LE PEINTRE INCONNU. — RECHERCHES SUR MICHEL
Ly a déjà plus de trente ans, quelques pauvres artistes, jeunes alors, s’arrêtaient devant quelques infimes brocanteurs pour y regarder certaines toiles exposées, à terre, à l’indifférence des passants et aux hasards de la rue.
Ces tableaux, peints sur papier et recollés sur toile, semblaient un accident au milieu des choses sans nom qui peuplaient les boutiques des négociants en bric-à-brac.
Elles portaient un air farouche et irrité -, toutes sorties de la même officine , elles paraissaient écloses sous la main d'un homme qui n’avait égard ni aux traditions de l’école, ni aux
bienséances des salons, ni aux précautions à prendre pour l’industrie mercantile.
Ces peintures faites de jet, pleines de témérité et d'insolence, accusaient un tempérament de peintre et un audacieux des plus excentriques. Celui qui avait osé de telles audaces n’avait certainement reculé devant aucune critique et s’était déclaré lui-mème hors la loi.
C’était un de ceux qui, en entrant sur la scène de l’art, avaient mis tout aussitôt les pieds dans le plat, sans prévenir personne.
Et pourtant sur ces œuvres étranges, sans signature et sans signalement, l'œil exercé reconnaissait la robustesse du coup d’œil et la chaleur du sang.
Quand on ne voyait qu’isolément ces toiles, on se disait que c’était l’œuvre de hasard d’un malheureux déclassé pris par la fièvre de l’art, jetant en défi à un siècle dégénéré ses sarcasmes et ses violences.
Mais quand on compta par centaines ces manifestations sauvages, quand on vit que les sites représentés étaient presque toujours des plaines, des collines ou des villages des environs de Paris, on voulut connaître l’auteur de cet innombrable enfantement, on voulut lever le masque de cet anonyme et se transmettre le nom de ce solide ouvrier de l’art.
On chercha longtemps, car l’auteur ne paraissait guère s’ètre soucié de la vulgarisation de son œuvre-, ces étranges études sortaient pour ainsi dire de dessous terre, sans origine, sans légende et sans nom, se transmettant de brocanteur à artiste, comme une menue monnaie de l’art qu’on sauvait de la destruction. Certains exploiteurs les retiraient même de la circulation pour s’en approprier la paternité, les revêtaient de personnages, les rajeunissaient de teintes à la mode et les vendaient comme de leur fabrique.
Enfin un vieux brocanteur finit par expliquer ce mystère. Le peintre de ces choses anonymes se nommait Michel, il était mort âgé de près de quatre-vingts ans, dans la misère et les infirmités (il aurait plus de cent dix ans aujourd’hui).