‹ Étude sur Eustache des ChampsChapitre 70 sur 77 · LA BALLADE AYANT DBS CHAMPS · texte numérisé non relu

LA BALLADE AYANT DBS CHAMPS

choisit le vers de huit pieds qui semble courir :

Gard toi de Toiseleur qui preni

Les oiseaiils par chant contrefait {imité] . . .

Gard toi de femme qui te fait

Douls semblant, et ami te nomme.

C'est pour toi jouer d'un fauls trait :

On ne doit pas croire à tout homme * , , .

Plus agile encore est le vers de sept pieds :

Enseignez-moi, douce gent, Vérité : se («t)]e la truis (troupe).

J'ai de l'or et de l'argent Que trop bien donner vous puis ; Mais fortment esbahis suis.

Que je ne la sai treuver.

— Va donc heurter à son huis .

— Où puet-ele demeurer * ?

Aucun mètre ne se prête mieux à la peinture d'une action énergique et tumultueuse. Il exprime à merveille et l'irrésistible élan du grand capitaine (du Guesclin), et les sourdes menées de la haine ^ :

Ainsi conquéroit pais :

Chascuns estoit esbahis

Du grant fait de sa conqueste ;

Lors (i7) futd* (par) envie envahis (attofu^j

Et devers (par devant) la court trahis (dénoncé,)

^ ifa»., 359, col. 1.

* Man., 350, col. 1.

*V. Crap., p. 158.

310 éTUDB SUR EUSTAGHK DBS CHAMPS

Envie est trop mal besta :

Tel clignoit vers lui Sa iesie [s^incUnaU detant tutj,

Duquel il estoit haïs,

Qui se faingnoii ses (son) amis

Par faiuiise deshoneste '.

Si l'on veut comprendre l'eÔet d'un rhythme différent dans Texprêssioti d'Une ïnême idée poétique, que Ton compare la ballade au refrain bien connu :

Ça de l'argent, ça de l'argent '.

se

et la chanson royale dôùt chaqUô couplet termine par ce ver»

Pour Dieu, vous pri, gardez-veus des barbiers '.

Les deuj^ pièces sont également satiriques; elles déi^ncent, sous le couvert de Tallégorie,

* On reconaattla strophe de Malherbe :

Tel et plus épouvantable S'en allait ce conquérant, A son pouvoir indomptable Sa colère mesurant.

Son front avait une âttdéfd Telle que Ma^s en Itf Thriie» ; Bf }éÈ écUitÈ de Ée§ feât BtAkAit comme' d'tin iàmOfth Qui gronde contre la terre, Quand elle a fftché les cieuz.

' Crap., p. 189.

• TàXB. 1, p. W.

(04. à S, IV).

hk BiLLIiâDB ATAUT DBS QHAMPS 314

ravidité des grands, la lourdeur des impôts, la dureté des collecteurs. Mais dans la première, le rhythme saccadé des vers de 8 syllabes peint reflfarement du troupeau qui se débande et fuit; le vers de 10 syllabes, plus ample, d'un mouvement plus lent, donne à la seconde un autre caractère^ lisez ce début :

Une brebis, une clièvre, on clieval

Qui cbarfoioit fin nne grànt arée (plaie) ,

Et deux grans buefs {àauft) qui tirent en un val

Pierre qu'(m ot (avait) d'un haut mont descavée ((BWtfaiie),

Une vache sans lei (/sO), moult deschafoée »

tJn povre asne qui ses croches portoit

S'encontrèrent. . •

Ne VOUS fsemble-i-il pas toir, exprliûés par la marche pesante et lourde de la phrase, Taccablement de la fatigue, la morne résignation du désespoir?

Notons enfin, dans nn genre plus relevé, une pièce d'une souffle vraiment lyrique. Le poète a vu les passions violentes se déchaîner et répandre autour d'elles la menace et beffroi : il se rassure en pensant que cet excès de rage ne saurait durer ni se soutenir :

J'ai vu la rivière de Seine,

Du RhGne, de Loire et du Rhin,

Par inondation soudaine

Courre {courir) es champs et p(|r li (îês) chemin

Comme une mer, ei leur train (impéiuoiiié)

Demeurer une longue espace

De tems ; et puis ceste eslevace (crue)

Se despartoit soudainement,

Faisant Teauë des flums {fleuves) plus basse :

Peu dure chose violent * .

Ici l'image, le tour, Theureux entrecroisement des rimes se réunissent pour donner à la pensée la force, le nombre et l'éclat.

La Ballade était devenue, vers la seconde moitié du xiv« siècle, un genre à la mode.

Elle jouit, pendant plus d'un siècle, d'une grande liberté de tour et de ton. Plus tard il n'en fut plus de même, et l'auteur d'un « Grant et Vray Art de pleine Rhétorique »

publié en 1521 •, la confine dans le couplet de huit vers octosyllabiques, et déclare suranné ^

* Man,, 250.

' Ce livre fut réimprimé en 1532 (l toI. p. in-8) eous ce titre : * Le Grant et vray Art de pleine Rhétorique, composé par très-expert, scientifique et vray orateur maistre Pierre Fabry , en son vivant curé de Méray etc . . . >

' Il cite à ce propos comme exemple une ballade satirique qui fut jetée dans le camp des princes ligués contre Louis XI en 1465 par les Parisiens assiégés. En voici le premier couplet :

Quant vous verrez les princes recuUés Et eux mesmes meus en dissension.

Quant vous verrez les sages aveuglés Pour soustenir police et union.

Quant les flatteurs, par leur séduction, Informeront les seigneurs au contraire, Quant on croira des fols Topinion, Soyez asseurs qu^aurez beaucoup à faire...

V. cette pièce et une autre de la même époque dans Leroux DB LiNGT, t. I, p. 356.

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