‹ Étude sur Georges MichelChapitre 27 sur 123 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SUITE DES TROIS ÉPOQUES DES TRAVAUX DE MICHEL. — SA TRANSFORMATION. — IL ABANDONNE DEMARNE. — LE PRÉCURSEUR DE L'ÉCOLE PAYSAGISTE MODERNE. — SES POINTS DE CONTACT AVEC CONSTABLE, BONINGTON, TURNER, ETC. — l’aIR CONTAGIEUX DE l’.ART. — IL n’.A PU QUE DEVANCER LE MOUVEMENT DE LA RÉFORME. LES SALONS DE 1824 ET 1827.

’est alors que Michel se transforme tout à fait ; il ne garde plus que l’éducation matérielle des Flamands sans en conserver les procédés de composition et de touche. Demarne est complètement délaissé, on voit qu’il en a compris l’infériorité et qu’il entre dans le domaine des grandes choses.

Il exécute alors des pages étendues, où il soigne sa composition, où il invente par lui-même, où les groupes des arbres, des cabanes et les accidents de lieux se condensent et se mêlent dans une logique naturelle. Sa conception ne porte pas encore une plénitude suffisante, il a des ciels trop importants, et des voûtes célestes qui n’expriment pas encore la perspective aérienne, des horizons trop bas, qui donnent un certain vide à l’ensemble-, mais il tente avec bonheur les reflets tranquilles dans les cours d’eau, il formule très nettement les horizons lumineux, la variété des ciels, le calme de la campagne-, il sort de la peinture de métier pour entrer dans l’art, dans l’analyse de ses sensations.

Là Michel est devenu un peintre créateur;, il ne voit plus les maîtres que par un reste d’éducation, et c’est Rembrandt qui l’agite plus que tous les autres; mais il est visible qu’il est sur le champ de bataille avec la nature; il ne s’y livre pas encore sans réserve, il compose sagement, il exécute avec une certaine épaisseur d’harmonies, avec une lourdeur de contours, mais il a dépouillé le vieil homme; de minutieux, il est devenu grave et pesant comme un campagnard amoureux de son champ ou de ses broussailles; c’est là qu’il est curieux à observer, car il pronostique Decamps., Roqueplan et toute l’école de i83o.

Mais là, encore, nul indice du temps où il accomplissait cette transformation. 11 est probable que Michel précédait plutôt qu’il ne suivait le mouvement imprimé par les écoles anglaise et française, car il ne se mêla jamais à leurs évolutions; il resta solitaire en son gîte, jetant chaque soir à l’oubli la page qu’il créait chaque jour. Peut-être aura-t-il trop senti la faiblesse de l’école de Demarne, le pédantisme de celle de Bidault, et aura-t-il aperçu un jour quelque peinture rembrantesque qui fit jaillir en forme palpable les instincts et les aspirations qu'il portait en lui. Peut-être aura-t-il rencontré quelque évocation fantastique du maître des magies lumineuses et se sera-t-il jeté à corps perdu dans cet art étrange qui lui a ouvert les yeux et insufflé le talent.

A partir de cette seconde manière, Michel est un esprit nouveau; il est le produit de Rembrandt, sans nul doute, mais il a son originalité propre, et il pronostique l’école moderne qui va bientôt envahir le terrain de l’art et s’y implanter pour longtemps.

Dans cette nouvelle manière il a des points de contact avec les peintres anglais Constable, S. W. Reynolds (i), Turner,

(i) il ne faut pas confondre Josué Reynolds avec S. W. Reynolds. Ce dernier n’est connu que comme habile graveur de Bonington, de Géricault et d'Haudebourt-Lescot ! ! Pendant le long séjour qu’il fit à Paris, il peignit de superbes études sur nature et quelques tableaux du plus saisissant effet. C’est encore un inconnu ou un grand oublié qu’il serait juste de faire connaître.

Page 1