‹ Étude sur Georges MichelChapitre 21 sur 123 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

VICTOR JACQUEMONT. — MICHEL ET LE VIEUX MONTMARTRE. — GÉRICAULT, DECAMPS, JULES DUPRÉ, FLERS, CABAT, THÉODORE ROUSSEAU, ALPHONSE KARR, GÉRARD DE NERVAL, MONSELET, MONTMARTRE ET MICHEL. — LES ANCIENNES ET LES NOUVELLES RUES.

n des esprits les plus distingués de ce temps, Victor Jacquemont, disait à propos de la Société américaine : « Prenez Claude Lorrain, menez-le à la plaine de Montrouge etdites-lui : Faites-moi de ceci un superbe dessin. Il vous enverra à tous les diables; et, si vous avez deux gendarmes pour l’obliger à dessiner, il ne pourra jamais parvenir à trouver dans la plaine de Montrouge, et, par conséquent, à représenter autre chose qu’une ligne unie avec des treuils paraissant plus ou moins grands, suivant leur distance ; c’est tout au plus s’il y aura un moulin à vent et un cabaret peint en rouge pour faire diversion.

« Or, la Société américaine est en son genre ce que la plaine de Montrouge est dans le sien; et moi, je ne suis pas Claude Lorrain ! »

Victor Jacquemont se trompait deux fois, parce que ce qui suit sa réflexion est une peinture très attachante de la Société américaine, et qu’il aurait suffi à Claude Lorrain de s'intéresser à une plaine monotone soit par l’atmosphère qui s’en dégage,

soit par les treuils ou les moulins qui peuvent l'animer pour en faire un chef-d’œuvre.

Victor Jacquemont se trompait encore, quand il semble logique à cet esprit voyageur d’imposer à l’artiste une certaine excitation d’imagination qui n’est le plus souvent qu’un moyen empirique.

Michel avait plus raison de dire « qu’il n’est pas besoin de voyager et qu’un peintre devait trouver dans quelques lieues carrées de quoi l’occuper toute sa vie. »

Tout sujet ne peut-il pas devenir un prétexte à l’art quand un homme sera poussé vers un but par l’émotion ou par le plus modeste entraînement ? L’émotion chez un homme bien doué fera parler les pierres, chanter les arbres, illuminera les coins les plus ingrats. Ce n’est pas la beauté du lieu qui en fera la séduction; c’est l’expression qui en déterminera la grandeur.

Les Flamands ont poétisé les polders brumeux, les sillons les plus plats; les Espagnols ont idéalisé les supplices, ont anobli les Truands. Tout peut se dire, pourvu qu’on porte en soi la puissance de l’exprimer.

Michel en est la preuve : il n’avait devant ses yeux que les tristes et sordides faubourgs de Paris, les demeures déclassées des habitants qui entourent une grande ville; il n’avait pour champs de courses que des misères, des monotonies, des dégradations; il sut transformer toute ces choses sans nom en y appliquant les forces de sa vision, en y reproduisant cette partie de lui-même qui en comprenait les grandeurs.

Ce qui éleva son esprit, ce fut un coin de terre qui semblait stérile aux artistes du passé et qui n’eut jusque-là aucun homme pour en découvrir la richesse.

Ce fut Montmartre, colline ingrate et rebelle à tant d’esprits et dont Michel s’empara comme d’un Parnasse.

Montmartre est aujourd’hui annexé à Paris et réduit en servitude. Il a été équarri, arrondi, rogné et rajeuni comme il convient à la mode des embellissements municipaux, mais il n’est plus qu’un pastiche ridicule des transformations de Paris.

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