CHAPITRE II
diable, aussi haut qu’un tambour-major, toujours le sang à la tète et facile à s’emporter; mais, dès qu’il se mettait à peindre d’après nature, il devenait doux comme une jeune fille, ne parlait plus et ne se serait pas dérangé si son plus grand ennemi était passé près de lui. Bien souvent il était mécontent de sa journée de travail et, ces jours-là, il avait plus envie de pleurer que de chercher querelle, et il disait à Michel : « Ce n’est rien « que de donner un coup de sabre, mais c’est bien autrement « difficile de donner un coup de pinceau sur le haut d’un arbre « ou sur un ciel bleu. »
« Michel n’était pas un homme confiant; tout ce qui lui paraissait sérieux, il le gardait pour lui et n’en disait mot. Il avait surtout grande méfiance des femmes et, cependant, il aima beaucoup une demoiselle artiste peintre, mademoiselle Vigée, qui fut plus tard mariée à un M. Lebrun, marchand de tableaux, qu’il détestait, quoiqu’il fût souvent forcé d’étre son compagnon de plaisirs.
« 11 lui était resté une souvenance de madame Lebrun jusque dans ses derniers jours. « Elle était jolie comme un cœur,
« disait-il, gaie, bonne camarade, toujours prête à servir, et,
« après qu’elle avait fait un tour de sa façon pour être utile à « un artiste, elle allait elle-même ouvrir la porte à un nouveau « venu, faisait une belle révérence le plus gravement du monde, « et, après un moment de silence, vous regardait au milieu des « yeux, éclatait de rire en montrant toutes ses dents blanches et « sa bouche vermeille comme celle d’un Rubens, puis vous « racontait le bon tour qu’elle avait joué, ou la bonne affaire « qu’elle avait inventée pour tirer d’embarras un pauvre « peintre. »
« Michel était sans cesse près d’elle dans ses petites réceptions intimes et à son atelier, car, déjà sauvage de sa nature, il ne voulait pas figurer dans les soirées de madame Lebrun, où la noblesse et la cour étaient fort assidues, comme près de l’artiste favorite de la reine Marie-Antoinette, car Michel n’aimait pas la cour, et il nous racontait souvent des histoires sur
les nobles à faire dresser les cheveux sur la tète. Pourtant, les nobles le fréquentaient, le recherchaient et se plaisaient à sa société.
« C’est vers ce temps-là qu’il fit la connaissance du baron d’Yvry, un amateur qui faisait aussi de la peinture et qui avait autant de mille francs de rente qu’il y a de jours dans l’année. Le baron d’Yvry oubliait tout quand il avait la palette à la main, il pardonnait à Michel ses opinions, ses folies, il l’aimait à le tutoyer, et lui disait : « Quand un homme a ton talent, on « lui passe toutes ses sottises; si tu veux peindre pendant deux « heures devant moi, je te laisserai après, pendant deux heures, « parler de Robespierre. »
« C’était un excellent homme que M. d’Yvry, que j’ai bien connu et qui nous a été très utile longtemps après, sous la Restauration. Il avait la manie de peindre et faisait retoucher ses tableaux par Michel, après l’avoir enfermé à double tour avec lui dans un atelier secret. Il demeurait dans une belle maison près du boulevard. Il avait recommandé à Michel de ne venir que de grand matin à son hôtel ; et, pour n’ètre pas reconnu, de passer devant le suisse en se cachant la figure avec son mouchoir.
« Quand on lui demandait des nouvelles de Michel, il disait : « Ah! ce pauvre Michel; il y a longtemps qu’il est mort. » Il voulait ainsi faire croire que les tableaux que mon mari lui retouchait étaient son ouvrage.
« Mais cela se passait pendant la Restauration.
« Vers la fin de la Révolution et de l’Empire, j’ai entendu dire à Michel qu’il gagnait assez bien sa vie, parce qu’il travaillait pour Demarne et Swebach et pour d’autres peintres, qui payaient son aide. C’est que Michel était un grand travailleur qui s’accommodait de tout, pourvu qu’il eût en ses mains ses pinceaux et sa palette.
« Demarne l’aimait comme un frère et lui demandait conseil; il lui disait souvent devant une de ses peintures : « Tu vois bien, « Michel, j’aurais voulu faire ce tableau-là, et si tu veux, je le