DERNIERS ÉVÉNEMENTS
lier les deux partis en vue d'une entente commune contre l'Angleterre. Le duc d'Orléans fit équiper à Brest une flotte destinée à jeter une armée dans le pays de Galles, et des Champs écrivit peut-être vers la fin de 1404 une ballade où il semble aiguillonner la lenteur des chefs :
n ne faut pas muser si longuement.
Qui conquérir Tuet aucune contrée»
Ne temps passer {perdre) ^ n'avoir son aisément (ses
[aitet) ; TraTailler faut pour avoir renommée ; Ricbesce, honeur ne sera jà donnée Au paresseux, car rien ne puet conquerre, Ains (mais) pert (pérU) toadis. Chose est déterminée
[eertame) :
Yaillans euers puet en tout temps faire guerre.
Princes, passez sans point de demeurée ; Vostre sera le pals d'Angleterre ; Autrefois la un Normand conquestée :
Yaillans cuers puet en tout tems faire guerre '.
Mais le comte de la Marche, chargé de la direction de l'entreprise, ne put s'arracher aux délices de Paris (août-septembre 1404). En Guienne, le duc d'Orléans gaspillait l'argent levé pour la guerre, laissait affamer les troupes, et revenait sans avoir rien fait. Le nouveau duc de Bourgogne* échouait de même sous les murs de Calais.
* Man.,2M, col. 2.
* Philippe le Hardi était mort le 27 avril 1404.
Dbs C. 1€
iii ÉTUDB SUR HÛSTàCHK DftS CHAMPS
Au dedans, la rébellion prenait la forme la plus redoutable. L*Université se refusait à payer la dîme levée sur le clergé par le duc d'Orléans déclaré lieutenant-général du royaume, faisait lacérer les bulles de Tantl-pape (Benoit XHI), fermait ses écoles, suspendait les prédications. Tout se tournait en esprit de révolte et d'anar»chie : on ne savait où commenoait, où finissait le droit. Nul ne se souciait plus de respecter la c règle », cette c fille de la raison, » comme la nommait si bien des Champs» c aimée des pères et désertée par les fils * ».
Voilà ces « temps de douleur et de tentation*» dont la vue attristait Tàme et la vieillesse de des Champs. A peine, de loitt en loin, un événement moins sombre dans cette suite non interrompue de malheurs. Un prince, celui-là même qui devait être Charles VII, naît en 1403. t!et en&nt est^il destiné à guérir lès plaies de la France f ramênera-t-il la victoire et la fortune! Des Champs se berce de cette illusion.
Le nouveau-né s'appelle Charles, nom de fkvo* table augure • :
Doalce France, pren en loi réconfort ;
^ 2faH., 243.
' Grap., 5.
• V. Crap., 43.
DERNIERS AyiNBMBlfTS t43
ResTeille-tol ( soUI de Joil pleine^ Car cils (eelui^là) est né qui doit par son effort Toi restaurer : c'est le roi Charlemalûe.
ChAriet ((MtfWf i VI) a nom, qui dejourenjoitriiaiiié Ses osts pour toi t son fils [h nonvettu frineê) doit
[reeottTrer Ce qu'as perda, «ccroistre Iod domaine^ fit conquérir la terre d^oultre mer '.
Oes Champs était mort depuis bien des années quand son rêve s'accomplit en partie.
Il eut le temps de voir descendre au tombeau quelques-uns des plus nobles champions de nos luttes contre l'Angleterre. En 1402 mourut le connétable Loys de Sancerre^ de la &mille des anciens comtes de Champagne. C'était un capitaine à la fois prudent et hardi » à qui le roi Charles Y aimait à confier ses « besognes ^0. Il avait passé sa vie à combattre l'Anglais , le provoquant partout, lui reprenant c mainte forteresse ', » reconquérant sur lui pied à pied le Poitou, la Saintonge, la Ouienne. Redouté de ses adversaires, chéri de ses amis, rude aux ttàitres et aux mauvais \ ce vaillant homme, en coitapagnia des anciens frères d'armes de
* Mtm.^ 303^ col. 3.
" V. Christ, db Pis. Fw de Ck. F, 2* p.
* CllA¥»i ilY.
* Ib., 1«.
244 ÉTUDB SUR EUSTACHB DES CHAMPS
du Guesclin, les Bourbon, les la Trémouille, les Couci, continuait, sous Charles VI, de tenir bannière levée et de défendre Thonneur de nos armes. Sa maison était une école de chevalerie, et la jeune noblesse venait faire sous lui l'apprentissage de la guerre. Des Champs a célébré ses vertus, sa vaillance, sa libéralité, son grand cœur*, et il s'est fait l'interprète du deuil universel qui accompagnait à Saint- Denis les funérailles de ce vrai chevalier *.
Un honmie qui portait un nom moins illustre, mais non moins honorable, le sire de Sempy, mourut quelques années plus tard '. C'était un chevalier de la frontière d'Artois; mais il avait adopté la France comme patrie. C'est le Vauban de l'époque. Il fortifie les places récemment enlevées à l'ennemi, et dirige les travaux de défense ou d'attaque. On le rencontre aux postes les plus exposés, à Thérouanne, à Saint-Omer. C'est grâce à lui que les Anglais, devenus maîtres du port de l'Ecluse, ne peuvent s'établir ni à Ardres, ni à Gravelines, ni à Audruick. Des Champs, qui lui survécut peut-
* V. Crap., p. 117.
• Tarb., II, 5.
' Le sire de Sempy prit part à Texpéditioti de Hongrie et en revint. A partir de la fin du siècle on perd sa traee.
DERNIBBS ÉVÉNEMENTS . 245
être de bien peu, a payé, autant qu'il était en lui, la dette de la France envers
Le bon prodhomme et cheTalier Sempy.
En rappelant cette vie consacrée tout entière à la France, il n'oublie pas l'un des plus beaux titres de ce véritable héros. Le sire de Sempy, dit-il, a servi le roi,
Sans grant terre ne trésor acquester.
C'est le ton du découragement qui domine dans les pièces qu'on peut rapporter à cette période de la vie du poète * ; il est las de se faire récho des plaintes du royaume*, de dénoncer
' Or vient le tems, selon la prophétie,
Que li grans mauls se doivent apparoir, Et que muer {passer en d'autres mains) se doivent
[seigneurie.
De réciter ai bien fait mon devoir ; Mais il n'est nuls qui vueille oïr le voir (vrai) , Ne résister à sa maie fortune :
Chascuns s'endort. . .
(Man.^ 124, col. 4).