‹ Étude sur Georges MichelChapitre 11 sur 123 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

« signerai de mon nom. » C’était là un bel éloge, car M. Demarne était un peintre de grande réputation qui vendait ses tableaux de beaux prix ; mais Michel lui répondait : « Fais à « ton goût; quant à moi, tu sais ce que je pense d’une signa- « ture; je n’en mets jamais sur mes tableaux, parce que la « peinture doit parler d’elle-même, et la signature n’est qu’une « enjôleuse qui cherche à tromper ou à séduire; le tableau doit « plaire sans le secours d’un nom ou d’une étiquette. 11 laut « faire comme nos anciens, ils ne signaient pas, leur signe est « dans leur talent (i). »

« Madame Vigée-Lebrun ne put s’accoutumer au bruit que la Révolution faisait à Paris et s’en alla avec sa mère en Italie. Mais son mari ne l’accompagna pas et il s’employa pour commander ou faire vendre des tableaux à Michel en Angleterre, en Allemagne et jusqu’en Russie; il lui fît exécuter des copies de Ruysdaël, d’Hobbema , de Huysmans, de Rembrandt et des autres maîtres des Pays-Bas. Lord Crawfort le fît aussi travailler pendant plusieurs années et lui acheta bien des tableaux. M. de Brune l’emmenait à son château, près de Péronne, et lui achetait des études d’après nature et tout ce qu’il lui voyait faire.

« Tous ces travaux ne l’empêchaient pas d’exposer à presque tous les Salons, où tous ses tableaux lui étaient achetés; il n’était pas malheureux et vivait simplement avec sa première femme et ses huit enfants, sans jamais se soucier du lendemain, disant à ceux qui lui recommandaient la prévoyance : « Il y a « un Dieu pour les bons ouvriers, puisqu’il y en a bien un pour « les ivrognes. » Quand il avait un instant de tristesse, il prenait ses bouquins et lisait Rabelais, comme l’auteur qu’il préférait à tous; il en était si amateur qu’il en avait acheté plusieurs éditions. Quand l’humeur noire continuait, il allait sur les quais,

(i) Cette abstention de signature, dans les tableaux de Michel, n’est pas absolue; nous avons eu sous les yeux, et nous l’avons encore, un paysage de Michel dont les personnages, assez importants, sont exécutés par Demarne. Ce tableau est signé : G. Michel.

achetait de vieux livres, des tabatières, des cannes de toute espèce, des couteaux , et les rapportait chez lui, comme s’il avait fait une bonne chasse.

« C’est ainsi, messieurs, que Michel passait sa vie, comme il me l’a raconté bien souvent. Il demeurait rue Comtesse d'Artois, et puis après rue Bourbon, dans le quartier Saint-Denis, et chaque jour il ne manquait pas d’aller se promener dans la plaine pour y dessiner et peindre ensuite ses tableaux d’après ses dessins. M. le baron d’Yvry les lui achetait tous, et c’était à grand’peine que Michel en cachait pour en vendre à quelques autres amateurs.

« Vers 1808 ou 1809, il avait un atelier et des élèves, passage des Filles-Sainte-Marie, rue du Bac, mais cela ne dura pas longtemps, c'était un esclavage qui répugnait à son caractère.

« De ses huit enfants, il ne lui resta qu’un fils, qui fut musicien militaire et qui fit les campagne d’Espagne.

« En 18 13, il voulut établir ce fils, et il monta, pour lui, une boutique de curiosités, de meubles et de tableaux, rue de Cléry, 42, qu’il tint quelques années. Cette nouvelle profession ne plaisait pas à Michel; son fils était presque toujours dehors aux ventes, ou aux courses; Michel restait à la boutique, ennuyé de cette maudite prison. Pour se distraire, il y faisait encore de la peinture, et il s’était accommodé une espèce de cellule avec des meubles placés les uns sur les autres, et là, caché aux passants, il peignait encore de toutes ses forces.

« A la mort de son fils, dégoûté du commerce, il vendit tout, plaça ses économies à fonds perdus sur la tête de sa femme et sur la sienne, et s’en alla à Condé, chez un ami, où il resta une année.

« Mais Michel avait le mal du pays, il pouvait se passer plus facilement de sa femme que de Montmartre; il revint en 1821 et alla s’installer rue des Fontaines, 2, en face du Temple.

« Jusqu’à cette époque, il avait exposé à presque tous les Salons, et M. le comte de Forbin, le directeur des Musées royaux, s’était souvent employé pour lui faire acheter ses pein-

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