CHAPITRE II
« comme j’aperçois des paysages magnifiques! Ah! si le bras « me revenait, je peindrais des choses comme on n’en a jamais « vu. »
a Le 7 juin 1843, il prit son repas du soir comme à l'habitude, causa doucement avec nous, nous dit qu’il se trouvait bien, et devint silencieux. En le regardant fixement, je vis que mon pauvre mari ne vivait plus; ses yeux noirs, pleins de feu,
s’étaient éteints. Michel était mort, mort sans souffrir et
comme un enfant qui s’endort, sa tète était devenue belle et pure comme celle d’un saint, et nous ne nous lassions pas de la regarder.
« Voilà, messieurs, ce que j’ai à vous dire du peintre Michel, dont j’ai été la femme. Il avait un cœur bon ei constant ; il était original, disait-on ; moi je l’ai bien aimé, comme un homme qui m’a rendue heureuse et qui s’était attaché à ma fille.
« Son corps a été enseveli au cimetière Montparnasse, où il avait défendu qu’on lui élevât aucun monument : « Qu’on me « place en terre sur un lieu élevé, la tète au soleil levant,
« m’avait-il dit; qu’on sème du gazon sur ma tombe, afin que « du fond où je reposerai, j’entende pousser la verdure et chanter cc les oiseaux. »
« Tenez, messieurs, voici son portrait bien ressemblant, peint par un peintre amateur qui était son ami, M. De Gault. Voyez si Michel n’a pas bon air et s’il ne vous fait pas l'effet d’un bon luron. »
Et en meme temps madame Michel nous montrait une peinture sur panneau de voiture qui représentait un homme de trente ans, regardant de côté le spectateur d’un œil assuré et malin, un manteau vert, à collet rouge, rejeté sur ses épaules, et tenant à la main un porte-crayon; une effigie très soignée, serrée de facture et pouvant donner une idée exacte du personnage.
« On a dit que Michel avait vécu longtemps misérable, reprit sa veuve, c’est une erreur; jamais il ne connut le besoin; on vient de le voir, il avait bien des manières de gagner sa vie. Il donnait des leçons, il avait toujours des amateurs et des mar-
chands empressés à lui acheter ses ouvrages, et il avait surtout une mine féconde pour se procurer une petite aisance : c’était par la restauration des tableaux, travail dans lequel il était très habile. M. Denon, le directeur du Musée du Louvre sous l’Empire, lui fit restaurer les peintres flamands et hollandais, et, s’il avait voulu, il aurait été toujours employé aux restaurations du Musée. Il était très recherché pour cette nature d’occupation, à tel point que M. Denon lui donna non-seulement un atelier au Louvre, mais aussi un logement qu’il ne quitta que longtemps après, quand M. de Forbin prit le parti de donner congé à tous les artistes qui demeuraient au Louvre.
« A l’occasion de cette mesure qui faisait beaucoup de bruit parmi les artistes, le directeur du Musée offrit à chaque personne qu’il congédiait une indemnité viagère de logement, qui fut acceptée assez facilement. Michel, seul, je crois, refusa net ce secours, en déclarant qu’il ne voulait pas d’aumône, que son logement près de son atelier de restauration lui était nécessaire, mais que l’argent lui était inutile. »
Tel fut le récit de la veuve de Michel. 11 contient de précieux détails sur la vie du peintre, mais il laisse de nombreuses lacunes et des incertitudes sur la nature et l’époque de ses travaux. Car madame Michel n’avait pu être le témoin de sa vie qu’à partir de 1820, et tout ce qui fut antérieur à cette année, elle ne pouvait le savoir que par ouï-dire et par tradition.
C’est la fin du dix-huitième siècle et l’époque de l’Empire que nous allons nous efforcer de reconstituer.
Avant de revenir sur nos pas, nous enregistrerons un fait curieux qui clôt par un bienfait l’existence de la veuve de Michel ; elle eut la consolation de voir que la mémoire de son mari ne serait pas oubliée.
Au moment où la veuve Michel me faisait le récit de l’existence de son mari, plusieurs personnes s’intéressaient au sort de cette dame. M. Charles Blanc, directeur des Beaux-Arts, et M. Paul Lacroix, le bibliophile Jacob, fidèle aux sentiments de