‹ Étude sur Georges MichelChapitre 9 sur 123 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

« Michel n’avait pas à choisir ; il partit en Normandie, où les hussards de Berchigny étaient en garnison; il y resta plus d’une année; mais il ne voyait plus sa femme et ses petits enfants et n’entendait plus parler de Montmartre. Michel n'y tint plus, il quitta les hussards et revint à Paris, où il trouva l’occasion de travailler avec M. de Crammont- Voulgy, intendant de la maison de Monsieur, frère du roi.

« Tous ceux qui voyaient Michel l'aimaient pour sa gaité et ses bonnes manières. Le duc de Guiche et sa jeune femme prenaient des leçons de Michel, ils l’entraînèrent avec eux sur les bords du Rhin, en Allemagne. M. de Crammont , une autre année, l’emmena en Suisse, où il allait voyager avec ses sœurs. Michel l'y accompagna, et quand il apprit la convocation des États généraux, il voulut revenir à Paris, où il arriva quelques jours avant l’atfaire de la Bastille. Michel avait la tète chaude, il crut que le massacre de Paris allait être ordonné; il se mit avec les bourgeois et les gardes françaises et combattit à la prise de la Bastille.

« A partir de ce moment, il se lia avec les patriotes à la mode, fréquenta les jacobins, et devint un grand admirateur de Mirabeau, de Pétion, de Robespierre, de Camille Desmoulins et des autres orateurs célèbres de la Révolution.

« Vous avez sans doute entendu parler de Bruandet,ce mauvais sujet des faubourgs qui avait un grand talent pour les intérieurs de forêt; Michel et lui furent pendant un temps des compagnons inséparables. Ils étaient toujours ensemble au bois de Boulogne, à Romainville ou aux prés Saint-Gervais, et aux cabarets des barrières, où Bruandet aimait à boire et à faire l’aimable avec les femmes; mais, tout en lui tenant compagnie, Michel, au fond, était sobre, il se plaisait avec Bruandet, parce que c’était un peintre de mérite et qui lui donnait de bons conseils ; mais cette vie d’inconduite le fatigua tant qu'il fut forcé de le quitter; on dit même que Bruandet mourut jeune par l’excès de ses débauches et que Michel se vit en même temps débarrassé de son ami compromettant et du genre de vie où il l’avait entraîné.

« Car Bruandet était un compagnon bien extraordinaire et un dissipateur sans raison. Le dimanche surtout, ils couraient tous deux par la campagne pour voir les bois, les champs et la Seine; quand ils étaient rompus de fatigue, ils s’arrêtaient pour dîner au premier cabaret venu, et, là, Bruandet devenait querelleur et cherchait dispute aux passants, rien que pour faire voir à Michel sa force corporelle ou son adresse au bâton ou au sabre ; souvent on se battait, et Michel, forcé de défendre son camarade, dégainait fièrement, car, à cette époque, messieurs, tout citoyen portait le sabre, et Michel savait s’en servir comme un vrai militaire; Michel se battait, sauvait ce diable de Bruandet et s’en retournait tout glorieux à Paris; mais, souvent aussi, il y avait du sang répandu, et Michel et Bruandet finissaient leur partie de campagne au corps de garde.

« Il y avait des jours où ils étaient moins tapageurs et où ils se promenaient tranquillement sur les bords de la Seine; alors il prenait fantaisie à Bruandet de s’amuser à faire des ricochets sur l’eau. Quand il n’avait pas de petites pierres à la main, il ne trouvait rien de plus drôle que de lancer sur la rivière des écus de six francs, qui brillaient au soleil en ricochant bien loin, comme des étoiles filantes, ce qui faisait rire Bruandet comme un bienheureux. Michel n’était pas plus sage et perdait ainsi son pauvre argent pour jouter avec ce fou de Bruandet, et c’est comme cela que se dépensait souvent le prix de quelques bons tableaux.

« J’ai entendu dire que Bruandet finit très mal, qu’il jeta par la fenêtre une femme qui l’avait trompé, ce qui le fit condamner à mort ; mais il paraît que la femme n’était pas de qualité, et la justice de ce temps-là ayant beaucoup de besogne avec les nobles et les conspirateurs, Bruandet put s’échapper, grâce à la protection de quelque patriote amateur de tableaux, et qu’il alla se cacher dans la forêt de Fontainebleau, où il fit de bien belles choses en peinture, et puis, il revint après mourir à Paris dans un coin des faubourgs.

« Michel m’a parlé souvent de Bruandet comme d’un grand

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