CHAPITRE IV
Il y a quarante ou cinquante ans, Montmartre n’était pas ce que nous le voyons aujourd’hui; c’était un lieu fort sauvage qu’on ne visitait que par nécessité, pour affaire, ou par misanthropie. La colline était difficile à gravir, les chemins tortueux, sillonnés d’ornières dangereuses, et on s’embourbait facilement dans les marnes. On regardait Montmartre comme une petite Scythie inhospitalière dont on parlait aux enfants pour leur raconter des légendes terrifiantes; car Montmartre passait, dans l’ancien temps, pour avoir été fée, et on disait de ses carrières qu’elles étaient les garde-manger des ogres qui se repaissaient des enfants de Paris. Les carrières avaient conservé leur mystère, et si la légende avait perdu de son merveilleux, on savait que les éboulements y étaient fréquents et toujours à craindre.
Les meuniers y avaient encore conservé leur tradition séculaire ; on allait les visiter comme la plus ancienne famille de la banlieue, comme les autochthones du sol parisien. Quelques artistes aimaient à voir tourner leurs moulins et à entendre craquer sous les efforts des vents, les carapaces pittoresques de ces vieilles machines à moudre. Il y en avait plus de trente toujours en agitation et en exercice. Mais l’attitude de ce lieu étrange en imposait jusqu’à faire peur.
Les proportions de cette montagne étaient cependant superbes.
A ceux qui savaient voir, elle montrait au soleil de belles pentes vertes, des pâturages, des vignes, des champs de labour; ses blés, son bois de broussailles, de petits ormes et un pré fleuri à ses jours, où se perdait l’eau des infiltrations glaiseuses de ses hauteurs.
Le clocher de l’église Saint-Pierre et la tour du télégraphe aérien dominaient de leurs silhouettes nerveuses cette éminence calcaire. Montmartre vivait encore en dehors de Paris, comme la colonie d’un autre Mont-Saint-Michel. Les ruelles y avaient conservé les noms du crû ; on les nommait les rues ou les chemins des Bœufs, de la Fontaine du But, des Abbesses, de Saint-Éleuthère, de la Bonne (autrefois de la Bonne Fée), des
Saules, de Saint-Vincent. Maintenant ces vieux noms ont fait place à ceux de Dancourt, de Ravignan, de Norvins, etc., fort étonnés de se trouver en société. Si on se prenait à dire qu’on éprouvait quelque plaisir à voir Montmartre, c’était en hésitant et comme honteux d’une attraction contre nature, car Montmartre n’était considéré par les artistes en titre d’office que comme un gigantesque caillou, bon tout au plus à fournir Paris de moellons et de plâtre.
Michel ne demanda à personne le choix d’une prédilection.
11 aimait Montmartre comme le lieu où il avait été élevé. 11 se plaisait à parcourir les routes boueuses de Saint-Denis et de Saint-Ouen. 11 était attiré vers les plaines plates, les longs alignements des boulevards extérieurs, vers les constructions massives des barrières de Louis XVI, les abattoirs et les baraques écrasées des cabarets faubouriens.
11 aimait toutes ces monotonies inertes ou repoussantes, toutes ces lignes droites, et il prouva qu’elles portaient un signe de noblesse, puisqu’il en ht résonner les échos, muets jusqu’alors.
C’est après Michel que vinrent Géricault , Decamps, Jules Dupré, Théodore Rousseau, Fiers et Cabat, qui trouvèrent à Montmartre une mine de pittoresque à exploiter; mais c’est à Michel qu’on en doit la pensée première et la vraie découverte.
Montmartre une fois découvert et célébré par les peintres, survint le groupe des poètes, des élégiaques et des Werther.
Alphonse Karry passa deux années de misanthropie, seul, en reclus, au milieu du clos abandonné d’une vieille demeure, qu’on avait anoblie en la décorant du nom de Château des Brouillards. Là, Alphonse Karr, en mal d’enfant du livre qui le rendit célèbre : Sous les Tilleuls, se laissait envahir, comme la Belle au Bois dormant, par les ronces, les épines et tous les caprices de la nature en folie.
C’est à Montmartre que Gérard de Nerval allait en bonne fortune quand il était amoureux.... de la Lune. C est dans un coin campagnard de Montmartre qu’il voulait terminer son existence nomade.