LA BALLADE AYANT DES CHAMPS
chants d'amour des poètes du Languedoc et dans les chansons française du xiii'' siècle. Telle est la conclusion de la pièce que je citais tout à l'heure :
Chanson» ^a-t-en por faire mon message. Là où je n^os trestoumer ne guenchir [me glii$9r)f Que (parce que) tant redout la maie gent ombrage
[sombre, envieuse) Qui devinent ains que (avant que) puist ayenir Li biens d'amour : Diex les puist maléir (maudire) î A maint amant ont fait ire et damage ; Mais j ai de ce moût cruel avantage Qu'il les m'estuet seur mon cuer (au nom de ma ten-
[dressé) obéir.
De même Thibaut de Champagne
Dame, de qui est ma grant desirrée, Saluz Tos mant d'outre la mer salée, Com à celui où je pens main et soir, N'autre pensers ne me fait joie avoir.
Et ce quatrain reproduit les deux dernières rimes du couplet qui précède, ce qui est une règle essentielle de l'Envoi.
Nous ne savons à quel moment la Balladereçut sa forme définitive. Mais, du jour où les trouvères, renonçant aux longs poèmes monorimes, se mirent à composer ces petites pièces légères, Rotruenges, Virelais ou Chansons balladées, Pastourelles et Rondeaux, qui se
302 éTtJDfi SUR BtJSTACHB BBS CHAMPS
dansêtent longtemps an son de la rotë oti de là vielle, la Ballade dut être l'objet d'une culture toute spébiale. L'exacte symétrie de âe§ trois couplets où Tentrelacemetit des rtiêines rimes ramenait un même refrain parut avoir de la grâce et du charme. Nos poètes adoptèrent ce cadre, en raison même des difficultés d'exéciitioil qu'il présentait. Une institution nouvelle contribua à la fortune de la Ballade. Vers le début du XIV* siècle, se formèrent dès associations destinées â entretenir et à propager le goût des travaux poétiques. On les nomma Puys d'Amour, Jeux sous l'Ormel, plus tard Chambres de Rhétorique. Valenciennes avait eu son Puy dès l'année 1229 ; on en voit un se fonder à Diest (Brabant) en 1302; Douai eut le sien en 1330. En 13;ï!3, dans un voyage à Toulouse, le roi Charles le Bel approuvait les statuts de l'Académie des Jeux Floraux, qtii naissait à peine. Ces sociétés littéraires avaient des réunions périodiques , instituaient des concours de poésie, décernaient des prix. A leur tête un président, lauréat de Tun des précédents concours, recevait le nom de « roi » ou de • prince j» , et c'était à lui que s'adressaient les pièces destinées à concourir : de là le nom dé Chants Royaux que déçurent fces
LJL BALLADE AVANT DBS CHAMPS 30S
compositions ^ . Le Chant Ro jal ne ftit qnë Is Ballade âg^randie, soumise â l'eiiiploi du vers décasyllabiqtie, et portée à cint[ cbilplëts de dix; onie ou taéme douze vers. L'auteur M; dans le principe^ dispensé du refrain ^ mais nbil dé l'envoi; Qui devint partie intégtahte et indispensable du poèine. Les deux variétés du Chant Royal, la Sotte Chanson, bouffonne ou satirique; et le grave Sirventois, furent astreints aux mêmes règles. Nous trouvons dans le refcueil de Ftolssart deux < ChanQons Royauls amoureuses » qui obtinrent le pril, l'une à Valenciennes, l'autre â Abbeville; la première efet éct-ite en couplets de onze vers; la secondé eh dizâiils. Une autre fois, 11 fit couronner au Puy de Lille une « Chançon royal sbtë amoureuse • , histoire burlesque d'un amour ridicule. Le même recueil nous offre deux Sirvetitois en l'honneur du Miracle de la Conception de Notre-Dame, couronnés à Tournai et à Valëncieiines. Ce genre, qui semble peu fécond; vécut longtemps grâce au patronage des PufÉ;
* C'est l'explication là plus probable du mot : elle est ùûc de celles que donne Estienne Pasquier. De même il serait assez difficile de se prononcer, preuves en main, nur l'antériorité de la Ballade ou du Chant Royal. Mais il est naturel de supposer que la forme la plus simple, la plus courte, la plus libre, a dû précéder l'autre.
et il se rencontre encore un Sirventois parmi les œuvres de Marot, ce dernier et illustre représentant de la Ballade au xvi'' siècle.
Avec le temps, le Chant Royal se vit imposer le Refrain : c'est ce que nous apprend l'auteur du premier Art Poétique imprimé en français, juste un siècle * après celui que rédigea des Champs : « Champt Royal, dit l'écrivain, se recordent aux Puys, où se donnent couronnes et chapaulx à ceux qui mieux le savent faire, et se fait à refrain, comme Balade ; mais il a cinq couples et envoy. » C'est ce que confirme le passage suivant d'Estienne Pasquier • « Au Chant Royal le fatiste (ainsi nommèrent-ils le poète, d'un mot françois symbolisant avec le grec) estoit obligé de faire cinq onzaines en vers de dix syllabes que nous appelons héroïques, et, sur le modèle de ce premier, falloit que tous les autres tombassent en la même ordonnance qu'estoit la rime du premier, et fussent pareillement accolez mot pour mot du dernier vers qu'ils appeloient le Refrain. Et enfin, fermoient leur Chant Royal par cinq vers qu'ils nommoient Reiivoy , gardant la même rei-
' VAri tt Science de RKitorique, pour faire Rigmes et Balades. . . (par Henri db CroI), Paris U93.
' V. Recherches de la France^ éd. 1M3, p. 609.