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teurs, philosophes, savants, il a tout lu * : on ne saurait, dit-il, gagner à moins le titre de lettré. Ce titre lui appartient de droit : il le mérite par l'étendue et la sûreté de ses connaissances.
Même activité d'esprit, même curiosité intelligente chez son élève et son ami Pierre de Blois. Celui-ci se félicite d'avoir lu, outre les auteurs étudiés dans les classes, Trogue- Pompée , Josèphe , Suétone , Quinte-Curce, Tacite et Tite-Live. L'histoire ne lui semble pas moins utile que la poésie à la culture intellectuelle et morale *. Ces deux hommes distingués rendent justice à la Logique, qui fournit à l'esprit humain ses méthodes d'investigation scientifique ; ils apprécient la Dialectique comme instrument de démonstration, comme auxiliaire indispensable de la vérité aux prises avec l'erreur et le sophisme : mais ils réclament pour les jeunes esprits une nourriture plus abondante et plus solide ; ils ne veulent pas qu'on applique à ces rudes joutes de Targumentation syllogistique des enfants de quinze ou seize ans ; ils s'opposent de toutes
^ Polyeratieut, VII, )0.
' PbTRI BlB8BN8I8, Bp* 101.
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leurs forces à Tintroduction prématurée , dans les études, des problèmes ardus de la métaphysique , des questions épineuses du droit : c'est intervertir Tordre naturel, et placer à la base de l'édifice ce qui doit être au sommet. Le jugement se fausse et s'altère à manier trop tôt cette machine compliquée du raisonnement. « L'éloquence, dit Jean de Salisbury, n'a pas de serviteur plus commode et plus alerte que la dialectique ; mais son utilité se mesure à|a science de celui qui l'emploie. Aux mains d'un homme très-instruit, elle peut beaucoup; mais à qui ne sait rien, de quoi peut-elle servir ? C'est tout justement alors la massue d'Hercule entre les mains d'un pygmée * ». Il réserve donc aux études littéraires la première et la plus large part. Pierre de Blois tient le même langage. L'enseignement vivant et fécond, répète- t-il, est dans les livres des anciens : il ne faut pas se lasser de l'y chercher.
Voilà les saines méthodes que les maîtres éclairés du xii* siècle s'efforçaient de faire prévaloir autour d'eux.' Il était difficile que
* JoAHHM Sàbb«b., Afekti.f I, 9.
renseignement se maintint à cette hauteur, et déjà des pratiques fort opposées tendaient à s'accréditer. Nombre d'étudiants n'avaient ni les moyens, ni la volonté de consacrer de si longs eflforts à deux « arts » considérés comme secondaires, la Grammaire et la Rhétorique. | On voulait franchir rapidement ces deux étapes ; on se hâtait vers la Logique ; car la Logique donnait accès à la Théologie, et celle-ci, avec les vastes perspectives qu'elle ouvrait au mérite et à l'ambition, était le point de mire des jeunes gens intelligents, de tous les clercs sans fortune. La méthode dialectique, mise en honneur par les controverses religieuses philosophiques, déborda de proche en proche, et gagna jusqu'à la Grammaire. On argumenta sur l'accord du verbe et du sujet ; on réduisit en syllogismes les règles de Donat et de Priscien. Le déclin des études libérales fut rapide au iiii* siècle : au xiv* il fut complet. L'âge des grands docteurs , des Anselme, des Abélard, des Albert le Grand, des Thomas d'Aquin est passé ; la controverse a peuplé les écoles de logiciens intrépides qui font de la dialectique non le moyen, mais le but suprême de la culture intellectuelleTf L'enseignement au moyen âge portait en soi
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un germe de décadence. C'était l'usage que le professeur de chaque « art », comme on disait alors, de chaque chaire, comme nous dirions, indiquât à ses élèves le « texte » ou manuel dont il se proposait de faire la base de son cours. A l'étude du manuel devaient sejoindre la lecture, l'explication, la récitation des auteurs et les exercices variés de la classe, rédactions, amplifications, compositions en vers et en proseT)
Ces divers travaux, rangés sous la dénomination générique d' « appendice », constituaient la tâche personnelle et originale de l'élève : c'était la partie de beaucoup la plus fhictueuse de l'enseignement. Il n'en est pas moins vrai que le texte, recueil des théories et des exemples, dépositaire authentique de la doctrine, eut de bonne heure une importance capitale. « L'appendice, disait-on, n'est rien sans le texte ; posséder le texte, c'est posséder la science » : aphorisme inoffensif, si l'on suppose la méthode appliquée par un maître intelligent et instruit, mais dangereux et funeste, pour peu que le professeur manque de lumières et les élèves d'application et de bonne volonté.
Un jour vint où Tétude des auteurs fUt près-
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que entièrement délaissée, où l'obligation d'écrire en latin, inscrite dans les plans d'études, ne fut plus qu'une lettre morte, ou l'explication monotone du rudiment devint toute là Grammaire. Il est juste d'ajouter qu'on déploya sur ce point un luxe inouï. On eut pour les commençants des traités élémentaires en prose et en vers ; on réserva pour les bacheliers Douât et Priscien *.(^tre en Grammaire au temps de Salisbury, c'était lire Horace, Virgile et Térence, c'était se mettre en état de comprendre les grands traités oratoires de Cicéron et de Quintilien, c'était orner sa mémoire des plus belles pages de l'antiquité classique, développer en soi le jugement et le goût, apprendre à penser à l'école des maîtres. Etre en Grammaire, au XIV* siècle, c'est avoir déchiffré successivement les « Parts » ou huit parties du discours, le 4 Quid est ?» ou tableau des règles de l'oraison, par demandes et réponses, le « Doctrinal » ou rudiment en vers léonins d'Alexandre de Villedieu ; c'est encore posséder sur le bout du doigt l'un de ces huit auteurs fameux qui ont réduit en si beaux hexamètres, en si ingénieux distiques, la Mythologie et
* Hiit. lUt.^ t. XXIV, p. 267.
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THistoire sacrée, la Morale humaine et divine (le Caton, le Facet, le Floret, le de Corntemptu Mundij le Théodulet), l'Apologue {Fables d'Esope), la Pastorale et l'Epopée (les
Deiux) Tobies) , sans oublier les excellentes Paraboles de maître Alain de Lllle..,^/iRabelais n'a guère exagéré, quand il nous montre le jeune Gargantua épluchant, sous la férule de Thubal Holopherne, son premier maître, le < De modis signiilcandi ^, avec les comments » , et poussant à sa mère des arguments victorieux . Quelle pouvait être la force d'écoliers si bien dressés ? apparemment celle de Gargantua. Au bout de < 18 ans et 11 mois », il possédait si bien sa « charte » qu'il la « rendoit par cœur à revers » : ce qui ne l'empêche pas, au jour de l'épreuve sérieuse, de balbutier indignement sans parvenir à tirer deux mots de sa cervelle, à la grande fureur de son père, à la grande surprise de Jobelin Bridé, son second précepteur. C'est l'époque où l'on voit apparaître et fleurir dans les écoles ces ouvrages bizarres, recueil de sentences, de réflexions morales, de
' < Auctores octo • Continentes libros.*. videlicet Cathonem, Pacetum, etc... Kngolisme, Anno Domini 1492. (pet. in.4, Biàl. Nat.)
' Livre de Jban db Gaiilamdb, auteur présomé du Fitcetus et du Floretus ....
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proverbes vulgaires, d'instructions pratiques, extraites, à l'origine, des ouvrages de Sénèque, de Valère-Maxime, de Cicéron, etc...
et qu'on finit par attribuer indistinctement aux personnages de Tantiquité les plus célèbres au moyen âge, confondus sous la même appellation de « Philosophes » ou de « Sages ». On sait quelle Ait la vogue de < Dionysius Caton * » ou c Catonnet » , suite de maximes et de conseils en prose latine et en distiques, livre écrit, assurait-on, de la main de Caton l'Ancien, et destiné par lui à l'éducation de son fils. Une autre compilation du même genre, intitulée :
« Dits des Philosophes » ou « Proverbes as Philosophes » , ne jouit pas d'une moindre faveur. On en compte quatre reproductions différentes du XIII* au XI v* siècle. A chaque remaniement, l'œuvre s'enrichit de pensées nouvelles attribuées à de nouveaux sages. On fait à quelques-uns l'honneur d'un recueil spécial : Aristote a ses « Dits », Sénèque, ses € Proverbes ». Veut-on savoir les noms qui personnifient, aux yeux du moyen âge, la sagesse antique? En voici la liste, dressée au
* V. Lbrouz ve LmcT, L$ Uwt des Pro9erbes, Introd., t.
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XIII* siècle par la main d'Alars de Cambrai, le premier traducteur en langue vulgaire des € Proverbes as Philosophes * ». Alars compte vingt sages, qui sont : Tulles, Salemons, Sénèque, Térence, Lucain, Perses, Cicéron, Diogènes, Horaces, Juvenaus, Socrates, Ovides, Sallustes, Isidore, Aristote, Caton, Homer, Platon, Virgiles, Macrobes. On ne manquera pas de remarquer ce dédoublement de Cicéron en deux personnages distincts. Chose curieuse, à mesure qu'on s'éloigne de la rédaction originaire, les noms cités s'altèrent et se défigurent un peu plusy A la fln du xiv* siècle, Guillaume de Tignonville, le futur prévôt de Paris, dans un dernier et plus complet remaniement du livre des « Dits », fait disparaître les noms dés poètes; il ne conserve que celui d'Homère, mais en le confondant avec Ésope. En revanche, il cite Hermès à côté de Sédécias, et t le grant roi Alixandre philosophe » près de son maître Aristote. Mais où a-t-il pris ces noms barbares, Vac, Raqualkin, Sacdarge, Simicrates, Molerus, Tracalique, et tant d'autres, dont il pare les titres de ses chapitres, et dont il fait des autorités pour ses lecteurs ?
' Lbrouz db Linqt, Le Livr$ du Proverbes, Introd., t. V^.
Voilà pourtant les livres qui avaient usurpé le droit d'instruire les jeunes gens ; ils y puisaient le plus clair de leur science. Quoi d'étonnant si les notions littéraires justes et précises vont s'effaçant chaque jour davantage ? L'antiquité semble reculer et se perdre dans un vague lointain. La reproduction des manuscrits, si active au xii* et même au xin« siècle, s'arrête et cesse ; les traductions, relativement nombreuses au xiv* siècle, ne sont pas, comme il pourrait sembler, un signe de renouvellement ; elles attestent surtout l'impossibilité où se trouvent les lettrés, devenus rares, de recourir aux textes originaux. La décadence des études se trahit par des signes manifestes ; les essais tentés pour remédier au mal suffisent à en attester la gravité. Les statuts de réforme de 1366, en interdisant l'usage des leçons dictées *, restent muets sur l'obligation, maintenue jusqu'alors, d'écrire correctement en latin, pour être admis à suivre les cours de l'Universite * ou pour prétendre au titre de bachelier.
* Euu lin,, t. xxiv, p. m.
' C'était pourtant une recommandation expresse du docte Alain en ses ParoioUi :
Ut perpendiculo paries ssquetur oportet.
Ne domus hoc ipso déficiente ruât, Qttod non stare potest titubantis machina mûri.
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L'histoire n'est pas moins déchue que là littérature. Distinguer les époques, les coutumes, les religions même, est devenue chose impossible aux hommes du xiv* siècle. Les faits de l'histoire profane ou de l'histoire sacrée, les temps anciens et les temps nouveaux s'offrent aux yeux sur le môme plan et dans la même perspective ^^3 Champs cite et rapproche indiflTéremment Tite-Live et Bède le Vénérable, Valère-Maxime et Jérémie, saint Pierre et Aristote, Darès et les Évangélistes, les Prophètes et Zoroastre *. Il fait gravement de ce dernier, qu'il fait régner en Baterie (Bactriane) du temps d'Abraham, l'inventeur des Sept Arts *. Après tout, on lui sait gré de ne pas remonter plus haut, quand on entend le docte Gerson attribuer à Adam lui-même la première origine de l'Université de Paris *. )
Est-on curieux d'apprendre comment des
Si fundamentum débile fallat onus :
 simili, si quis sublimes tendit ad Artes,
Princdpio Partes corde neoesse sciât.
Artes post Partes veteres didicere poetœ :
Idcirco magnum promeruere decus. • ., etc. . •