‹ Étude sur Georges MichelChapitre 23 sur 123 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

11 voulait acheter, le malheureux, la dernière vigne de l’endroit, celle qui avait vu Henri IV, et y faire bâtir par Laviron, le peintre, une villa romaine à l’instar de celle d’Horace, « près d’un abreuvoir qui le soir s’animait, comme dans une bucolique antique, du spectacle des chevaux, des vaches, des ânes, des chiens qu’on y menait baigner, près d’une fontaine où causaient et chantaient les laveuses. » Il y voyait déjà en imagination, des tilleuls, un soleil couchant, un bas-relief consacré à Diane, des naïades, etc., tout un monde virgilien que son imagination ressuscitait à Montmartre.

Mais un jour le rêve s’évanouissait, et Gérard de Nerval s’écriait avec tristesse : « Ah! il n’y faut plus penser; il est écrit que je ne serai jamais propriétaire. »

Charles Monselet fut le dernier trouvère de notre colline, et il n’a pas manqué d’associer à Montmartre notre pauvre Michel :

« Montmartre me fait l’effet, dit Monselet, d’un de ces pays créés en même temps que la Bibliothèque bleue et les images d’Epinal. Une idée naïve s’y attache invinciblement. Je me rappelle avec délices lesplaisanteries sur l’Académie de Montmartre, sur les moulins « où les enfants d’Éole broient les dons de Cérès,» selon l’expression d’un poète classique, et surtout la fameuse inscription soumise à la Section des inscriptions et belles-lettres : C.ESTICI LECHE. MINDE.SANES.

« Et cependant le Montmartre d’aujourd’hui est bien différent du Montmartre d’autrefois. 11 a été aplani, diminué par tous ses abords. Chaque jour des maisons montent à l’escalade et l’envahissent. Puis il a perdu une de ses principales curiosités : les carrières, qui ont été comblées. — Elles ouvraient encore, il y a une quinzaine d’années (Monselet écrivait cette étude en 1 863), leurs perspectives mystérieuses ; la plupart offraient des constructions régulières; les voûtes étaient soutenues par des piliers, on les traversait en tous sens. Ces carrières avaient eu trois races très distinctes d’habitants : d’abord les animaux antédiluviens, dont les ossements retrouvés ont fourni de si ingénieuses hypothèses à Cuvier; ensuite les carriers qui y travaillaient à

toute heure de jour et de nuit ; et enfin, quand les carriers furent partis, les vagabonds en quête d’un asile , c’est-à-dire d’une pierre pour reposer leur front. »

« Tels sont les principaux aspects assurément particuliers de Montmartre. Ils ont eu leur peintre spécial dans Michel, un artiste peu connu, pauvre, bizarre, qui avait trouvé là sa campagne romaine. Les études de Michel n’étaient guère recherchées et guère payées, il y a trente ans , dans les ventes publiques, où- elles se produisaient en assez grand nombre. Il est vrai qu’elles n’offraient rien de bien séduisant : c’étaient des toiles, d’une dimension importante, représentant des carrés de sol, la plupart sans accident, des amas de broussailles avec le ciel à ras de terre, un ciel brouillé, profond, triste. Mais tout cela était largement peint, d’un ton juste. Aujourd'hui, les tableaux de Michel sont mieux appréciés; on les paye, sinon un prix élevé, du moins un prix honorable. Ce sont surtout les artistes qui les achètent. Dans les nouvelles dénominations des rues, j’aurais souhaité de voir la rue Michel, à Montmartre (i). »

Monselet en demandait trop aux administrateurs de Montmartre ; il était trop simple d’y retrouver le nom d’un pauvre artiste qui l’a si longtemps chanté ; on aima mieux voir importer des noms de personnages qui n’ont peut-être jamais mis les pieds à Montmartre et qui sont probablement inconnus de la plupart de ses habitants.

Nous avons tenu à dire quelques mots sur ce vieux sol, sur ce a Mous Marty rum , ou Martis , » mont de Mars, ou des Martyrs, qui fut le champ d’études où tant de jeunes artistes, de peintres pauvres et laborieux vinrent demander au naturel du lieu des consolations et des encouragements.

Et parce qu’il fut le théâtre où Michel sut être Michel, un bon peintre et un artiste original.

(i) De Montmartre à Séville, par Charles Monselet.

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