LA JEUNBSSB DE DES CHAMPS
lement qu'il soit venu au monde l'aniiée même de l'avènement de Philippe VT de Valois, le premier de ces quatre princes.
M. Tarbé qui rejette, lui aussi, cette conclusion, pense trouver dans un rondeau épigrammatique du poète une révélation précieuse.
On est au plus fort des démêlés suscités par le schisme entre la papauté et la royauté. Le pape de Rome a décrété une « grande indulgence, pour ranimer, > selon l'ingénieuse expression du Religieux de Saint-Denis, c la ferveur des chrétiens au profit des habitants de Rome. » La chrétienté s'émeut; les fidèles même de l'obédience d'Avignon ne peuvent résister à ce pressant appel qui les pousse sur tous les chemins d'Italie. Une défense royale intervient, et < de nombreux pèlerins partent de tous les États de la chrétienté, excepté du royaume de France*. » A la place du jubilé interdite le poète offre à ses fidèles l'idée d'un
Philippe, Jean, Gharle en succession
Le cinquième ; Charle ses {ton) fils ainsnez,
Vint après. . . (Giulp. 106).
* Bel. de S. D. X., 12.
* « Alors qu'on célébrait en France le Jubilé séculaire de 1400, des Champs, le cœur serré, laisse partir ce rondeau révélateur, dit M. TarbA. (Trav, de VAt, de Beim^ t. 40, p. 13)*. Les historiens du temps nous signalent deux grands pardons promulgués à dix années de distance, Tuu en 1300. l'autre en 1400 (V. sur ce dernier le JReh de 8. 2>., 1. XX. Ch. XIX et Mon s»
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pèlôHnage moinà diJEflcild et tout aussi thérïteiré :
Venez & mon Jubilé ;
Xai passé la cinquantaine ;
Tout mon bon ten^>s eet aie :
Venez à mon Jubilé.
Mot) corps éftt tout afolé fytatsdé, âfaibli) :
Adieu i de mol vous souTiegne :
Venez à mon Jubilé '.
On peut radmettre après M. Tarbé, la pièce dé des Champs contient une indication sur rage du poète, maià à la condition d'être placée à sa vraie date, 1389 ou 1390, et non 1400. La naissance de des Champs ne dut pas être beaucoup antérieure à l'année 1338, ni postérieure à 1340».
TRSLBT, L I, Cb. III). Le premier renoontra, pour des raisons politiques; lâ plus violente opposition de la pari de Tautorîté royale. C'est & celtii4i que bb rappctfte, selon moi, le rondeau de des Cbamps.
* Tam«, I. 184.
* Une ballade (JfiiB.> 43)» écrite sans doute après la campagne ie Ghieldres (1388), confirme cette induction. On demandait iTdes Cbamps s'il comptait reprendre du service ; il répond :
Depuis qu'un bomme a passé cinquante ans,
Bans lui armer {guit) se tiegne en sa maison.
S'il a de quoi, ne voist (aille) plus par Ibb cbampB.
De reposer doibt quérir la saison,
Vivre du sien, et user par raison
t)e8 biens acquis loyaument, et non prendre
Les biens d'autrul. • . .
M. Tarbé rajeunit des Champs de prèé dé dit années, lorsqti'tt le lilit ntàXté entre 1S45 Bt ISJtb.
LÀ JEUNBSSB DE DBS CHAMPS 8b
Revenons à notre poète : nous ne savons guère de lui que ce qu'il a bien voulu nous ëh apprendre. Tout enfant il montra, si nous Ten croyons, d'assei précoces dispositions :
J'oy (feu*) à douze ans grant imagioatiTa ' . • .
OÙ comménça-t-il ses études ? Le grand centre intellectuel et religieux de la Champagne, Reims, possédait une de ces Ecoles de cathédrale, sortes d'Universités au petit pied, fondées par les évéques, et qui florissaient malgré la concurrence des Universités laïques, souvent trop éloignées *. Elles avaient leurs gradués, institués et nommés par les évéques, et recrutaient leurs élèves dans les petites écoles grammaticales des paroisses. Ces écoles supérieures embrassaient le cercle complet des études littéraires tel qu'il était alors défini : elles étaient placées d'ordinaire sous la haute direction d'un chanoine. Or, il y avait â fteims, vers l'année ifeO, parmi les membres du Chapitre, un homme qui, sans cesser de briller au premier rang des beaux esprits et des poèteé de cour, était venu chercher, dans l'exercice
^ Crap., p. o4.
" H. Liitér,, XXIV, p. 43
56 ÉTUDB SUR EUSTACHE DBS CHAMPS
des paisibles fonctions du canonicat, Toubli de certaines amertumes dont sa vie mondaine n'avait pas été exempte. C'était Guillaume de Machaut. Des Champs l'a connu intimement. Il le nomme le c doux maître, le grant rhétorique • (versificateur) ; il a entretenu avec lui des relations qui paraissent avoir été fort suivies, fort amicales, et qui devaient remonter assez haut, peut-être à l'enfance du poète. C'est ce que peuvent faire supposer, dans leur brièveté un peu sèche, les termes mêmes de l'éloge qu'il consacre à Machaut, quand celui-ci mourut en 1377. C'est lui, dit-U,
• Qui m'a nourri et fait maintes douceurs • . . . *
Voilà^si je ne me trompe, un témoignage de reconnaissance assez formel ; des Champs salue, dans la personne de Machaut, un maître qui a pris soin de son enfance et de sa première jeunesse. Rien n'empêche de croire que notre poète parcourut à Reims, sous la surveillance et sous les yeux de Machaut, les deux premiers degrés que comportait l'éducation littéraire du temps : Grammaire et Rhétorique. Le maître reconnut, sans nul doute, les
* Crap.. 81.
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rares aptitudes de l'élève, et, tout en le préparant à renseignement complet des Sept Arts tel que le donnaient alors les Universités, il ne dut pas oublier la Musique, cette science des sons notés ou des sons rhythmés, comment la définit des Champs ^ C'était l'art où triomphait Machaut, musicien aussi distingué que versificateur ingénieux.
A vingt ans, des Champs n'avait pas encore quitté l'école de Reims. Un passage du Miroir du Mariage Ruiorise cette supposition. Certains faits de la désastreuse campagne inaugurée par la défaite de Poitiers, qui venait de livrer la France à la discrétion des armées anglaises, sont rapportés par lui avec l'insistance du témoin oculaire. Bien des années après, il revoit ce spectacle resté gravé dans sa mémoire, l'armée anglaise couronnant les hauteurs qui dominent Reims, se logeant dans les couvents environnants, et préparant le siège de la place. Le roi anglais, dit-il,
Devant Reims vint s^ir ou {au) moia.
L'an dnquante-neiif, de noYcônbre, À Saint Basle, bien m'en remembre; A quatre luies (lieuei) de Reims loge, Et quarante joors TaBsiéga. . .*
' Crap., p. 264.
* Crap., p. 243.
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Il y a là un souvenir ]personnel. Le Jeune homme terminait ses études au moment de Tinvasion qui aboutit au traité de Brétigny ; mais il ne dut pas tarder à quitter Reims pour aller étudier le droit à FUniversité d'OrléaiiS.
Et moi, qui de ce tempa-là svi, Sai bien que lors y ^ envoie Le Régent. . .
Ainsi s'exprime le poète, en retraçant les circonstances au milieu desquelles fut signé ce traité qui rendait au roi Jean sa liberté, et démembrait le royaume (8 mai 1860). Nul doute qu'il ne se trouvât alors dans le voisinage, c'est-à-dire à Orléans même.
Orléans jouissait à cette époque d'un rare privilège. C'était la seule ville de la Langue d'Oil où existât une école de droit civil. On y enseignait non seulement le droit canon et le droit coutumier, mais aussi le droit écrit, la « loi romaine. » L'enseignement des lettres et de la philosophie avait pâli devant les Sept Arts de Paris : la Faculté des Droits y subsistait dans tout son éclat, d'autant plus fréquentée, d'autant plus prospère ; et, laissant à IIJ-
' A Cliftteaudunp où s'était rendu Edouard III « avec son commun >•
* CiULP., p. 249.
LA JfilTNBSSE DV DBS CBAMPS Sè
niversité de Paris la gloire de ses éminents docteurs en théologie et de ses maîtres es arts, elle se contentait de formel^ de savants juristes, utiles et intelligents coopérateurs du pouvoir royal * .
Les études de droit étaient longues, et certains étudiants trouvaient moyen de les prolonger encore, au grand préjudice de parents trop débonnaires :
Hait on dix ans illec (là) * demeurent, Et l'argeiit (de) leurs pères déveurent. . .'
Des Champs fut-il du nombre? Dieu me garde de le calomnier ! mais ses aveux pourtant sont assez clairs. Il n'avait pas quinze ans qu'il se sentait déjà amoureux*; à vingt ans, s'il ne s'est pas vanté, il était le plus turbulent et le plus fou des écoliers. Point de partie qui lui semblât téméraire, point de jeu trop dangereux. Querelles avec les bourgeois* démêlés avec les gens de justice, mauvais coups donnés et reçus, accrocs faits à la bourse et quelque peu à la réputation, il confesse tout :
" s. /•«., XXtV, p. 439, 467.
* Il s'agit de rtJniversilé m6me d'Orléans.
* Miroir du Mar. (Rubr. 22.)
^ Dames, dames, que j'ai iongteihps servi. . .
Las ! dis que J' ôl (eus) quatorze ans et demi, ^e me sousmis à yostre obéissance. • . (Grap., 83).
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Pendant seize ans me plonga en celle (eett9) onde Ce fol cuidier {oaine présomption) . . .
A quarante ans *, il s'aperçut avec stupeur qu'il avait gaspillé son argent et sa jeunesse, et que, de ce bon compagnon d'autrefois, fort et hardi comme Roland, il ne restait plus qu'un pauvre homme, déjà « tout blanc, » songeant, mais un peu tard, à réparer les brèches de sa fortune. Je soupçonne le poète d'avoir exagéré quelque peu ses méfaits et forcé les couleurs, pour rendre plus sensible la leçon de prévoyance qu'il destine aux jeunes gens. Les folies, du moins, n'empêchèrent pas le travail*; il enseigna même, sans doute en qualité de bachelier ou de licencié es arts^, tout en poursuivant ses études de droit ; rompu aux exer-
' Quant ]e me 7i en l'âge de Tint ans . . • Bien me sembloit que Je feusse Rolans . . .
Folie amai. Je fi tous ses commans (commandemonts ) ; Celle me fit mainte grant honte aToir, Batre et tancier^ perdre de mon avoir. . .
A quarante ans depuis ce me trouvai Tout esbahi ; de mon cuidier plourai. . .
(Crap., 55).
* Jusqu'à trente ans, Je ne cessai d*aprendre. .
( Crap., 34).
* Tous les sept arts, oi {feui) en ma rétentive. Je pratiquai tant que Je su comprendre
Le ciel et les éléments, Des estoiles les propres mouvements :
Lors me donnait cbascuns gages et robes. . .
(Crap., 34).