‹ Étude sur Georges MichelChapitre 13 sur 123 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

monde-, il disait souvent, quand on lui racontait les voyages lointains de quelques artistes : « Celui qui ne peut pas peindre « pendant toute sa vie sur quatre lieues d’espace, n’est qu’un « maladroit qui cherche la mandragore et qui ne trouvera « jamais que le vide. Parlez-moi des Flamands, des Hollan- « dais, ceux-là ont-ils jamais couru les pays ? et cependant ils « sont les bons peintres, les plus braves, les plus hardis, les plus « désintéressés. »

« Il aimait tant son Paris et son Montmartre, messieurs, qu’il allait jusqu’à peindre les dépotoirs de Pantin; et quand on desséchait un réservoir pour le vider dans un autre, Michel était là avec sa boîte ou son crayon, pour en saisir un effet de cascade. Rien ne le répugnait; nous nous sauvions sous le vent empesté; lui, restait là et ne rentrait qu’après avoir terminé son étude. « Tiens, » disait-il en revenant, « c’est comme un torrent « de Suisse, et c’est même d’un bien plus beau ton, c’est doré « comme un Cuyp. »

« Vers 1820, il avait acheté, de ses économies, une maison avec jardin, avenue de Ségur, 2, près des Invalides, qu’il n’habita pas et qu’il loua à diverses personnes et, entre autres, à un M. Denis-Joseph Ledent et à Marie- Antoinette Rosen , son épouse, pour quatre cents francs par an ; ce n’était pas, comme vous voyez, un riche revenu, mais il avait de petites rentes qu'il avait placées, ainsi que je vous l’ai dit, à fonds perdus.

« C’est en 1 83 1 ou i832 qu’on se décida d’habiter la maison avenue de Ségur. Michel fit faire un atelier au second étage, dans lequel il ne travailla jamais, parce qu’il préféra toujours peindre en société près de sa femme et dans la chambre à coucher. Il jardina, éleva des poules, des lapins, des oiseaux, toute une ménagerie, et passa ainsi doucement sa vieillesse en allant souvent dans les plaines de Vaugirard, de Grenelle et sur les boulevards extérieurs.

« En i83o, il eut un moment d’ivresse quand les Bourbons s’en allèrent; il avait été jadis républicain et ne s’était calmé qu’au bruit de nos victoires; mais la Restauration l’avait attristé.

et quand il vit une nouvelle révolution, il pensa mourir de joie.

« Ce n’est pas tout que de chasser les rois, » disait-il, « il faut aussi « se débarrasser de leurs domestiques et de leurs perroquets. » Cependant les batailles de Juin, les émeutes le décourageaient, et il voyait bien que tous les républicains n’étaient pas, comme lui, des hommes de courage, de probité et de bonnes intentions. Il se rejeta bien vite dans la peinture et ne dit plus mot sur la politique, qui l’avait brouillé définitivement avec le baron d’Yvry.

« Il retournait souvent au Musée du Louvre, où il faisait de longues stations devant les Flamands et devant les tableaux cie Rembrandt, qu’il appelait un grand sorcier et un peintre comme on n’en verra jamais plus.

« En 1841, on le croyait mort, car il 11e voyait plus personne; il voulut faire la vente de ses études et de ses dessins, et de tout ce qu’il avait en curiosités, comme petits modèles de canons, armes à feu, deux cents cannes de toutes sortes, dix-huit pendules, deux mille volumes, des quantités de tabatières, des couteaux de toutes sortes et de toutes les fabriques, plus d’un millier de peintures sur papier et de deux mille dessins petits et grands.

« Le tout rapporta 2, 5 00 francs net. On avait vendu ses études peintes par lots de dix, quinze et vingt ensemble. Il ne s’étonna pas du résultat, car il n’était pas glorieux et il n’avait, disait-il, fait ses peintures que pour lui, et c’était bien heureux qu’il ait trouvé, pour ses ouvrages, des acheteurs au même prix que pour les belles pommes.

« Il fut pris un jour d’une attaque cie paralysie au côté droit ; il ne pouvait plus peindre, mais il s’occupait encore à son jardin. Il s’affaiblit bientôt; il prit le lit sans tristesse, voulant nous avoir sans cesse près de lui; il causait, il riait et plaisantait de son mal.

« Le jour de sa mort, il disait encore à ma fille et à moi : « Ne « me plaignez pas, car si vous saviez, quoique mes yeux soient « bien affaiblis, comme je vois devant moi de beaux tableaux.

Page 1