CHAPITRE II
tures; j’ai encore les lettres d’invitation qui lui étaient adressées par l’administration des Musées pour lui demander l’acquisition de ses tableaux-, mais il fut tout à fait accaparé par le baron d’Yvry, qui voulut absolument s’approprier tout ce que Michel exécutait. Il le payait, au reste, généreusement, mais il était jaloux et voulait que toutes les peintures de Michel fussent à lui, et que personne ne s’occupât de son peintre. « Va te pro- « mener, » lui disait-il, « regarde, travaille, et tout ce que tu « feras sera à moi, je le veux -, fais tes conditions, j’accepterai « tout ce qu’il te plaira. »
« Il y avait des jours où, enfermés tous les deux dans l’atelier secret du baron , ils oubliaient le boire et le manger, tant ils étaient heureux de peindre; Michel revenait en fièvre chez lui et disait à sa femme : « Ce diable d’homme m’ensorcelle, il me «parle toujours de Ruysdaël, d'Hobbema, des demi-teintes,
« des beaux tons, des beaux gris argentins, de la lumière et de « l’harmonie, des maîtres; alors, moi je bois ses paroles comme « du bon vin, je me grise en blanc et je danse une sarabande « avec nos vieux peintres jusqu’à en perdre la tète. »
« En 1827, sa femme mourut; c’est moi qui l’ai soignée de tout mon cœur, pendant sa dernière maladie, qui a duré plus d’une année, car j’étais son amie et sa voisine.
« Michel n’était pas homme à faire un ermite; il aimait le ménage et à entendre tourner autour de lui.
« En 1828, il avait soixante-cinq ans; il épousa Anne-Marie- Charlotte Claudier-Vallier, veuve en premières noces de M. de Ponlevaux, originaire des environs de Mâcon.
« Cette seconde femme, messieurs, c’est moi. Michel était encore très vaillant, il ne paraissait pas plus de quarante-cinq ans et il était facile à vivre quand on avait accepté ses habitudes.
« Nous demeurions rue des Fontaines, 2, en face du T emple, dans un logement de trois pièces sans atelier. 11 travaillait dans la chambre à coucher, et il ne voulait pas entendre parler qu’on fît la cuisine autour de lui.
« A sept heures, il était levé, il se mettait à peindre et recevait le baron d’Yvry ou se rendait chez lui-, à dix heures, nous prenions la soupe que sa sœur nous apportait toute faite. Vers trois heures, il arrêtait son travail, rangeait sa boîte et ses pinceaux, car il était rempli d’ordre, et nous partions tous les jours en promenade, sans jamais y manquer et par tous les temps-, nous allions à Belleville, au bois de Romainville, à la plaine Saint-Denis, à Saint-Denis, à Saint-Ouen ou aux buttes Chaumont, à Pantin, à Bondy et jusqu’à Vincennes. Rarement il peignait d’après nature, mais il dessinait sur des petits carrés de papier les vues qui lui plaisaient, puis nous revenions par Montmartre et, chez un marchand de vins de la rue Marcadet, nous dînions chaque jour et nous rentrions le soir pour recommencer le lendemain.
« En passant près du marchand de tabac, il en achetait pour quelques sous, en ayant soin de le faire envelopper dans du papier gris ou bleu, et, en arrivant chez lui, il pliait avec soin ce papier et le plaçait dans son calepin pour qu’il lui servit le lendemain à faire ses petits dessins.
« Je vous parle de ce détail qui a l’air inutile; mais quand vous saurez qu’il a fait des centaines et puis des centaines de petits dessins grands comme le creux de la main, sur du papier à envelopper le tabac, vous trouverez peut-être que ce fait est curieux pour vous rappeler qu’il avait un ordre poussé jusqu’à la manie.
« Il faisait aussi de grands dessins sur du papier jaunâtre à envelopper les chandelles, et aussi sur du bleu ou du gris. Il disait que ces papiers-là buvaient le charbon et le fusain et donnaient les belles couleurs du velours à ses dessins.
« 11 était infatigable dans ses marches-, souvent il nous laissait en arrière, bien fatiguées, à quelque endroit où nous nous reposions, ma fille et moi, et il poussait plus loin sa promenade et revenait près de nous. Il détestait les voitures et n’aimait que la marche.
« Les environs de Paris lui plaisaient plus que tout au