ne serait-on pas tenté de supposer, à lire ces plaintes (V. aussi Crap., 29] sur l'ingratitude babituelle à l'enfance, que des